L'EMPEREUR.--Avec plaisir, mais quand[444]?»

Cette question ne laissa pas que d'embarrasser M. de Caulaincourt. Il

ignorait si son maître assignait dès à présent une date à l'entrevue. À

tout hasard, il parla du mois de juin. Alexandre le mit à l'aise en

trouvant l'époque trop rapprochée, en refusant de quitter Pétersbourg

pendant la saison la plus propice aux hostilités: c'était le moment où

l'on aurait à craindre un retour offensif des Suédois, peut-être à

repousser une tentative des Anglais, concordant avec un assaut suprême

des mécontents; pour quitter son poste, un souverain doit-il choisir

l'heure du péril? Suivant Alexandre, le mieux était, puisqu'on avait

laissé passer l'hiver sans donner suite au projet, d'attendre jusqu'à la

fin de l'été, au moins jusqu'en août. Cette époque admise, l'ambassadeur

de France serait autorisé à fixer avec le Tsar la date précise de la

rencontre, Napoléon s'engageant de son côté à se mettre en route dès

qu'il aurait reçu l'avis du départ de son allié. Ce voeu fut

immédiatement consigné dans une note expédiée à Bayonne, et qui débutait

par cette phrase: «L'empereur Alexandre accepte l'entrevue sans

conditions préalables[445].»

[Note 444: Rapport du 21 mai 1808.]

[Note 445: Note annexée au rapport du 21 mai 1808; nous la donnons à

l'appendice, sous le chiffre III.]

Napoléon l'emportait: la Russie lui cédait sur le principe de la

négociation directe, et la retardait assez pour lui permettre d'achever

auparavant la soumission de l'Espagne. Il se hâta d'adhérer à la

proposition venue de Pétersbourg. Toutefois, ne voulant point

qu'Alexandre apportât à Erfurt des illusions qui rendraient tout accord

impossible, il le prévint que le silence gardé sur la note Roumiantsof

ne devait pas être tenu pour un acquiescement à toutes les exigences

territoriales de la Russie: il le lui écrivit, le lui fit répéter par

Caulaincourt, muni d'instructions appropriées, et le Tsar ayant désiré

savoir sur quels points portait la difficulté, Constantinople et les

Dardanelles devinrent l'objet d'une dernière discussion:

«Les bases de M. de Roumiantsof, disait l'ambassadeur, font bien la part

de la Russie, mais ne concilient rien. Constantinople est un point si

important, que sa possession et le débouché des Dardanelles vous

rendraient doublement maîtres de tout le commerce avec le Levant, avec

l'Inde même. Sans rien préciser, les bases du projet de M. de

Roumiantsof ne peuvent être acceptées.

L'EMPEREUR.--Constantinople, par l'éloignement des Turcs, ne sera plus

qu'une ville de province au bout de l'empire. La géographie veut que je

l'aie, parce que si elle était à un autre, je ne serais plus maître chez

moi, et qu'il est cependant sans inconvénient pour les autres,

l'Empereur l'avouera, que j'aie la clef de la porte de ma maison.

L'AMBASSADEUR.--Cette clef est aussi celle de Toulon, de Corfou, du

commerce du monde.

L'EMPEREUR.--Mais on peut faire tel arrangement qui garantirait que

cette route ne sera et ne pourra jamais être fermée au commerce de qui

que ce soit, et en quelque temps que ce soit.

L'AMBASSADEUR.--Si Votre Majesté régnait toujours, cette garantie

pourrait avoir un grand prix; mais la prévoyance veut que, dans une

affaire qui réglera les destinées du monde, l'Empereur prenne toutes les

sûretés possibles pour son empire. Le successeur de Votre Majesté

sera-t-il l'ami, l'allié de la France? Votre Majesté peut-elle le

garantir? M. de Roumiantsof fait le lot de la Russie pour qu'il soit bon

et sûr en tout état de cause. Tout en voulant ce qui peut convenir à

Votre Majesté et lui être utile, l'Empereur ne peut cependant, dans un

arrangement de cette importance, lui sacrifier les intérêts et la sûreté

de la France. Concilier les uns et les autres, ce n'est pas tout

s'approprier.

L'EMPEREUR.--Je ne demande pas mieux que de m'entendre; mais quand vous

avez la plus grande part, et que toutes les conséquences de ce grand

événement seront à votre avantage, il faut bien que j'aie ceux que la

géographie me donne. C'est, d'ailleurs, bien moins que vous ne pensez.

L'Empereur ne peut vouloir les Dardanelles; veut-il les donner à

quelqu'un, quel inconvénient que je les aie?

L'AMBASSADEUR.--Si Votre Majesté les possédait, elle serait aux portes

de Corfou, de Toulon.

L'EMPEREUR.--Bien moins que vous n'êtes aux portes de Portsmouth, et

l'Angleterre à celles de Brest et de Cherbourg.

L'AMBASSADEUR.--Aussi sommes-nous rivaux, même en paix. Peut-être ne

serons-nous jamais amis, certainement pas alliés. Votre Majesté me

permettra de lui répondre que sa comparaison même fournit une raison

contre le projet de M. de Roumiantsof, car elle veut que nous restions

amis. Pour cela, il ne faut que des avantages qui ne nous nuisent pas

réciproquement. En suivant les vues de M. de Roumiantsof, la puissance

réelle dans le Levant serait la Russie, dont les nouvelles acquisitions

se lieraient avec son vaste empire. Il n'y aurait donc plus cet

équilibre qui conserve la paix. La France qui n'acquiert que loin

d'elle, la France aux Dardanelles, à Constantinople même, n'est

redoutable pour personne, parce que c'est une propriété éloignée, une

espèce de colonie, tandis que dans les mains de la Russie, c'est un

établissement formidable.

«Toutes ces raisons prouvent à Votre Majesté qu'une entrevue peut seule

mettre d'accord sur de tels intérêts. Ce sont de ces grandes

transactions dans lesquelles les souverains seuls peuvent s'entendre.

L'EMPEREUR.--Je le crois aussi, mais je ne veux pas placer mon pays dans

une position plus gênante que celle où il se trouve par son voisinage

des Turcs. La France aux Dardanelles, nous perdrions plus que nous

n'aurions gagné[446].»

[Note 446: Rapport de Caulaincourt, 24 juin 1808.]

Malgré l'issue négative de cet entretien, une sorte d'apaisement s'était

fait dans l'esprit d'Alexandre, depuis que l'accord intervenu sur le

mode et l'époque de l'entrevue avait réglé provisoirement la situation

respective des deux cours. Alexandre vivait désormais avec cette pensée

que ses angoisses auraient un terme, qu'il pourrait, à jour fixe,

interroger franchement Napoléon, pénétrer ses intentions, surprendre le

secret d'une politique qui lui apparaissait de plus en plus ondoyante et

fugace; il saurait enfin si l'alliance pouvait devenir une réalité ou

n'était qu'un décevant mirage, et reviendrait d'Erfurt guéri de ses

défiances ou de ses illusions. En attendant, s'il parlait encore de la

difficulté capitale, c'était avec moins d'âpreté, et parfois sur un ton

d'enjouement: «Avez-vous dit à l'Empereur, demandait-il un jour à

Caulaincourt à propos des Dardanelles, que Roumiantsof appelle cela la

langue de chat?»

L'AMBASSADEUR.--Oui, Sire, je ne cache rien à l'Empereur, c'est le moyen

de le bien servir et Votre Majesté aussi[447].» Et Alexandre ne poussait

pas plus loin l'escarmouche. Il affirmait que l'entrevue lèverait tous

les doutes, satisferait tous les intérêts, et peut-être son espoir

n'était-il pas affecté. Peut-être croyait-il que Napoléon produirait

quelque moyen inattendu et infaillible d'entente, que ce génie, auquel

rien ne semblait impossible, ferait le miracle de concilier deux

ambitions également tenaces, jalouses et démesurées.

[Note 447: _Id._, 10 juillet 1808.]

De son côté, s'il réservait ou au moins ensevelissait dans un profond

secret ses volontés définitives sur les conditions du partage, Napoléon

espérait le succès de l'entrevue et en attendait d'immenses résultats.

Fixant davantage ses plans ultérieurs à mesure que les difficultés du

présent semblaient s'aplanir sous ses pas, il marquait en septembre le

moment de la rencontre, en octobre le début des grandes opérations

destinées à bouleverser le monde oriental du Danube à l'Indus.

Pour cette époque, il jugeait que tout serait terminé dans la péninsule,

que cette contrée serait indissolublement liée à son système, qu'elle

deviendrait pour lui un secours au lieu d'un embarras: «L'Espagne sera

tellement organisée avant ce temps, écrivait-il, que mon expédition de

Toulon en sera augmentée de plusieurs vaisseaux[448].» Persistant dans

son aveuglement fatal, affermi dans ses illusions par la triste facilité

avec laquelle les Bourbons s'étaient livrés, il croyait que la

renonciation des deux princes lui avait livré le royaume et s'imaginait

avoir conquis l'Espagne au pied des Pyrénées. Tout au plus pensait-il

que ses troupes auraient à combattre quelques mouvements partiels,

isolés, quelques révoltes de villes, semblables à celle qu'il avait

écrasée jadis dans les rues du Caire, quelques insurrections de

montagnards, pareilles à celle que son armée de Naples avait eu à

réprimer dans les Calabres. Quant à la masse du peuple, il ne doutait

point qu'elle s'inclinât et reconnût le régime nouveau; il tenait déjà

ce résultat pour acquis et l'annonçait avec un optimisme hautain:

«L'opinion de l'Espagne, mandait-il à Cambacérès, se ploie suivant mon

désir[449].» Aussi, dès que Charles IV et Ferdinand l'ont quitté, le

premier pour se rendre à Compiègne, le second à Valençay, s'il reste

encore six semaines à Bayonne, réglant la transmission des pouvoirs,

offrant son frère aux hommages de l'Espagne officielle, organisant un

simulacre de représentation nationale, présidant à l'inauguration du

nouveau règne, il prépare l'entreprise du lendemain tout en pensant

mettre la dernière main à celle de la veille, et déjà l'Espagne l'occupe

moins que l'Orient.

Plus que jamais, il est avide de renseignements sur ces lointaines

contrées: apprenant que l'on conserve à Madrid, chez certains agents du

gouvernement, «une grande quantité de cartes et de papiers sur un voyage

en Égypte, en Afrique, dans l'Asie Mineure, fait depuis 1803[450]», il

ordonne de saisir tous ces documents, où il y aura sans doute des

renseignements utiles; ce sera sa part personnelle dans les dépouilles

de l'Espagne. Il a fait préparer une carte détaillée de l'Égypte; il la

fait imprimer, mais non publier, et veut qu'elle reste «sous les sceaux,

comme secret d'État, afin d'être distribuée dans un événement

extraordinaire[451]». En même temps, il prescrit sur tous les points de

son empire une reprise d'activité et des préparatifs innombrables: à

travers les ordres de plus en plus précis, lumineux, concluants, qui

partent de Bayonne, nous voyons le grand projet ébauché en janvier et

février saillir plus nettement, ses lignes s'accentuer et ses contours

s'affermir.

[Note 448: _Corresp._, 13877.]

[Note 449: _Id._, 13888.]

[Note 450: _Corresp._, 13857.]

[Note 451: _Id._, 13940.]

Sur terre, tout est prêt: la levée de la conscription de 1809 a jeté un

renfort de 80,000 hommes dans nos armées d'Italie et de Dalmatie,

destinées, au premier signal, à entamer la Turquie d'Europe: c'est la

partie maritime de l'entreprise, partie essentielle, qui absorbe surtout

l'attention de l'Empereur et à laquelle il ajoute chaque jour de

nouveaux développements. Il médite maintenant une incursion navale

contre les Indes, concordant avec les vastes opérations qui

s'accompliront par terre: il fait équiper une flotte à Lorient, une

autre à Brest[452]; elles partiront l'une après l'autre, la première

servant d'avant-garde, et doivent jeter 18,000 hommes dans l'Inde,

tandis que l'armée franco-russe arrivera sur l'Euphrate après avoir

détruit la Turquie sur son passage. Entre les deux expéditions de l'Est

et de l'Ouest, destinées à converger au même but en partant des deux

points extrêmes de notre ligne d'opérations, la grande expédition de la

Méditerranée, celle qui comprendra des vaisseaux français, russes,

italiens, espagnols, portugais, montés par des marins de toute

nationalité, composera l'attaque principale. L'Égypte reste son

objectif, car c'est toujours cette contrée que l'Empereur convoite avant

toute autre parmi les dépouilles de la Porte et qu'il s'approprie en

espérance; son désir ne se trahit plus seulement par des allusions, par

quelques mots jetés dans sa correspondance: il s'accuse dans de longues

instructions, où les conditions de l'entreprise, le nombre d'hommes à

employer, la durée des trajets, les points d'atterrissage sont

minutieusement indiqués.

[Note 452: _Id._, 13877.]

Sans doute, l'exécution demeure incertaine, car il est possible que l'on

ne s'entende point avec la Russie sur le partage, et d'ailleurs Napoléon

n'est pas irrévocablement résolu à briser la puissance ottomane. Si l'on

ne va pas en Égypte, on ira à Alger, à Tunis ou en Sicile, mais ces

éventualités demeurent au second plan: «Je vais raisonner, écrit

Napoléon à Decrès en lui détaillant les mesures à prendre pour

l'approvisionnement des troupes et en évaluant les dépenses de

l'expédition, dans l'hypothèse qu'elle serait destinée pour

l'Égypte[453].» À Clarke, ministre de la guerre, chargé de réunir à

Toulon le matériel nécessaire, il adresse cette phrase significative:

«Pour mieux comprendre mon idée, comparez ce que je vous demande à ce

que possédait l'armée d'Égypte à son débarquement[454].» Le 13 mai, il

se dévoile tout à fait; c'est dans une grande dépêche au ministre de la

marine, portant sur la corrélation à établir entre toutes les

entreprises projetées: il indique les dates auxquelles devront

appareiller la flotte de Lorient et celle de Brest, puis continue: «Au

même moment, j'enverrai mon escadre de Toulon prendre 20,000 hommes dans

le golfe de Tarente pour les porter en Égypte... Le concours de ces

opérations, ajoute-t-il, portera l'épouvante à Londres[455].» Après

avoir successivement rêvé, dans le cours de sa carrière, d'assaillir

l'Angleterre dans les Indes par trois routes, par celle de Suez, en

1796, par celle de l'Asie centrale, en 1800, pendant son premier

rapprochement avec la Russie, par celle du Cap, en 1805, il veut

aujourd'hui les employer simultanément, y pousser à la fois ses soldats

ou ses vaisseaux, et recommencer l'expédition d'Égypte dans le même

temps qu'il fera doubler l'Afrique à ses flottes et prononcera sur les

frontières de la Perse l'aventureux mouvement rêvé par Paul Ier.

[Note 453: _Corresp._, 13997.]

[Note 454: _Id._, 13924.]

[Note 455: _Id._, 13877.]

Devant de telles audaces, ses ministres, ses agents, s'arrêtent parfois

interdits et lui laissent entendre que l'exécution de ses ordres dépasse

la raison et le pouvoir de l'homme. Il s'irrite alors, les malmène

durement: «Pour réussir, dit-il, il n'y a pas besoin d'être Dieu, mais

de vaincre les obstacles et partager ma volonté, qui est forte[456].» Ce

qu'il veut, en effet, c'est de communiquer à tout ce qui l'entoure

l'activité brûlante qui l'anime, c'est de faire passer jusqu'au moindre

des Français une parcelle de ce grand feu. Ce qu'il exige, c'est un

concours unanime d'efforts, de dévouements, d'espérances, tendant

directement ou indirectement au même but. Pour atteindre l'Angleterre

aux endroits sensibles, il faut agir comme si l'on voulait la frapper

partout. Il faut se mettre en mesure non seulement à Brest, à Lorient, à

Toulon, à la Spezzia, où s'élève un autre Toulon, dans la rivière de

Gênes, sur tous les points où se formeront et d'où s'élanceront les

expéditions principales, mais en Hollande, à Boulogne, à Dunkerque, au

Havre, à Cherbourg, à Rochefort, à Bordeaux, au Ferrol, à la Corogne, à

Lisbonne, à Carthagène, sur les mille lieues de côte où commande la

France. Que dans tous les ports on active donc les constructions, on

exerce les hommes, on fasse des vaisseaux, on fasse des matelots; que

les flottes chargées par l'ennemi de surveiller nos côtes et de bloquer

nos rades sentent grossir et s'agiter les forces qui leur sont opposées.

Pendant l'été, nos escadres, nos flottilles, seront en état

d'appareillage constant; elles passeront d'un port à l'autre, «feront le

jeu de barres[457]», tiendront l'Angleterre en haleine et «la mettront

sur les dents[458]». À l'approche du moment décisif, les diversions se

prononceront; une nouvelle poussée de nos troupes au Nord, en Scanie,

retiendra l'attention des Anglais sur la Baltique; à Flessingue, il y

aura une flotte, à Boulogne une flottille appuyée sur un camp, tournées

l'une et l'autre vers les îles Britanniques, à Cadix, où sont déjà les

vaisseaux de Séniavine, une accumulation de bâtiments, et partout des

sorties, des manoeuvres, des démonstrations, et «une telle confusion de

mouvements que l'ennemi ne puisse pas savoir si tout cela ne doit pas

débarquer chez lui[459]». C'est cette universelle menace qui permettra

de tromper la vigilance des Anglais sur la Méditerranée et peut-être sur

l'Océan, de les prévenir en Égypte, en Asie Mineure, peut-être aux

Indes, de faire tomber au moins les positions qui couvrent leur empire

d'extrême Orient et lui servent d'accès, de mener contre eux cette

campagne écrasante où toutes les armées, toutes les marines de l'Europe

combattront sous nos ordres, et où l'empereur des Français aura le tsar

de Russie comme principal lieutenant.

[Note 456: _Corresp._, 13877.]

[Note 457: _Id._, 13873.]

[Note 458: _Id._]

[Note 459: _Corresp._, 13997.]

Pour ce combat suprême, le poste du commandant en chef, celui de

l'Empereur, est tout désigné; il ira se placer en Italie, au centre du

mouvement, à portée de la Sicile, de la Grèce, de l'Égypte, entre les

deux bassins de la Méditerranée, entre l'Occident qu'il compte soulever

et l'Orient qu'il veut inonder de ses forces. Le 30 juin, il annonce au

vice-roi Eugène qu'il passera les Alpes en octobre ou en novembre[460],

et cet avis confirme une parole précédente de Talleyrand: «Comment

dirigerait-on un pareil mouvement combiné?» lui avait demandé

Metternich.--«Pouvez-vous croire que l'Empereur, avait répondu le

prince, se départirait de cette besogne? Il mènera tout cela

d'Italie[461].»

[Note 460: _Id._, 14144.]

[Note 461: _Mémoires de Metternich_, II, 148.]

Au reste, si l'Empereur ne révèle aux rois feudataires, aux ministres,

aux généraux, aux administrateurs, que la partie du plan à l'exécution

de laquelle chacun d'eux se trouve spécialement préposé, il fait prévoir

à l'Europe d'extraordinaires événements et veut qu'elle s'y prépare. Le

19 juin notamment, dans une dépêche à l'adresse d'un gouvernement ami,

celui de Saxe, il promet la paix, mais au prix d'une dernière crise:

après avoir exposé à sa manière, par la plume de Champagny, la chute des

Bourbons et l'élévation de Joseph, il laisse entendre que ces faits ne

sont qu'un commencement, que l'Angleterre, en lui refusant la paix,

l'oblige à des moyens extrêmes, qu'elle doit se hâter de céder, si elle

veut sauver ce qui reste du vieil édifice européen, et résumant

l'historique de la lutte qu'il dirige contre elle depuis cinq années à

coups de mesures destructives sur le continent, il montre dans ses

entreprises une formidable gradation: «Si les hommes sages, dit la

dépêche, ne parviennent point à dominer dans les conseils britanniques,

l'Angleterre s'expose à des événements encore plus funestes pour elle

que tous ceux qui ont eu lieu et qu'il ne faut attribuer qu'à

l'administration qui a voulu la guerre et à celle qui a la folie de la

perpétuer. Ceux qui peuvent les suivre auront une telle tendance, un tel

développement, que la puissance anglaise sera écrasée ou forcée à

rentrer dans de justes bornes[462]...»

[Note 462: Archives des affaires étrangères, Saxe, suppléments, 6.]

Cependant, à l'heure où Napoléon se livre à ses projets grandioses, leur

laisse prendre une forme de plus en plus nette et presque définitive,

près de lui, mais à son insu, l'insurrection générale de l'Espagne

commence, dément ses prévisions et va déjouer tous ses desseins. Déjà,

derrière le mur des Pyrénées, la lutte est ouverte entre les populations

soulevées et nos troupes trop faibles, réparties sur un territoire trop

vaste, et cette guerre déconcerte nos soldats par son caractère

d'acharnement sans pitié et de fureur perfide. Déjà, de tous les points

de la péninsule, des aides de camp accourent vers l'Empereur; expédiés

par ses généraux en détresse, ils doivent lui apprendre le péril de la

situation et l'urgence d'un secours; mais il leur faut traverser les

villes en révolte, braver la fusillade des partisans embusqués sur leur

passage; les uns périssent, les autres, obligés à de multiples détours,

errent de province en province, rencontrent partout l'incendie,

parviennent difficilement à le traverser et n'apporteront à Bayonne que

des nouvelles déjà vieilles. L'Espagne est en feu, et Napoléon ne sait

que la moindre part de la vérité, et il continue de s'adonner avec une

confiance superbe à ses apprêts d'action lointaine. Le 22 mai, il écrit

cinq fois à Decrès, lui reproche ses lenteurs, ses objections, veut que

pour le 15 août il y ait à Toulon quinze vaisseaux français et que

l'Espagne y ait envoyé sa flotte des Baléares; c'est par Carthagène

qu'il faut prévenir cette dernière; c'est de Carthagène que doit partir

le mouvement. Or, ce même jour, Carthagène s'insurge, massacre les

Français, arbore l'étendard de Saint-Ferdinand, donne l'exemple à toutes

les cités d'Espagne. C'est le 26 mai que Napoléon dresse le plan de la

nouvelle expédition d'Égypte; le 26 mai, la seconde capitale de

l'Espagne, Séville, se prononce, institue un gouvernement, donne un

centre à la révolte. L'avant-veille, Saragosse a acclamé Ferdinand VII;

quelques jours après, c'est Valence qui suit l'exemple; puis viennent

Grenade, Badajoz, la Corogne; au Nord, les Asturies et la Galice d'un

côté, l'Aragon de l'autre, sont debout et marchent pour se rejoindre sur

les derrières de notre armée. À la fin du mois, si Napoléon s'occupe de

l'Espagne, c'est encore pour faire coopérer à la grande oeuvre les

forces militaires et navales de ce royaume; il songe à les pousser sur

Gibraltar, peut-être sur le Maroc, afin de fermer aux Anglais l'entrée

de la Méditerranée; il veut surtout grossir par l'appoint de ressources

locales les flottes de Cadix et de Lisbonne. Il ignore que ses vaisseaux

de Cadix sont assiégés par l'insurrection, qu'ils seront prisonniers

demain, que les troupes régulières du Midi se sont ralliées à ses

ennemis, et que l'Espagne vient de lui déclarer la guerre par la voie de

la _Junte suprême_[463]. Violentée dans ses sentiments, atteinte dans sa

dignité, une nation entière s'est levée; elle va s'attacher aux flancs

du conquérant, retenir son essor, paralyser ses mouvements et engager

contre lui la lutte des peuples, succédant à celle des rois. Déjà

l'exemple des Espagnols remue l'Allemagne, et la maison d'Autriche,

cédant à l'opinion autant qu'à ses propres défiances, se prépare à

commencer la première guerre de l'indépendance germanique. Après une

suite ininterrompue de triomphes qui ont mis le comble à sa gloire sans

lui procurer le repos, Napoléon a cru qu'un dernier effort, colossal et

décisif, le séparait seul de cette paix avec l'Angleterre si violemment

convoitée, de cette paix qui devait fixer sa fortune, asseoir sa

grandeur, couronner son oeuvre, et voici que sous ses pieds le sol

tremble, lui manque; les bases mêmes de sa puissance se dérobent et

s'effondrent.

[Note 463: Voy. THIERS, IX, 1 à 43]

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 40 / 95 题