JEAN GIRAUDOUX
ADORABLE CLIO
PARIS
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
PLACE BEAUVAU
1920
DU MÊME AUTEUR
Chez BERNARD GRASSET
Provinciales. (Épuisé.)
L’École des Indifférents.
Simon-le-Pathétique.
Chez ÉMILE-PAUL, FRÈRES
Lectures pour une Ombre.
Amica America.
Elpenor. (Épuisé.)
Justification du tirage:
N°
_Pardonne-moi, ô guerre, de t’avoir,--toutes les fois où je l’ai
pu,--caressée..._
NUIT A CHATEAUROUX
De Melun je filai sur Provins. Dans le périmètre du Grand Quartier
Général, il n’y a pas de troupes ni de convois étrangers. Les routes qui
partent en éventail de Foch ou de Pétain sont pures, pendant quarante
kilomètres, de toute autre race que la française, et Provins était ainsi
au centre de la seule de nos provinces reconnaissables. Tout un
après-midi je fus dans une guerre soudain française. Quel repos! J’étais
un interprète qui revient dans son vrai pays. J’étais un interprète dont
l’amie étrangère parle soudain la langue. Je n’avais plus à préparer en
moi, d’une traînée lointaine de poussière, d’une foule encore
indistincte, la traduction qui m’en donnerait au passage une automobile
américaine, un bataillon portugais. Pour la première fois tous les
saluts que je recevais étaient les mêmes que les miens. Au lieu des
corps opaques en Europe--Siamois, Indous,--qui me renvoyaient rudement
mes regards, des artilleurs français, la capote entr’ouverte, des
fantassins, sous un sac dont je connaissais les moindres objets,
l’épaisseur des moindres vêtements, tous ces gens pour moi transparents,
et à travers lesquels--l’auto allait vite--je pouvais au besoin suivre
le paysage. Je ne voyais plus le visage composite de la guerre, mais
pour la première fois ses traits nets et simples, et, amis, elle
ressemblait à la paix.
C’était l’après-midi. L’auto donnait dans l’épaisse chaleur la buée que
font les hommes dans le froid. C’était juillet, où l’ombre est chaude
comme une couverture. Pas de vent. Autour du soleil naissait parfois,
pour disparaître, une fumée... comme si le soleil soudain filait, comme
si on rabaissait le soleil. C’était l’été, un été sans instinct, sans
réflexe; il fallait au moins des oiseaux pour remuer les feuilles, des
poissons pour rider l’eau, au moins une jeune fille nue pour rider le
cœur; et il n’y eut, dans ces villages et ces forêts, qu’une nymphe de
plâtre. Les bicyclistes n’évitaient notre route qu’à la seconde juste où
nous étions sur eux; le chien étendu en travers de la route, la tête
vers l’accotement, se contentait de ramener sa queue, puis de fermer les
yeux par peur de la poussière. Dans tant de solitude, la voiture devait
se frayer un chemin en touchant vraiment chaque être, comme dans une
foule. Nourris de coulommiers et de brie, abreuvés de vouvray, les
piétons aujourd’hui ne se garaient que contre la mort, chacun avec le
geste de défense qu’a son âge, les enfants se protégeant la joue de leur
bras, les femmes rougissant, et ils attendaient de l’auto une gifle, une
caresse. A ma gauche, l’attaché militaire serbe peu à peu
s’assoupissait, puis, au moment où il fermait les yeux, piquait du nez,
relevait la tête en se tâtant et ne se garait du sommeil, lui, qu’après
l’avoir heurté. Tout ce que j’inventais pour le distraire était de
tendre le doigt vers les châteaux blancs dans la verdure. Alors, il
regardait et disait oui. Pas un qui lui ait fait dire non, qui ait été
vert dans des arbres blancs, violet dans des arbres noirs. Des ramiers
volaient, mais perpendiculairement aux routes, et plus lourds sur ces
chemins volants que n’empruntent point les télégrammes... L’attaché
serbe approuvait... Pas un seul château argenté dans des arbres
rouges... Le chauffeur bavard conduisait la tête tournée vers moi, et il
ne pouvait non plus, car j’affectais d’être rassuré, lire les tournants
ou les caniveaux sur mon visage... Parfois il s’inquiétait d’un pneu
arrière, et tous quatre nous nous penchions de tout le corps hors de la
voiture emportée sans maître, comme quatre marionnettes... Le planton
pompait sans relâche à je ne sais quelle pompe, affolé comme si nous
faisions eau... De sa main droite, à bras tendu, car nous allions droit
vers l’ouest, l’attaché serbe projetait sur son visage, cherchant
surtout à couvrir un de ses yeux, un tout petit cercle d’ombre... Je lui
montrais les topinambours de l’an dernier, rouillés par l’automne, les
silos de betteraves, pourries par l’hiver; il approuvait: je ne croyais
pas les Serbes aussi lâches devant les saisons... Puis vint ce village
où la fontaine est surmontée d’une nymphe nue, et une vieille femme y
lavait un bonnet, une chemise mauve, des bas, tout le linge de la
nymphe, des draps de nymphe avec de grandes initiales. Puis parut le
poste fixe de défense contre avion, et le potager s’étalait chaque
semaine davantage autour de la tour de planches... Puis le poste mobile,
où les observateurs n’ont pas la ressource de planter, et dorment, les
yeux fermés dès qu’ils ne regardent plus le ciel... Mais soudain la
terre fléchit, l’horizon fut crénelé de tours et de dômes, planton et
chauffeur ceignirent leur étui vide de revolver, y firent disparaître
leurs bérets, coiffèrent leur casque comme des aviateurs; les autos qui
allaient sur Paris laissaient un vrai reflet d’or, contenaient un képi
de général: c’était le Grand Quartier, c’était Provins.
Il fallut s’arrêter aux portes. Nous étions à la fin de ce mois où un
lieutenant italien avait pu conduire, de Modane au front de l’Aisne,
Lina Pellegrini déguisée en matelot. Il avait remarqué que les marins,
on ne saura jamais pourquoi, pouvaient sans qu’on leur demandât aucun
permis aller jusqu’aux tranchées et, dans les tranchées, jusqu’aux
sapes. On y trouvait aussi des coquillages. Une heure Lina avec ses
jumelles de théâtre regarda la guerre, vit seulement une musaraigne,
frémit, grimpa en criant sur le parapet, car un rat passait; et conduite
au colonel, éclata de rire en montrant ses dents qui la dénonçaient plus
que n’eût fait chez d’autres femmes la poitrine. Elle avoua qu’elle
n’était pas matelot, retira donc ses mains de ses poches, laissa donc
tomber ses cheveux, mit un corset--reprit toutes les habitudes qu’on a
sur la terre et pas sur la mer--n’affecta plus de marcher en écartant
les genoux comme si elle sentait le globe rouler, et fut reconduite en
Italie--la plus belle Italienne!--avec un papier du Quartier Général qui
la disait indésirable. Des officiers, disciplinés, se la passaient dans
les gares régulatrices, sans donc la vouloir, mais en la caressant--et
l’itinéraire capricieux de son voyage, les cinq villes, Modane, Bourg,
Chalon-sur-Saône, Troyes et Provins, où l’on ne sait distinguer entre
une Bolonaise et un marin,--d’ailleurs, tout est logique, les cinq
villes de France les plus éloignées de la mer,--fut désormais semé de
postes et de plantons. Ma voiture dut suivre un dédale à angles droits
marqués de ces flèches tirées du carquois des gendarmes, qui ne
saluaient qu’après nous avoir inspectés et reconnus semblables à
eux-mêmes...
Provins d’ailleurs semblait une ville folle. Au bruit de notre moteur,
chefs et soldats se dissimulaient dans les portes cochères, ou cachaient
de leur main sur eux, comme Vénus surprise, je ne sais quel insigne ou
quel trait défendu, mais pas à la même place de leur corps, et pour
chacun cette étrange pudeur changeait d’objet. Le soleil était ardent,
et je vis pourtant deux colonels au bruit du moteur relever leur col et
le maintenir avec force. Les sous-intendants répondaient à notre salut
d’un bras court et sans élan, comme pour contenir des cartes cachées
dans leurs manchettes. Les ordonnances couraient avec des dolmans et des
pantalons, ainsi qu’au rubgy les managers quand un joueur a déchiré son
maillot ou sa culotte. Mais ce n’était point que le Grand Quartier eût
dans un effort craqué sa casaque, point que chaque officier d’état-major
eût senti soudain combien est artificielle la mode qui consiste à se
couvrir, combien parfois au-dessous de ses vêtements l’on est, même dans
l’état-major, petit et nu. Ce n’était pas pour faire des mannequins,
tromper l’ennemi, et laisser rapporter à l’Allemagne atterrée par
l’avion prussien qui chaque matin faisait sa visite, qu’au lieu de douze
cents, ils étaient deux mille officiers, maintenant, occupés
malicieusement, sur les bords de la Voulzie, à lui vouloir du mal...
C’était que le général Anthoine arrivait, et qu’il interdisait, dans son
premier ordre du jour, sous peine d’exclusion, d’envoi au front,--de
mort,--les cols rabattus, les pantalons relevés, les manteaux à
martingale. Des commandants de chasseurs à pied qui n’avaient pas le
passepoil jaune réglementaire restaient immobiles à leur table, comme en
des habits que le moindre mouvement découdrait à toutes les coutures. Au
risque d’être dégradés, les chefs d’escadrons s’entassaient dans le
train de quatre heures pour aller rechercher dans leur vieille cantine
de Paris un col en celluloïd et leur vieux képi rouge, car le général
avait ordonné le képi rouge à partir de midi, et l’avion allemand à midi
avait pu voir Provins subitement fleuri de roses géantes. Les aspirants
de hussards, dont les brandebourgs sont tressés des cheveux de leur
bien-aimée, les prétendaient à haute voix, ingrate excuse, tressés en
cheveux de Chinoise. Par les fenêtres, on voyait les tailleurs couper
d’un seul coup de ciseaux les rebords des pantalons. Le général Anthoine
arrivait: les caoutchoucs privés de martingale flottaient autour des
maigres généraux; dans les manches des médecins-majors remontaient les
beaux mouchoirs de soie comme dans les manches des jeunes filles ces
longs épis barbus qu’on y glisse l’été. Seul le colonel Chabot allait à
son bureau le front serein, sur des souliers poulaine vernis étreints
par des guêtres patte d’oie bleues à bandes carmin, dans une culotte
kaki passepoil vert, sous un dolman noir à col rouge, écusson mauve, et
à gigantesques crevés bleus garnis de trente boutons d’or, avec un fez,
un manteau couleur grenade rejeté sur l’épaule et doublé de crème; et il
souriait; et il marchait au milieu de la chaussée; et ce n’était pas
qu’il fût le plus brave: c’était que sa tenue était réglementaire.
Ainsi se passa ma soirée... dans les transes. J’avais un col rabattu,
les sentinelles me rendaient les honneurs avec pitié comme à ceux,
décolletés, que l’on guillotine. J’évitais les cours intérieures, les
façades. Je remis mes ordres par les fenêtres qui donnaient sur les
routes, sur la campagne. Mes renseignements sur les canons portés et les
fourrages américains, je les pris par-dessus des barrières,
disparaissant au moindre bruit, comme un espion. A la direction de
l’infanterie, centre du Grand Quartier, je pénétrai, malgré la canicule,
en manteau, les autres officiers à cols rabattus m’imitaient, et l’on
approche avec moins de précautions du pôle. Sur le fauteuil à pivot de
Joffre, où Joffre parvenait à ne jamais tourner et, quel que fût le
visiteur, parlait devant lui, dans la glace, et parfois rudement, à un
brave reflet de Joffre, le général Anthoine tournait déjà à toute
allure, comme une loterie, et celui de nous qui le gagnait n’était pas
fier. Puis il sortit, pour faire museler les chiens civils, et je
regagnai le coiffeur en m’abritant tous les quinze pas dans une porte,
comme à Paris, les jours de raids.
Enfin le soir tomba, et nous nous retrouvions dans les tonnelles, au
bord de la Fausse Voulzie. La journée de bureau close, tous les
officiers venaient se mettre au frais dans les grands fossés de Provins,
au frais et au repos, dans les plus larges tranchées de France, les plus
tranquilles. La Fausse Voulzie dévalait et l’on entendait un murmure là
où elle se heurtait à la vraie Voulzie. L’hôtelier plongeait dans la
rivière les bouteilles de Graves gris. Pierrefeu, près de moi, rédigeait
le communiqué, mais pour la première fois, depuis mars, tout sur le
front était calme, et, de tant de téléphones, de tant de radios, un seul
prévoyait pour la nuit du travail: une reconnaissance commandée par le
lieutenant Michel... Ainsi, nous savions le nom du seul officier qui fût
en guerre aujourd’hui... Ainsi, seul, de tant d’armées, Michel avait
aujourd’hui avancé son dîner, renoncé à sa manille; lui seul, assoiffé
de vengeance, d’une main qui jamais ne caresserait plus, ouvrait l’étui
de son revolver, mettait la crosse à nu, la caressait; lui seul, une
minute avant le coucher du soleil, impatient de son dernier jour,
fermait les yeux une minute pour n’avoir désormais à regarder que dans
la nuit; lui seul, Michel, auquel son colonel enfin a parlé doucement et
comme si ce nom était un prénom, voit sa montre arrêtée, frémit,
hâtivement la remonte, à mesure reprenant courage; on lui remet un petit
dictionnaire de poche, on lui apprend trois, quatre mots allemands comme
à ceux qui jadis allaient vraiment en Allemagne; lui seul, toute la
nuit, va se pencher doucement, doucement, sur la tranchée allemande, la
tête la première, la bouche ouverte, comme pour boire à un gué... Mais
Pierrefeu refuse de donner à la France le nom de celui auquel le général
vient de remettre, avec mille recommandations, comme si c’était le
flambeau de la guerre--attention, qu’il ne la casse pas, qu’il ne la
casse surtout pas!--la meilleure lampe électrique de la brigade...
* * * * *
Le lendemain, à cinq heures, je compris pourquoi le colonel directeur de
l’infanterie, pendant tout le dîner prévenant, m’avait soudain demandé à
voix basse si j’aimais Falconnet, m’approuvant à voix haute de l’aimer,
puis à voix haute si j’aimais Natoire, me blâmant à voix basse de le
haïr. Je compris pourquoi il les défendait et louait comme s’ils
formaient un couple inséparable, déjouant les tentatives où j’essayais
d’unir Falconnet à Fragonard, et Natoire à Houdon. Son planton vint
demander si j’emporterais à Limoges, où était sa femme, deux objets
détournés de Paris par crainte des obus, mais que le général Anthoine ne
tolérerait certes plus dans son bureau, une petite _Délie_ de Falconnet,
la _Découverte de Moïse enfant_, par Natoire, et il parut lui-même
bientôt, portant l’une de la main droite, l’autre de la gauche, et il
venait vers moi, raide comme un I, me prouvant que tous deux avaient du
moins même poids. Il tint, pour me convaincre, à déplier le Moïse,
enroulé dans des cartes de fronts qui ne servaient plus, et justement
orientales, Dardanelles, Basse-Serbie; il l’ajustait dans le matin,
changeant de hauteur et de place, quand se dérobait le gouffre de
lumière qu’il voulait aveugler avec un Natoire. Nous étions à l’heure
exacte où fut sauvé Moïse; on comparait la Voulzie au Nil, on voyait que
Natoire utilisait pour son aurore un vieux coucher de soleil. Puis je
partis, tenant sur mes genoux la petite _Délie_, ainsi qu’un enfant
rapporte de la ville un bocal de poissons rouges, prenant toute la
journée la France de biais, de la Brie au Limousin, et gardant sur nos
voitures, nos uniformes, les mêmes écharpes transversales d’ombre et
d’éclat, jockeys fidèles.
Or, le soir même, j’étais étendu dans un lit, à l’hôpital de
Châteauroux, avec des ballons de glace sur le ventre, et le major
craignait une appendicite aiguë. J’étais dans une chambre à deux lits,
peinte en blanc, près d’un adjudant blessé qui s’occupait à tuer les
innombrables mouches avec une orange en caoutchouc. Souvent, et sans
qu’on pût le prévoir car la salle était arrondie aux angles, l’orange
partait par la fenêtre dans la rue, et toujours, sans qu’il fût besoin
de sonner ou de crier, elle revenait, parfois après quelques secondes à
peine, parfois au bout d’un long moment. Parfois une main qu’on voyait
la posait sur le rebord, main tantôt grande, tantôt petite et comme d’un
être plus ou moins lointain, et la balle venait à nous en roulant. Vers
quatre heures, à la sortie du pensionnat, revinrent par des mains
égales, des cerises, des fleurs, des journaux. Puis l’infirmière-major
entra prendre mon nom; son dernier poste avait été Cognac, garnison des
Tchéco-Slovaques:
--Nasdar! dit-elle en entrant.
--Sdar! répondit mon voisin.
Et tous dans l’hôpital étaient ainsi dressés: c’est le salut des
généraux et des soldats tchéco-slovaques... Elle me fit épeler mon nom
comme on l’ordonne aux aphasiques, dire ma naissance, comme aux
alcooliques, mon âge comme à ceux qui vont périr de vieillesse, me
rassura et disparut.
--Dobra notché, cria-t-elle de la porte, car elle avait habité Hyères,
garnison des Serbes, qui se souhaitent ainsi bonne nuit.
--Tché, cria mon voisin.
... Ainsi j’étais dans Châteauroux, où je fus interne sept ans et où
jamais je n’étais revenu depuis les prix de rhétorique. Mon dernier soir
dans cette ville, j’étais coiffé de neuf couronnes. Or... la fenêtre,
aujourd’hui, donnait sur le Jardin public, sur les faubourgs et les
prairies de l’Indre, comme autrefois celle de mon dortoir, et de
Châteauroux, depuis dix-huit ans inconnu, je reconnaissais chaque bruit:
ce glissement que je croyais de la rivière lointaine et qui était d’un
petit canal tout proche; cet ébranlement, le même, quand passait le
train, car mon corps était de nouveau parallèle à la ligne
Paris-Montauban; ces battoirs là-bas qui battaient autour de ce que je
croyais un étang et qui était, je le comprenais ce soir, mon cœur même;
mes amis qui maintenant peuplaient la ville faisaient juste, juste le
même bruit que leurs pères; les mêmes écoles de clairons, qui
s’exerçaient dans le silence du crépuscule, pour entendre l’écho de
leurs fautes; ce froissement dont je n’ai jamais trouvé la cause, comme
une lutte de grandes herbes, même l’hiver; cette voix d’enfant, du même
enfant; et cette auto, et pourtant alors il n’était pas d’autos; et ce
ronflement d’avion en retard; et tous ces bruits du soir résonnaient en
moi plus encore, me faisaient mal, puisque j’avais grandi, grossi,
puisque j’étais plus près d’eux d’un centimètre, j’étouffais dans cette
gaine trop étroite; et jusqu’au pas, jusqu’aux murmures des balayeurs
soudanais dans l’escalier étaient pour moi un souvenir aigu, tant le son
de cette ville était resté le même!
On frappa. La porte était un simple battant sans serrure. Par en haut,
nous apercevions les cheveux, par en bas les pieds des passants.--Voici
le docteur, voici l’économe, disait mon voisin en voyant les souliers.
Il reconnaissait aussi les nations. Parfois ces pieds venaient de face,
c’est qu’on allait entrer. Seule l’infirmière qui apportait le dîner
entrait à reculons, à cause du plateau, appuyant du dos contre la porte.
--Voici un Américain, dit mon voisin.
Un Américain, en effet, venait à mon lit. Comme on découvre parfois, en
Amérique, au fond d’une coque étrange, une châtaigne semblable aux
nôtres, au fond du mot qu’il prononça je reconnus mon nom, et il me
tendit une lettre:
--Je vois votre nom sur la feuille d’entrée, disait la lettre. Êtes-vous
l’ancien élève de la pension Kissling, à Munich? Je suis Pavel
Dolgorouki.
Pavel Dolgorouki! Mon meilleur ami pendant mes années de Munich! Nous
nous étions rencontrés à la gare même, nous heurtant de face, venus l’un
vers l’autre de Moscou et de Paris sur le même axe étroit... Sa valise
était égarée, et toute la première semaine de notre amitié, il porta mes
vêtements du dimanche... Déjà l’Américain, voyant ma joie, dégrafait
comme une nourrice son sein gauche et en dégageait un stylo... J’écrivis
donc au-dessous des deux lignes, avec la même encre, et ma phrase en
paraissait une traduction:
--Viens vite. Je ne peux bouger. Seize ans sans nouvelles de toi, car tu
n’as jamais répondu à ma carte de Besançon!... Quelle joie de te voir!
L’adjudant mon voisin m’expliqua l’Amérique. Elle est le contraire de la
France. L’hôpital avait des infirmières jusqu’à minuit: l’annexe
américaine des infirmiers; à partir de minuit, des infirmiers: l’annexe
des infirmières. On s’y reposait le samedi et les hommes s’y promenaient
tout nus, leur serviette à toilette autour du cou. On y demandait aux
entrants, non point, comme aux Français, au cas où ils mourraient, le
nom de celui qu’ils aiment le plus, mais le nom de celui qu’ils aiment
le moins, pour qu’il pût avec sang-froid prévenir tous les autres.
Pavel Dolgorouki à seize ans! Je revoyais, toute ronde et comme si elle
était seule, sa tête... L’impression que donne une main blanche sortant
du vêtement, chez lui sa tête la donnait. Toujours d’ailleurs il
tournait cette tête vers ce qu’il y avait de clarté dans la pièce ou
dans le jardin, vers la lampe ou vers le soleil, d’un mouvement lent et
sincère, comme s’il arrivait à une vérité et non à la lumière; s’il
avait parfois à choisir entre deux lampes, deux rayons, on pouvait être
sûr, quand il s’installait sous l’un d’eux, que celui-là était le plus
fort, d’un volt ou d’une demi calorie; je ne vois son visage que
miroitant et de couleurs changeantes; grâce à lui il n’est pas une
nuance du jaune au rouge que je n’aie vue sur des joues heureuses, car
dans notre barque du Sternbergersee, j’ai suivi sur les siennes à peu
près cent couchers de soleil; toujours sous une projection de lune,
d’allumette; dans l’ombre il se taisait, attendant un bec de gaz pour me
répondre; alors, de sa main droite, il battait un peu la clarté devant
ses yeux, comme on essaye un bain...
L’Américain revenait et me tendait la feuille.
--Cher Jean, disait Pavel, quelle malchance! Je ne pourrai te voir. J’ai
la jambe en mauvais état; on m’embarque demain à six heures pour
Bourges, où l’on m’opère. Mais écris-moi, écrivons-nous, je te
réponds...
Pavel avait de grands cheveux blonds qu’il gommait, et il semblait
toujours, au bal ou au réfectoire, arriver d’une plongée. A chaque
instant il secouait la tête, habitude du temps où ses cheveux étaient
bouclés, mais c’était ses yeux seulement qu’il secouait, et un peu ses
lèvres ourlées, et un tout petit peu son nez... relevé à peine. Ses
jambes? il les croisait sans cesse et frappait son genou pour en
contrôler le réflexe; jamais la jambe ne remuait; il n’y avait aucun
réflexe en Pavel: il ne fermait pas les yeux si on le menaçait
subitement du poing; il ne s’écartait pas si l’on feignait de lui lancer
une pierre; il avait passé son enfance dans un palais, admiré de tous,
et y avait pris la confiance d’un chat couché dans la vitrine d’un
magasin qu’une vitre sépare toujours de la caresse ou de la menace; il
ne courait pas en voyant un accident; il n’avait aucune pitié en voyant
un pauvre, de haine en voyant un lâche, et quand ses amis aux trains
partaient pour toujours, il les saluait par des gambades, comme s’ils
arrivaient, tout triste...
Neuf heures avaient sonné; la lune se levait, et tout ce qu’il y a
d’amoureux et de modeste sur terre, tout ce qu’écrivit sur le Berry,
d’une encre invisible, le jour, la nostalgie ou la candeur, le cours de
l’Indre trompeuse, les bassins ovales du château Raoul, éclatantes
voyelles, à sa lumière devenait soudain visible. L’adjudant déjà
dormait. Pour qu’il ne fût point dérangé, je fis éteindre les lampes, à
part celle de mon lit, et apporter un paravent. C’était le paravent dont
on sépare d’habitude, quand l’agonie approche, le mourant de son voisin.
Sur une face il était vert avec des oiseaux japonais; de l’autre, jaune
sans dessin... J’imagine qu’on place les oiseaux du côté du mourant...
et j’écrivis à Pavel...
Mon cher Pavel,
C’est cela, bavardons toute la nuit par lettres. J’ai déjà fait cela
tout le jour, au Mont des Oiseaux, avec mon voisin de lit, qui était
sourd tout à fait. Nous voilà devenus--sale guerre!--sourds ou
invisibles. Mais te rappelles-tu qu’à la pension Kissling nous passions
déjà le cours de botanique, face à face, à nous écrire? En ouvrant les
enveloppes, nous nous collions les doigts à la gomme toute fraîche. Tu
me demandais par le langage des muets l’orthographe des mots français
que tu connaissais mal, avec le signe de détresse quand c’était un nom
propre, et je savais toujours cinq ou six mots de ta lettre (le mot
«parages» et le mot «œdème» entre autres, que tu t’obstinais à employer)
avant de la recevoir. Je t’avertis que tu commets toujours la même faute
sur mon nom. Il se termine par un x et non par un double z... Te
rappelles-tu aussi les lettres que nous nous adressions et que nous
allions déposer tout exprès, à la grande poste, pour l’expérience, dans
la boîte de l’étranger. Elles nous revenaient toujours par la
distribution du soir, glissées sous notre porte, à nos pieds, plus
infaillibles qu’un boomerang, et sans que jamais le postier munichois
ait eu soudain cet éclair qui rend exotique une ville à son habitant
même; avec je ne sais quoi pourtant de leur séjour de quelques heures
parmi ces lettres en route pour Melbourne, pour l’Ouganda surtout et les
colonies allemandes, pour Samoa. Tu as presque la même écriture, un peu
plus grosse cependant, et tu mets des ~ sur ton double n comme si tu
revenais d’Espagne ou du moyen âge.
Mon infirmière va dans ce que tu appelais tes parages. Je lui donne ce
mot. Comment es-tu? As-tu changé? Pourquoi m’as-tu laissé partir sans me
dire adieu?
Mon cher Jean,
Toi, tu n’as pas changé. Toujours tu me fais des reproches. Tu oublies
que tu t’amusais à me donner de fausses orthographes et que par tes
conseils j’ai écrit pendant dix ans le mot russe avec un c. Maintenant
encore je me retiens difficilement de mettre une cédille sous l’s. Ce
que tu appelles un double z est un x russe. Pour l’affaire des adieux,
apprends que je suis revenu la veille de ton départ, en cachette, de
Garmisch, avec Yourf. Je suis resté une bonne heure sous ta fenêtre, je
n’ai pas osé monter à cause du père Kissling. Moi j’aurais deviné que
mon meilleur ami était dans la rue, avec un chien lapon, dont il
maintenait la gueule, par crainte des aboiements, chaque fois que de ton
rez-de-chaussée, du café Stéfanie, un des peintres polonais sortait,
craquant des allumettes pour son dernier cigare. Yourf détestait les
allumettes. J’ai repris le train de deux heures pour Schliersee; nous
sommes arrivés sur la montagne juste pour le lever du soleil, et Dieu
sait, en le voyant paraître, ce qu’a pu aboyer Yourf. Je n’ai pas trop
changé; toi sûrement pas, je te vois trop bien encore. Parles-tu
toujours en écartant des deux mains l’échancrure de ton gilet, comme
notre sainte de la Theatinerkirche qui s’ouvre ainsi la poitrine et
montre tout son cœur? On ne voyait d’ailleurs le tien qu’à moitié. A la
grande poste justement, quand tu avançais à petits pas vers le guichet
des lettres restantes, pris entre le groom des Quatre-Saisons et une
vendeuse de Wertheim amie des seconds ténors, tu devenais soudain
irascible, tu m’éloignais... Un vrai œdème!... Tu me giflas même un
jour, quand je faisais collection des gens célèbres, Strauss, Reger, sur
le pied desquels j’avais marché, et que je prétendis toute une journée
écraser le tien. Ou bien le dimanche, quand il pleuvait sur la Bavière
et qu’assis à ta fenêtre nous passions la journée, avec jumelle et
chronomètre, à chercher celui des tramways circulaires qui faisait le
plus vite le tour de Munich, tu me dictais les numéros et les temps d’un
langage si dur que j’avais envie de mettre des cédilles sous chaque
chiffre. Je pensais que tu serais un grand ministre et je t’espionnais
d’après la _Vie de Gladstone enfant_ volée au père Kissling. Mais jamais
tu ne faisais les choses comme Gladstone. Tu ne préférais pas l’encre
rouge et le papier oignon. Tu ne te fâchais pas avec ta fiancée au sujet
des pois de senteur. Gladstone aimait scier les bûches, abattre les
arbres; je te promenais dans les bois de Lockham, sans résultat.
Gladstone aimait la liberté, tu étais un tyran, tu m’éloignais à ton gré
de la Spatenbraü pour me traîner au Luitpold, sans voir que c’était
m’éloigner de Fanny, que j’aimais, pauvre Fanny, pour me donner à
Mitzi... Pauvre Mitzi!...
Ton infirmière repart. A tout à l’heure.
Mon cher Pavel,
Te rappelles-tu comme je t’enviais, à chaque fête, de partir pour
Lucerne? Tu rapportais d’ailleurs de la Suisse tout ce que les autres
rapportent de la mer, des coquillages, des étoiles sèches, des bérets de
marin, et une fois une perle vraie pour ma cravate. Te rappelles-tu,
pendant la guerre japonaise, quand tu restas trois mois sans recevoir
d’argent de poche ni de lettres, et que tu écrivis un programme des dix
grandes aventures de ta vie, racontant chacune pour dix sous et la
vendant écrite pour un mark? J’achetai «Premier Aiguillage», où ta
nourrice te perd à la gare de Berlin et où tu es retrouvé sous la
locomotive, criant à cause de la chaleur. Je désirais «Premier ébat du
cœur», mais tu le donnas à Borel. J’ai toujours cru--tu disais non--que
tu avais une préférence pour Borel. Avoue-la aujourd’hui. Je peux te
dire maintenant qu’il te volait. Il passait la main sous le volant de
ton casier, le soulevant à peine, et puisait à ton chocolat. Sans
mesure: dans une seule étude, il vola dix tablettes et il allait les
manger loin de toi, c’était sa seule pudeur. Je m’assis au dixième vol
sur le casier; je sentis son poignet craquer. Il ne poussa pas un cri et
je n’osai le dénoncer...
Que de progrès tu as faits en français! Tu n’as pas encore employé une
seule fois le nom des saisons. Te rappelles-tu que tu parlais d’elles si
souvent, c’était ton seul vocabulaire, que le père Kissling te forçait à
ajouter entre parenthèses une courte description chaque fois que tu
prononçais le mot été ou le mot printemps?... Au printemps (quand les
feuilles poussent). En été (quand le blé mûrit). Tu affectais de te
tromper et tu appris un jour tous les fruits des tropiques pour les
loger dans l’hiver. C’était justement l’hiver; il te conduisit, furieux,
à la fenêtre, te montra la neige, te la fit toucher, tu bondis et revins
un quart d’heure après, chargé de bananes, d’ananas et de mangues, mais
enrhumé pour quatre jours. Que de faux renseignements nous lui avons
ainsi donnés sur ces quatre saisons! L’été (quand les femmes meurent).
Le printemps (quand les enfants naissent)!
Dis-moi tout ce qui est arrivé à la pension après mon départ. As-tu revu
Mimi Eilers?
Mon cher Jean,
Je ne suis resté que vingt jours à Munich après toi. Voici les dernières
nouvelles, elles datent de seize ans. Mais cela prolongera ton passé de
trois semaines. La Vierge forte est retournée à Halle avec toutes les
photographies des tableaux de la Pinacothèque où l’on voit des héros
grecs de face. Tous les Bellérophon et les Icare de profil, elle les a
dédaignés. Tu te souviens d’ailleurs que dans la rue elle nous
accueillait avec des clameurs de joie si nous marchions droit sur elle,
et nous saluait à peine si nous l’effleurions de côté. Les Grizzi
devaient partir, le frère peintre pour Florence, le frère électricien
pour Fribourg, mais leur mère arriva de Rome, ravissante, avec des
malles à couronne de comtesse, et l’électricien partit pour Florence, le
peintre pour Fribourg, on n’a jamais su pourquoi. Fedia Botkine ne m’a
jamais écrit; je sais que son père a été ministre à Amsterdam, puis à
Tokyo, puis à Lisbonne: je suis ainsi sa trace sur tant de mers, sans
savoir ce qu’il devient lui-même, par son gros père, comme un sous-marin
par sa bouée. De Miss Isaacs, j’ai l’impression parfois de recevoir des
nouvelles; c’est faux: c’est que je retrouve sa photographie en la
passant de portefeuille usé en portefeuille neuf, et je la revois ainsi
tous les deux ou trois ans; elle est assise sous les arcades du Jardin
anglais; elle sourit, on ne voit aucune feuille, aucun arbre, mais on
devine que c’est l’été (quand les Américaines ont trente-deux dents) et
qu’elle suce de la glace. Notre maître de déclamation Vogelmann
Vollrath, que tu n’appelais jamais que par la traduction française de
son nom: l’homme-oiseau plein de conseils, était très malade à mon
départ. J’ai depuis seize ans l’impression qu’il n’a plus, pauvre badois
à ailes, qu’un jour à vivre.
De Mimi Eilers je ne sais qu’une seule chose, et je viens de l’apprendre
à la minute même, car jusqu’ici je n’y pensais point: elle a trente ans.
Je me suis brouillé avec elle le jour même où j’ai réussi à lui parler.
A l’exposition du corps de l’archiduchesse Gisèle, je l’avais aperçue,
après moi dans la file. C’était le premier cadavre qu’elle voyait;
j’attendis: je voulais saisir sur son visage le premier reflet que
jamais y jeta cette sinistre aventure. Ce fut un reflet tout rose: elle
se savait observée et se protégea de la mort par la pudeur. Je
m’approchai d’elle à la sortie, dans le salon en papier mâché de la
Résidence. Mais nous avions eu le tort de l’accabler toute la semaine de
ces cartes postales allemandes gaufrées, sous lesquelles elle pouvait
reconnaître avec les doigts, même en refusant de lire, des cœurs percés
de flèches, des Tyroliens étreignant des Tyroliennes, et elle m’échappa.
Je la rattrapai.
--Bonjour, mademoiselle.
--Passez votre chemin, monsieur.
Elle allait trop vite pour qu’on la dépassât, et j’étais pressé. Je
marchai donc malgré moi tout près d’elle:
--Comme vous êtes jolie, mademoiselle!
--Que vous l’ayez remarqué m’en dégoûte, monsieur.
On voyait qu’elle avait pour maîtresse de français Mlle Kolb, si
énergique dans son vocabulaire et dont chaque phrase contenait, tu te
rappelles, le mot «ignoble» ou le mot «dégoûtant». J’étais déconcerté;
devant la maison du vieux Possard je dis, car je ne trouvais plus
d’inspiration que dans les objets extérieurs, et rien dans le mobilier
de mon âme:
--Tiens, le vieux fou déjeune!
--De plus fous sont en liberté, monsieur.
Devant la fleuriste, devant la brasserie, je lui tendis ainsi le mot
«fleur», le mot «saucisse blanche», sur lesquels elle se jetait comme un
serpent qu’on agace d’un bâton. Ou bien, si ma phrase avait trois
parties, elle répondait à chacune, et dans l’ordre.
--Qu’il fait beau, quel soleil agréable, mademoiselle Mimi.
--Qu’il fasse beau excite mon dégoût, monsieur. Ce soleil me fait vomir.
Que vous m’appeliez par mon nom me rend répugnante à moi-même.
--Au revoir, mademoiselle.
--A ne jamais vous revoir, la vie serait une infection!
Alors, je m’en repens, je la pris par le bras, je la forçai à me
regarder, j’étais timide, si timide! mais je ne sais ce qu’elle
découvrit sur mon visage, le premier qu’elle vit de face après la face
de la mort. Je la tenais juste d’un doigt: elle se débattait violemment
et sans pouvoir se libérer. Je ne l’effleurais que du bout de ma plus
faible pensée: tout son cœur, tout son cerveau se révoltaient sans
mesure et en vain. Elle m’entraîna ainsi jusqu’à sa porte, comme un
oiseau son faible piège. Je ne l’ai plus revue.
J’ai demandé à mon Américain comment tu étais fait. Il n’a même pas pu
me dire si tu avais de la barbe. Laisse-le te regarder de près.
... Si j’ai changé? Dis-moi d’abord un peu comment j’étais, à seize ans.
Donne-moi un peu de mes nouvelles. Je n’ai ni photos, ni lettres de ce
temps-là et tu es,--avec moi, que je ne crois pas,--le seul témoin que
je rencontrerai jamais.
Cher Pavel.
Comment tu étais fait? Te rappelles-tu ce bal masqué où Julia von
Lilienkron me confia son collier pour une semaine. Ce soir-là je revins
seul; ce collier, à moi, me donnait l’humeur vagabonde; j’avais un peu
pressé Julia sur mon cœur, et pendant qu’elle dansait ses pyrrhiques
avec la marque imprimée de toutes ses perles autour de sa gorge comme si
on l’avait retirée à temps, par ses pieds nus, déjà mordillée, de la
mâchoire d’un monstre, je longeai l’Isaar, les balustrades du
Maximilianeum, et tout chemin enfin qui me laissait un côté libre. Je
rentrai; je déposai le collier sur mon bureau, dans une boîte de verre.
La lune l’inondait, jamais collier en pension ne fut nourri aussi
abondamment. Je me mis à écrire; la boîte était à la place de l’encrier,
dès que je cherchais de l’encre, ma plume s’y heurtait. J’écrivis ton
portrait, le dos à la fenêtre; du café Stéfanie sortaient peu à peu les
habitués, Wedekind et sa femme, et j’entendais plus clairement la voix
de sa femme, car il la portait toujours à califourchon sur son dos; Kurt
Eisner, qui soufflait pour le nettoyer dans son fume-cigarettes jusqu’à
ce qu’il sifflât;--parfois, les jours de grande fumerie, je n’entendais
le sifflet que de très loin, près de l’Académie; Max Halbe avec Lili
Marberg, et j’entendais tout près la voix du gros Halbe comme si cette
fois c’était Lili qui le portait sur ses épaules. J’écrivais lentement;
pour chaque phrase sur toi, je devais céder ainsi tout un écrivain
bavarois, parfois avec son supplément femelle. J’écrivais le prologue
d’un roman appelé «Pavel et Régina».
»Pavel, disait à peu près le premier chapitre, Pavel ne pardonnait
jamais une phrase méchante prononcée devant lui. Enfant, alors qu’il
n’avait point encore le droit de parler à table, si l’un des convives
attaquait un absent, il frémissait, ses dents claquaient, il donnait
tous les signes que provoque le vrai venin. Ses gouverneurs avaient dû
veiller à ne jamais porter de jugements sur ses amis; on ne condamnait
point, on n’exécutait point autour de lui. Les domestiques renvoyés
partaient pour cause d’héritages, de noces... Ses maîtres s’habituaient
à lui parler sans rigueur des défauts, des crimes. Si l’un d’eux
décrivait un péché mortel, il surveillait les yeux de Pavel, excusant le
péché à la première larme, à la première pression de son âme. Les
méchants donc y gagnaient. Des travers intolérables vivaient en paix
autour de lui. En somme il avait ses pauvres, mais c’était la vanité, le
vol et la luxure (Borel en un mot). Il était curieux de l’entendre
discuter l’histoire avec Régina, qui ne voulait connaître des héros et
des rois que leur mort, alors que lui ne les connaissait que de leur
naissance à une période brumeuse où ils disparaissaient sans périr.
»Pavel était beau. La mode n’y était pour rien, ni son âge. Tous ses
portraits d’enfant étaient beaux--ses portraits de vieillesse aussi, sa
mère, son grand-père--et Régina ne pouvait éprouver de défiance pour une
beauté qu’il portait comme on porte un grand nom. Sa prunelle surtout
était si large que Régina n’avait qu’à s’asseoir à peu près en face,
pour se servir avec lui, tendrement économe, d’un seul regard.
»Pavel avait des tics. Il touchait ce qu’il admirait. Si l’un de ses
amis étrennait une cravate, toute la journée il le tenait par cette
laisse même, l’étranglant. Dans les pinacothèques, il arrivait à toucher
du doigt, en dépit des gardiens, ses tableaux préférés, d’un geste sûr,
comme s’ils avaient vraiment un point sensible. Régina redoutait qu’on
fît devant lui l’éloge de ses cheveux, ou de ses bottines, car il
arrivait aussitôt et les touchait. Le pianiste qui jouait du Mozart
avait toutes les peines à l’empêcher de taper sur la note qui lui avait
plu dans la précédente phrase, et, ses mains occupées, défendait le
piano des épaules ou des avant-bras.
»Pavel était généreux; il passait les journées à maintenir l’équilibre
entre les prévenances du monde et ses réponses. Il était peu d’oiseaux
qu’il n’eût suivis des yeux jusqu’à ce qu’ils disparussent, m’empêchant
de parler; peu de petits Turcs bossus rêvant sur les ponts de l’Isaar
près desquels il ne se fût accoudé une minute, une seconde s’il était
pressé, composant malgré lui son corps sur le leur, se voûtant; toute
forme humaine lui était un moule; ou bien il se libérait des objets en
prononçant en français le nom de leur couleur: Rouge! l’entendis-je un
jour crier du haut du Maximilianeum; bleu! vert! Et l’écho nous
revenait. C’était que Pavel se libérait, non pas d’un perroquet, mais de
Munich tout entière, toits, tramways et arbres, et il descendait tout
léger...»
Je n’allai pas plus loin cette nuit-là, Pavel. Le jour me surprit, et
j’entrai dans ta chambre. Tu venais du bal Gœthe, où tu avais figuré en
Gœthe centenaire. Fauteuils, tables, lit, tout dans ta chambre était
jonché des défroques de centenaire, de perruques, de joncs à bec, de
culottes puce, de tabatières..., Toi, endormi, tu éclatais, tes yeux
fermés dans de beaux sourcils neufs: de ce passage dans la vieillesse,
il ne te restait qu’un peu de rouge aux joues.
Voilà ton portrait. Voilà ce que je comprenais à tous tes petits
Pavlovitch de gestes et de soucis... Et moi?
Cher Jean,
Pourquoi me rappelles-tu mes retours du bal masqué? Pourquoi étions-nous
ces jours-là, sous nos loups, si graves? Pourquoi ne me semble-t-il
avoir porté les vérités de notre enfance que sous ces déguisements? Les
balayeuses à jupon vert sous leur chapeau à queue de chamois arrosaient
déjà à flots le macadam; les becs de gaz se reflétaient sur le dernier
fond des rues inondées et, dans l’avenue des Théatins, copiée sur
Venise, nous paraissions marcher sur les eaux. Un vieux professeur
rentrait à la dérobée, et ses lunettes flamboyaient tout à coup--comme
les yeux des chats qu’effraie la nuit une auto. A travers les jardins
royaux et les places semées de palais grecs, byzantins, florentins, qui
semblaient, eux aussi, déguisés pour la nuit, nous rentrions sous ces
masques que nous dictait je ne sais quel indéfinissable contraste; toi
en pâtre suisse et moi en Bettina Brentano; toi en Agamemnon et moi en
bouc de Goya; ou, simple échange, toi en Russe et moi en Breton; chacun
agrippé à l’arme ou au bâton de l’autre, et nous avions tous les
silences, tous les attachements et les éloignements subits que peuvent
avoir entre eux les gens qui se tiennent par des épées ou par des
thyrses. Des mandolines résonnaient au loin, étouffées, car il gelait et
les musiciens pour rentrer avaient mis leurs gants. Quand la sentinelle
du duc Carl Théodor avait le pantalon noir des Prussiens, nous criions:
Vive la Bavière! et nous nous sauvions, enjambant les tuyaux d’arrosage
en soulevant nos manteaux et nos traînes, comme des dames...
Ou bien tu parlais, avec tes mots français si purs. Je te prenais le
bras, car on ne pense jamais mieux à toi que si l’on te prend et te
serre. Je me disais que douce est la certitude de posséder un ami qui,
devant la mort, devant le mal, devant un supplice honteux, se plaindrait
dans un langage noble, ne pourrait appeler à son secours que les dieux
honnêtes, les hommes honnêtes. Jamais un juron dans ton langage; tu
donnais je ne sais quel honneur aux noms propres et c’est depuis toi
qu’ils me laissent dans la bouche leur sens ancien, comme un noyau.
Aussi je ne m’étonnais pas de te voir inspirer tant de confidences; moi,
je n’avais pas de pensées secrètes, mais tous mes mouvements secrets
arrivaient près de toi à ma surface. Si souvent quand j’entrais dans ta
chambre, un visiteur ou une visiteuse se taisait brusquement, tendait
une main vive vers son chapeau ou son pardessus, comme si je l’avais
surpris nu: il venait de mettre en gage un secret. Dès lors, entre vous
deux, se jouait une intrigue qu’il ne soupçonnait pas toujours. En toi
le secret grandissait, tu savais par des phrases hostiles le défendre
contre son maître, quand il avait démérité. S’il le négligeait,
l’oubliait, cela allait mieux encore; tu l’adoptais pour toi-même.
J’étais irrité de te voir accepter sans choix tous ces dépôts; de te
voir parler avec complaisance à des imbéciles, à des inconnus, comme si
tu supposais à leurs actes vulgaires une raison. En chaque indifférent,
en chaque médiocre, tu respectais un secret possible, et, moi, tu
semblais me juger non d’après ce visage, que toi-même disais franc, non
par mon langage un peu simple, ou par ces douze aventures de ma vie qui
me rapportèrent douze marks, mais par quelque qualité étrange, que tu
finirais bien un jour par connaître, et qui était la clef de cette
clarté, de cette simplicité... Ne t’en prends qu’à toi, alors que ma
mère était Russe, si je t’ai avoué qu’elle était Persane--un jour à
Tegernsee où tu semblais chercher des ombres sur mon visage et où
j’avais honte de ma peau blanche,--ce jour-là où la kronprinzessin
voulut jouer avec nous au tennis, et où nous relancions la balle
doucement, doucement, car elle portait un fils.
* * * * *
C’est ainsi que s’écoula la première veille. Déjà les blessés endormis
sur leur côté droit se tournaient péniblement sur le gauche, sur le
cœur, et commençaient la part inspirée de leur nuit. C’est ainsi que
nous oubliions tous deux de nous parler de la guerre, et des seize ans
passés. Chacun interrogeait avidement ce miroir inespéré qui lui
renvoyait son image, un miroir ami, une image jeune. Et les réponses
nous perçaient ou caressaient comme un feu de lentille. Tous deux vêtus
à nouveau de chemises raides de lycéen, tous deux anonymes, rasés de
frais, épurés aussi par le mal, nous étions aussi nets et miroitants
qu’il faut l’être pour se renvoyer des souvenirs. A ce monde, à ce
présent nous appartenions aussi peu que possible, et l’on entendait
juste les bruits que fait la terre quand le temps suspend son cours: les
vraies glaces sur les commodes craquer, les infirmiers américains poser
des tasses sur le pavé du couloir, les infirmières les écraser... Dans
ce même lit où les enfants berrichons ambitieux s’étendent tout droits
et dorment tendus sur je ne sais quel méridien, voilà que nous
retrouvions, cette fois, le passé; un passé que nous nous entendions à
ne pas détruire, à garder intact en ne prononçant pas le nom d’un nouvel
ami, à ne pas décolorer en disant le nom d’une nouvelle ville; en n’y
mêlant rien des seize autres années; en craignant toute nouvelle de
nous-mêmes, comme si elle dût être décevante, comme s’il était évident
qu’en vieillissant on démérite; comme s’il était la règle que deux
jeunes gens impétueux et parfaits devinssent, une fois écoulés dix ans
de paix et six ans de guerre, des hommes paresseux et des lâches...
Minuit sonna. La grande horloge de l’hôpital était entre nos deux
chambres. Chacun, effleuré par une onde différente, par une caresse
autre du temps, se sentit soudain d’un autre âge que l’autre. Un long
moment les infirmiers nous abandonnèrent, car c’était leur relève. Nous
attendions, énervés, comme deux amis au téléphone dans un danger quand
la demoiselle coupe le fil. Il y avait aussi à lutter contre le sommeil;
je m’endormis; une minute, comme si la téléphoniste s’était trompée,
j’eus à parler avec un enfant situé juste aux Antipodes, dont le bras
s’allongeait vers moi, s’allongeait, un peu coudé naturellement pour
épouser la courbe de la terre; puis, cette fois la téléphoniste s’était
trompée de plusieurs chiffres, avec moi-même général entrant dans
Munich; j’étais nu-tête; sans qu’il y eût aucun étendard autour de moi,
j’avais le visage martelé, martelé, comme quand j’étais soldat près du
porte-drapeau et que le vent me poussait dans les joues les franges de
métal; vingt filles munichoises, leurs coques sur les oreilles,
inclinaient jusqu’à terre leurs têtes pâles, pâles, et, comme elles
restaient courbées une minute, les relevaient rouges, rouges...