Tandis que Napoléon faisait porter à l'Autriche par un nouvel
ambassadeur, le général Andréossy, ses explications et ses offres,
Alexandre Ier comptait tout d'abord, pour déterminer son ancienne
alliée, sur son représentant auprès d'elle, le comte Razoumovski,
diplomate remuant, bien posé à Vienne, agissant sur la cour par la
société. Néanmoins, la gravité des circonstances parut comporter une
mission extraordinaire; on la confia à un personnage dont le nom se
trouve mêlé à toutes les luttes de ce temps. Le Corse Pozzo di Borgo
était allé chercher jusqu'à Pétersbourg un terrain où combattre
librement contre son glorieux compatriote, devenu pour lui un ennemi
abhorré; il s'était fait Russe, et c'était en cette qualité qu'il menait
aujourd'hui sa guerre contre Napoléon, et devait rendre plus tard à la
France accablée de précieux services. L'empereur Alexandre, remarquant
en lui des talents hors de pair, le jugea propre à activer la plus
importante négociation que la Russie eût alors à conduire.
Adroit, audacieux, profondément dévoué à la cause qu'il avait embrassée,
Pozzo savait mettre «l'intrigue au service des principes[28]»: dans sa
manière de traiter, il apportait une verdeur de langage et de pensée qui
pourrait avoir raison de la débilité autrichienne; il excellait à
déchirer les voiles, à préciser les situations, à montrer le parti
qu'elles commandaient; il ne ménageait point les vérités hardies à ceux
mêmes qu'il voulait convaincre et servir; il fut souvent le confident de
la coalition, il n'en fut jamais le courtisan. Avec cela, fort connu à
Vienne, possédant à fond le personnel mondain et diplomatique de cette
résidence, il pourrait mettre à profit ses relations cosmopolites pour
concerter ses attaques avec celles des autres représentants, et
paraissait mieux que quiconque à même de porter la parole au nom de
l'Europe tout entière. Enfin, la haine qui stimulait son ardeur
naturelle, son âpre envie de réussir, semblaient le meilleur garant de
son succès: on ne crut mieux faire que de confier à l'adversaire
personnel de Napoléon le soin de déterminer le mouvement tournant qui
devait surprendre l'Empereur abordé de front par les Russes et mettre en
péril sa fortune aventurée.
[Note 28: Victor CHERBULIEZ, _Revue des Deux Mondes_ du 1er mai
1890.]
Pozzo arriva à Vienne le 13 décembre, peu de jours après Andréossy. Il
apportait une longue missive du général baron de Budberg, ministre des
affaires étrangères de Russie, pour le comte Stadion; il apportait deux
lettres de l'empereur Alexandre, l'une pour l'empereur François, l'autre
pour l'archiduc Charles, dont l'avis passait pour décisif en tout ce qui
concernait l'emploi des armées autrichiennes. La première était conçue
en termes pressants et solennels: «Le sort du monde, disait le Tsar à
François Ier, dépendra en grande partie de la résolution que Votre
Majesté va prendre[29].» La seconde était un appel flatteur à
l'intervention de l'archiduc, auquel on voulait ouvrir une nouvelle
carrière de gloire. Pozzo tint d'abord avec Stadion plusieurs
conférences; après divers ajournements, le ministre finit par dire, en
enveloppant son refus de chaleureuses protestations, que l'Autriche, vu
l'insuffisance de ses armements, la restauration imparfaite de ses
forces, l'épuisement de ses finances, ne pouvait entrer immédiatement en
lice: il donnait des espérances et déclinait tout engagement. Mécontent
de cette réponse, Pozzo alla droit à l'empereur et à l'archiduc Charles,
fut reçu par eux, et il a fait de cette double audience un récit
caractéristique:
[Note 29: Adolf BEER, _Zehn Jahre oesterreichischer Politik_, 472.
Cet auteur donne le texte de la lettre à l'Empereur et de celle à
l'archiduc Charles, 472-474.]
«M. le comte de Razoumovski et moi, écrivait-il à sa cour, nous fûmes
présentés à l'Empereur. Je remis la lettre de Sa Majesté Impériale.
L'Empereur me dit: «J'en sais le contenu, j'ai examiné l'affaire et lu
tout ce que vous avez remis par écrit à Stadion. Il vous aura dit que je
ne peux pas me battre à présent.» Je répondis que j'avais reçu cette
communication avec peine, parce que je savais que S. M. l'Empereur, mon
maître, pensait que le moment actuel offrait des avantages qui seront
perdus peut-être à jamais, et que le temps que Sa Majesté voulait
attendre, au lieu de diminuer les difficultés, les augmenterait de
beaucoup. L'Empereur ajouta: «J'ai la plus grande confiance dans les
sentiments de votre maître; je serai toujours son ami de coeur, il pense
si noblement!» Je répliquai que cette juste et heureuse réciprocité ne
pouvait que contribuer au bien des deux empires, mais que pour la rendre
utile, elle avait besoin d'efforts et de coopération réelle. Sa Majesté
dit alors: «Il me faut gagner du temps; je manque de beaucoup de choses;
l'empereur Alexandre sait lui-même dans quel état il m'a laissé il y a
un an. Si je me déclare, il faut m'attendre à avoir toutes les forces de
Bonaparte sur les bras; je risque d'être écrasé, et alors ce serait pire
pour votre maître, il ne resterait plus personne sur qui compter.»
J'observai que cette hypothèse était impossible et que, pour s'en
convaincre, on n'avait qu'à jeter les yeux sur la situation des armées.
Alors, Sa Majesté répéta: «Je me suis souvent battu avec les alliés sans
succès; dans ce cas, il ne faut compter que sur soi.» Alors, le comte
Razoumovski prit la parole et dit: Si Sa Majesté ne croyait pas que
Bonaparte l'obligerait à se déclarer et l'attaquerait en cas de
résistance. L'Empereur répliqua: «Dans ce cas, il faut se battre, ça va
sans dire, et en désespéré; on se bat mieux dans ces extrémités.» Je dis
que j'espérais que Sa Majesté n'aurait jamais attendu les extrémités; ce
à quoi il répondit: «Je suis franc, je me battrai le plus tard
possible.»
«Ma conversation avec l'archiduc Charles a été plus monotone. Il dit, en
se prosternant jusqu'à terre, que c'était une grande bonté à Sa Majesté
Impériale d'avoir bien voulu se rappeler de lui, que Sa Majesté étant
soldat lui-même, il prenait intérêt à tous ceux de sa profession. Je
répondis qu'en effet, c'était en général une grande recommandation
auprès de Sa Majesté Impériale que ce titre honorable, mais que Son
Altesse en avait encore de plus particulières à l'estime de mon maître
par la réputation brillante et méritée qu'il s'était acquise par ses
victoires;--alors encore une grande révérence. Je voudrais que Sa
Majesté fût persuadée que c'est à l'armée seule qu'est dû tout ce
mérite. Je dis que Sa Majesté ne pouvait pas ignorer combien les talents
et le courage de Son Altesse avaient influé sur la bonne conduite de
l'armée, et que c'étaient ces grands motifs et cette conviction qui
avaient déterminé Sa Majesté Impériale à comprendre au nombre des grands
moyens pour le salut des deux empires et de l'Europe en général,
l'emploi de ces mêmes talents. Alors, comme je voulais entrer en
matière, il me coupa la parole en me disant: «Je ne peux pas..... Sa
Majesté l'Empereur..... Ce n'est pas à moi», d'un ton tout embarrassé.
Pour surprendre son hésitation, je lui demandai s'il avait des nouvelles
de l'armée. Il me dit qu'on lui mandait qu'il y avait eu une canonnade
sur les bords du Narew, sans conséquence; que, jusqu'alors, le corps de
Davoust seul avait passé la Vistule. Je profitai de la tournure de la
conversation pour lui dire que notre armée fixait dans ce moment toute
l'attention et occupait les forces de Bonaparte, et que Son Altesse
Royale, à la tête des Autrichiens, pouvait... Alors, nouvelle
interruption et embarras, en répétant que l'Empereur son frère est le
seul à qui l'on pouvait parler de choses pareilles, et tout de suite,
avec de profondes révérences, il nous congédia, M. de Razoumovski et
moi[30].»
[Note 30: Lettre à Budberg, 14-26 décembre 1806, Archives Pozzo di
Borgo.]
Ainsi l'archiduc se dérobait; l'empereur avouait son impuissance, en la
déplorant; le ministre paraissait bien disposé, mais se disait retenu et
paralysé par des difficultés d'ordre intérieur; et Pozzo, éconduit de
toutes parts, constatait avec douleur l'impossibilité présente
d'entraîner l'Autriche. Devait-il en induire que cette puissance se
disposait à écouter nos offres, à trahir définitivement la cause
commune? Il ne lui faisait point l'injure d'un tel soupçon, et, s'il eût
pénétré le mystère des propos qui s'échangeaient dans le cabinet de M.
de Stadion entre ce ministre et Andréossy, il n'eût été que mieux
rassuré. L'Autriche avait accueilli nos propositions comme celles de la
Russie, avec une politesse évasive; elle se refusait à l'échange de la
Galicie contre la Silésie, sans écarter pour l'avenir l'idée d'une
alliance; donnant de bonnes paroles à Pozzo, elle en faisait porter
d'autres à Napoléon par un envoyé spécial, le baron de Vincent, dirigé
sur Varsovie, où l'Empereur venait d'établir son quartier général; en un
mot, elle entendait ne s'engager nulle part et ne se brouiller avec
personne[31].
[Note 31: Pozzo à Budberg, 14-26 décembre 1806. Archives Pozzo di
Borgo.--Andréossy à Talleyrand, 14 décembre 1806.]
Pozzo découvrit très vite, sous les excuses données, les causes réelles
et diverses de cette attitude. Dans plusieurs entretiens, Stadion
s'était exprimé avec aigreur sur la rupture de la Russie avec la Porte
et l'occupation des Principautés: il jugeait cette mesure inopportune,
car elle détournait de la lutte contre la France une partie des forces
moscovites, dangereuse, car elle risquait d'entraîner la Russie malgré
elle dans un système de conquêtes désavantageuses à l'Autriche.
Vainement, en vertu d'instructions formelles, Pozzo avait-il affirmé le
désintéressement de la Russie, son désir d'exercer seulement une
pression sur la Porte, par la saisie temporaire des Principautés, et de
l'arracher à l'influence française; il était certain que le réveil de la
question orientale donnait quelque ombrage à l'Autriche et, la plaçant
entre deux dangers, entre deux craintes qui la tiraient en sens
contraire, contribuait à la tenir immobile. Là n'était point cependant
le motif principal qui occasionnait son inertie calculée. En fait,
l'Autriche restait de coeur avec nos ennemis: elle désirait leur
triomphe, se fût unie à eux si elle l'eût osé, mais ne croyait pas à
leur succès, redoutait Napoléon et appréhendait que le conquérant, au
moindre signe prématuré d'hostilité, ne se retournât contre elle et
n'achevât sa ruine avant de se porter contre d'autres adversaires.
L'archiduc ne voulait point compromettre, dans une lutte avec Napoléon,
une réputation militaire lentement acquise et soigneusement préservée;
l'empereur tremblait pour sa couronne et l'existence de son État,
l'aristocratie viennoise pour sa sécurité et ses richesses, et la
peur,--Pozzo n'hésitait pas à trancher le mot,--imposait silence à la
haine: «Il est certain, écrivait-il, que les dispositions secrètes du
cabinet sont contre la France; c'est un mouvement de la nature
impossible à contenir, produit par les pertes et les torts qu'ils ont
soufferts; mais la peur glace leurs coeurs; on se garde d'avouer ce motif
honteux, mais il est la cause dominante de leur conduite[32].» Pour
déterminer l'Autriche à agir, il n'est qu'un moyen: résister
victorieusement à nos armes et montrer que Napoléon peut être mis en
échec. «Les mesures que Sa Majesté Impériale prend de son côté, ajoutait
Pozzo en s'adressant au Tsar, sont l'étoile polaire de cette cour et le
thermomètre de son courage[33].» Les yeux fixés sur le théâtre des
opérations, sur les plaines de Pologne, sur ce réseau de rivières,
Vistule, Bug, Narew, entre lesquelles les armées évoluent et se
cherchent, l'Autriche attend que des rencontres suffisamment décisives
soient venues lui donner une indication, justifier ses craintes ou
réveiller ses espérances, et sa conduite finale dépendra des événements
de la guerre.
[Note 32: 14-26 décembre 1808. Archives Pozzo di Borgo. Cette
dépêche a été citée dans l'ouvrage russe sur _la Famille Razoumovski_,
par A. VASSILTCHIKOFF, IV, 279. Andréossy écrivait de son côté: «La cour
de Vienne voudrait se mettre en mesure de n'offenser ni la France ni la
Russie, bien qu'évidemment elle soit plus portée vers cette dernière
puissance.» 14 décembre 1806. Cf. ADAIR, _Historical memoir of a mission
to the court of Vienna in_ 1806, 157-169.]
[Note 33: 8-20 mars 1807. Archives Pozzo di Borgo.]
Les Russes avaient pris position en arrière de Varsovie. En décembre,
Napoléon marcha contre eux, força leur ligne de défense, les battit à
Czarnowo, à Golymin, à Soldau; de savantes manoeuvres devaient lui livrer
leur armée tout entière, mais la nature du terrain, la saison ennemie,
la pluie, la neige, le dégel contrariaient l'élan de nos troupes; nos
soldats avançaient difficilement sur un sol détrempé; l'obscurité de ces
tristes régions leur dérobait la vue des mouvements de l'adversaire;
Lannes le rencontra en forces à Pultusk et ne put que le contenir.
Combattant à l'aveugle, Napoléon préféra suspendre ses opérations et mit
son armée en quartiers d'hiver. Les Russes de Bennigsen, abandonnant une
partie de leur artillerie, purent néanmoins se replier sans avoir été
sérieusement entamés, et c'était pour eux presque un triomphe que
d'avoir, dans cette rencontre avec Napoléon, échappé à un désastre[34].
[Note 34: THIERS, VII, 300-323.]
Devant une résistance qui, s'annonçant opiniâtre, pouvait donner du coeur
à l'Autriche et grossir le nombre de nos adversaires, Napoléon sentit la
nécessité de développer tous ses moyens de guerre et de négociation. Il
voulut, sur toutes les frontières de la Russie, prolonger une ligne
continue d'attaques, de diversions, enserrer le grand empire dans un
cercle d'ennemis. Tandis qu'il lui opposait sur la Vistule un front de
défense redoutable et préparait pour le printemps une reprise
d'offensive, tandis qu'il organisait plus fortement les corps polonais,
il essayait de propager la révolte dans les provinces russes de Volhynie
et de Podolie, d'y former des bandes d'insurgés. Cette Pologne
d'avant-garde servirait de lien entre la Grande Armée et les forces
ottomanes, qui devaient s'avancer sur le Dniester et remonter au Nord en
débouchant de la vallée du Danube, après avoir chassé les Russes des
Principautés. Pour activer ce mouvement, Napoléon lance de toutes parts
des agents, des observateurs, établit à Widdin un centre de
correspondance, cherche à nouer des rapports directs avec les pachas de
Bulgarie, avec les Serbes; il songe à transporter son armée de Dalmatie
sur le bas Danube; trente-cinq mille Français appuieront les bandes
musulmanes dans leur marche en avant, donneront un noyau solide à cette
masse flottante. Sur la mer Noire, Napoléon veut que les Turcs aient une
flotte destinée à insulter les côtes de la Russie, à assaillir la
Crimée, et montre à Sébastopol l'un des points vulnérables du colosse.
L'Asie même doit coopérer à nos mouvements. Des émissaires pratiquent
les pachas d'Arménie et les poussent contre la région du Caucase; une
alliance avec la Perse se prépare: il faut que cette monarchie, diminuée
graduellement par la Russie, enlacée d'intrigues, se ressaisisse,
reprenne conscience d'elle-même, comprenne que l'heure est propice pour
réparer ses pertes: dans la lutte qui s'organise contre l'empire du
Nord, la Turquie doit former notre droite, et la Perse notre extrême
droite[35].
[Note 35: _Corresp._, 11651-69-71, 11734-38. Talleyrand à
Sébastiani, 20 janvier 1807. Cf. l'étude de M. BOPPE sur la _Mission de
l'adjudant-commandant Mériage à Widdin_. (Annales de l'Ecole des
sciences politiques, 15 avril 1886.)]
Mais la question d'Orient reste surtout pour Napoléon une arme
politique: plus que jamais, il veut s'en servir pour retourner contre la
Russie la coalition dont cette puissance le menace. Il met l'Orient à
l'ordre du jour de l'Europe. S'adressant à tous les États, directement
aux neutres, à l'Autriche surtout, indirectement aux ennemis, tels que
la Prusse et l'Angleterre même, il leur montre qu'il combat pour tous en
empêchant la Russie de se frayer à travers la Turquie un chemin vers la
Méditerranée. Pour intéresser, pour convaincre, il varie ses moyens, met
en activité tous les ressorts qui peuvent agir sur les gouvernements et
émouvoir l'opinion; il fait parler la diplomatie et la presse, inspire
des dépêches, des circulaires, rédige des proclamations, suscite des
ouvrages et commande des articles. En même temps qu'il multiplie les
formes de sa pensée, il les condense dans un document solennel. Le 17
février 1808, le Sénat est convoqué à Paris et reçoit un message adressé
de Varsovie, appuyé d'un rapport du ministre des relations extérieures;
le message est à la fois un discours à la France et un manifeste à
l'Europe: «Qui pourrait, dit-il, calculer la durée des guerres, le
nombre de campagnes qu'il faudrait faire un jour pour réparer les
malheurs qui résulteraient de la perte de l'empire de Constantinople, si
l'amour d'un lâche repos et les délices de la grande ville l'emportaient
sur les conseils d'une sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un
long héritage de guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et
triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait, de
nos jours, nos provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de
barbares. Et si, dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée
venait à périr, notre coupable indifférence exciterait justement les
plaintes de la postérité et serait un titre d'opprobre dans
l'histoire[36].»
[Note 36: _Corresp._, 11722.]
Avec une éloquence plus sobre, le rapport du ministre reprend et
développe la même pensée: Napoléon y tient indirectement un langage qui
étonne de sa part. Il reprend et s'approprie, pour les besoins de sa
cause, cette politique conservatrice que la monarchie à son déclin a eu
l'honneur de formuler, et que son action défaillante n'a su faire
prévaloir. Impérieusement, à la face du monde, il répète ce que les
agents secrets de Louis XV murmuraient à l'oreille des puissances, ce
que leur disaient Louis XVI et Vergennes; le conquérant affirme
aujourd'hui la nécessité de maintenir les droits acquis, les
souverainetés existantes, de refréner les ambitions perturbatrices. Avec
une haute raison, il montre dans le partage de la Pologne, dans cette
première atteinte au droit public, le principe et la source des maux qui
affligent l'Europe; la destruction de la Turquie, si on la laisse
s'accomplir, préparera de plus grandes calamités; c'est pour sauver cet
empire, dont la préservation est d'intérêt général, pour le rétablir
dans son intégrité et son indépendance, que la France verse aujourd'hui
son sang, combat à trois cents lieues de ses frontières: l'Europe doit
reconnaître en elle le champion de sa cause et le défenseur de ses
droits[37].
[Note 37: _Moniteur_ du 18 février 1807.]
Le rapport est signé de Talleyrand, et nul doute que le ministre n'en
ait inspiré le fond et la forme. Mais ce politique avisé, cet
incomparable rédacteur était-il aussi convaincu qu'habile et disert?
Croyait-il vraiment à la possibilité de maintenir la Turquie, en faisant
de cet empire rétabli dans la plénitude de ses droits l'un des
fondements de l'Europe reconstruite? À consulter les témoignages épars
de sa pensée, on surprend une discordance singulière entre ses
communications officielles et ses confidences privées.
Le 31 janvier 1807, Talleyrand écrivait à M. d'Hauterive, chef de
division au ministère, demeuré à Paris, pour lui annoncer l'envoi du
message et du rapport; il lui fournissait en même temps des indications
sur la manière de créer un mouvement d'opinion en faveur du principe
proclamé par l'Empereur, de donner aux esprits l'impulsion nécessaire.
«Je vous envoie, disait-il, un article que vous ferez insérer dans l'un
des petits journaux; vous en ferez faire un autre dans le même sens pour
un autre journal. Il faut que ces articles soient insérés le lendemain
du jour de la séance du Sénat, et le jour même où les pièces officielles
seront insérées dans le _Moniteur_. Vous comprenez qu'il ne faut pas
différer l'insertion d'un seul jour, afin de ne pas laisser prendre aux
journaux une fausse direction.»--«Le principal objet, avait écrit
Talleyrand dans un passage précédent, est de faire sentir que
l'Empereur, en faisant tout pour rétablir la paix, a dû ne vouloir
qu'une paix solide et durable... C'est pour l'affermir que l'Empereur
veut l'existence de l'empire ottoman; il la veut pour empêcher que
d'autres ne s'enrichissent de ses dépouilles et ne deviennent
formidables à leurs voisins; il la veut pour conserver à notre commerce
du Midi la première, la seule source de sa prospérité. La conservation
de l'empire ottoman devient, sous ce rapport, le premier de nos
intérêts, et Sa Majesté ne peut point l'abandonner[38]...»
[Note 38: Archives des affaires étrangères, Turquie, suppléments. La
lettre suivante est tirée de la même source.]
Ce langage porte l'accent de la sincérité. Seulement, six jours
auparavant, le 25, Talleyrand avait écrit confidemment à d'Hauterive,
qui lui rendait compte des mesures prises pour assurer la composition de
l'appel destiné à réchauffer le zèle des musulmans: «Vous faites très
bien de suivre les directions officielles que vous a données M.
l'archichancelier. Du reste, je ne crois pas que quelque chose puisse
relever la puissance ottomane: elle est, à mon sens, perdue, et la
question est de savoir quelle portion en aura la France dans le partage
qui nécessairement doit être fait de nos jours. Je trouve tout bien,
parce que je trouve toute diversion excellente, quelque peu importante
qu'elle soit. Aveuglément ou non, ni l'Autriche, ni la Prusse, ni la
Turquie même, ni l'Angleterre, ne veulent plus de l'empire ottoman.»
Ainsi, le ministre ne jugeait point qu'une pensée conservatrice à
l'égard de la Turquie pût jamais servir de lien entre l'Empereur et
l'une des puissances. Fidèle à son projet de 1805, il estimait que ce
résultat ne pourrait être obtenu qu'au prix de vastes remaniements en
Orient, combinés de manière à créer entre la France et l'une de ses
rivales une solidarité d'intérêts actifs et à associer leurs ambitions.
Et cette fois encore, malgré ses déclarations officielles, Napoléon ne
répugnait pas aux vues de son ministre. Il avait choisi la défense de la
Turquie comme terrain d'entente offert à d'autres puissances: c'était à
ses yeux un moyen plus qu'un but; mais, s'il lui était prouvé qu'il
rallierait mieux l'une des cours européennes en lui proposant de
partager plutôt que de maintenir la Turquie, il ne se refuserait pas à
entrer dans cette voie, et cette pensée, rencontrée dans son esprit dès
le début de sa carrière, retrouvée au début de 1807, rendra moins
surprenante son évolution de Tilsit. Actuellement, dans l'état de ses
relations avec la Russie, c'est à l'Autriche seule qu'il peut
s'adresser, et la nécessité de la gagner devient plus pressante à mesure
que croissent les difficultés de notre situation militaire. Jusqu'à
présent, l'Autriche est demeurée sourde à nos sollicitations, à nos
raisonnements, mais peut-être l'appât d'un profit matériel, d'un
agrandissement territorial, la laissera-t-il moins insensible. Napoléon
permet donc à Talleyrand de tenter les convoitises orientales de cette
puissance, et tandis qu'il semble ériger en dogme politique l'intégrité
de la Turquie, il autorise quelques insinuations à l'Autriche au sujet
d'un partage éventuel de cet empire.
M. de Vincent, envoyé par l'Autriche en porte-parole et en observateur,
était arrivé à Varsovie le 8 janvier 1807, muni d'une lettre amicale et
vague de son maître pour l'empereur Napoléon. Celui-ci l'accueillit
bien, traita avec lui les différentes questions en cause, annonça
l'intention de rendre au roi de Prusse tous ses États, sauf les
provinces situées sur la rive gauche de l'Elbe, de ne point restaurer la
Pologne, puis, allant au point principal, parla de l'Orient, du péril
que faisaient courir de ce côté à l'empire des Habsbourg l'ambition, le
progrès constant de la Russie, le pouvoir d'attraction qu'elle exerçait
sur ses coreligionnaires du Levant: «Un jour viendra, dit-il, où je
paraîtrai devant Vienne avec cent mille hommes pour défendre cette
capitale contre l'invasion des Russes[39].» En attendant, il ne
s'opposait point à ce que l'Autriche prît ses sûretés et sauvegardât ses
intérêts. Le baron de Vincent ayant prononcé le nom de la Serbie et de
Belgrade, la réponse fut que l'on verrait sans déplaisir l'Autriche
mettre la main sur cette position d'importance majeure; seulement, comme
il y avait lieu de ménager encore les susceptibilités ottomanes, il ne
fallait point qu'elle s'établît officiellement à Belgrade; elle pourrait
s'y glisser subrepticement, déguisant ses soldats en Turcs ou en
Serbes[40]. À la lettre de l'empereur François, Napoléon répondit par
une autre où il était dit «que la puissance russe, non fondée sur une
armée plus ou moins forte, mais sur une influence bien prononcée à
l'égard des Grecs, devait un jour resserrer les liens entre l'Autriche
et la France[41]».
[Note 39: BEER, _Zehn Jahre oesterreichischer Politik_, 268.]
[Note 40: _Id._]
[Note 41: _Corresp._, 11670.]
Dans un long entretien, Talleyrand se chargea de fournir à M. de Vincent
le commentaire de cette phrase. Sans cesser d'exprimer des voeux pour la
conservation de la Turquie, il ne se refusa pas à prévoir le cas où l'on
reconnaîtrait d'un commun accord que cet empire ne pouvait plus
subsister; il indiqua la nécessité de se concerter dès à présent en vue
de cette hypothèse, fit allusion aux prétentions que l'Autriche aurait à
faire valoir, laissa entendre que la France serait disposée à les
favoriser, et que les paroles de l'Empereur devaient être considérées à
cet égard comme une avance: «J'ai fait remarquer au baron de Vincent,
écrivait-il à Andréossy, que la lettre de l'empereur Napoléon entrait
plus en matière sur les questions qui intéressent les deux gouvernements
que celle de l'empereur d'Autriche. J'appuie sur cette observation,
parce que le premier mot de M. de Vincent était que nous ne faisions
point un pas et que nous restions en arrière. La lecture raisonnée de la
lettre de l'empereur Napoléon a prouvé le contraire. Elle nous a même
placés, pour rendre trivialement mon idée, dans la position de deux
personnes qui se rencontrent et dont l'une fait à peine un signe de
tête, que l'autre a déjà marché deux pas en avant. La dernière a mieux
témoigné sans doute l'intention et le désir d'un rapprochement.
«Après l'analyse de ces deux lettres, faite avec soin et avec détail
dans ce sens, j'ai dit à M. de Vincent que la politique de l'Empereur
n'était point comme celle du cabinet de Vienne, qu'elle ne variait point
suivant les circonstances; qu'elle était uniforme et constante; que la
cour de Vienne, au contraire, après avoir parlé de l'alliance, en avait
aussitôt éloigné l'époque en faisant naître des obstacles chimériques de
la guerre qui s'est élevée entre la France et la Prusse. J'ai ajouté que
l'Empereur persévérait dans les dispositions qu'il avait manifestées
pour un rapprochement plus intime entre les deux empires. J'ai même été
plus loin. J'ai fait remarquer à M. le baron de Vincent que les affaires
de l'empire ottoman étaient le véritable noeud des difficultés actuelles,
et je lui ai proposé de faire un traité éventuel dont l'objet serait,
s'il y a moyen de conserver l'empire des Turcs, d'en garantir
l'indépendance et l'intégrité, ou de s'entendre et de se concerter sur
ce qu'il y aurait à faire de ses débris pour l'intérêt des deux
puissances, si, dans une supposition contraire, il était prouvé qu'il
n'est pas plus possible de le conserver dans son entier que de réparer
une glace qui se serait brisée en un grand nombre de morceaux[42].»
[Note 42: Talleyrand à Andréossy, 26 janvier 1807. Cf. la lettre de
Talleyrand à Napoléon, du 4 avril 1807, P. BERTRAND, 410.]
Cette grave communication trouva la cour de Vienne sous l'impression des
derniers événements militaires. Les bulletins russes en avaient
singulièrement altéré l'aspect; d'affaires honorables, ils avaient fait
des succès marqués; à propos de Pultusk, ils avaient entonné un chant de
triomphe, et ces nouvelles inattendues avaient provoqué à Vienne une
explosion de joie et d'ardeur belliqueuse. Le parti de la guerre
relevait la tête, montrait Napoléon presque vaincu et l'occasion
favorable pour déterminer sa défaite; l'empereur paraissait moins
timide, l'archiduc Charles semblait ébranlé; Pozzo reprenait espoir et
renouvelait ses efforts. Néanmoins, le cabinet ne cédait pas encore à
l'entraînement, il éprouvait seulement avec plus de force la tentation
de s'y livrer. Avec cette tendance, il devait plus que jamais éviter de
se lier avec nous, sans cesser de nous ménager, et réserver ses
déterminations. Il répondit à nos offres nouvelles en style de
chancellerie. M. de Stadion rédigea une note ambiguë, embarrassée, où la
pensée se voilait sous de savantes réticences. On y démêlait pourtant
une théorie à laquelle l'Autriche semblait s'être fixée sur les affaires
d'Orient; en principe, elle ne voulait, ne demandait rien, et
n'interviendrait que dans le cas où l'agrandissement d'autres puissances
l'obligerait à réclamer des compensations et à rétablir l'équilibre; en
attendant, elle refusait de produire aucune prétention et se dérobait à
toute initiative[43].
[Note 43: Archives des affaires étrangères, Vienne, 380.]
La note autrichienne ne trouva plus Napoléon à Varsovie; elle dut être
dirigée vers les bivouacs de la basse Vistule et n'allait parvenir à sa
destination qu'après un grand événement de guerre. Une subite irruption
des Russes vers Thorn et Dantzig avait obligé l'Empereur à lever ses
quartiers d'hiver et à se remettre en campagne. En attaquant sa gauche,
les ennemis lui tendaient le flanc; il espérait les surprendre en
flagrant délit d'imprudence et leur infliger un désastre. Un incident
fortuit, l'interception d'un ordre, déjoua ce projet; prévenu à temps,
Bennigsen suspendit son mouvement et se déroba en combattant; vivement
poursuivi, il fit front en avant de Koenigsberg et risqua une bataille:
ce fut Eylau. Dans cette journée où la guerre atteignit des horreurs qui
n'ont point été dépassées, où les deux armées s'entre-tuèrent sans se
voir, sous un ciel obscur, voilé de neige, et ne réussirent qu'à
accomplir en vain des miracles d'héroïsme, Napoléon sentit plus
sérieusement chanceler sa fortune. Après douze heures de carnage,
l'ennemi avait à peine reculé, et il fallut que l'aube du lendemain
éclairât ses positions désertes pour montrer que le champ de bataille
nous restait. Habituée à d'autres victoires, la Grande Armée comptait
silencieusement ses blessures; malgré sa confiance en elle-même et dans
son chef, une angoisse douloureuse l'oppressait. Autour de Napoléon, on
ne se méprenait point sur le péril grandissant; on calculait l'effet que
produirait en Europe cette journée meurtrière et indécise, et l'on
sentait l'heure propice aux traîtreuses surprises; sans connaître le
secret des négociations entamées avec l'Autriche, chacun se demandait si
cette ennemie mal réconciliée n'allait point surgir sur nos derrières.
Pendant la bataille, le Suisse Jomini, qui servait dans nos rangs, mais
suivait les péripéties du combat avec son flegme d'étranger, s'était
écrié, en voyant nos colonnes fondre sous le canon et les Russes rester
immobiles, sans profiter de leurs avantages: «Ah! si j'étais Bennigsen!»
Le soir, au bivouac, il tint un autre langage: «Ah! dit-il, si j'étais
l'archiduc Charles!»
Dans cette situation critique, Napoléon fut à hauteur de lui-même,
actif, ingénieux, plein de force d'âme et de ressources. Après avoir
fait mine de poursuivre l'ennemi et, par quelques marches en avant,
affirmé plutôt que prouvé sa victoire, il se replia sur la Vistule et se
cantonna dans une position défensive, tandis qu'il pressait le siège de
Dantzig, pour assurer ses derrières, et appelait à lui ses réserves. En
même temps, il se mit à traiter de toutes parts: ne se sentant pas
actuellement le plus fort, il voulut être le plus adroit, demanda aux
négociations cette victoire que la guerre lui faisait attendre, et se
livrant à de multiples tentatives pour désunir ses adversaires déclarés
ou secrets, se rattacher l'un d'eux, briser le faisceau de forces qui le
tenait en échec, espéra par ce moyen ressaisir et maîtriser la fortune.
Attendant toujours la réponse de l'Autriche, ne la voyant point venir,
il se tourna d'abord vers la Prusse. Six jours après la bataille, il
détachait l'un de ses aides de camp, le général Bertrand, auprès de
Frédéric-Guillaume, et offrait de nouveau à ce monarque de lui restituer
ses États, pourvu qu'il consentît à se séparer de la Russie et à épouser
notre système. «Cette démarche, disaient les instructions du général
Bertrand, doit être aigre et douce[44]»; il faut laisser prévoir à la
maison de Brandebourg la possibilité d'une déchéance, d'un
anéantissement total, mais montrer qu'un moyen de salut lui reste et
consiste à se jeter dans nos bras, à contracter avec nous une «éternelle
amitié[45]»; sous peine de périr, la Prusse doit accepter notre
alliance. Sans s'émouvoir des menaces, sans céder à la persuasion,
Frédéric-Guillaume refusa d'abandonner ses alliés, et l'officier chargé
de porter cette réponse remarqua que l'Empereur, en la lisant,
dissimulait mal son impatience et ses préoccupations. «Il avait la
contenance, écrivait-il, d'un homme dont l'esprit était inquiété
furieusement, ce qui, en le rendant distrait, lui faisait répéter
souvent la même chose[46].»
[Note 44: _Corresp._, 11810.]
[Note 45: _Id._]
[Note 46: BAILLEU, II, 586 à 588.]
Quelques jours après, Napoléon recevait enfin la note autrichienne. Il
la lut, la relut, cherchant en vain à pénétrer la pensée qui se cachait
sous un texte rendu obscur à dessein: «Je n'y comprends rien,
écrivait-il avec impatience à Talleyrand, et je ne sais quelle réponse
vous faire... Que veut la maison d'Autriche? Je ne sais pas. Veut-elle
traiter pour garantir l'intégrité de la Turquie? J'y consens. Veut-elle
un traité par lequel, la Russie venant à acquérir un accroissement de
puissance ou de territoire en Turquie, les deux puissances feraient
cause commune pour obtenir l'équivalent? Cela peut encore se faire.
Enfin, la maison d'Autriche veut-elle gagner quelque chose dans tout
ceci? se mettre du côté de celui qui lui donnera de l'avantage? Que
veut-elle? Je ne sais rien de tout cela[47].» Il ordonnait néanmoins à
Talleyrand de continuer les pourparlers avec M. de Vincent, de chercher
à le pénétrer, de renchérir au besoin sur nos offres précédentes,
d'aller jusqu'à proposer une part de la Silésie sans conditions; le
premier but à atteindre est de prolonger l'immobilité de l'Autriche.
[Note 47: _Corresp._, 11918]
Toutefois, si l'Empereur ne désespère pas d'entretenir les hésitations
de cette cour, il ne conserve plus guère d'illusions, en admettant qu'il
s'en fût jamais fait, sur la possibilité de contracter avec elle des
liens sérieux et durables, de prendre à Vienne son point d'appui. Où le
trouvera-t-il donc? Devant ce problème de plus en plus menaçant, une
idée nouvelle entre en lui et se glisse dans son esprit. L'armée russe
vient de lui tuer plusieurs milliers de soldats, quelques-uns de ses
meilleurs officiers; il souffre de ces pertes cruelles, pleure vraiment
sur ces braves, sur le sacrifice de tant de vies précieuses; mais
ressent-il contre l'auteur de ces maux un âpre désir de vengeance et un
redoublement d'ardeur guerrière? Point, il l'admire. Il apprécie
maintenant la Russie à sa juste valeur et songe que cette puissance
pourrait mieux qu'aucune autre, s'il parvenait à se la rallier, l'aider
à tenir l'Europe sous ses lois et à la soulever contre l'Angleterre. Le
sens suprême de son intérêt, cette passion de l'utile qui n'empêche pas,
mais domine dans son âme tous autres mouvements, lui inspire le désir de
s'approprier l'instrument qui vient de le blesser, et c'est au lendemain
d'Eylau que renaît dans son esprit l'idée de l'alliance russe.
Mais cette alliance n'est-elle pas un rêve, une insaisissable chimère?
Comment passer avec la Russie de la guerre à l'intimité, d'une lutte
acharnée à un concert de mesures? Jadis, il est vrai, le premier consul
a entretenu avec le tsar Alexandre une correspondance directe et presque
amicale: distinguant chez ce monarque des idées libérales et
philosophiques qui lui donnent une physionomie à part parmi les princes
de son temps, Bonaparte a essayé de flatter ses aspirations, de caresser
ses rêves; il a cru pouvoir un instant le dominer moralement et le
tenir; mais Alexandre, ondoyant et versatile, lui a glissé entre les
mains, s'est éloigné, et son hostilité systématique n'a plus désarmé. Sa
protestation contre l'enlèvement du duc d'Enghien a eu le caractère
d'une prise à partie personnelle et injurieuse. Dans l'été de 1806, il a
refusé de ratifier le traité conclu à Paris par M. d'Oubril, et a rompu
la paix déjà signée. Aujourd'hui, il laisse soulever contre nous les
passions de son peuple et n'épargne rien pour donner à la guerre un
caractère national et religieux. D'ailleurs, son amour-propre saigne
encore au souvenir d'Austerlitz. Après cette journée, les Russes et leur
souverain, poursuivis, éperdus, sur le point d'être enveloppés, n'ont dû
leur salut qu'à une évasion tolérée par le vainqueur: Alexandre
pardonnera-t-il jamais à Napoléon cette clémence plus insupportable que
la défaite? À supposer qu'il se prête loyalement à un essai de
réconciliation, ce prince aux impressions mobiles, au rêve changeant,
échappera-t-il longtemps aux influences qui le circonviennent? N'a-t-il
point pour favoris, pour amis personnels, les principaux artisans de la
coalition de 1805? Autour de lui, la France n'aperçoit que des ennemis:
famille impériale, ministres, dignitaires, généraux, cour, noblesse,
armée, tout passe pour être assujetti, livré à l'Angleterre. On sait au
moins que la Russie tient à notre rivale par le plus solide des liens,
celui de l'intérêt matériel: depuis près d'un siècle, grâce à des
traités périodiquement renouvelés, la Grande-Bretagne s'est acquis, en
fait, le monopole du trafic avec l'empire moscovite, en achète les
produits, y déverse les siens; le commerce avec les Anglais est devenu
indispensable à la Russie; c'est l'une des fonctions de sa vie, et il en
est résulté entre les deux États une persistance de rapports amicaux,
une tradition d'intimité qu'il ne dépend peut-être d'aucune volonté
humaine, fût-ce celle de l'autocrate, de rompre brusquement. Rejetée en
dehors de ce qu'elle considère comme sa voie naturelle, la Russie
sentira toujours l'invincible tentation d'y rentrer, fût-ce au prix
d'une secousse violente, d'un changement de règne, et l'exemple du passé
démontre que cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable.
En ce temps, l'autorité du Tsar, toute despotique qu'elle fût, ne se
présentait pas avec le caractère d'immuable fixité qu'elle a paru
revêtir par la suite. Quatre révolutions de palais ou de caserne,
accomplies en soixante ans, lui avaient donné l'apparence d'un pouvoir
mouvant, précaire, dépourvu de cette consistance qui fait le crédit
politique des États. «A Pétersbourg, disait l'un de nos envoyés, les
souverains sont plus qu'ailleurs sur un volcan[48]», et c'est l'un des
traits les plus singuliers de nos anciennes relations avec la Russie que
l'instabilité de son gouvernement ait été considérée par tous nos
souverains, depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, comme l'un des principaux
obstacles à l'alliance. En 1807, Napoléon se rappelait 1801: maître
alors de l'esprit de Paul Ier, il voyait déjà dans la Russie un
instrument à son service, s'apprêtait à s'en saisir, lorsque le pouvoir
avec lequel il traitait s'était évanoui subitement, et sa main n'avait
rencontré que le vide. Le souvenir de cette déception pesait sur ses
jugements à l'égard de la Russie et le mettait en garde contre un retour
prématuré de confiance.
[Note 48: TRATCHEVSKI, 501.]
Il se demandait toutefois si la Russie de 1807, qu'il combattait sans la
connaître, ressemblait trait pour trait à celle de 1801, si le pouvoir
du Tsar n'avait point gagné en sérieux, en solidité, en autorité réelle;
si, d'autre part, le souverain et ses ministres, instruits eux-mêmes par
l'expérience, ne saisiraient point avec empressement l'occasion qui leur
serait offerte de fortifier une paix utile par une alliance brillante.
Ne saurait-on leur remontrer qu'il n'existait entre les deux empires
aucune divergence essentielle d'intérêts, que seules les nécessités de
la lutte nous avaient conduits à attaquer directement la Russie, à
l'inquiéter sur ses frontières, à ranimer ses ennemis, que la Pologne et
la Turquie ne présentaient pour nous qu'une utilité relative et
perdraient leur prix à nos yeux dès que la Russie aurait consenti à les
remplacer avec un incontestable surcroît d'avantages dans notre système
d'alliances? Le préjugé du Tsar résisterait-il à ce langage, à une
explication cordiale et de bonne foi? En agissant personnellement sur ce
prince, Napoléon ne saurait-il le ramener, le changer, et, s'emparant de
cet esprit malléable, le marquer à une autre empreinte? En somme, il
inclinait à essayer de l'alliance russe, sans cesser de la considérer
comme une aventure, et son nouveau penchant, en même temps que son
doute, se trahit et se résume dans cette phrase écrite à Talleyrand, le
14 mars: «Je suis d'opinion qu'une alliance avec la Russie serait très
avantageuse, si ce n'était pas une chose fantasque, et qu'il y eût
quelque fond à faire sur cette cour[49].»
Quel moyen d'approcher pacifiquement la Russie et d'entrer en matière
avec elle? Depuis quelque temps, des négociations se poursuivaient
conjointement avec la Russie et la Prusse par l'intermédiaire du
cabinet, mais ne pouvaient mener à rien, puisqu'il devait s'agir, au
contraire, d'isoler le Tsar de ses alliés et de l'aborder directement.
Napoléon ordonna d'entamer quelques pourparlers avec Bennigsen; ce
général répondit qu'il avait mission de combattre, non de négocier[50].
Réduit à employer des voies détournées, Napoléon fit placer dans les
journaux des notes sur l'immensité des pertes subies par les Russes, sur
la barbarie de prolonger une lutte sans objet réel, sur le désir de paix
qui s'éveillait dans l'armée du Tsar et à Pétersbourg[51]: il voulait
agir sur Alexandre par l'opinion, s'adresser aussi à la sensibilité d'un
monarque philanthrope.
[Note 49: _Corresp._, 12028.]
[Note 50: RAMBAUD, 544.]
[Note 51: _Corresp._, 11890.]
Vingt jours après Eylau, dans un bulletin remarquable, il revient et
insiste sur le spectacle d'horreur que présentait le lieu du combat.
Pendant près d'une semaine après la bataille, il a visité chaque jour le
champ de carnage, reconnaissant l'emplacement des divisions aux cadavres
entassés, faisant relever les blessés couchés dans la neige, les
consolant de paroles magiques, secourable et bienfaisant, dans
l'attitude où il a voulu lui-même que la peinture le fixât pour la
postérité[52], et son âme s'est sincèrement émue à l'aspect de ces
scènes où la guerre se dépouillait de son prestige et se montrait
affreuse. L'impression qu'il a ressentie, il s'efforce de la
communiquer. Dans son bulletin, il accumule les détails frappants,
recherche l'effet, compose un tableau: «Qu'on se figure, sur un espace
d'une lieue carrée, neuf ou dix mille cadavres, quatre ou cinq mille
chevaux tués, des lignes de sacs russes, des débris de fusils et de
sabres, la terre couverte de boulets, d'obus, de munitions, vingt-quatre
pièces de canon auprès desquelles on voyait les cadavres des conducteurs
tués au moment où ils faisaient des efforts pour les enlever: tout cela
avait plus de relief sur un fond de neige[53]»; et le passage se termine
par ces mots: «Ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour
de la paix et l'horreur de la guerre.» Ce rappel à l'humanité, répandu
dans toute l'Europe, ne s'adressait-il point particulièrement à
l'adversaire principal, à celui qui portait surtout le poids et la
responsabilité de la lutte, et le bulletin d'Eylau n'est-il pas une
première ouverture de paix à l'empereur de Russie?
[Note 52: Il fit mettre le sujet au concours, et ce fut à cette
occasion que Gros composa son célèbre tableau.]
[Note 53: Cinquante et unième bulletin de la Grande Armée.]
Cependant, avant de donner suite à un projet hasardeux, problématique,
présentement irréalisable, Napoléon voulut voir si la combinaison
recherchée depuis six mois avait perdu toute chance de succès. Une
dernière fois, il se retourna vers l'Autriche, la mit en demeure de
parler net et de se prononcer. C'était quelques semaines après Eylau: la
Grande Armée se refaisait, nos approvisionnements étaient assurés; en
France, la conscription se levait, deux armées de réserve étaient en
voie de formation; en Italie, quatre-vingt mille hommes, qui seraient
quatre-vingt-dix mille au printemps, se massaient sur l'Adige, prêts à
passer la frontière au premier signal, et cette situation, qui nous
donnait barre sur l'Autriche, permettait à l'Empereur de lui tenir un
langage d'une impérieuse franchise. Il ne déguisa rien, laissa voir le
travail qui s'opérait en lui et présenta la question telle qu'il se la
posait à lui-même; il écrivit à Talleyrand: «La tranquillité de l'Europe
ne sera stable que lorsque la France et l'Autriche, ou la France et la
Russie, marcheront ensemble. Je l'ai proposé plusieurs fois à
l'Autriche, je le lui propose encore. Vous pouvez dire à M. de Vincent
que vous êtes autorisé à signer tout traité éventuel sur ces bases[54].»
Que l'on se décide donc à Vienne et que l'on ne se méprenne point sur la
solennité de l'instant; il s'agit d'une dernière ouverture; l'Empereur
est résolu, si l'on se dérobe encore, à se pourvoir ailleurs et à
chercher parmi ses ennemis mêmes son allié de demain.
[Note 54: _Corresp._, 11977]
Au même temps, à l'insu de Napoléon, un mouvement non moins remarquable
s'opérait chez Alexandre. Ému des proportions que prenait la lutte,
n'accordant pas une entière confiance aux bulletins de Bennigsen,
apprenant d'autre part que les Autrichiens hésitaient toujours, le Tsar
comprenait que cette pusillanimité l'enfermait dans un cercle vicieux:
on ne se déclarerait point à Vienne avant que les armes russes eussent
remporté un avantage indiscutable, et la Russie était impuissante à
prendre nettement le dessus sans un secours effectif de l'Autriche.
Cette situation laissait-elle d'autre issue à la crise qu'un
rapprochement avec la France au détriment de l'Europe? Alexandre, à la
vérité, envisageait encore cette extrémité avec une sorte d'horreur; il
n'était nullement résigné à se séparer d'une cause qu'il avait embrassée
avec une conviction ardente, quoique momentanée, mais il sentait que les
circonstances pourraient l'y contraindre. Cette menace qui pesait sur
l'avenir, il la signalait à l'Autriche, afin d'arracher cette puissance,
s'il était possible, «aux spéculations de la lenteur[55]», mêlait à ses
instances auprès d'elle un avertissement, et le langage de Pozzo à
Vienne servait de pendant à celui que l'Empereur plaçait dans la bouche
de Talleyrand. Le 13 mai, dans un entretien avec Stadion, l'émissaire
russe déclarait «que la pente naturelle des événements menait son
maître, d'une manière évidente, à prendre un parti définitif; que si,
d'un côté, l'Autriche s'obstinait à ne pas vouloir donner la promesse de
réunir ses armes à celles de Sa Majesté Impériale, et, de l'autre,
Bonaparte offrait pour la paix des conditions et des avantages,
inefficaces à la vérité pour le rétablissement de l'indépendance
générale de l'Europe, mais proportionnés à ceux que Sa Majesté Impériale
pouvait raisonnablement espérer d'obtenir par la guerre isolée du
moment, la continuation de cette même guerre aurait cessé d'avoir un
objet utile, et qu'ainsi la paix se ferait sans la participation de
l'Autriche, qui resterait exclue d'un système établi dans des
circonstances qu'elle seule aurait rendues aussi défavorables; que tout
délai à l'avenir était sans raison et même sans excuse, d'autant plus
que si nous avions le malheur de perdre une bataille, la cour de Vienne
serait encore plus effrayée, et cette disgrâce deviendrait plus grande,
parce qu'elle nous ferait perdre entièrement l'espoir de sa
coopération[56]».
[Note 55: Pozzo à Stadion, 30 décembre 1806-11 janvier 1807.
Archives Pozzo di Borgo.]
[Note 56: Pozzo à Budberg, 18-30 mars 1807. Archives Pozzo di
Borgo.]