Revirements successifs dans la pensée et le langage
d'Alexandre.--L'autocrate de Russie et les journaux français.--Mémoire
du prince Adam Czartoryski.--Rentrée en scène de Pozzo di
Borgo.--Efforts de Caulaincourt pour réaliser la conquête mondaine de la
Russie; il sollicite des renforts.--Voyage d'exploration à
Moscou.--L'ambassadeur travaille à s'attirer de plus en plus l'estime et
la confiance d'Alexandre.--Il donne des conseils stratégiques.--Blâme de
Napoléon.--Belle réponse de Caulaincourt.--Napoléon continue à agir sur
Alexandre par le sentiment.--Lettre de condoléance.--Explications
données au sujet de l'Espagne: les événements de Bayonne commentés par
Napoléon lui-même.--Plaidoyer du 8 juillet.--Les affaires d'Espagne
mettent l'alliance à une nouvelle épreuve.--Alexandre dissimule ses
sentiments, approuve et flatte Napoléon.--Il espère hâter par ce moyen
le règlement de la question orientale.--Napoléon rompt le silence, mais
se dérobe encore à tout engagement compromettant: il désire l'entrevue
sans conditions.--Lassitude et énervement d'Alexandre.--Il accepte
l'entrevue sans conditions.--Dernière discussion au sujet de
Constantinople et des Dardanelles.--Se croyant assuré de l'Espagne,
Napoléon revient à ses projets sur l'Orient et les Indes: développement
gigantesque qu'il compte leur donner.--Les flottes de Brest et de
Lorient.--La nouvelle expédition d'Égypte.--Observations de
Decrès.--Napoléon comparé à Dieu.--Activité surhumaine et innombrables
préparatifs.--Annonce d'extraordinaires événements.--Tandis que Napoléon
se croit sur le point d'arracher la paix à l'Angleterre par un ensemble
d'opérations accablantes, l'Espagne se soulève et donne à l'Europe le
signal de la révolte.
I
Alexandre passait par des alternatives d'espoir et de découragement, et
son langage reflétait les ondulations de sa pensée. Parfois, revenant à
son système favori, il cherchait à toucher l'Empereur en affectant pour
la France et pour lui un enthousiasme débordant: il lui faisait
transmettre par Caulaincourt des assurances d'admiration et
d'attachement, y mêlant quelques discrets conseils de modération. «Après
avoir réglé les affaires de Turquie et de l'Inde, disait-il, qui
forceront l'Angleterre à la paix, l'Empereur n'aura plus besoin que de
repos et de bonheur surtout. Il ne peut plus rien désirer. Il me le
disait souvent à Tilsit dans des moments d'épanchement. Quel voeu
peut-on former quand on commande à des Français? Quelle nation! Quelles
lumières! Quelle différence avec celle-ci! Nous avons sauté tous les
échelons. Pierre Ier a été trop pressé de jouir; Catherine n'aimait que
le clinquant. À la paix, en la conservant, on adorera l'Empereur autant
qu'on l'a admiré à la guerre. Quel génie! Mais il lui faut du bonheur,
de la tranquillité, pour jouir de tout ce qu'il a fait, il en faut à
tous les hommes. L'activité de l'esprit de l'Empereur lui en fera sentir
plus tard le besoin. Moi, je désire qu'il soit heureux, car je me suis
attaché à lui à Tilsit... J'aime que nos contemporains mêmes lui rendent
justice. Je vous assure que ceux qui ne pensent pas comme moi sont mal
accueillis par l'empereur Alexandre. Personne n'est plus son admirateur
que moi...[408]»
Au lendemain de ces épanchements, Alexandre montrait de nouveau un front
soucieux, voilé de tristesse: il «battait froid[409]» à l'ambassadeur. À
quelle raison attribuer ce subit changement? Alexandre était susceptible
par nature: ses récents déboires avaient irrité, exaspéré en lui cette
disposition, et il en était venu à ce point de sensibilité où la moindre
piqûre d'épingle fait souffrir comme une blessure. Il suffisait alors
d'un léger incident, d'un article de journal français conçu dans un sens
défavorable à la Russie, pour que le doute rentrât poignant dans son
âme, et Caulaincourt devait employer de longues heures à le calmer, à le
rassurer, tâche délicate et toujours à reprendre, travail de Pénélope où
chaque jour défaisait l'oeuvre de la veille.
[Note 408: Rapport de Caulaincourt du 27 avril 1808.]
[Note 409: Caulaincourt à Champagny, 8 juin 1808.]
En effet, quittant notre ambassadeur, Alexandre retrouvait ses
ministres, ses amis, sa famille, et, autour de lui, chacun semblait
s'être donné le mot pour le détourner de la France. Son cabinet actuel,
choisi cependant parmi les personnages les moins opposés au système de
Tilsit, lui recommandait la prudence et le mettait sur ses gardes. Quant
à ses anciens conseillers, aux confidents de ses premiers rêves et de
ses jeunes enthousiasmes, s'ils semblaient par moments renoncer à la
lutte et quitter la place, ils redoublaient en secret de vigilance et
d'hostilité. Le prince Adam Czartoryski partait pour Vienne, mais, en
s'éloignant, lançait un dernier trait: il faisait passer à l'empereur un
mémoire rédigé avec talent et virulence, où l'avenir était peint sous
les plus noires couleurs. Les agents ordinaires de la coalition se
remettaient à l'oeuvre: Pozzo di Borgo avait reparu. Alexandre, il est
vrai, dans ses causeries avec Caulaincourt, s'exprimait fort durement
sur le compte de cet ennemi personnel de Napoléon[410]: il promettait de
l'écarter à nouveau, mais ses assurances n'étaient qu'à moitié sincères.
Renvoyant à Vienne son ancien émissaire dans cette ville, il
l'autorisait à lui faire connaître son avis sur tout ce qui pouvait
intéresser la sécurité ou la gloire de la Russie[411], et Pozzo
s'empressait, avant de partir, de lui adresser un travail d'ensemble sur
la situation. Dans cet écrit, avec son franc-parler, sa verve, sa
passion habituels, il s'attachait à prouver que la Russie, en se fiant à
Napoléon, courait aux abîmes, que l'offre du partage, en la supposant
sincère, n'en était pas moins un piège, que le Tsar, en exécutant cette
périlleuse opération au signal et sous la direction de la France, se
ferait à la fois l'instrument et le jouet d'une ambition sans
scrupules[412].
Alexandre lisait et gardait les mémoires rédigés par les adversaires de
l'alliance; celui de Czartoryski fut retrouvé à sa mort dans ses
papiers[413]. S'ils ne le persuadaient pas encore, ils l'ébranlaient; en
lui renvoyant le reflet démesurément grossi de ses propres défiances,
ils les lui faisaient discerner plus nettement, et ce contact assidu
avec la pensée de nos ennemis, pendant les heures consacrées chaque jour
par le monarque au travail d'État, suscitait en lui d'amères et
dangereuses réflexions.
[Note 410: Rapport de Caulaincourt du 27 avril 1808.]
[Note 411: Archives Pozzo di Borgo.]
[Note 412: _Id._]
[Note 413: Voy. le t. VI du _Recueil de la Société historique
russe_.]
Le soir, Alexandre retrouvait la société assemblée chez l'impératrice
mère, chez les princes, dans les maisons où il avait coutume de
paraître, et l'écho des passions antifrançaises montait jusqu'à lui.
Ayant pris le parti de discuter avec les salons, au lieu de les réduire
au silence, il se trouvait maintenant embarrassé pour répondre à leurs
objections. Assez brave pour tenir tête à l'opinion, il n'était pas
assez convaincu pour ne tenir aucun compte de ses révoltes et ne s'en
point affliger. Pendant quelques semaines, écrivait Caulaincourt, il
avait été heureux, «parce qu'on ne le boudait plus[414]»; il souffrait
aujourd'hui de lire sur les visages, voilées sous les formes du respect,
une tristesse anxieuse ou l'expression d'une pitié plus insupportable
encore.
[Note 414: Caulaincourt à l'Empereur, 4 juin 1808.]
Caulaincourt était là, il est vrai, se multipliant, toujours sur la
brèche, s'appliquant sans relâche à atténuer les mécontentements et, par
suite, leur action fâcheuse sur l'esprit du maître. Pour ressaisir son
ascendant mondain, il ne négligeait aucun des moyens dont peut user un
ambassadeur zélé et magnifique; il n'épargnait ni sa personne ni sa
fortune. Il était parvenu à étonner de son faste une société «où le plus
malaisé particulier allait à quatre chevaux[415]»: on citait son train,
son luxe, sa dépense, ses raffinements[416]. Ses récents mécomptes ne
l'avaient point découragé, et, pour lui emprunter une comparaison,
«après avoir porté quelques semaines en triomphe le drapeau de la
France», il le tenait aujourd'hui «haut et ferme dans la tempête».--«On
venait beaucoup chez moi, écrivait-il, on y reviendra sous peu[417].» Si
sa grandeur même l'empêchait de trop multiplier les avances, s'il lui
fallait attendre la société plutôt que de la rechercher, il lui
adressait, avec mission de la ramener, les membres les plus actifs et
les plus séduisants de son ambassade; il demandait même à son
gouvernement que l'on grossît le nombre de ces auxiliaires; il
sollicitait des renforts: «J'ose rappeler à Votre Majesté, écrivait-il à
l'Empereur, qu'un officier jeune, surtout bien élevé et spirituel,
musicien, chantant agréablement, me serait fort utile pour mettre à la
raison quelques jeunes femmes plus indignées que les autres. Les gardes
fourmillent de jolis jeunes gens qui ont des talents de société:
quelques-uns sont aimables; il faut donc mieux qu'eux ou rien.» Et il va
jusqu'à citer, parmi ses relations de Paris, l'homme qu'il juge le mieux
pourvu des qualités propres à un tel emploi[418] et le plus apte à
«ramener sous notre bannière tout le parti Czartoryski et Kotchoubey,
qui est, il faut l'avouer, celui où s'est réfugié l'esprit mâle et
femelle de la capitales[419]».
[Note 415: _Id._]
[Note 416: «Caulaincourt a donné un souper magnifique où il y avait
sept poires de trois cents francs chacune.» Joseph DE MAISTRE, 325.]
[Note 417: Caulaincourt à l'Empereur, 22 mai 1808.]
[Note 418: M. de Flahaut.]
[Note 419: Caulaincourt à l'Empereur, 28 avril 1808.]
Ses opérations ne se bornent pas à Pétersbourg; il lance l'un de ses
attachés en éclaireur jusqu'à Moscou, où se sont retirés les disgraciés
de tous les règnes et où l'on signale une dangereuse effervescence. Dans
l'état des esprits, une subite explosion, un attentat contre l'empereur,
redevient une hypothèse à prévoir; il importe d'en vérifier la
possibilité, afin de se mettre, le cas échéant, en position d'y parer. À
cet égard, les renseignements pris tant à Moscou qu'à Pétersbourg
parurent rassurants; ils le furent moins sous d'autres rapports: la
noblesse russe ne préparait pas une révolution, mais se rattachait plus
que jamais à l'espoir d'amener un changement de politique. Partout nos
ennemis reprenaient le dessus; ils régnaient dans les salons, y
aiguisaient leurs traits, y lançaient leurs épigrammes, et leur audace
même leur valait de plus nombreux alliés; certains amis de la veille,
tels que le grand-duc Constantin, le grand maréchal Tolstoï, devenaient
hésitants, et leur influence auprès de l'empereur cessait de s'exercer
au profit de la bonne cause.
Caulaincourt revenait alors à l'idée d'agir directement sur le monarque,
«le seul homme, reconnaissait-il avec chagrin, qui soit peut-être un peu
de bonne foi dans le système actuel[420]». À défaut de son esprit,
toujours combattu entre des tendances diverses, ne saurait-on retenir et
fixer son coeur? Alexandre continuait de témoigner pour la personne de
l'ambassadeur beaucoup de goût et de sympathie. Si ces sentiments,
cultivés, développés avec soin, prenaient la force d'un véritable
attachement, s'il s'établissait entre le souverain et l'ambassadeur une
confiance absolue d'homme à homme, les affaires en recueilleraient
indirectement le profit. Alexandre ajouterait foi plus facilement aux
déclarations de notre envoyé, lorsque celui-ci lui affirmerait la
sincérité de notre politique; on croit mieux aux paroles qui passent par
des lèvres amies. Pour servir plus utilement l'Empereur, Caulaincourt
s'attacha à gagner de plus en plus et à mériter l'affection d'Alexandre.
[Note 420: Caulaincourt à l'Empereur, 8 juin 1808.]
Dans cette tâche, il eut à lutter de nouveau contre la société qui, non
contente de traverser ses opérations politiques, le prenait
personnellement à partie, s'efforçait de lui ravir la confiance et
jusqu'à l'estime du maître. Des bruits perfides avaient été répandus sur
son compte, et l'on affectait, contre toute équité, de rattacher son nom
à des souvenirs particulièrement odieux; profitant de sa présence à
Strasbourg en 1804, avec une mission spéciale et distincte, on lui
prêtait un rôle dans l'enlèvement du duc d'Enghien; on montrait en lui
l'un des instruments choisis par Bonaparte pour saisir et frapper une
illustre victime. Caulaincourt crut devoir à l'intérêt public, autant
qu'à son honneur, de dissiper à cet égard tous les doutes qui pouvaient
s'être élevés dans l'esprit d'Alexandre; il provoqua une explication
confidentielle, rétablit, pièces en mains, la vérité des faits, amena
son interlocuteur à s'incliner de bonne grâce devant l'évidence, et fit
justice une fois pour toutes de la calomnie qu'on lui jetait
périodiquement à la face[421].
En même temps, dans ses entretiens d'affaires, il contrariait Alexandre
le moins possible, semblait entrer dans ses vues, ne discutait point la
légitimité de ses prétentions, s'attachait à excuser plutôt qu'à
justifier nos retards. Il alla jusqu'à s'ériger en conseiller militaire
du Tsar et le fit profiter d'une expérience acquise aux côtés de
Napoléon. Il lui adressa des aperçus techniques, des mémoires raisonnés
sur les moyens de couvrir la Finlande et d'assurer cette acquisition, un
plan d'offensive contre la péninsule Scandinave. Alexandre parut
apprécier au plus haut point ces marques de dévouement, et les premiers
effets de sa reconnaissance furent un blâme plus sévère aux meneurs de
l'opposition, l'avis donné à certains d'entre eux «qu'ils feraient bien
de voyager[422]».
Cependant cette tactique nouvelle, que Caulaincourt avouait franchement
dans ses rapports et dont il commençait à recueillir les fruits, ne fut
nullement approuvée de l'Empereur. Celui-ci jugeait les conseils donnés
au Tsar peu compatibles avec le rôle d'ambassadeur et témoignant d'une
sollicitude trop marquée pour des intérêts étrangers: «Souvenez-vous,
écrivit-il durement à son envoyé, de rester Français[423]!»
[Note 421: Voy. LEFEBVRE, III, 362.]
[Note 422: Caulaincourt à l'Empereur, 22 mai 1808.]
[Note 423: _Id._]
Cette parole, qui frappa Caulaincourt au coeur, provoqua en lui une
noble révolte; il la releva avec une hardiesse respectueuse et refusa
d'accepter un reproche contre lequel protestait toute sa vie: «J'ose
croire, répondit-il, que Votre Majesté a l'opinion de moi que j'ai fait
mes preuves. Si elle avait daigné penser que sa plume est le burin de
l'histoire, peut-être n'aurait-elle pas abreuvé d'une telle amertume un
serviteur dont elle a éprouvé la fidélité et le dévouement.» Il
justifiait en même temps sa conduite par les résultats qu'elle avait
produits: «Ces détails, auxquels Votre Majesté a trouvé le ton de
conseils, m'ont plus servi que tout autre moyen pour gagner la confiance
de ce souverain et faire diversion aux embarras du moment... Montrer sur
certaines choses du zèle pour son service, c'est toucher ce prince au
coeur. Il me sait trop attaché à Votre Majesté pour ne pas attribuer un
avis qui lui paraît utile à l'intérêt qu'elle lui porte. L'empereur n'a
montré à personne les mémoires ou réflexions que je lui ai remis; je
sais cependant qu'il a donné des ordres sur tout. Je serai, Sire, plus
circonspect à l'avenir. Si je l'ai été moins, c'est qu'il fallait capter
tout à fait la confiance de ce prince, me rendre même un peu nécessaire
pour ne rien perdre dans un moment où tout le monde l'éloignait plus ou
moins de moi..... Quant aux embarras de ma position, Votre Majesté les
connaît mieux que moi; je me borne donc à l'assurer qu'elle ne tousse
pas qu'on ne l'entende ici, et qu'une partie de la société est trop
l'écho de tout le mal qui se pense et se dit en Europe contre la France,
pour qu'on ne doive pas être toujours en garde contre elle et occupé à
déjouer ses menées. La bienveillance de l'empereur pour moi dans ces
derniers temps et sa fermeté ont plus découragé l'opposition que tout ce
qui s'était passé avant. Peut-être méritais-je, sous ce rapport, que
Votre Majesté ne me soupçonnât pas d'avoir douté de sa confiance et de
ses bontés; on veut m'accabler, Sire, mais Votre Majesté me rend justice
au fond de son coeur[424].»
[Note 424: Caulaincourt à l'Empereur, 22 mai 1808.]
En préjugeant de la sorte les sentiments intimes de l'Empereur,
Caulaincourt ne s'abusait point. Suivant une pratique qui lui était
familière, Napoléon avait laissé volontairement son expression dépasser
sa pensée, afin d'impressionner plus fortement l'agent auquel il
s'adressait: en fait, il n'avait jamais cessé d'apprécier à leur juste
valeur les nobles qualités de M. de Caulaincourt, son zèle à toute
épreuve, et, dans l'instant qu'il le reprenait avec une sévérité
cruelle, il récompensait son dévouement en le créant duc de
Vicence[425]. Seulement, ombrageux à l'excès, il n'admettait pas que
l'un de ses officiers se mît en contact trop intime avec un souverain
étranger; surtout, il n'entendait point que Caulaincourt, par ses avis,
fît l'éducation militaire des Russes et développât en eux des facultés
qu'ils pourraient un jour utiliser contre nous.
[Note 425: Informé de cette faveur avant M. de Caulaincourt
lui-même, le Tsar prit plaisir à la lui annoncer: «C'est l'empereur
Alexandre, lui dit-il, qui vous aura appelé le premier _Monsieur le duc
de Vicence_.» Rapport du 20 avril 1808.]
Au reste, il ne renonçait nullement à employer lui-même vis-à-vis
d'Alexandre ces moyens d'influence directe et de sentiment qu'il
interdisait à son envoyé. S'il craignait que d'autres ne fussent pas les
plus forts à ce jeu dangereux et ne se laissassent prendre au charme de
l'aimable monarque, en croyant le captiver, il se sentait assez sûr de
lui-même pour n'avoir pas à craindre de tels entraînements; il savait
que ni caresses ni prévenances ne sauraient le faire dévier d'un pas des
voies inflexibles et mystérieuses par lesquelles il menait sa politique.
Comptant reprendre à Erfurt l'oeuvre de séduction tentée à Tilsit, il la
préparait en maintenant ses rapports avec son allié sur un pied
d'amicale et confiante familiarité.
Quelle que fût la circonstance, il s'attachait à prouver au Tsar qu'il
l'aimait pour lui-même, en dehors de toute préoccupation politique. Il
témoignait de s'associer à ses émotions, à ses chagrins: apprenant
qu'Alexandre venait d'éprouver une grande douleur par la perte de son
unique enfant, la jeune grande-duchesse Élisabeth, il lui écrivait ces
lignes: «Je partage toute la peine de Votre Majesté. Je sens combien son
coeur a dû être affecté de la perte qu'elle vient de faire. Veut-elle me
permettre de lui réitérer l'assurance qu'elle a bien loin d'elle un ami
qui sent toutes ses peines et qui prend part à tout ce qui peut lui
arriver d'avantageux[426]?» Dans d'autres lettres, il se montrait
impatient de la rencontre projetée: «Je désire fort, disait-il, le
moment de revoir Votre Majesté et de lui dire de vive voix tout ce
qu'elle m'inspire[427].» Même, s'il évitait momentanément toute allusion
au partage, craignant qu'on ne lui opposât quelque parole compromettante
quand viendrait l'instant d'entamer le suprême débat, il se prêtait, sur
toutes autres matières, à entrer dans de fréquentes, intimes et
cordiales explications.
[Note 426: TATISTCHEFF, _Nouvelle Revue_ du 15 juin 1890.]
[Note 427: _Corresp._, 13792.]
Ce soin devient surtout sensible à mesure que les affaires d'Espagne
approchent de leur crise. Arrêté à mi-chemin entre Paris et Madrid,
établi à Bayonne, Napoléon y attendait Charles IV et Ferdinand VII, qui
s'étaient laissé attirer à ce rendez-vous. Successivement le jeune
prince, puis le vieux roi et la reine arrivent et viennent s'abandonner
à Napoléon en le prenant pour juge: le dénouement se prépare, la
«tragédie est à son cinquième acte[428]». En ce moment décisif, Napoléon
n'oublie pas la Russie; son attention se reporte périodiquement sur
elle, et plus que jamais il sent le besoin de garder le contact avec
Alexandre. Il tient à lui expliquer les motifs de sa conduite envers
l'Espagne, à lui présenter sous un jour favorable les opérations
destinées à mettre ce royaume entre ses mains; il veut l'habituer peu à
peu à l'idée d'une audacieuse prise de possession. Tantôt, c'est au Tsar
lui-même qu'il s'adresse; tantôt, par de courts billets à Caulaincourt,
il fait la leçon à l'ambassadeur, fournit les explications à donner, les
termes mêmes à employer; nous avons ainsi le bulletin des événements de
Bayonne rédigé par Napoléon lui-même et le commentaire dont il les
accompagne au fur et à mesure de leur développement[429].
[Note 428: _Id._, 13778.]
[Note 429: Ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, nous ne
possédons pas le texte original des lettres de l'Empereur à
Caulaincourt, mais l'ambassadeur en répétait les termes mêmes dans ses
conversations avec Alexandre, qui sont reproduites dans ses rapports.]
Le 29 avril, écrivant à Alexandre, il se borne à lui annoncer la
présence à Bayonne du couple royal et du prince des Asturies: il parle
de leurs différends et, sur un ton presque débonnaire, se plaint du
tracas que lui causent ces déplaisants conflits, sans paraître y
attacher trop d'importance: «Cette querelle de famille, dit-il, et les
symptômes de révolution qui s'annoncent en Espagne, me donnent quelque
embarras, mais je serai bientôt libre pour concerter la grande affaire
avec Votre Majesté[430].» Cependant l'action s'engage, le père et le
fils sont en présence; Napoléon les oppose l'un à l'autre, les confond
l'un par l'autre, les terrifie également, afin de les jeter tous deux à
ses pieds humiliés, prosternés, anéantis, prêts à livrer leurs droits en
échange d'un asile. C'est à ce dénouement qu'il importe de préparer
Alexandre, en discréditant de plus en plus à ses yeux les Bourbons
d'Espagne, en démontrant l'impossibilité de les faire régner;
Caulaincourt est chargé de tenir le langage suivant: «Le fils récrimine
contre le père, le père contre le fils: cela n'avance pas les affaires.
Il sera bien difficile de les mettre d'accord. Le fils heurte les
principes et la morale, le père la nation. L'un ou l'autre calmera
difficilement l'effervescence et pourra en imposer à toutes les passions
que ces événements ont déchaînées. Au reste, l'Empereur regrette
toujours beaucoup que l'entrevue n'ait pas eu lieu comme il l'avait
proposé: il aimerait mieux être à Erfurt qu'à Bayonne[431].»
[Note 430: _Corresp._, 13792.]
[Note 431: Rapport de Caulaincourt du 29 mai.]
Bientôt l'événement préparé se produit; la révolte de Madrid, survenue
le 2 mai, vient le précipiter. Ferdinand VII, épouvanté de l'acte
accompli en son nom, chargé des imprécations paternelles, renonce à tous
ses droits; le pouvoir retourne nominalement au vieux roi, qui se hâte
de le repousser: la couronne d'Espagne est à terre; Napoléon s'en saisit
et va en disposer. Pour se justifier auprès d'Alexandre, son procédé
consiste toujours à se montrer mené, entraîné par les circonstances,
sans qu'il ait prémédité son usurpation. «Le père, dit Caulaincourt par
ordre, ayant déshonoré le fils et le fils déconsidéré le père, il était
impossible que ni l'un ni l'autre en imposât à une nation fière et
ardente, parmi laquelle se développaient tous les germes d'une
révolution. Le plus pressé était donc de sauver ce pays et ses colonies.
Votre Majesté avouera qu'il n'y avait pas d'autre moyen. Quant au retour
de l'Empereur, ce dénouement imprévu pourra peut-être, comme le pense
Votre Majesté, le retarder un peu[432].» Quelques jours s'écoulent
encore: Napoléon se dévoile tout à fait et annonce qu'il réserve à son
frère Joseph la royauté d'Espagne. Il fait dire aussitôt à Pétersbourg
«que le changement de dynastie ne donnait que plus d'indépendance au
pays, que l'Empereur ne gardait rien pour lui, que la France ne
trouverait d'autre avantage que plus de sécurité, en cas de guerre, dans
le gouvernement d'un prince de sa dynastie que dans celle des Bourbons»,
et il insiste à nouveau sur la nécessité où il s'est trouvé «d'arracher
l'Espagne à l'anarchie[433]». Enfin, lorsque Joseph est proclamé, il
reprend sa correspondance avec Alexandre et lui écrit une lettre assez
longue, presque embarrassée, dans laquelle il raisonne, se disculpe,
prévoit les objections, cherche à les détruire, emploie un ton de
discussion qui ne lui est pas habituel; sa lettre est moins une apologie
qu'un plaidoyer.
[Note 432: Rapports envoyés avec la lettre du 17 juin.]
[Note 433: _Id._, 10 juillet.]
«Monsieur mon frère, dit-il, j'envoie à Votre Majesté la constitution
que la junte espagnole vient d'arrêter. Les désordres de ce pays étaient
arrivés à un degré difficile à concevoir. Obligé de me mêler de ses
affaires, j'ai été, par la pente irrésistible des événements, conduit à
un système qui, en assurant le bonheur de l'Espagne, assure la
tranquillité de mes États. Dans cette nouvelle situation, l'Espagne sera
en réalité plus indépendante de moi qu'elle ne l'a jamais été; mais
j'aurai l'avantage que, se trouvant dans une position naturelle et
n'ayant aucun sujet de méfiance du côté de terre, elle emploiera tous
ses moyens au rétablissement de sa marine. J'ai lieu d'être très
satisfait de toutes les personnes de rang, de fortune ou d'éducation.
Les moines seuls, qui occupent la moitié du territoire, prévoyant dans
le nouvel ordre de choses la destruction des abus, et les nombreux
agents de l'Inquisition, qui entrevoient la fin de leur existence,
agitent le pays. Je sens bien que cet événement ouvrira un des plus
vastes champs pour disserter. On ne voudra pas apprécier les
circonstances et les événements; on voudra que tout ait été suscité et
prémédité. Cependant, si je n'eusse considéré que l'intérêt de la
France, j'aurais eu un moyen plus simple, qui eût été d'étendre mes
frontières de ce côté et d'amoindrir l'Espagne; car qui ne sait que les
liens de parenté entrent pour peu de chose dans les calculs de la
politique et deviennent nuls au bout de vingt ans? Philippe V a fait la
guerre à son grand-père. Une province, comme la Catalogne ou la Navarre,
ajoutée à la France, eût été plus pour sa puissance que le changement
qui vient d'avoir lieu, qui en réalité n'est utile qu'à l'Espagne[434].»
C'était à l'aide de tels arguments que Napoléon s'appliquait à défendre
ses mesures spoliatrices et à en atténuer l'impression. Plus tard,
parlant des mêmes faits, mais s'adressant à la postérité, il s'exprimera
en juge, décidera contre lui-même, et, sans cesser d'affirmer avec une
hauteur superbe la grandeur de son but, ne cherchera plus à pallier la
violence inique et malhabile des moyens: il reconnaîtra dans l'affaire
d'Espagne la faute capitale de son règne et la cause de sa chute[435].
[Note 434: _Corresp._, n° 14170.]
[Note 435: _Mémorial_, 14 juin 1816.]