En présence d'un acte qui atteignait toutes les anciennes dynasties dans
l'une d'elles, Alexandre se montra plus Russe qu'Européen, plus attentif
à poursuivre ses intérêts propres qu'à sauvegarder le droit des
couronnes. Ce n'était point que cette usurpation, succédant à tant
d'autres, ne redoublât ses alarmes à l'endroit d'une ambition qui ne
songeait qu'à elle et se cherchait sans cesse de nouvelles proies.
Cependant, quelque ébranlée que fût sa foi dans le système essayé à
Tilsit, sa prudence, son amour-propre, son ambition surtout, lui
commandaient d'y persévérer. L'expérience ne serait vraiment concluante
et ne pourrait donner ses fruits qu'à la condition de se prolonger.
Était-ce au moment où la Russie semblait appelée à recueillir le prix de
sa longanimité, où Napoléon, après avoir disposé de l'Espagne, ne
pourrait plus alléguer aucune raison pour se dérober au règlement de
l'affaire orientale, qu'il convenait de se l'aliéner par des
observations et des reproches. Résigné par ces motifs à la
condescendance, Alexandre voulut au moins s'en faire un mérite auprès de
son allié, en y mettant cette bonne grâce qui ne lui coûtait jamais. Ne
pouvant s'insurger contre les événements du Midi, il ne se borna pas à
les ratifier par son silence, mais eut l'air de les approuver, et celant
au plus profond de son âme ses véritables sentiments, sut en afficher
d'autres.
Tant que durèrent les négociations de Bayonne, il évita toute question
déplacée, se contentant des explications qu'on lui donnait et laissant
agir Napoléon; peu favorable d'ailleurs aux Bourbons d'Espagne, il n'eut
pas trop à se contraindre pour s'exprimer sur leur compte d'un ton
dédaigneux ou léger: l'abdication de Charles IV lui parut naturelle chez
un prince qui ne «voulait plus vivre que pour sa Louise et pour son
Emmanuel[436]». Quand le dénouement fut connu, il n'eut pour l'Empereur
que des paroles d'approbation et alla jusqu'à la flatterie: «Je croyais,
disait-il, qu'il avait rempli toutes les pages de l'histoire, mais il
lui en reste une belle pour l'Espagne[437]», et il saluait en lui «le
régénérateur, le législateur[438]» de cette contrée. Lorsque la nouvelle
constitution du royaume lui fut présentée, il la trouva libérale et
digne de son auteur. Toutefois, à certaines précautions de langage, à
certains mots placés avec tact, il était aisé de se convaincre que le
Tsar ne considérait point ses éloges comme purement gratuits: «Je ne
suis ni ne serai jaloux, disait-il, d'aucun des avantages qu'a ou que
peut avoir l'Empereur[439]», mais il avait commencé par indiquer que les
satisfactions devaient être réciproques. Il ne manquait pas, en termes
significatifs, d'insister sur la correction de son attitude, sur «sa
discrétion pendant tout le temps de ces événements[440]», et l'on voyait
qu'il prenait note de ses bons procédés, les laissait s'accumuler, se
réservant de les faire valoir en masse lors de cette explication
décisive sur les affaires d'Orient qu'il réclamait avec une inquiète
persévérance.
[Note 436: La reine et le prince de la Paix. Rapport de Caulaincourt
du 27 avril 1808.]
[Note 437: _Id._]
[Note 438: _Id._, 26 août.]
[Note 439: Rapport de Caulaincourt du 10 juillet 1808.]
[Note 440: _Id._]
Il n'était jamais entré dans la pensée de Napoléon de se soustraire à
cette échéance, sauf dans l'hypothèse d'un accommodement avec
l'Angleterre, mais seulement de la retarder. S'il répugnait encore à
préciser ses engagements avec la Russie, il admettait toujours le
principe du partage pour le cas où la cour de Londres perpétuerait la
lutte. Il comprenait également le danger de mettre à une épreuve trop
prolongée la patience d'Alexandre. Aussi, dès le mois de mai, à peine
maître des négociations de Bayonne et assuré de l'effacement des
Bourbons, considérant que le plus difficile de sa tâche au Midi est
accompli, il reporte sur l'Orient une part de son attention. Un coup
d'oeil jeté sur le plan de morcellement dressé par Roumiantsof lui avait
suffi pour le juger inadmissible en bien des points: un examen plus
sérieux ne fit que le fortifier dans cette conviction; néanmoins, il ne
désespérait pas de concilier un jour les prétentions respectives, et dès
à présent, dans le but de raviver les espérances d'Alexandre plutôt que
d'arriver à un accord immédiat, il ne se refusa point à reprendre le
débat.
La note de Roumiantsof et la lettre confirmative d'Alexandre, en posant
comme condition à l'entrevue un accord préalable sur les bases du
partage, l'obligeaient de modifier sa tactique. Au lieu de tout régler
seul à seul avec Alexandre, ainsi qu'il l'avait désiré, il lui fallait
se résoudre à traiter de loin et par intermédiaires. Il essaya d'entrer
dans cette voie. Il initia tout à fait M. de Champagny au secret,
disposa entre ses mains les différentes pièces venues de Pétersbourg, et
lui commanda à leur sujet un travail étendu[441]. Le 22, il fait
annoncer à Caulaincourt l'envoi d'un mémoire ministériel, en réponse à
celui de Roumiantsof[442]. Cependant les jours, puis les semaines
s'écoulent, et l'expédition annoncée se fait attendre. Pourquoi ce
nouveau retard? Approfondissant la question, Napoléon a reconnu une fois
de plus l'impossibilité de la trancher par les armes ordinaires de la
diplomatie, à coup de notes, de dépêches, de propositions et de
contre-projets. Dans une affaire qui engage le sort du monde, il n'admet
décidément d'autre négociateur que lui-même. Peut-être aussi hésite-t-il
à livrer aux Russes une pièce dont ils pourront faire usage contre
lui-même, si l'accord ne se réalise pas et que l'alliance se rompe, à
laisser une preuve écrite de ses intentions destructives. Il revient
donc à son idée première, celle de l'entrevue sans conditions, s'y
attache obstinément, veut l'imposer. Le 31 mai, il écrit à Caulaincourt
de la présenter à nouveau; l'ambassadeur devra remontrer la nécessité de
tout renvoyer à une explication de bonne foi entre les deux souverains,
acceptée en dehors d'engagements qui viendraient restreindre et
contrarier les élans de leur confiance: il leur faut se voir pour
s'entendre, et c'est à leur amitié seule qu'ils doivent remettre le soin
de concilier leurs intérêts[443].
[Note 441: Champagny à Caulaincourt, 2 avril 1808.]
[Note 442: _Corresp._, 13955 Champagny à Caulaincourt, 23 mai 1808.]
[Note 443: Instruction du 31 mai, dont Caulaincourt accuse réception
dans sa lettre du 29 juin 1808.]
À l'heure où cette lettre fut envoyée, elle n'avait plus d'objet.
Répondant victorieusement aux reproches de son maître, Caulaincourt
avait devancé ses ordres; continuant d'agir dans le sens de ses
instructions antérieures, il avait redemandé et obtenu l'entrevue sans
conditions.
Il dut ce succès à la lassitude plutôt qu'à l'empressement d'Alexandre.
Énervé de l'attente, partagé de plus en plus entre le doute et l'espoir,
le Tsar préférait à tout une certitude, et celle de se rencontrer avec
Napoléon au cours de l'année, d'échanger avec lui des explications
catégoriques, donnerait à son impatience un premier soulagement. De
plus, sous le coup du malheur privé qui venait de le frapper, il passait
par une phase plus prononcée de découragement et d'abandon: sa force de
résistance s'en trouvait diminuée. Après les premiers jours de son
deuil, il voulut recevoir Caulaincourt avant tout autre: il lui parla de
son chagrin, lui ouvrit son coeur, puis, revenant aux affaires par un
effort sur lui-même: «Moi, dit-il, j'ai toujours désiré l'entrevue, j'ai
toute confiance en l'Empereur. Il vous écrivait bien de mettre le compas
sur la carte; mais, par ma lettre, il semblait qu'on devait
préalablement s'entendre sur quelques bases, puis il n'y aurait pas eu
d'inconvénient à trouver les grandes discussions terminées en nous
voyant. Les détails étaient encore assez importants pour nous occuper.
Vous a-t-on répondu quelque chose sur ce que vous avez envoyé? Y a-t-il
des difficultés sur la _langue de chat_?
L'AMBASSADEUR.--Trente courriers ne tireront pas au clair ce qui se fera
dans trois jours d'entrevue, et l'on ne finirait pas en deux ans ce qui
se fera en dix jours. Il y a tant de choses scabreuses dans cette grande
affaire, que des souverains seuls peuvent s'entendre. Le comte
Roumiantsof a les bras un peu longs.
L'EMPEREUR.--J'ai désiré l'entrevue. C'est une preuve de l'amitié de
l'Empereur à laquelle j'ai été fort sensible.
L'AMBASSADEUR.--Cette proposition prouvait à Votre Majesté toute la
confiance qu'il met en elle. La manière d'y répondre, si Votre Majesté
me permet de le lui dire, c'est d'accepter l'entrevue sans conditions.
Les intérêts de la Russie se trouvent plus liés à cette affaire que ceux
de la France. En témoignant à l'empereur Napoléon autant de confiance
qu'il en place en elle, Votre Majesté ne fait que répondre à la sienne.
C'est Votre Majesté qui désire ce partage: l'empereur Napoléon y consent
pour lui être agréable. Il ne peut donc sacrifier dans cette
circonstance tous les intérêts de la France et ceux de son ancien allié.
Dans une affaire de cette importance, les discussions diplomatiques
arrêtent plus qu'elles n'avancent.
L'EMPEREUR.--Je crois cela; pour mon compte, j'ai toujours pensé ainsi.
Au reste, j'ai toute confiance; je veux trop tout ce qui peut être
avantageux à l'empereur Napoléon pour qu'il ne pense pas de même à mon
égard, et je le lui ai prouvé. Comment voudriez-vous arranger cela?
Parlez-moi franchement.
L'AMBASSADEUR.--Accepter l'entrevue sans conditions, Sire.