Après une ébauche d'alliance pendant le règne de Paul Ier, Napoléon et
la Russie se retrouvent ennemis.--Austerlitz.--À la fin de 1806, la
guerre devient une lutte corps à corps.--Napoléon pénètre sur le terrain
des intérêts propres de la Russie.--Ses vues sur l'Orient.--Son
principal moyen pour diviser ses adversaires.--Le partage de l'empire
ottoman.--Premières insinuations à Alexandre Ier.--Ce monarque résiste à
la séduction.--Politique nouvelle de la Russie.--Le sultan
Sélim.--Napoléon essaye de ranimer en Orient le conflit entre
l'Autriche, la Prusse et la Russie.--Projet célèbre de
Talleyrand.--Était-il réalisable?--Écrasement de la Prusse.--Ouvertures
successives à l'Autriche.--Proposition de paix et d'alliance à la
Prusse.--Frédéric-Guillaume refuse de ratifier l'armistice.--Napoléon
entre en pays slave.--La Pologne s'insurge.--La Turquie se
ranime.--Napoléon offre à l'Autriche de s'entendre avec lui sur la
Pologne et sur l'Orient.--L'Autriche tient entre ses mains le sort des
relations futures entre la France et la Russie.--Mission de Pozzo di
Borgo à Vienne.--Il est reçu par l'empereur François et par l'archiduc
Charles.--Une audience point compromettante.--L'Autriche refuse de
s'engager; raisons de son attitude.--Les Russes dans les
Principautés.--Premières opérations en Pologne; Pultusk.--Napoléon
redouble d'activité guerrière et diplomatique.--Diversion turque et
persane.--Appel aux musulmans; l'archichancelier Cambacérès et les
orientalistes français.--Langage tenu à l'Europe; mouvement d'opinion à
créer.--Message au Sénat.--Politique conservatrice.--Napoléon et la
diplomatie secrète de Louis XV.--Rapport de Talleyrand.--Contraste entre
les déclarations officielles du ministre et ses confidences intimes.--Il
ne croit pas à la possibilité de faire vivre la Turquie.--Napoléon
autorise quelques insinuations à l'Autriche au sujet d'un partage
éventuel de l'empire ottoman.--Sa conversation avec le baron de
Vincent.--Réponse froide et évasive de Stadion.--Eylau.--Situation
critique.--Un mot de Jomini.--Napoléon veut vaincre par les
négociations.--Dernière proposition à la Prusse.--Rêve d'alliance
russe.--Caractère d'Alexandre.--Ses entours.--Instabilité
gouvernementale en Russie.--Le lien de l'intérêt matériel attache la
Russie à l'Angleterre.--Phrase significative de Napoléon.--Ouvertures
indirectes.--Le cinquante et unième bulletin de la Grande Armée.--Mise
en demeure adressée à l'Autriche.--Langage correspondant de Pozzo à
Vienne.--Au lieu d'une alliance, l'Autriche offre une médiation.--Plan
de Stadion.--La crise orientale continue.--Échec des Anglais devant
Constantinople.--Déception à Londres, à Saint-Pétersbourg et à
Vienne.--Le futur congrès.--Talleyrand croit à la paix générale;
Napoléon comprend la nécessité de combattre encore et de vaincre.--_La
paix sur le tambour_.--Hostilité irréconciliable de la
coalition.--Convention de Bartenstein.--Friedland.--L'armée russe hors
de combat.--Lettre de Bennigsen.--Commission donnée au grand-duc
Constantin.--Réponse d'Alexandre.--Il se décide brusquement à la paix;
quels motifs le déterminent.--Sa rencontre avec la cour de
Prusse.--Attrait subit qui le pousse vers Napoléon.--L'idée de
l'alliance naît dans son esprit.--Appels indirects de
l'Empereur.--Alexandre propose l'entrevue.--La veille de la rencontre
aux deux quartiers généraux.--Intentions respectives de Napoléon et
d'Alexandre.
I
Après avoir conquis l'Italie et l'Allemagne, vaincu trois fois
l'Autriche, supprimé momentanément la Prusse, Napoléon se trouva en face
de la Russie. Naguère, il avait ébauché avec elle un essai d'alliance,
interrompu par la mort de Paul Ier; il l'avait vaincue à Austerlitz,
quand elle était descendue en Allemagne pour s'opposer à sa fortune:
l'année suivante, après Iéna, obligé, pour se défendre, d'avancer
encore, il pénétrait sur le terrain des intérêts propres et des
ambitions traditionnelles de la Russie. Le 28 novembre 1806, il
dépassait la Prusse conquise et entrait en terre slave: de Berlin, il
transportait son quartier général à Posen, au seuil de la Pologne; le
1er décembre, il adressait à Sélim III, sultan de Turquie, d'énergiques
appels, lui montrant l'occasion propice pour s'insurger contre l'ennemi
éternel de l'Islam, et rendre à l'empire des Ottomans sa splendeur
première[8].
[Note 8: _Correspondance de Napoléon_, 13138.]
Cette double action marque dans la carrière de Napoléon une étape
importante et son entrée de vive force dans un monde nouveau; c'est
l'instant où il rencontre, au delà de l'Allemagne soumise, l'Europe
orientale, cette zone de peuples qui s'échelonnent des rives de la
Baltique jusqu'à celles du Bosphore, et qui, divers par l'origine, la
religion, la race, se sont trouvés réunis depuis un siècle par un péril
commun, l'extension continue de la Russie. Cette grande ennemie les a
tour à tour molestés et opprimés, pliés à son joug ou à son ascendant,
et c'est en cet état que Napoléon les retrouve, mais sa venue leur rend
l'espoir et pose à nouveau le problème de leur sort: comme si sa
destinée était de rouvrir et de porter à leur crise aiguë toutes les
querelles du passé, tandis qu'il déclare par le blocus continental une
guerre sans merci au despotisme maritime des Anglais, il remet en
question sur la Vistule et le Danube l'oeuvre de Pierre le Grand et de
Catherine II.
Consul et empereur, Napoléon avait toujours observé avec attention les
troubles du Nord, ceux de l'Orient, et le travail qui s'opérait dans ces
régions. «Depuis dix ans, écrivait-il en 1806, je suis les affaires de
Pologne[9].» Mais la Pologne, partagée, occupée, comprimée, sans
gouvernement ni représentation propres, ne lui avait offert jusqu'alors
aucune prise; il ne pouvait prétendre à agir sur elle qu'après l'avoir
matériellement touchée. Il n'en était point de même pour la Turquie et
les pays d'alentour. Un instant, lors de l'expédition d'Égypte, Napoléon
avait choisi l'Orient pour objectif; dans les années qui suivirent, il y
vit surtout un moyen de diversion et de transaction: c'était sur ce
terrain qu'il espérait diviser nos ennemis, dissoudre la coalition en
lui ravissant l'un de ses membres, s'attacher l'une des cours
principales, quelle qu'elle fût, conquérir enfin cette grande alliance
dont il avait besoin pour maîtriser le continent et vaincre
l'Angleterre.
[Note 9: _Correspondance de Napoléon_, 11350.]
En Occident, la haine de la France révolutionnaire, la peur de la France
conquérante réunissaient contre nous toutes les puissances et faisaient
taire leurs rivalités; pourquoi se disputer l'Italie ou l'Allemagne,
quand l'ennemi commun détenait cette double proie? En Orient, si la
lutte des intérêts s'était ralentie, elle n'avait point cessé et pouvait
redevenir aiguë. Depuis un demi-siècle, on avait vu s'accomplir dans ces
contrées de graves événements; on en prévoyait de décisifs: le partage
de la Pologne avait paru préparer et annoncer le démembrement de la
Turquie. Affaibli, diminué, miné dans ses fondements, cet empire
s'effritait et se dissolvait: les provinces n'obéissaient plus à la
capitale, les pachas se rendaient indépendants, les peuples se
soulevaient, et la monarchie des sultans n'offrait plus qu'un assemblage
de souverainetés hostiles et disparates, au-dessous desquelles s'agitait
la mêlée confuse des nationalités chrétiennes. Pour déterminer la chute
de cette ruine, il semblait que le moindre choc dût suffire, et c'était
une croyance universellement répandue que la Turquie ne survivrait point
à la tourmente qui s'abattait sur l'Europe. Parmi les États voisins,
certains avaient longtemps désiré le partage, bien qu'ils n'osassent le
précipiter aujourd'hui, craignant d'introduire en Europe une nouvelle
cause de trouble et de confusion; plusieurs le redoutaient, mais se
réservaient d'en profiter et d'empêcher surtout qu'il n'en résultât pour
autrui un surcroît de grandeur et de fortune. Point de cabinet, point
d'homme d'État qui n'eût ébauché un projet de morcellement et qui ne le
tînt en réserve pour l'opposer au besoin à des prétentions rivales; sans
se heurter avec violence, les convoitises s'attendaient et se
suspectaient. Dans le conflit latent qui existait à ce sujet entre
Pétersbourg, Vienne, Berlin et Londres, Napoléon avait reconnu la
fissure de la coalition, et sa politique s'appliquait à y pénétrer comme
un coin pour la creuser et l'élargir. Cette idée de partager la Turquie,
qui flotte dans l'air, il s'en saisit et la formule, non pour la
réaliser encore, mais pour en faire, selon les cas, un appât ou un
épouvantail; tour à tour, il l'approuve, la condamne, et, suivant la
puissance avec laquelle il s'entretient et qu'il veut séduire, se montre
pressé de détruire la Turquie ou jaloux de la conserver.
En 1801 et 1802, pendant son premier rapprochement avec la Russie,
s'adressant au tsar Paul, à Alexandre Ier ensuite, il appelle leur
attention sur l'état précaire et chancelant de la Turquie, annonce
l'inévitable écroulement de cet empire, et montre dans le partage de ses
dépouilles le lien qui doit réunir la France et la Russie. Il s'efforce
de réveiller, de stimuler à Pétersbourg des convoitises traditionnelles,
et, pour parler aux Russes, s'approprie le langage de Catherine II:
«Parlez de Catherine II, dit-il à Duroc envoyé en mission à
Saint-Pétersbourg après la mort de Paul Ier, comme d'une princesse qui
avait prévu la chute de l'empire turc et qui avait senti qu'il n'y
aurait de prospérité pour le commerce russe que lorsqu'il se ferait par
le Midi[10].» Alexandre Ier reste sourd à ces paroles tentatrices et
résiste à la séduction: ajournant toute conquête matérielle en Orient,
tout partage, il préfère retourner à la lutte contre la France et veut
que la Russie serve de réserve à la coalition. Napoléon reprend alors la
question orientale sous une autre forme, et s'en fait une arme contre la
Russie. Naguère ennemi et contempteur des Ottomans, il revient à eux,
veut être leur ami et s'efforce de les mettre en garde contre une
ambition qui, pour se voiler de modération, n'en demeure pas moins
active et persévérante.
[Note 10: TRATCHEVSKI, p. 115. Dans ses conversations avec l'envoyé
russe à Paris, le premier consul montrait l'empire turc prêt à tomber de
lui-même, «de manière qu'il ne restait plus qu'à en recueillir les
débris». _Id._, 484, 485.]
Si la Russie semblait avoir renoncé momentanément à la politique
envahissante de Catherine, elle s'était bornée en fait à en modifier les
moyens. On a dit que son système consiste à être tour à tour le plus
grand ennemi ou le plus grand ami de la Turquie[11]. Paul Ier, puis
Alexandre à ses débuts, avaient donné la préférence au second rôle sur
le premier: pour dominer en Orient, ils avaient substitué à la forme
brutale de la conquête la forme savante du protectorat. L'expédition
d'Égypte, en soulevant les Turcs contre nous, les avait jetés dans les
bras de la Russie; celle-ci en avait profité pour les soumettre à une
alliance despotique et faire la loi dans leur empire. Semant l'intrigue
dans le Divan, achetant les ministres, traitant avec les pachas,
agissant sur les peuples, elle avait insinué partout son autorité.
L'influence que nous lui avons vu de nos jours exercer dans le Levant ne
saurait se comparer à celle qu'elle s'y était acquise au début de ce
siècle, alors qu'elle garantissait seule les privilèges des Principautés
roumaines, régnait despotiquement sur la mer Noire, faisait passer ses
vaisseaux devant le Sérail, communiquait librement par les Détroits avec
la Méditerranée, tenait dans chaque île de l'Archipel un consul qui en
était devenu le vice-roi, groupait autour de ses agents des milliers de
protégés désignés sous le nom significatif de Gréco-Russes, occupait
Corfou, travaillait la Morée et l'Albanie, cernait, opprimait, dominait
de toutes parts la Turquie, et étendait sur cet empire son ombre sans
cesse grandissante.
[Note 11: Ce mot a été prêté à M. de Boutenief, ambassadeur de
Russie à Constantinople sous l'empereur Nicolas.]
Cependant, alors que tout autour de lui s'assujettissait et se vendait à
la Russie, alors que lui-même affectait la soumission, le sultan Sélim
sentait son abaissement et brûlait de secouer un joug qui lui pesait: il
tournait parfois un regard plein d'espoir vers la puissance française,
qui montait à l'horizon. A partir de 1804, Napoléon s'appliqua à
cultiver et à fortifier en lui ces tendances; il faisait appel à sa
dignité, à son énergie: «As-tu cessé de régner? lui écrivait-il le 30
janvier 1805.... Réveille-toi, Sélim; appelle au ministère tes amis;
chasse les traîtres, confie-toi à tes vrais amis... ou tu perdras ton
pays, ta religion et ta famille[12].» Par ces paroles enflammées, par un
travail continu de diplomatie, il espérait soustraire progressivement
les Turcs à la tutelle du Nord, puis, à un moment donné, les déterminer
à une action vigoureuse et les jeter sur le flanc de nos ennemis,
reprenant à son profit la vieille politique de la monarchie.
[Note 12: _Corresp._, 8298.]
Cette diversion, dont la décadence militaire des Ottomans diminuait la
valeur, n'était pourtant que l'un des services qu'il attendait de
l'Orient: ce qu'il voulait toujours de ces régions, c'était un moyen de
rompre le concert de nos ennemis. Au dix-huitième siècle, l'Autriche et
la Prusse s'étaient émues tour à tour des progrès de la Russie sur le
Danube, et s'étaient efforcées d'y mettre obstacle; depuis la
Révolution, le péril français les avait distraites du péril moscovite,
sans leur en dérober entièrement la vue. Serait-il impossible de
réveiller leurs défiances, de les porter au comble, de rattacher à nous
les puissances germaniques par le sentiment d'un danger commun? Napoléon
ne jugeait pas cette tâche irréalisable. De 1804 à 1807, la pensée de
provoquer avec la Prusse, avec l'Autriche surtout, une entente sur
l'Orient, inspire périodiquement son action diplomatique, elle en forme
un des traits essentiels, le plus original peut-être et le plus habile.
Talleyrand, qui tient le portefeuille des relations extérieures, s'en
fait l'interprète; elle se formule dans ses dépêches, dans ses
circulaires, mais apparaît avec non moins de relief dans les lettres de
l'Empereur, dans ses conversations, et rien ne permet d'établir que
cette vue d'ingénieuse politique appartienne au ministre plus qu'au
souverain[13]. En 1805, Napoléon fait écrire à l'empereur d'Autriche,
déjà presque en guerre avec la France, «qu'on ne peut plus se battre
raisonnablement que pour l'empire de Constantinople[14]», et montre en
Orient le point de contact et de réunion entre l'intérêt des deux États.
En toute circonstance, il s'attache à prouver que la politique du Tsar,
en préparant l'asservissement graduel de la Turquie, nuit à l'Allemagne,
au continent tout entier, autant qu'à la France, et tandis qu'Alexandre
Ier se présente contre lui comme le champion de l'indépendance
européenne, il se pose en défenseur de l'équilibre oriental contre les
visées usurpatrices de la Russie.
[Note 13: Voy. notamment BAILLEU, _Preussen und Frankreich von_ 1795
_bis_ 1807, II, 322, 360.]
[Note 14: _Corresp._, 9038.]
À un moment, la pensée de Talleyrand dépasse celle de l'Empereur et s'en
distingue. C'était en 1805, au lendemain d'Ulm, à la veille
d'Austerlitz; Napoléon marchait sur Vienne, et Talleyrand, établi à
Strasbourg avec sa chancellerie, pensait, en diplomate prévoyant, aux
conditions de la paix future et aux moyens de la rendre durable.
Héritier des dernières et des plus saines traditions du cabinet de
Versailles, il désirait sincèrement la réconciliation de la France et de
l'Autriche, et voyait dans l'alliance de ces deux empires un gage de
repos et de stabilité. Mais la France et l'Autriche ne cesseraient
d'être rivales qu'en perdant tout point de contact, c'est-à-dire de
conflit: il fallait donc que l'Autriche fût à jamais éloignée de nous,
mais il importait que, bannie de l'Italie, rejetée de l'Allemagne, elle
reçût une compensation pour tant de dommages, qu'elle sortit de la lutte
apaisée, consolée, relevée à ses propres yeux, et l'Orient seul pouvait
offrir à ses ambitions une carrière nouvelle. En la poussant dans ces
régions, en l'amenant à s'y réfugier et à s'y refaire une fortune, la
France gagnerait l'inestimable avantage de la mettre en état d'hostilité
constante avec la Russie: regardant désormais vers l'Est, l'Autriche
cesserait de nous faire face; elle s'adosserait au contraire à nous pour
s'opposer à la Russie et l'écarter du Danube.
Entrant dans le détail des moyens, Talleyrand proposait d'offrir à
l'Autriche les Principautés roumaines, la Bessarabie, de la laisser
atteindre les embouchures du Danube: son territoire, ainsi prolongé en
ligne droite jusqu'à la mer Noire, interposé entre le reste des
possessions ottomanes et la Russie, formerait barrière contre cette
puissance. Au prix de quelques provinces, la Turquie retrouverait
l'indépendance et la tranquillité; quant à la Russie, endiguée du côté
de l'Orient européen, elle reporterait ailleurs sa force d'expansion,
opérerait un mouvement analogue à celui de l'Autriche, se rejetterait
elle-même vers l'Est, s'enfoncerait de plus en plus dans les profondeurs
de l'Asie et, tôt ou tard, s'y heurterait à l'Angleterre, maîtresse des
Indes. Ce double déplacement organiserait le conflit entre nos
adversaires, préviendrait toute coalition nouvelle, assurerait la
sécurité de nos conquêtes et résoudrait «le problème de la paix la plus
durable que la raison puisse permettre d'espérer».
Talleyrand développa ces vues dans un mémoire célèbre[15] et les
condensa ensuite dans un projet de traité: ces deux pièces montrent en
lui l'un des politiques qui eurent «le plus d'avenir dans l'esprit»,
suivant l'expression qu'il appliquait au duc de Choiseul[16]. L'Empereur
mérite-t-il toutefois le reproche de n'avoir point rédigé la paix de
Presbourg conformément aux conseils de son ministre? Il jugeait
d'abord,--et l'avenir devait lui donner raison,--qu'une réconciliation
avec Alexandre Ier n'était pas impossible, et ne voyait point avantage à
créer entre la France et la Russie une opposition d'intérêts définitive.
De plus, le projet de Talleyrand, qualifié par son auteur lui-même de
«roman politique[17]», n'était point susceptible de réalisation
immédiate, car l'Autriche ne sentait pas encore sa vocation orientale et
se fût dérobée à nos propositions. Ulcérée de ses défaites, considérant
la paix comme une trêve, ne renonçant que des lèvres à ses provinces
d'Allemagne et d'Italie, elle eût redouté nos présents et refusé de
s'exiler aux extrémités de l'Europe; elle eût craint surtout de se
compromettre avec la Russie, dont la bienveillance lui apparaissait,
dans son malheur, comme sa sauvegarde et son refuge. Napoléon apprécia
donc le projet de Talleyrand à sa juste valeur, lorsqu'il se borna à en
approuver l'esprit, à y voir une indication pour l'avenir et la règle de
ses rapports futurs avec l'Autriche tant que durerait la lutte avec la
Russie. Il prévoyait, désirait l'évolution de l'empire des Habsbourg
vers l'Est, mais jugeait impossible de la déterminer brusquement, ne
l'admettait point d'ailleurs sans un agrandissement parallèle de la
France, et, pour le moment, se bornait à la préparer. Aux conférences de
Presbourg, il fit faire aux plénipotentiaires autrichiens quelques
insinuations, éludées d'ailleurs, au sujet de conquêtes combinées à
entreprendre en Orient, pour le cas où la monarchie ottomane se
dissoudrait d'elle-même[18]: en attendant, il s'efforçait toujours
d'intéresser le cabinet de Vienne aux événements du Danube, lui
remontrait la nécessité d'appuyer la Turquie défaillante et de réserver
ainsi le sort futur de l'Orient.
[Note 15: Analysé par MIGNET, _Notices historiques_, I, 199, par
THIERS, VI, 342, par M. RAMBAUD, _Histoire de Russie_, 567; cité en
extrait par M. PALLAIN, _Correspondance de Talleyrand et de Louis
XVIII_, XX, XXI; publié _in extenso_ par M. Pierre BERTRAND dans la
_Revue historique_ (janvier-mars 1889) et dans son ouvrage intitulé:
_Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon_, 156-174.]
[Note 16: _Mémoire sur les colonies_, lu à l'Institut le 15 messidor
an V.]
[Note 17: BAILLEU, II, 360.]
[Note 18: WERTHEIMER, _Geschichte OEsterreichs und Ungarns in ersten
Jahrzehnt des_ XIX _Jahrhunderts_, I, 372.]
En 1806, à mesure que les dispositions de la Prusse deviennent plus
équivoques et qu'une nouvelle campagne s'annonce, le langage de Napoléon
à l'Autriche devient plus clair, plus pressant. En octobre, lorsqu'il a
pris déjà le commandement de son armée, il s'efforce d'obtenir la
neutralité de cette puissance en Allemagne en lui offrant de traiter
avec elle «sur la base de la conservation et de la garantie de l'empire
ottoman[19]». Le comte de Stadion, principal ministre de l'empereur
François, répond à notre ambassadeur «par monosyllabes[20]», et
l'Autriche concentre sur notre flanc droit, en Bohême, une menaçante
armée d'observation; le coup de foudre d'Iéna déconcerte son mauvais
vouloir. L'armée prussienne disparue, avant de marcher à la rencontre
des Russes, Napoléon se retourne de nouveau vers l'Autriche, lui enjoint
de disperser ses rassemblements de troupes, mais lui renouvelle en même
temps ses propositions, la somme d'être notre ennemie ou notre alliée:
«Le moment _est plus unique_ que jamais, écrit Talleyrand, car d'un jour
à l'autre des négociations peuvent s'ouvrir avec la cour de Berlin et
avoir des conséquences telles qu'il ne serait plus possible de revenir à
un système d'alliance avec l'Autriche[21].» En effet, las des
atermoiements de cette dernière, Napoléon se retourne vers la Prusse
qu'il vient d'abattre, et tente de l'entraîner dans son orbite: il offre
au roi Frédéric-Guillaume III de lui rendre ses États, si ce prince
consent à garantir avec nous et contre la Russie «l'indépendance et
l'intégrité de la Porte Ottomane[22]». Mais déjà Frédéric-Guillaume
s'est jeté dans les bras de la Russie et a appelé dans la Pologne
prussienne les armées du Tsar; il n'est plus libre, il refuse de
ratifier l'armistice conclu en son nom. L'Empereur s'abandonne alors à
son destin, continue d'avancer vers l'Est, réveille de redoutables
questions, provoque lui-même la crise dont il n'a fait jusqu'à présent
que surveiller les approches, et, touchant l'Europe orientale de son
épée, la fait tressaillir et se lever.
[Note 19: Talleyrand à La Rochefoucauld, ambassadeur à Vienne, 20
septembre 1806. Tous les extraits cités dans ce chapitre de lettres
échangées entre le prince de Bénévent et nos ambassadeurs en Autriche
sont tirés des archives des affaires étrangères, Vienne, vol. 379 et
380.]
[Note 20: Talleyrand à La Rochefoucauld, 7 octobre 1806.]
[Note 21: Talleyrand à La Rochefoucauld, 24 octobre. Cf. Armand
LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et
l'Empire_, II, 352.]
[Note 22: BAILLEU, II, 577.]
À la vue de nos troupes, la Pologne s'insurge. Les Français sont
accueillis en libérateurs; Posen, Varsovie leur dressent des arcs de
triomphe. La noblesse sort de ses châteaux, où elle porte, depuis onze
ans, le deuil de la patrie, et s'offre à Napoléon; les costumes
d'autrefois, les emblèmes proscrits, les couleurs de la Pologne
reparaissent: il semble que ce soit la résurrection d'un peuple.
En Turquie, l'explosion préparée se produit. En novembre 1806, le
général Sébastiani a été envoyé comme ambassadeur à Constantinople, avec
ordre d'amener la Porte à faire acte d'indépendance formel envers la
Russie. Sélim a déjà prévenu en partie nos désirs; il a prescrit la
fermeture des Détroits et restreint les privilèges des protégés: à
l'arrivée de l'ambassadeur, il abolit virtuellement le protectorat
moscovite sur les Principautés, en destituant leurs princes sans la
permission du Tsar. Aussitôt l'ambassadeur de ce monarque, Italinski,
proteste et tempête; il somme la Porte d'avoir à rétablir les hospodars
déposés et parle de départ immédiat.
Terrifié par ces menaces, travaillé par les intrigues de l'Angleterre,
le Divan cède d'abord et révoque le firman de déposition; mais déjà la
Russie, alléguant l'ensemble de ses griefs, a jeté une armée en Moldavie
et la pousse sur Bucharest: en se saisissant des Principautés, elle
tient à s'assurer un gage contre la défection définitive de la Turquie,
et voit dans cette occupation une mesure conservatoire de son influence.
Cependant la Turquie, façonnée de longue date à la soumission, flotte
entre plusieurs partis, lorsque l'annonce de nos victoires en Prusse et
de notre marche triomphante finit son indécision. Les ministres, timides
ou corrompus, hésitent encore; mais le souverain et le peuple veulent
des mesures de vigueur; ils l'emportent. La guerre est déclarée: Sélim
envoie au quartier général français un ambassadeur chargé de négocier un
traité avec Napoléon; le fanatisme religieux, la haine de l'étranger se
réveillent, font passer à travers l'empire ottoman un souffle belliqueux
et rapprochent pour un instant les membres épars de ce grand corps. Si
les populations chrétiennes s'agitent, si les révoltés serbes
s'enhardissent et attaquent Belgrade, les pachas à demi indépendants du
Danube se confédèrent pour marcher contre les Russes; ceux d'Albanie et
de Bosnie, naguère nos ennemis, demandent secours à notre armée de
Dalmatie; des troupes régulières s'assemblent à Constantinople, l'Asie
envoie ses réserves, et l'ébranlement de la Turquie répond à
l'effervescence polonaise[23].
[Note 23: _Correspondance de Turquie_, 1806, archives des affaires
étrangères. _Mémoire de Pozzo di Borgo sur les causes de la rupture
entre la Russie et la Porte_. Archives Pozzo di Borgo.]
Napoléon envisagea d'abord ce double et tumultueux mouvement en général
et en chef d'armée; il y discerna des moyens de guerre et, sans
s'exagérer leur importance, les appropria immédiatement à son usage. Il
organisa les levées polonaises en corps réguliers; de Varsovie, il fit
rayonner l'insurrection dans les provinces. En Turquie, il se mit en
correspondance réglée avec Sélim, lui offrit un traité, une armée, des
officiers qui serviraient d'instructeurs aux troupes ottomanes. Non
content de s'adresser au souverain, il voulut parler aux peuples, alla
jusqu'à faire composer par des orientalistes français, sous la direction
de l'archichancelier Cambacérès, une exhortation rédigée en turc et en
arabe, et ordonna de la répandre à dix mille exemplaires dans les
contrées du Levant. Cet appel aux musulmans était présenté sous forme de
prosopopée; c'était le _muezzin_ que l'on faisait parler, le crieur dont
la voix tombe d'heure en heure du haut des minarets pour rappeler Dieu
aux hommes et leur ordonner la prière. On mettait dans sa bouche de
pathétiques objurgations; on lui faisait retracer les progrès de la
Russie depuis un siècle, montrer en elle l'adversaire acharné de
l'Islam, et convier tous les croyants à une lutte suprême[24]. Par de
tels moyens, Napoléon espérait remuer de grandes masses d'hommes, les
pousser sur le Danube et le Dniester, attirer de ce côté une partie des
troupes russes, et affaiblir d'autant les armées qu'Alexandre nous
opposerait sur la Vistule. Mais ces forces nationales qu'il évoquait,
pourraient-elles plus tard se coordonner, acquérir consistance, se
solidifier en États régulièrement constitués? La Pologne pouvait-elle
revivre, la Turquie pouvait-elle se régénérer? S'animaient-elles
seulement d'une vie factice, ou allaient-elles reprendre une place
permanente dans le système européen et le modifier à notre avantage?
Problèmes d'incalculable portée, mystérieux et complexes, dont Napoléon
hésitait encore à aborder ou à préjuger la solution.
[Note 24: Archives des affaires étrangères, Turquie, suppléments.]
Il tient aux Polonais un langage bienveillant, mais énigmatique, déclare
qu'il n'a jamais reconnu le partage, mais que la Pologne ne peut
attendre son salut que de la Providence et d'elle-même, qu'elle doit
d'abord prouver sa vitalité en s'armant tout entière et en se signalant
dans la lutte. Par moments, de vastes et ingénieux projets fermentent
dans son esprit. Dès novembre, à Berlin, lorsqu'il offrait sincèrement à
Frédéric-Guillaume une suspension d'armes et une réconciliation, il
avait pris ses mesures pour que les provinces polonaises appartenant à
ce prince, restant inoccupées pendant la trêve, pussent reprendre leur
autonomie; il destinait ces pays, accrus peut-être de la Galicie, à
former dans la monarchie prussienne restaurée l'élément prédominant; la
Prusse, écartée du Rhin, repoussée même au delà de l'Elbe, mais
fortifiée sur la Vistule, deviendrait plus slave qu'allemande; elle
succéderait au rôle que notre ancienne politique réservait à la Pologne,
et qui consistait à appuyer la Turquie au Nord, à former rempart contre
la Russie; c'eût été appliquer à la Prusse le système recommandé par
Talleyrand à l'égard de l'Autriche, la rejeter dans l'Est, la dépayser
en quelque sorte, et lui faire changer de politique en même temps que
d'intérêt. Frédéric-Guillaume repousse nos offres: Napoléon songe alors
à se passer de lui, à le détrôner, à prononcer la déchéance de sa
dynastie, et à placer sous un autre sceptre l'état germano-polonais
qu'il est tenté de constituer. On a retrouvé le préambule du décret par
lequel il eût annoncé au monde que la maison de Hohenzollern avait cessé
de régner, et le motif principalement invoqué était «l'indispensable
nécessité qu'entre le Rhin et la Vistule il existât une puissance
inséparablement unie d'intérêts avec l'empire ottoman, qui fasse
constamment cause commune avec lui, et contribue, dans le Nord, à sa
défense, pendant que la France ira l'embrasser au sein même des
provinces ottomanes[25]».
[Note 25: BAILLEU, II, 581.]
Toutefois, si Napoléon ne recule pas en principe devant les conséquences
extrêmes de sa victoire, il ne les admet encore qu'à titre d'hypothèse.
En fait, il sent qu'il n'est point libre et qu'un intérêt majeur
enchaîne ses résolutions. L'Autriche reste postée sur notre droite, avec
sa force encore imposante et ses troupes toutes fraîches; sa situation
la met en mesure, si les Russes nous résistent sur la Vistule et
balancent la fortune, de nous prendre en flanc, si les Russes se
replient et nous attirent dans l'intérieur de leur pays, de nous prendre
à revers; l'intervention d'un nouvel ennemi peut mettre en péril la
Grande Armée triomphante, mais éloignée de sa base d'operations,
affaiblie par ses victoires mêmes, par le prodigieux élan qui l'a portée
d'un bond aux rives de la Vistule. C'est donc l'Autriche qu'il importe
toujours et plus que jamais de ménager, de se concilier. Or, la crise
turco-polonaise offre cette singularité qu'elle est susceptible, sous
certains rapports, de ramener l'Autriche à notre alliance, sous
d'autres, de la rejeter vers nos adversaires. La renaissance d'une
Pologne sur sa frontière peut lui inspirer de vives alarmes, peut-être
des déterminations hostiles, en l'inquiétant pour ses possessions de
Galicie; d'autre part, la brusque irruption des Russes sur le Danube,
leur entrée dans ces provinces roumaines d'où sa politique s'est fait un
principe de les écarter, est de nature à réveiller son attention sur un
péril trop négligé. Il importe donc de la rassurer au sujet de la
Pologne, d'entretenir et d'aviver ses craintes en Orient. Napoléon ne
perdra plus de vue ce double objet. À peine établi à Posen, il s'adresse
à l'empereur François en termes conciliants; s'il lui propose, par
insinuations d'abord, puis en termes formels, d'abandonner la Galicie,
il lui offre une ample compensation en Silésie, dans cette belle
province que Marie-Thérèse a perdue et pleurée, et encore ne prétend-il
pas imposer à l'Autriche cet échange; il lui laisse l'entière liberté de
son choix, affirme qu'il ne prendra aucun parti sans son assentiment,
remet entre ses mains la destinée future de la Pologne[26]. En même
temps, Talleyrand fait renouveler à Vienne l'offre de se concerter sur
l'Orient[27], et c'est cet accord que le ministre des relations
extérieures, avec une habileté convaincue, va s'efforcer pendant
plusieurs mois de réaliser. Napoléon le laisse agir; s'il ne partage
point ses préférences de principe pour l'Autriche, s'il conserve contre
cette cour d'invincibles défiances, s'il la tient au fond pour
irréconciliable et n'attend guère de sa part une conversion sincère, il
sent l'extrême besoin de conjurer actuellement son hostilité; d'une
nécessité militaire il consent à faire un système politique; envisageant
les événements de Varsovie et de Constantinople surtout dans leurs
rapports avec Vienne, il subordonne toute décision sur la Pologne, sur
la Turquie même, à la pensée de s'assurer dans le présent la neutralité
de l'Autriche et, s'il est possible, son alliance dans l'avenir.
[Note 26: _Corresp._, 11339.]
[Note 27: Dépêche du 9 décembre 1806, Archives des affaires
étrangères, Vienne, 379.]
Dans le même moment, par une coïncidence remarquable, c'était vers
l'Autriche que se portaient les regards de la Russie, son principal
espoir et l'effort de sa politique. Comme Napoléon, Alexandre Ier
sentait le besoin d'une grande alliance. Depuis Austerlitz, il ne
croyait plus que ses forces, si imposantes qu'elles fussent, pussent
suffire par elles-mêmes à contre-balancer la valeur de nos troupes, le
génie et la fortune de leur chef. La Prusse, réduite à quelques lambeaux
de territoire, ne lui offrait plus qu'un concours insignifiant: il ne
s'agissait plus de combattre avec elle, mais pour elle, et quelque
ardeur que mît Alexandre à la secourir et à la venger, il hésitait
parfois à affronter seul une campagne plus redoutable que les
précédentes, où l'enjeu ne serait plus seulement le prestige des armes
russes, mais l'intégrité de l'empire et la conservation des conquêtes
antérieures. Il sentait vaguement que si l'Autriche, seule en état de
lui fournir une assistance efficace, ne saisissait point cette occasion
de s'unir à lui et de compléter l'accord européen, il serait forcé, tôt
ou tard, de traiter avec nous, d'écouter Napoléon, toujours disposé à
négocier séparément avec ses adversaires, d'isoler l'intérêt russe de
l'intérêt général et de sauvegarder le premier aux dépens du second.
Répugnant encore à ce parti, il espérait se l'épargner en triomphant
diplomatiquement à Vienne, et toute la force persuasive de son
gouvernement s'employait à obtenir la coopération de l'Autriche. Il
semblait donc que l'Autriche, par sa situation et la position respective
des belligérants, tînt entre ses mains le sort de l'Europe, celui des
rapports futurs entre la France et la Russie; en se portant vers l'une
ou vers l'autre, elle prolongerait la lutte, en changerait le caractère
et les chances; son abstention pourrait amener les deux adversaires,
hésitant devant un combat corps à corps, à se rapprocher et à
s'entendre.