C’est cela, bavardons toute la nuit par lettres. J’ai déjà f

JEAN GIRAUDOUX

ADORABLE CLIO

PARIS

ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100

PLACE BEAUVAU

1920

DU MÊME AUTEUR

Chez BERNARD GRASSET

Provinciales. (Épuisé.)

L’École des Indifférents.

Simon-le-Pathétique.

Chez ÉMILE-PAUL, FRÈRES

Lectures pour une Ombre.

Amica America.

Elpenor. (Épuisé.)

Justification du tirage:

N°

_Pardonne-moi, ô guerre, de t’avoir,--toutes les fois où je l’ai

pu,--caressée..._

NUIT A CHATEAUROUX

De Melun je filai sur Provins. Dans le périmètre du Grand Quartier

Général, il n’y a pas de troupes ni de convois étrangers. Les routes qui

partent en éventail de Foch ou de Pétain sont pures, pendant quarante

kilomètres, de toute autre race que la française, et Provins était ainsi

au centre de la seule de nos provinces reconnaissables. Tout un

après-midi je fus dans une guerre soudain française. Quel repos! J’étais

un interprète qui revient dans son vrai pays. J’étais un interprète dont

l’amie étrangère parle soudain la langue. Je n’avais plus à préparer en

moi, d’une traînée lointaine de poussière, d’une foule encore

indistincte, la traduction qui m’en donnerait au passage une automobile

américaine, un bataillon portugais. Pour la première fois tous les

saluts que je recevais étaient les mêmes que les miens. Au lieu des

corps opaques en Europe--Siamois, Indous,--qui me renvoyaient rudement

mes regards, des artilleurs français, la capote entr’ouverte, des

fantassins, sous un sac dont je connaissais les moindres objets,

l’épaisseur des moindres vêtements, tous ces gens pour moi transparents,

et à travers lesquels--l’auto allait vite--je pouvais au besoin suivre

le paysage. Je ne voyais plus le visage composite de la guerre, mais

pour la première fois ses traits nets et simples, et, amis, elle

ressemblait à la paix.

C’était l’après-midi. L’auto donnait dans l’épaisse chaleur la buée que

font les hommes dans le froid. C’était juillet, où l’ombre est chaude

comme une couverture. Pas de vent. Autour du soleil naissait parfois,

pour disparaître, une fumée... comme si le soleil soudain filait, comme

si on rabaissait le soleil. C’était l’été, un été sans instinct, sans

réflexe; il fallait au moins des oiseaux pour remuer les feuilles, des

poissons pour rider l’eau, au moins une jeune fille nue pour rider le

cœur; et il n’y eut, dans ces villages et ces forêts, qu’une nymphe de

plâtre. Les bicyclistes n’évitaient notre route qu’à la seconde juste où

nous étions sur eux; le chien étendu en travers de la route, la tête

vers l’accotement, se contentait de ramener sa queue, puis de fermer les

yeux par peur de la poussière. Dans tant de solitude, la voiture devait

se frayer un chemin en touchant vraiment chaque être, comme dans une

foule. Nourris de coulommiers et de brie, abreuvés de vouvray, les

piétons aujourd’hui ne se garaient que contre la mort, chacun avec le

geste de défense qu’a son âge, les enfants se protégeant la joue de leur

bras, les femmes rougissant, et ils attendaient de l’auto une gifle, une

caresse. A ma gauche, l’attaché militaire serbe peu à peu

s’assoupissait, puis, au moment où il fermait les yeux, piquait du nez,

relevait la tête en se tâtant et ne se garait du sommeil, lui, qu’après

l’avoir heurté. Tout ce que j’inventais pour le distraire était de

tendre le doigt vers les châteaux blancs dans la verdure. Alors, il

regardait et disait oui. Pas un qui lui ait fait dire non, qui ait été

vert dans des arbres blancs, violet dans des arbres noirs. Des ramiers

volaient, mais perpendiculairement aux routes, et plus lourds sur ces

chemins volants que n’empruntent point les télégrammes... L’attaché

serbe approuvait... Pas un seul château argenté dans des arbres

rouges... Le chauffeur bavard conduisait la tête tournée vers moi, et il

ne pouvait non plus, car j’affectais d’être rassuré, lire les tournants

ou les caniveaux sur mon visage... Parfois il s’inquiétait d’un pneu

arrière, et tous quatre nous nous penchions de tout le corps hors de la

voiture emportée sans maître, comme quatre marionnettes... Le planton

pompait sans relâche à je ne sais quelle pompe, affolé comme si nous

faisions eau... De sa main droite, à bras tendu, car nous allions droit

vers l’ouest, l’attaché serbe projetait sur son visage, cherchant

surtout à couvrir un de ses yeux, un tout petit cercle d’ombre... Je lui

montrais les topinambours de l’an dernier, rouillés par l’automne, les

silos de betteraves, pourries par l’hiver; il approuvait: je ne croyais

pas les Serbes aussi lâches devant les saisons... Puis vint ce village

où la fontaine est surmontée d’une nymphe nue, et une vieille femme y

lavait un bonnet, une chemise mauve, des bas, tout le linge de la

nymphe, des draps de nymphe avec de grandes initiales. Puis parut le

poste fixe de défense contre avion, et le potager s’étalait chaque

semaine davantage autour de la tour de planches... Puis le poste mobile,

où les observateurs n’ont pas la ressource de planter, et dorment, les

yeux fermés dès qu’ils ne regardent plus le ciel... Mais soudain la

terre fléchit, l’horizon fut crénelé de tours et de dômes, planton et

chauffeur ceignirent leur étui vide de revolver, y firent disparaître

leurs bérets, coiffèrent leur casque comme des aviateurs; les autos qui

allaient sur Paris laissaient un vrai reflet d’or, contenaient un képi

de général: c’était le Grand Quartier, c’était Provins.

Il fallut s’arrêter aux portes. Nous étions à la fin de ce mois où un

lieutenant italien avait pu conduire, de Modane au front de l’Aisne,

Lina Pellegrini déguisée en matelot. Il avait remarqué que les marins,

on ne saura jamais pourquoi, pouvaient sans qu’on leur demandât aucun

permis aller jusqu’aux tranchées et, dans les tranchées, jusqu’aux

sapes. On y trouvait aussi des coquillages. Une heure Lina avec ses

jumelles de théâtre regarda la guerre, vit seulement une musaraigne,

frémit, grimpa en criant sur le parapet, car un rat passait; et conduite

au colonel, éclata de rire en montrant ses dents qui la dénonçaient plus

que n’eût fait chez d’autres femmes la poitrine. Elle avoua qu’elle

n’était pas matelot, retira donc ses mains de ses poches, laissa donc

tomber ses cheveux, mit un corset--reprit toutes les habitudes qu’on a

sur la terre et pas sur la mer--n’affecta plus de marcher en écartant

les genoux comme si elle sentait le globe rouler, et fut reconduite en

Italie--la plus belle Italienne!--avec un papier du Quartier Général qui

la disait indésirable. Des officiers, disciplinés, se la passaient dans

les gares régulatrices, sans donc la vouloir, mais en la caressant--et

l’itinéraire capricieux de son voyage, les cinq villes, Modane, Bourg,

Chalon-sur-Saône, Troyes et Provins, où l’on ne sait distinguer entre

une Bolonaise et un marin,--d’ailleurs, tout est logique, les cinq

villes de France les plus éloignées de la mer,--fut désormais semé de

postes et de plantons. Ma voiture dut suivre un dédale à angles droits

marqués de ces flèches tirées du carquois des gendarmes, qui ne

saluaient qu’après nous avoir inspectés et reconnus semblables à

eux-mêmes...

Provins d’ailleurs semblait une ville folle. Au bruit de notre moteur,

chefs et soldats se dissimulaient dans les portes cochères, ou cachaient

de leur main sur eux, comme Vénus surprise, je ne sais quel insigne ou

quel trait défendu, mais pas à la même place de leur corps, et pour

chacun cette étrange pudeur changeait d’objet. Le soleil était ardent,

et je vis pourtant deux colonels au bruit du moteur relever leur col et

le maintenir avec force. Les sous-intendants répondaient à notre salut

d’un bras court et sans élan, comme pour contenir des cartes cachées

dans leurs manchettes. Les ordonnances couraient avec des dolmans et des

pantalons, ainsi qu’au rubgy les managers quand un joueur a déchiré son

maillot ou sa culotte. Mais ce n’était point que le Grand Quartier eût

dans un effort craqué sa casaque, point que chaque officier d’état-major

eût senti soudain combien est artificielle la mode qui consiste à se

couvrir, combien parfois au-dessous de ses vêtements l’on est, même dans

l’état-major, petit et nu. Ce n’était pas pour faire des mannequins,

tromper l’ennemi, et laisser rapporter à l’Allemagne atterrée par

l’avion prussien qui chaque matin faisait sa visite, qu’au lieu de douze

cents, ils étaient deux mille officiers, maintenant, occupés

malicieusement, sur les bords de la Voulzie, à lui vouloir du mal...

C’était que le général Anthoine arrivait, et qu’il interdisait, dans son

premier ordre du jour, sous peine d’exclusion, d’envoi au front,--de

mort,--les cols rabattus, les pantalons relevés, les manteaux à

martingale. Des commandants de chasseurs à pied qui n’avaient pas le

passepoil jaune réglementaire restaient immobiles à leur table, comme en

des habits que le moindre mouvement découdrait à toutes les coutures. Au

risque d’être dégradés, les chefs d’escadrons s’entassaient dans le

train de quatre heures pour aller rechercher dans leur vieille cantine

de Paris un col en celluloïd et leur vieux képi rouge, car le général

avait ordonné le képi rouge à partir de midi, et l’avion allemand à midi

avait pu voir Provins subitement fleuri de roses géantes. Les aspirants

de hussards, dont les brandebourgs sont tressés des cheveux de leur

bien-aimée, les prétendaient à haute voix, ingrate excuse, tressés en

cheveux de Chinoise. Par les fenêtres, on voyait les tailleurs couper

d’un seul coup de ciseaux les rebords des pantalons. Le général Anthoine

arrivait: les caoutchoucs privés de martingale flottaient autour des

maigres généraux; dans les manches des médecins-majors remontaient les

beaux mouchoirs de soie comme dans les manches des jeunes filles ces

longs épis barbus qu’on y glisse l’été. Seul le colonel Chabot allait à

son bureau le front serein, sur des souliers poulaine vernis étreints

par des guêtres patte d’oie bleues à bandes carmin, dans une culotte

kaki passepoil vert, sous un dolman noir à col rouge, écusson mauve, et

à gigantesques crevés bleus garnis de trente boutons d’or, avec un fez,

un manteau couleur grenade rejeté sur l’épaule et doublé de crème; et il

souriait; et il marchait au milieu de la chaussée; et ce n’était pas

qu’il fût le plus brave: c’était que sa tenue était réglementaire.

Ainsi se passa ma soirée... dans les transes. J’avais un col rabattu,

les sentinelles me rendaient les honneurs avec pitié comme à ceux,

décolletés, que l’on guillotine. J’évitais les cours intérieures, les

façades. Je remis mes ordres par les fenêtres qui donnaient sur les

routes, sur la campagne. Mes renseignements sur les canons portés et les

fourrages américains, je les pris par-dessus des barrières,

disparaissant au moindre bruit, comme un espion. A la direction de

l’infanterie, centre du Grand Quartier, je pénétrai, malgré la canicule,

en manteau, les autres officiers à cols rabattus m’imitaient, et l’on

approche avec moins de précautions du pôle. Sur le fauteuil à pivot de

Joffre, où Joffre parvenait à ne jamais tourner et, quel que fût le

visiteur, parlait devant lui, dans la glace, et parfois rudement, à un

brave reflet de Joffre, le général Anthoine tournait déjà à toute

allure, comme une loterie, et celui de nous qui le gagnait n’était pas

fier. Puis il sortit, pour faire museler les chiens civils, et je

regagnai le coiffeur en m’abritant tous les quinze pas dans une porte,

comme à Paris, les jours de raids.

Enfin le soir tomba, et nous nous retrouvions dans les tonnelles, au

bord de la Fausse Voulzie. La journée de bureau close, tous les

officiers venaient se mettre au frais dans les grands fossés de Provins,

au frais et au repos, dans les plus larges tranchées de France, les plus

tranquilles. La Fausse Voulzie dévalait et l’on entendait un murmure là

où elle se heurtait à la vraie Voulzie. L’hôtelier plongeait dans la

rivière les bouteilles de Graves gris. Pierrefeu, près de moi, rédigeait

le communiqué, mais pour la première fois, depuis mars, tout sur le

front était calme, et, de tant de téléphones, de tant de radios, un seul

prévoyait pour la nuit du travail: une reconnaissance commandée par le

lieutenant Michel... Ainsi, nous savions le nom du seul officier qui fût

en guerre aujourd’hui... Ainsi, seul, de tant d’armées, Michel avait

aujourd’hui avancé son dîner, renoncé à sa manille; lui seul, assoiffé

de vengeance, d’une main qui jamais ne caresserait plus, ouvrait l’étui

de son revolver, mettait la crosse à nu, la caressait; lui seul, une

minute avant le coucher du soleil, impatient de son dernier jour,

fermait les yeux une minute pour n’avoir désormais à regarder que dans

la nuit; lui seul, Michel, auquel son colonel enfin a parlé doucement et

comme si ce nom était un prénom, voit sa montre arrêtée, frémit,

hâtivement la remonte, à mesure reprenant courage; on lui remet un petit

dictionnaire de poche, on lui apprend trois, quatre mots allemands comme

à ceux qui jadis allaient vraiment en Allemagne; lui seul, toute la

nuit, va se pencher doucement, doucement, sur la tranchée allemande, la

tête la première, la bouche ouverte, comme pour boire à un gué... Mais

Pierrefeu refuse de donner à la France le nom de celui auquel le général

vient de remettre, avec mille recommandations, comme si c’était le

flambeau de la guerre--attention, qu’il ne la casse pas, qu’il ne la

casse surtout pas!--la meilleure lampe électrique de la brigade...

* * * * *

Le lendemain, à cinq heures, je compris pourquoi le colonel directeur de

l’infanterie, pendant tout le dîner prévenant, m’avait soudain demandé à

voix basse si j’aimais Falconnet, m’approuvant à voix haute de l’aimer,

puis à voix haute si j’aimais Natoire, me blâmant à voix basse de le

haïr. Je compris pourquoi il les défendait et louait comme s’ils

formaient un couple inséparable, déjouant les tentatives où j’essayais

d’unir Falconnet à Fragonard, et Natoire à Houdon. Son planton vint

demander si j’emporterais à Limoges, où était sa femme, deux objets

détournés de Paris par crainte des obus, mais que le général Anthoine ne

tolérerait certes plus dans son bureau, une petite _Délie_ de Falconnet,

la _Découverte de Moïse enfant_, par Natoire, et il parut lui-même

bientôt, portant l’une de la main droite, l’autre de la gauche, et il

venait vers moi, raide comme un I, me prouvant que tous deux avaient du

moins même poids. Il tint, pour me convaincre, à déplier le Moïse,

enroulé dans des cartes de fronts qui ne servaient plus, et justement

orientales, Dardanelles, Basse-Serbie; il l’ajustait dans le matin,

changeant de hauteur et de place, quand se dérobait le gouffre de

lumière qu’il voulait aveugler avec un Natoire. Nous étions à l’heure

exacte où fut sauvé Moïse; on comparait la Voulzie au Nil, on voyait que

Natoire utilisait pour son aurore un vieux coucher de soleil. Puis je

partis, tenant sur mes genoux la petite _Délie_, ainsi qu’un enfant

rapporte de la ville un bocal de poissons rouges, prenant toute la

journée la France de biais, de la Brie au Limousin, et gardant sur nos

voitures, nos uniformes, les mêmes écharpes transversales d’ombre et

d’éclat, jockeys fidèles.

Or, le soir même, j’étais étendu dans un lit, à l’hôpital de

Châteauroux, avec des ballons de glace sur le ventre, et le major

craignait une appendicite aiguë. J’étais dans une chambre à deux lits,

peinte en blanc, près d’un adjudant blessé qui s’occupait à tuer les

innombrables mouches avec une orange en caoutchouc. Souvent, et sans

qu’on pût le prévoir car la salle était arrondie aux angles, l’orange

partait par la fenêtre dans la rue, et toujours, sans qu’il fût besoin

de sonner ou de crier, elle revenait, parfois après quelques secondes à

peine, parfois au bout d’un long moment. Parfois une main qu’on voyait

la posait sur le rebord, main tantôt grande, tantôt petite et comme d’un

être plus ou moins lointain, et la balle venait à nous en roulant. Vers

quatre heures, à la sortie du pensionnat, revinrent par des mains

égales, des cerises, des fleurs, des journaux. Puis l’infirmière-major

entra prendre mon nom; son dernier poste avait été Cognac, garnison des

Tchéco-Slovaques:

--Nasdar! dit-elle en entrant.

--Sdar! répondit mon voisin.

Et tous dans l’hôpital étaient ainsi dressés: c’est le salut des

généraux et des soldats tchéco-slovaques... Elle me fit épeler mon nom

comme on l’ordonne aux aphasiques, dire ma naissance, comme aux

alcooliques, mon âge comme à ceux qui vont périr de vieillesse, me

rassura et disparut.

--Dobra notché, cria-t-elle de la porte, car elle avait habité Hyères,

garnison des Serbes, qui se souhaitent ainsi bonne nuit.

--Tché, cria mon voisin.

... Ainsi j’étais dans Châteauroux, où je fus interne sept ans et où

jamais je n’étais revenu depuis les prix de rhétorique. Mon dernier soir

dans cette ville, j’étais coiffé de neuf couronnes. Or... la fenêtre,

aujourd’hui, donnait sur le Jardin public, sur les faubourgs et les

prairies de l’Indre, comme autrefois celle de mon dortoir, et de

Châteauroux, depuis dix-huit ans inconnu, je reconnaissais chaque bruit:

ce glissement que je croyais de la rivière lointaine et qui était d’un

petit canal tout proche; cet ébranlement, le même, quand passait le

train, car mon corps était de nouveau parallèle à la ligne

Paris-Montauban; ces battoirs là-bas qui battaient autour de ce que je

croyais un étang et qui était, je le comprenais ce soir, mon cœur même;

mes amis qui maintenant peuplaient la ville faisaient juste, juste le

même bruit que leurs pères; les mêmes écoles de clairons, qui

s’exerçaient dans le silence du crépuscule, pour entendre l’écho de

leurs fautes; ce froissement dont je n’ai jamais trouvé la cause, comme

une lutte de grandes herbes, même l’hiver; cette voix d’enfant, du même

enfant; et cette auto, et pourtant alors il n’était pas d’autos; et ce

ronflement d’avion en retard; et tous ces bruits du soir résonnaient en

moi plus encore, me faisaient mal, puisque j’avais grandi, grossi,

puisque j’étais plus près d’eux d’un centimètre, j’étouffais dans cette

gaine trop étroite; et jusqu’au pas, jusqu’aux murmures des balayeurs

soudanais dans l’escalier étaient pour moi un souvenir aigu, tant le son

de cette ville était resté le même!

On frappa. La porte était un simple battant sans serrure. Par en haut,

nous apercevions les cheveux, par en bas les pieds des passants.--Voici

le docteur, voici l’économe, disait mon voisin en voyant les souliers.

Il reconnaissait aussi les nations. Parfois ces pieds venaient de face,

c’est qu’on allait entrer. Seule l’infirmière qui apportait le dîner

entrait à reculons, à cause du plateau, appuyant du dos contre la porte.

--Voici un Américain, dit mon voisin.

Un Américain, en effet, venait à mon lit. Comme on découvre parfois, en

Amérique, au fond d’une coque étrange, une châtaigne semblable aux

nôtres, au fond du mot qu’il prononça je reconnus mon nom, et il me

tendit une lettre:

--Je vois votre nom sur la feuille d’entrée, disait la lettre. Êtes-vous

l’ancien élève de la pension Kissling, à Munich? Je suis Pavel

Dolgorouki.

Pavel Dolgorouki! Mon meilleur ami pendant mes années de Munich! Nous

nous étions rencontrés à la gare même, nous heurtant de face, venus l’un

vers l’autre de Moscou et de Paris sur le même axe étroit... Sa valise

était égarée, et toute la première semaine de notre amitié, il porta mes

vêtements du dimanche... Déjà l’Américain, voyant ma joie, dégrafait

comme une nourrice son sein gauche et en dégageait un stylo... J’écrivis

donc au-dessous des deux lignes, avec la même encre, et ma phrase en

paraissait une traduction:

--Viens vite. Je ne peux bouger. Seize ans sans nouvelles de toi, car tu

n’as jamais répondu à ma carte de Besançon!... Quelle joie de te voir!

L’adjudant mon voisin m’expliqua l’Amérique. Elle est le contraire de la

France. L’hôpital avait des infirmières jusqu’à minuit: l’annexe

américaine des infirmiers; à partir de minuit, des infirmiers: l’annexe

des infirmières. On s’y reposait le samedi et les hommes s’y promenaient

tout nus, leur serviette à toilette autour du cou. On y demandait aux

entrants, non point, comme aux Français, au cas où ils mourraient, le

nom de celui qu’ils aiment le plus, mais le nom de celui qu’ils aiment

le moins, pour qu’il pût avec sang-froid prévenir tous les autres.

Pavel Dolgorouki à seize ans! Je revoyais, toute ronde et comme si elle

était seule, sa tête... L’impression que donne une main blanche sortant

du vêtement, chez lui sa tête la donnait. Toujours d’ailleurs il

tournait cette tête vers ce qu’il y avait de clarté dans la pièce ou

dans le jardin, vers la lampe ou vers le soleil, d’un mouvement lent et

sincère, comme s’il arrivait à une vérité et non à la lumière; s’il

avait parfois à choisir entre deux lampes, deux rayons, on pouvait être

sûr, quand il s’installait sous l’un d’eux, que celui-là était le plus

fort, d’un volt ou d’une demi calorie; je ne vois son visage que

miroitant et de couleurs changeantes; grâce à lui il n’est pas une

nuance du jaune au rouge que je n’aie vue sur des joues heureuses, car

dans notre barque du Sternbergersee, j’ai suivi sur les siennes à peu

près cent couchers de soleil; toujours sous une projection de lune,

d’allumette; dans l’ombre il se taisait, attendant un bec de gaz pour me

répondre; alors, de sa main droite, il battait un peu la clarté devant

ses yeux, comme on essaye un bain...

L’Américain revenait et me tendait la feuille.

--Cher Jean, disait Pavel, quelle malchance! Je ne pourrai te voir. J’ai

la jambe en mauvais état; on m’embarque demain à six heures pour

Bourges, où l’on m’opère. Mais écris-moi, écrivons-nous, je te

réponds...

Pavel avait de grands cheveux blonds qu’il gommait, et il semblait

toujours, au bal ou au réfectoire, arriver d’une plongée. A chaque

instant il secouait la tête, habitude du temps où ses cheveux étaient

bouclés, mais c’était ses yeux seulement qu’il secouait, et un peu ses

lèvres ourlées, et un tout petit peu son nez... relevé à peine. Ses

jambes? il les croisait sans cesse et frappait son genou pour en

contrôler le réflexe; jamais la jambe ne remuait; il n’y avait aucun

réflexe en Pavel: il ne fermait pas les yeux si on le menaçait

subitement du poing; il ne s’écartait pas si l’on feignait de lui lancer

une pierre; il avait passé son enfance dans un palais, admiré de tous,

et y avait pris la confiance d’un chat couché dans la vitrine d’un

magasin qu’une vitre sépare toujours de la caresse ou de la menace; il

ne courait pas en voyant un accident; il n’avait aucune pitié en voyant

un pauvre, de haine en voyant un lâche, et quand ses amis aux trains

partaient pour toujours, il les saluait par des gambades, comme s’ils

arrivaient, tout triste...

Neuf heures avaient sonné; la lune se levait, et tout ce qu’il y a

d’amoureux et de modeste sur terre, tout ce qu’écrivit sur le Berry,

d’une encre invisible, le jour, la nostalgie ou la candeur, le cours de

l’Indre trompeuse, les bassins ovales du château Raoul, éclatantes

voyelles, à sa lumière devenait soudain visible. L’adjudant déjà

dormait. Pour qu’il ne fût point dérangé, je fis éteindre les lampes, à

part celle de mon lit, et apporter un paravent. C’était le paravent dont

on sépare d’habitude, quand l’agonie approche, le mourant de son voisin.

Sur une face il était vert avec des oiseaux japonais; de l’autre, jaune

sans dessin... J’imagine qu’on place les oiseaux du côté du mourant...

et j’écrivis à Pavel...

Mon cher Pavel,

C’est cela, bavardons toute la nuit par lettres. J’ai déjà fait cela

tout le jour, au Mont des Oiseaux, avec mon voisin de lit, qui était

sourd tout à fait. Nous voilà devenus--sale guerre!--sourds ou

invisibles. Mais te rappelles-tu qu’à la pension Kissling nous passions

déjà le cours de botanique, face à face, à nous écrire? En ouvrant les

enveloppes, nous nous collions les doigts à la gomme toute fraîche. Tu

me demandais par le langage des muets l’orthographe des mots français

que tu connaissais mal, avec le signe de détresse quand c’était un nom

propre, et je savais toujours cinq ou six mots de ta lettre (le mot

«parages» et le mot «œdème» entre autres, que tu t’obstinais à employer)

avant de la recevoir. Je t’avertis que tu commets toujours la même faute

sur mon nom. Il se termine par un x et non par un double z... Te

rappelles-tu aussi les lettres que nous nous adressions et que nous

allions déposer tout exprès, à la grande poste, pour l’expérience, dans

la boîte de l’étranger. Elles nous revenaient toujours par la

distribution du soir, glissées sous notre porte, à nos pieds, plus

infaillibles qu’un boomerang, et sans que jamais le postier munichois

ait eu soudain cet éclair qui rend exotique une ville à son habitant

même; avec je ne sais quoi pourtant de leur séjour de quelques heures

parmi ces lettres en route pour Melbourne, pour l’Ouganda surtout et les

colonies allemandes, pour Samoa. Tu as presque la même écriture, un peu

plus grosse cependant, et tu mets des ~ sur ton double n comme si tu

revenais d’Espagne ou du moyen âge.

Mon infirmière va dans ce que tu appelais tes parages. Je lui donne ce

mot. Comment es-tu? As-tu changé? Pourquoi m’as-tu laissé partir sans me

dire adieu?

Mon cher Jean,

Toi, tu n’as pas changé. Toujours tu me fais des reproches. Tu oublies

que tu t’amusais à me donner de fausses orthographes et que par tes

conseils j’ai écrit pendant dix ans le mot russe avec un c. Maintenant

encore je me retiens difficilement de mettre une cédille sous l’s. Ce

que tu appelles un double z est un x russe. Pour l’affaire des adieux,

apprends que je suis revenu la veille de ton départ, en cachette, de

Garmisch, avec Yourf. Je suis resté une bonne heure sous ta fenêtre, je

n’ai pas osé monter à cause du père Kissling. Moi j’aurais deviné que

mon meilleur ami était dans la rue, avec un chien lapon, dont il

maintenait la gueule, par crainte des aboiements, chaque fois que de ton

rez-de-chaussée, du café Stéfanie, un des peintres polonais sortait,

craquant des allumettes pour son dernier cigare. Yourf détestait les

allumettes. J’ai repris le train de deux heures pour Schliersee; nous

sommes arrivés sur la montagne juste pour le lever du soleil, et Dieu

sait, en le voyant paraître, ce qu’a pu aboyer Yourf. Je n’ai pas trop

changé; toi sûrement pas, je te vois trop bien encore. Parles-tu

toujours en écartant des deux mains l’échancrure de ton gilet, comme

notre sainte de la Theatinerkirche qui s’ouvre ainsi la poitrine et

montre tout son cœur? On ne voyait d’ailleurs le tien qu’à moitié. A la

grande poste justement, quand tu avançais à petits pas vers le guichet

des lettres restantes, pris entre le groom des Quatre-Saisons et une

vendeuse de Wertheim amie des seconds ténors, tu devenais soudain

irascible, tu m’éloignais... Un vrai œdème!... Tu me giflas même un

jour, quand je faisais collection des gens célèbres, Strauss, Reger, sur

le pied desquels j’avais marché, et que je prétendis toute une journée

écraser le tien. Ou bien le dimanche, quand il pleuvait sur la Bavière

et qu’assis à ta fenêtre nous passions la journée, avec jumelle et

chronomètre, à chercher celui des tramways circulaires qui faisait le

plus vite le tour de Munich, tu me dictais les numéros et les temps d’un

langage si dur que j’avais envie de mettre des cédilles sous chaque

chiffre. Je pensais que tu serais un grand ministre et je t’espionnais

d’après la _Vie de Gladstone enfant_ volée au père Kissling. Mais jamais

tu ne faisais les choses comme Gladstone. Tu ne préférais pas l’encre

rouge et le papier oignon. Tu ne te fâchais pas avec ta fiancée au sujet

des pois de senteur. Gladstone aimait scier les bûches, abattre les

arbres; je te promenais dans les bois de Lockham, sans résultat.

Gladstone aimait la liberté, tu étais un tyran, tu m’éloignais à ton gré

de la Spatenbraü pour me traîner au Luitpold, sans voir que c’était

m’éloigner de Fanny, que j’aimais, pauvre Fanny, pour me donner à

Mitzi... Pauvre Mitzi!...

Ton infirmière repart. A tout à l’heure.

Mon cher Pavel,

Te rappelles-tu comme je t’enviais, à chaque fête, de partir pour

Lucerne? Tu rapportais d’ailleurs de la Suisse tout ce que les autres

rapportent de la mer, des coquillages, des étoiles sèches, des bérets de

marin, et une fois une perle vraie pour ma cravate. Te rappelles-tu,

pendant la guerre japonaise, quand tu restas trois mois sans recevoir

d’argent de poche ni de lettres, et que tu écrivis un programme des dix

grandes aventures de ta vie, racontant chacune pour dix sous et la

vendant écrite pour un mark? J’achetai «Premier Aiguillage», où ta

nourrice te perd à la gare de Berlin et où tu es retrouvé sous la

locomotive, criant à cause de la chaleur. Je désirais «Premier ébat du

cœur», mais tu le donnas à Borel. J’ai toujours cru--tu disais non--que

tu avais une préférence pour Borel. Avoue-la aujourd’hui. Je peux te

dire maintenant qu’il te volait. Il passait la main sous le volant de

ton casier, le soulevant à peine, et puisait à ton chocolat. Sans

mesure: dans une seule étude, il vola dix tablettes et il allait les

manger loin de toi, c’était sa seule pudeur. Je m’assis au dixième vol

sur le casier; je sentis son poignet craquer. Il ne poussa pas un cri et

je n’osai le dénoncer...

Que de progrès tu as faits en français! Tu n’as pas encore employé une

seule fois le nom des saisons. Te rappelles-tu que tu parlais d’elles si

souvent, c’était ton seul vocabulaire, que le père Kissling te forçait à

ajouter entre parenthèses une courte description chaque fois que tu

prononçais le mot été ou le mot printemps?... Au printemps (quand les

feuilles poussent). En été (quand le blé mûrit). Tu affectais de te

tromper et tu appris un jour tous les fruits des tropiques pour les

loger dans l’hiver. C’était justement l’hiver; il te conduisit, furieux,

à la fenêtre, te montra la neige, te la fit toucher, tu bondis et revins

un quart d’heure après, chargé de bananes, d’ananas et de mangues, mais

enrhumé pour quatre jours. Que de faux renseignements nous lui avons

ainsi donnés sur ces quatre saisons! L’été (quand les femmes meurent).

Le printemps (quand les enfants naissent)!

Dis-moi tout ce qui est arrivé à la pension après mon départ. As-tu revu

Mimi Eilers?

Mon cher Jean,

Je ne suis resté que vingt jours à Munich après toi. Voici les dernières

nouvelles, elles datent de seize ans. Mais cela prolongera ton passé de

trois semaines. La Vierge forte est retournée à Halle avec toutes les

photographies des tableaux de la Pinacothèque où l’on voit des héros

grecs de face. Tous les Bellérophon et les Icare de profil, elle les a

dédaignés. Tu te souviens d’ailleurs que dans la rue elle nous

accueillait avec des clameurs de joie si nous marchions droit sur elle,

et nous saluait à peine si nous l’effleurions de côté. Les Grizzi

devaient partir, le frère peintre pour Florence, le frère électricien

pour Fribourg, mais leur mère arriva de Rome, ravissante, avec des

malles à couronne de comtesse, et l’électricien partit pour Florence, le

peintre pour Fribourg, on n’a jamais su pourquoi. Fedia Botkine ne m’a

jamais écrit; je sais que son père a été ministre à Amsterdam, puis à

Tokyo, puis à Lisbonne: je suis ainsi sa trace sur tant de mers, sans

savoir ce qu’il devient lui-même, par son gros père, comme un sous-marin

par sa bouée. De Miss Isaacs, j’ai l’impression parfois de recevoir des

nouvelles; c’est faux: c’est que je retrouve sa photographie en la

passant de portefeuille usé en portefeuille neuf, et je la revois ainsi

tous les deux ou trois ans; elle est assise sous les arcades du Jardin

anglais; elle sourit, on ne voit aucune feuille, aucun arbre, mais on

devine que c’est l’été (quand les Américaines ont trente-deux dents) et

qu’elle suce de la glace. Notre maître de déclamation Vogelmann

Vollrath, que tu n’appelais jamais que par la traduction française de

son nom: l’homme-oiseau plein de conseils, était très malade à mon

départ. J’ai depuis seize ans l’impression qu’il n’a plus, pauvre badois

à ailes, qu’un jour à vivre.

De Mimi Eilers je ne sais qu’une seule chose, et je viens de l’apprendre

à la minute même, car jusqu’ici je n’y pensais point: elle a trente ans.

Je me suis brouillé avec elle le jour même où j’ai réussi à lui parler.

A l’exposition du corps de l’archiduchesse Gisèle, je l’avais aperçue,

après moi dans la file. C’était le premier cadavre qu’elle voyait;

j’attendis: je voulais saisir sur son visage le premier reflet que

jamais y jeta cette sinistre aventure. Ce fut un reflet tout rose: elle

se savait observée et se protégea de la mort par la pudeur. Je

m’approchai d’elle à la sortie, dans le salon en papier mâché de la

Résidence. Mais nous avions eu le tort de l’accabler toute la semaine de

ces cartes postales allemandes gaufrées, sous lesquelles elle pouvait

reconnaître avec les doigts, même en refusant de lire, des cœurs percés

de flèches, des Tyroliens étreignant des Tyroliennes, et elle m’échappa.

Je la rattrapai.

--Bonjour, mademoiselle.

--Passez votre chemin, monsieur.

Elle allait trop vite pour qu’on la dépassât, et j’étais pressé. Je

marchai donc malgré moi tout près d’elle:

--Comme vous êtes jolie, mademoiselle!

--Que vous l’ayez remarqué m’en dégoûte, monsieur.

On voyait qu’elle avait pour maîtresse de français Mlle Kolb, si

énergique dans son vocabulaire et dont chaque phrase contenait, tu te

rappelles, le mot «ignoble» ou le mot «dégoûtant». J’étais déconcerté;

devant la maison du vieux Possard je dis, car je ne trouvais plus

d’inspiration que dans les objets extérieurs, et rien dans le mobilier

de mon âme:

--Tiens, le vieux fou déjeune!

--De plus fous sont en liberté, monsieur.

Devant la fleuriste, devant la brasserie, je lui tendis ainsi le mot

«fleur», le mot «saucisse blanche», sur lesquels elle se jetait comme un

serpent qu’on agace d’un bâton. Ou bien, si ma phrase avait trois

parties, elle répondait à chacune, et dans l’ordre.

--Qu’il fait beau, quel soleil agréable, mademoiselle Mimi.

--Qu’il fasse beau excite mon dégoût, monsieur. Ce soleil me fait vomir.

Que vous m’appeliez par mon nom me rend répugnante à moi-même.

--Au revoir, mademoiselle.

--A ne jamais vous revoir, la vie serait une infection!

Alors, je m’en repens, je la pris par le bras, je la forçai à me

regarder, j’étais timide, si timide! mais je ne sais ce qu’elle

découvrit sur mon visage, le premier qu’elle vit de face après la face

de la mort. Je la tenais juste d’un doigt: elle se débattait violemment

et sans pouvoir se libérer. Je ne l’effleurais que du bout de ma plus

faible pensée: tout son cœur, tout son cerveau se révoltaient sans

mesure et en vain. Elle m’entraîna ainsi jusqu’à sa porte, comme un

oiseau son faible piège. Je ne l’ai plus revue.

J’ai demandé à mon Américain comment tu étais fait. Il n’a même pas pu

me dire si tu avais de la barbe. Laisse-le te regarder de près.

... Si j’ai changé? Dis-moi d’abord un peu comment j’étais, à seize ans.

Donne-moi un peu de mes nouvelles. Je n’ai ni photos, ni lettres de ce

temps-là et tu es,--avec moi, que je ne crois pas,--le seul témoin que

je rencontrerai jamais.

Cher Pavel.

Comment tu étais fait? Te rappelles-tu ce bal masqué où Julia von

Lilienkron me confia son collier pour une semaine. Ce soir-là je revins

seul; ce collier, à moi, me donnait l’humeur vagabonde; j’avais un peu

pressé Julia sur mon cœur, et pendant qu’elle dansait ses pyrrhiques

avec la marque imprimée de toutes ses perles autour de sa gorge comme si

on l’avait retirée à temps, par ses pieds nus, déjà mordillée, de la

mâchoire d’un monstre, je longeai l’Isaar, les balustrades du

Maximilianeum, et tout chemin enfin qui me laissait un côté libre. Je

rentrai; je déposai le collier sur mon bureau, dans une boîte de verre.

La lune l’inondait, jamais collier en pension ne fut nourri aussi

abondamment. Je me mis à écrire; la boîte était à la place de l’encrier,

dès que je cherchais de l’encre, ma plume s’y heurtait. J’écrivis ton

portrait, le dos à la fenêtre; du café Stéfanie sortaient peu à peu les

habitués, Wedekind et sa femme, et j’entendais plus clairement la voix

de sa femme, car il la portait toujours à califourchon sur son dos; Kurt

Eisner, qui soufflait pour le nettoyer dans son fume-cigarettes jusqu’à

ce qu’il sifflât;--parfois, les jours de grande fumerie, je n’entendais

le sifflet que de très loin, près de l’Académie; Max Halbe avec Lili

Marberg, et j’entendais tout près la voix du gros Halbe comme si cette

fois c’était Lili qui le portait sur ses épaules. J’écrivais lentement;

pour chaque phrase sur toi, je devais céder ainsi tout un écrivain

bavarois, parfois avec son supplément femelle. J’écrivais le prologue

d’un roman appelé «Pavel et Régina».

»Pavel, disait à peu près le premier chapitre, Pavel ne pardonnait

jamais une phrase méchante prononcée devant lui. Enfant, alors qu’il

n’avait point encore le droit de parler à table, si l’un des convives

attaquait un absent, il frémissait, ses dents claquaient, il donnait

tous les signes que provoque le vrai venin. Ses gouverneurs avaient dû

veiller à ne jamais porter de jugements sur ses amis; on ne condamnait

point, on n’exécutait point autour de lui. Les domestiques renvoyés

partaient pour cause d’héritages, de noces... Ses maîtres s’habituaient

à lui parler sans rigueur des défauts, des crimes. Si l’un d’eux

décrivait un péché mortel, il surveillait les yeux de Pavel, excusant le

péché à la première larme, à la première pression de son âme. Les

méchants donc y gagnaient. Des travers intolérables vivaient en paix

autour de lui. En somme il avait ses pauvres, mais c’était la vanité, le

vol et la luxure (Borel en un mot). Il était curieux de l’entendre

discuter l’histoire avec Régina, qui ne voulait connaître des héros et

des rois que leur mort, alors que lui ne les connaissait que de leur

naissance à une période brumeuse où ils disparaissaient sans périr.

»Pavel était beau. La mode n’y était pour rien, ni son âge. Tous ses

portraits d’enfant étaient beaux--ses portraits de vieillesse aussi, sa

mère, son grand-père--et Régina ne pouvait éprouver de défiance pour une

beauté qu’il portait comme on porte un grand nom. Sa prunelle surtout

était si large que Régina n’avait qu’à s’asseoir à peu près en face,

pour se servir avec lui, tendrement économe, d’un seul regard.

»Pavel avait des tics. Il touchait ce qu’il admirait. Si l’un de ses

amis étrennait une cravate, toute la journée il le tenait par cette

laisse même, l’étranglant. Dans les pinacothèques, il arrivait à toucher

du doigt, en dépit des gardiens, ses tableaux préférés, d’un geste sûr,

comme s’ils avaient vraiment un point sensible. Régina redoutait qu’on

fît devant lui l’éloge de ses cheveux, ou de ses bottines, car il

arrivait aussitôt et les touchait. Le pianiste qui jouait du Mozart

avait toutes les peines à l’empêcher de taper sur la note qui lui avait

plu dans la précédente phrase, et, ses mains occupées, défendait le

piano des épaules ou des avant-bras.

»Pavel était généreux; il passait les journées à maintenir l’équilibre

entre les prévenances du monde et ses réponses. Il était peu d’oiseaux

qu’il n’eût suivis des yeux jusqu’à ce qu’ils disparussent, m’empêchant

de parler; peu de petits Turcs bossus rêvant sur les ponts de l’Isaar

près desquels il ne se fût accoudé une minute, une seconde s’il était

pressé, composant malgré lui son corps sur le leur, se voûtant; toute

forme humaine lui était un moule; ou bien il se libérait des objets en

prononçant en français le nom de leur couleur: Rouge! l’entendis-je un

jour crier du haut du Maximilianeum; bleu! vert! Et l’écho nous

revenait. C’était que Pavel se libérait, non pas d’un perroquet, mais de

Munich tout entière, toits, tramways et arbres, et il descendait tout

léger...»

Je n’allai pas plus loin cette nuit-là, Pavel. Le jour me surprit, et

j’entrai dans ta chambre. Tu venais du bal Gœthe, où tu avais figuré en

Gœthe centenaire. Fauteuils, tables, lit, tout dans ta chambre était

jonché des défroques de centenaire, de perruques, de joncs à bec, de

culottes puce, de tabatières..., Toi, endormi, tu éclatais, tes yeux

fermés dans de beaux sourcils neufs: de ce passage dans la vieillesse,

il ne te restait qu’un peu de rouge aux joues.

Voilà ton portrait. Voilà ce que je comprenais à tous tes petits

Pavlovitch de gestes et de soucis... Et moi?

Cher Jean,

Pourquoi me rappelles-tu mes retours du bal masqué? Pourquoi étions-nous

ces jours-là, sous nos loups, si graves? Pourquoi ne me semble-t-il

avoir porté les vérités de notre enfance que sous ces déguisements? Les

balayeuses à jupon vert sous leur chapeau à queue de chamois arrosaient

déjà à flots le macadam; les becs de gaz se reflétaient sur le dernier

fond des rues inondées et, dans l’avenue des Théatins, copiée sur

Venise, nous paraissions marcher sur les eaux. Un vieux professeur

rentrait à la dérobée, et ses lunettes flamboyaient tout à coup--comme

les yeux des chats qu’effraie la nuit une auto. A travers les jardins

royaux et les places semées de palais grecs, byzantins, florentins, qui

semblaient, eux aussi, déguisés pour la nuit, nous rentrions sous ces

masques que nous dictait je ne sais quel indéfinissable contraste; toi

en pâtre suisse et moi en Bettina Brentano; toi en Agamemnon et moi en

bouc de Goya; ou, simple échange, toi en Russe et moi en Breton; chacun

agrippé à l’arme ou au bâton de l’autre, et nous avions tous les

silences, tous les attachements et les éloignements subits que peuvent

avoir entre eux les gens qui se tiennent par des épées ou par des

thyrses. Des mandolines résonnaient au loin, étouffées, car il gelait et

les musiciens pour rentrer avaient mis leurs gants. Quand la sentinelle

du duc Carl Théodor avait le pantalon noir des Prussiens, nous criions:

Vive la Bavière! et nous nous sauvions, enjambant les tuyaux d’arrosage

en soulevant nos manteaux et nos traînes, comme des dames...

Ou bien tu parlais, avec tes mots français si purs. Je te prenais le

bras, car on ne pense jamais mieux à toi que si l’on te prend et te

serre. Je me disais que douce est la certitude de posséder un ami qui,

devant la mort, devant le mal, devant un supplice honteux, se plaindrait

dans un langage noble, ne pourrait appeler à son secours que les dieux

honnêtes, les hommes honnêtes. Jamais un juron dans ton langage; tu

donnais je ne sais quel honneur aux noms propres et c’est depuis toi

qu’ils me laissent dans la bouche leur sens ancien, comme un noyau.

Aussi je ne m’étonnais pas de te voir inspirer tant de confidences; moi,

je n’avais pas de pensées secrètes, mais tous mes mouvements secrets

arrivaient près de toi à ma surface. Si souvent quand j’entrais dans ta

chambre, un visiteur ou une visiteuse se taisait brusquement, tendait

une main vive vers son chapeau ou son pardessus, comme si je l’avais

surpris nu: il venait de mettre en gage un secret. Dès lors, entre vous

deux, se jouait une intrigue qu’il ne soupçonnait pas toujours. En toi

le secret grandissait, tu savais par des phrases hostiles le défendre

contre son maître, quand il avait démérité. S’il le négligeait,

l’oubliait, cela allait mieux encore; tu l’adoptais pour toi-même.

J’étais irrité de te voir accepter sans choix tous ces dépôts; de te

voir parler avec complaisance à des imbéciles, à des inconnus, comme si

tu supposais à leurs actes vulgaires une raison. En chaque indifférent,

en chaque médiocre, tu respectais un secret possible, et, moi, tu

semblais me juger non d’après ce visage, que toi-même disais franc, non

par mon langage un peu simple, ou par ces douze aventures de ma vie qui

me rapportèrent douze marks, mais par quelque qualité étrange, que tu

finirais bien un jour par connaître, et qui était la clef de cette

clarté, de cette simplicité... Ne t’en prends qu’à toi, alors que ma

mère était Russe, si je t’ai avoué qu’elle était Persane--un jour à

Tegernsee où tu semblais chercher des ombres sur mon visage et où

j’avais honte de ma peau blanche,--ce jour-là où la kronprinzessin

voulut jouer avec nous au tennis, et où nous relancions la balle

doucement, doucement, car elle portait un fils.

* * * * *

C’est ainsi que s’écoula la première veille. Déjà les blessés endormis

sur leur côté droit se tournaient péniblement sur le gauche, sur le

cœur, et commençaient la part inspirée de leur nuit. C’est ainsi que

nous oubliions tous deux de nous parler de la guerre, et des seize ans

passés. Chacun interrogeait avidement ce miroir inespéré qui lui

renvoyait son image, un miroir ami, une image jeune. Et les réponses

nous perçaient ou caressaient comme un feu de lentille. Tous deux vêtus

à nouveau de chemises raides de lycéen, tous deux anonymes, rasés de

frais, épurés aussi par le mal, nous étions aussi nets et miroitants

qu’il faut l’être pour se renvoyer des souvenirs. A ce monde, à ce

présent nous appartenions aussi peu que possible, et l’on entendait

juste les bruits que fait la terre quand le temps suspend son cours: les

vraies glaces sur les commodes craquer, les infirmiers américains poser

des tasses sur le pavé du couloir, les infirmières les écraser... Dans

ce même lit où les enfants berrichons ambitieux s’étendent tout droits

et dorment tendus sur je ne sais quel méridien, voilà que nous

retrouvions, cette fois, le passé; un passé que nous nous entendions à

ne pas détruire, à garder intact en ne prononçant pas le nom d’un nouvel

ami, à ne pas décolorer en disant le nom d’une nouvelle ville; en n’y

mêlant rien des seize autres années; en craignant toute nouvelle de

nous-mêmes, comme si elle dût être décevante, comme s’il était évident

qu’en vieillissant on démérite; comme s’il était la règle que deux

jeunes gens impétueux et parfaits devinssent, une fois écoulés dix ans

de paix et six ans de guerre, des hommes paresseux et des lâches...

Minuit sonna. La grande horloge de l’hôpital était entre nos deux

chambres. Chacun, effleuré par une onde différente, par une caresse

autre du temps, se sentit soudain d’un autre âge que l’autre. Un long

moment les infirmiers nous abandonnèrent, car c’était leur relève. Nous

attendions, énervés, comme deux amis au téléphone dans un danger quand

la demoiselle coupe le fil. Il y avait aussi à lutter contre le sommeil;

je m’endormis; une minute, comme si la téléphoniste s’était trompée,

j’eus à parler avec un enfant situé juste aux Antipodes, dont le bras

s’allongeait vers moi, s’allongeait, un peu coudé naturellement pour

épouser la courbe de la terre; puis, cette fois la téléphoniste s’était

trompée de plusieurs chiffres, avec moi-même général entrant dans

Munich; j’étais nu-tête; sans qu’il y eût aucun étendard autour de moi,

j’avais le visage martelé, martelé, comme quand j’étais soldat près du

porte-drapeau et que le vent me poussait dans les joues les franges de

métal; vingt filles munichoises, leurs coques sur les oreilles,

inclinaient jusqu’à terre leurs têtes pâles, pâles, et, comme elles

restaient courbées une minute, les relevaient rouges, rouges...

Adorable Clio · 第 1 / 8 段