III

Avant de recevoir cette double et plus pressante sommation, avant même

Eylau, l'Autriche s'était arrêtée à un parti qui la rapprochait des

événements, sans l'y mêler encore de façon compromettante. Aux partis

qui se disputaient son alliance, elle avait décidé d'offrir sa

médiation: elle émit discrètement d'abord, puis en termes officiels,

l'idée d'un congrès où tous les belligérants, y compris l'Angleterre,

seraient appelés à se rencontrer sous ses auspices.

Stadion avait été l'instigateur de cette mesure et y voyait un moyen de

ménager l'entrée de l'Autriche dans la coalition; il disait à Pozzo

«qu'après avoir tout essayé, la tournure qu'il avait prise, c'est-à-dire

l'offre de la médiation et le désir de s'immiscer dans les affaires sur

le motif de la paix, était la seule qui pouvait se concilier avec la

différence des opinions ici, c'est-à-dire entre l'archiduc et

l'empereur; s'il existait un moyen de leur faire prendre part à la

guerre, c'était ou le refus de Bonaparte de consentir à une négociation

générale, ou les incidents qui pourraient arriver pendant cette

négociation[57]». Dans le premier cas, l'obstination de l'empereur des

Français fournirait contre lui un argument décisif; dans le second, au

cours d'une discussion générale, l'Autriche serait amenée à épouser les

revendications de nos adversaires, à y joindre les siennes, à s'engager

peu à peu, et, insensiblement, elle glisserait de la médiation dans la

guerre. Dès à présent, Stadion proposait de mettre sur pied toutes les

armées de la monarchie, de les porter sur la frontière de Pologne et de

les tenir prêtes à tout événement: il rêvait le rôle que l'un de ses

successeurs devait jouer avec succès en 1813, et le nom de Prague,

désigné dans les notes autrichiennes comme lieu du futur congrès, achève

d'accuser l'analogie des deux époques. L'empereur François, il est vrai,

retenu par l'archiduc Charles, qui «possédait toute la force négative de

l'empire[58]», n'admettait pas dans son entier le plan du ministre: se

laissant attirer vers la guerre sans la préméditer avec une froide

résolution, il se refusait encore à appuyer une démarche pacifique par

un grand déploiement de forces, et, lorsqu'il offrait ses bons offices,

son but immédiat était surtout d'empêcher que la Russie et la Prusse ne

traitassent directement avec la France, que l'Autriche ne fût exclue

d'un débat et d'une paix qui régleraient à nouveau le sort de l'Europe.

Présente à la négociation, la cour de Vienne pourrait y soutenir ses

intérêts, s'y faire payer de ses services, et peut-être réussirait-elle,

sans tirer l'épée, à se relever de la déchéance que ses désastres lui

avaient fait encourir. Dans tous les cas, son rôle nouveau lui offrait à

la fois un prétexte pour prolonger son inaction militaire et un moyen

d'en sortir opportunément. Dans la position d'attente qu'elle s'était

choisie, elle serait mieux établie pour suivre les péripéties de la

crise et se régler d'après leur tournure tant en Turquie qu'en Pologne,

car le conflit soulevé par les Russes sur le Danube continuait de

l'inquiéter, et cette épine incommode ajoutait à l'embarras de ses

mouvements[59].

[Note 57: Pozzo à Budberg, 14-26 janvier 1807. Archives Pozzo di

Borgo].

[Note 58: _Id._, 14-26 décembre 1806.]

[Note 59: Pozzo à Budberg, 14-26 janvier, 22 février-4 mars, 8-20

mars 1807. BEER. _Zehn Jahre oesterreichischer Politik_, 270-283.]

Durant quelques semaines, elle crut que de ce côté tout souci allait

cesser. Le différend turco-russe paraissait sur le point de tourner

court, sous la pression violente de l'Angleterre. L'ambassadeur de cette

puissance à Constantinople, sir Arbuthnot, après avoir vainement essayé

par ses remontrances d'arrêter le Divan dans la voie des mesures

guerrières, était allé chercher, comme suprême argument, la flotte

britannique qui croisait dans l'Archipel; revenu avec elle, il lui avait

fait franchir les Dardanelles, l'avait établie dans la mer de Marmara,

devant Constantinople, et du haut de ses trois-ponts l'Angleterre

sommait le Divan de désavouer tout ce qu'il avait fait, de répudier

l'alliance française, de chasser Sébastiani, de renouveler ses traités

avec la Russie, de livrer en gage les châteaux des Détroits et la flotte

ottomane; une menace de bombardement appuyait cette injonction. Que la

Porte capitulât, la situation de l'Orient redeviendrait ce qu'elle était

un an auparavant; toute hypothèse de remaniement territorial serait

écartée; la Russie, satisfaite d'avoir renouvelé sa main-mise sur le

gouvernement ottoman, retirerait ses troupes des Principautés, et

l'Autriche, délivrée de ce voisinage alarmant, se sentirait moins gênée

pour embrasser la cause des coalisés.

Personne en Europe, pas même Napoléon, ne croyait à la résistance de la

Turquie; on s'était tellement habitué à la voir plier, s'affaisser sous

le moindre choc, qu'une fermeté persistante de sa part devait paraître

invraisemblable et prodigieuse. Ce miracle, le nom de Napoléon et le

zèle de ses agents l'opérèrent. Confiants dans la protection du grand

empereur, les Ottomans ne voulurent point démériter d'un tel allié; ils

écoutèrent Sébastiani et le conseiller d'ambassade Rufin leur montrant

que le danger était plus apparent que réel, que toute résistance

déconcerterait l'agresseur, et que le meilleur moyen d'éviter le combat

était de l'offrir. S'ils négocièrent, ce fut pour gagner le temps de

s'armer: sur les conseils, sous la direction de notre ambassadeur,

Constantinople s'entoura de défenses improvisées, se hérissa de

batteries; puis, rompant les pourparlers, démasquant trois cents bouches

à feu, la Turquie se présenta en ordre de bataille. Venus pour menacer

plutôt que pour agir, Arbuthnot et l'amiral Duckworth hésitèrent à

transformer une démonstration en attaque: le succès d'une opération de

vive force devenait singulièrement douteux, et, d'ailleurs, convenait-il

à l'Angleterre de s'aliéner irrévocablement la Turquie en frappant sa

capitale? La flotte s'éloigna donc et repassa les Dardanelles,

maltraitée dans sa retraite par le feu plongeant des batteries

ottomanes[60]. L'insuccès de cette tentative retentit dans toute

l'Europe: à Vienne, la déception ne fut pas moins vive qu'à Pétersbourg

et à Londres. La question orientale, que l'on avait crue prête à se

fermer, restait ouverte, et l'Autriche y vit une raison de plus pour ne

rien précipiter et s'en tenir au système d'intervention progressive

qu'elle s'était lentement formé.

[Note 60: Sur l'échec des Anglais devant Constantinople, voir

spécialement JUCHEREAU DE SAINT-DENYS, _Révolutions de Constantinople

en_ 1807 _et_ 1808, I, 59-93, et Armand LEFEBVRE, _Histoire des cabinets

de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire_, III, 45-56.]

Sa médiation fut envisagée par Napoléon avec défaveur; il avait compris

que le congrès rapprocherait nos adversaires et préparerait entre eux de

nouveaux accords: ce serait la coalition délibérante, en attendant

qu'elle redevînt agissante. Toutefois, fidèle à son principe de ne

jamais repousser une offre pacifique, désireux d'ailleurs de ne fournir

à l'Autriche aucun prétexte de rupture, il accepta les propositions de

cette cour, dès qu'elles eurent été clairement formulées. Il prescrivit

seulement à Talleyrand de gagner du temps et de traîner en longueur les

discussions préalables. Surtout, il entendait rester maître de l'instant

où les hostilités seraient suspendues, et ne se décider à cet égard que

d'après les circonstances: en mars, après Eylau, il avait paru désirer

un armistice; en mai, sa tendance était de l'ajourner[61]. À ce moment,

Dantzig succombait; la Vistule, définitivement dégagée d'ennemis,

assurait notre base d'opérations; le printemps approchait, réchauffait

le sol glacé de la Pologne, rendait aux armées la liberté de se mouvoir,

et Napoléon espérait, avant que l'Europe se fût assemblée en congrès,

imposer une solution à la pointe de l'épée, surprendre à l'un des

belligérants une paix suivie d'alliance, et trancher le noeud de la

coalition sans lui laisser le temps de se resserrer. Nourrissant avec

plus de force, à mesure que les dispositions de l'Autriche devenaient

plus équivoques, l'idée d'un rapprochement avec la Russie, il comptait

qu'une grande victoire en ferait surgir l'occasion et, finissant

momentanément la querelle, provoquerait chez l'ennemi une défaillance

dont notre politique saurait profiter.

[Note 61: Sur toute cette négociation, voy. la correspondance de

Napoléon avec Talleyrand (mars-mai 1807). Les lettres de l'Empereur sont

dans les tomes XIV et XV de la _Correspondance_; celles du ministre,

dans l'ouvrage de M. BERTRAND.]

La Russie, de même que la Prusse, avait accepté la médiation

autrichienne, mais du bout des lèvres, et les deux puissances, qui

demandaient plus à la cour de Vienne que de les aider à faire la paix,

s'étaient ménagé des échappatoires: la Prusse subordonnait son

assentiment définitif à l'adhésion de l'Angleterre, la Russie à la

connaissance des bases sur lesquelles Napoléon consentirait à traiter.

D'ailleurs, les pourparlers qui continuaient directement entre le

quartier général français et les deux gouvernements ennemis, à travers

les avant-postes, avaient abouti à un résultat relatif, qui ne rendait

pas indispensable l'entremise de l'Autriche. De part et d'autre, le

principe du congrès avait été admis; on était même tombé d'accord sur

quelques points préliminaires. La réunion des plénipotentiaires se

tiendrait à Copenhague; nos alliés, tels que l'Espagne et la Turquie, y

seraient appelés. Comme base de négociation, Napoléon proposait un

système de compensation portant sur l'ensemble des conquêtes opérées par

les deux masses belligérantes, ce qui nous permettrait de recouvrer nos

colonies et de faire rendre à la Porte les Principautés contre abandon

d'égale partie des territoires prussiens. La Russie et la Prusse avaient

paru adhérer à ce principe; la réponse de l'Angleterre se faisait

attendre, mais ne pouvait tarder.

En présence de ces symptômes favorables, Talleyrand concevait l'espoir

d'une paix générale. Il préférait cette solution, la meilleure en

principe assurément, à celle que Napoléon jugeait être la seule

pratique, à cette capitulation isolée, «à cette paix sur le tambour»,

suivant l'expression de Pozzo[62], qu'il voulait arracher à l'un de ses

adversaires. À cet égard, une divergence d'opinion caractéristique

existait entre le souverain et le ministre, et certains témoignages la

rendent perceptible. Le 4 juin, Talleyrand fait rédiger pour l'Empereur

un rapport sur l'état des négociations: la minute de cette pièce,

chargée par le ministre de ratures et d'additions, atteste qu'il y a mis

toute sa pensée; il résume l'ensemble de la situation et la peint sous

un jour avantageux. Avec finesse, il déduit les raisons qui le font

croire à la résignation des différentes cours. À Londres, un changement

de ministère vient de s'opérer; le nouveau cabinet, dirigé par MM.

Canning et Castlereagh, appuyé sur une majorité factice, suspect à

l'opinion, doit désirer d'offrir au peuple anglais la paix avec la

France comme don d'avènement; la Prusse, dans l'état où nos victoires

l'ont mise, accueillera comme le salut toute transaction, quelle qu'elle

soit; la Russie ne demande qu'à se retirer, sans sacrifices essentiels,

d'une guerre qui dévore ses armées et épuise ses ressources. L'Empereur

n'a donc qu'à laisser les puissances venir à lui, à accepter leur

soumission; il peut attendre la paix, sans avoir à la conquérir sur le

champ de bataille, et l'on sent percer chez Talleyrand la crainte qu'un

succès plus décisif que les précédentes rencontres, s'il doit se

produire, ne rende l'Empereur plus entier, plus exigeant, et n'éloigne

la pacification totale. Le ministre redoute à l'égal d'un malheur un

triomphe trop prononcé de nos armes; avec d'adroits ménagements, sur un

ton caressant et flatteur, il s'efforce de retenir Napoléon et le

dissuade de vaincre. Après avoir indiqué les moyens de patience qui

doivent, suivant lui, conduire à un accord, il ajoute: «Il n'y a point

en ce moment de voie plus courte pour arriver à la paix, si ce n'est que

Votre Majesté la force, comme Elle le peut, par une nouvelle victoire.

Mais Votre Majesté préférera de la devoir à des moyens plus doux,

quoique peut-être un peu plus lents, et qui donneront un résultat à la

fois plus complet et plus sûr. En effet, que la Prusse et la Russie

soient forcées de faire seules la paix, sans qu'elles puissent reprocher

à l'Angleterre de les avoir abandonnées, l'Angleterre conservera sur

elles toute son influence. Elle y gagnera de pouvoir faire sa paix

particulière avec moins de sacrifices et par conséquent avec plus de

désavantage pour nous, ou, si elle poursuit la guerre dans de nouvelles

conditions, elle pourra espérer de trouver encore des alliés sur le

continent[63].»

[Note 62: Archives Pozzo di Borgo.]

[Note 63: Les archives des affaires étrangères (Prusse, vol. 240) ne

possèdent que la minute de cette pièce: on ne saurait donc dire si elle

a été présentée à l'Empereur; elle n'en indique pas moins les tendances

du ministre.]

Ce raisonnement eût été irréprochable, si l'Angleterre eût été prête à

céder, si la Russie et la Prusse, sincères dans leurs assurances,

eussent été disposées à signer une paix acceptable pour Napoléon, un

traité qui se fût borné à limiter les résultats de la campagne présente,

sans remettre en question ce que la France avait acquis par quinze ans

de combat et d'héroïsme. Malheureusement, il n'en était point ainsi, et

l'Empereur, lorsqu'il jugeait indispensable de vaincre avant tout,

d'abattre l'une de ses ennemies pour la relever ensuite et se

l'attacher, pénétrait mieux que son ministre l'arrière-pensée des

puissances et leur infatigable déloyauté: Talleyrand avait raison en

théorie, Napoléon dans le fait. Aussi bien, à ce moment même, loin de

vouloir transiger, ainsi qu'elle s'en donnait les airs, la coalition se

jurait secrètement à elle-même de rester intraitable et de ne poser les

armes qu'après avoir diminué de toutes parts la puissance impériale; la

Prusse, acharnée à l'espoir d'une revanche, demeurait l'âme de la ligue

formée contre nous, et la Russie s'en faisait toujours l'instrument.

Avant de se livrer aux idées de paix qui le hantaient quelquefois,

Alexandre Ier, par scrupule et point d'honneur, s'était décidé à tenter

un dernier effort. Il était venu rejoindre son armée, s'était rencontré

avec Frédéric-Guillaume et la reine Louise, avait cédé à leurs

instances, et, le 26 avril, au village de Bartenstein, une convention

nouvelle avait été passée entre la Russie et la Prusse. Les deux

puissances s'associaient plus étroitement et s'engageaient à ne jamais

traiter l'une sans l'autre. Avec un désintéressement chevaleresque,

Alexandre s'interdisait toute prétention territoriale et reconnaissait

le principe de l'intégrité ottomane; ne s'occupant que de ses alliés, il

promettait à la Prusse non seulement la restitution de tout ce qu'elle

avait perdu, mais «un arrondissement» avec une meilleure frontière. La

confédération du Rhin serait dissoute, l'Allemagne soustraite à notre

influence et constituée dans une forme nouvelle, sous la direction de la

Prusse et de l'Autriche. L'Italie serait remaniée d'accord avec les

cours de Londres et de Vienne, celle-ci devant recouvrer dans tous les

cas le Tyrol et la ligne du Mincio; il s'agissait d'effacer de

l'histoire non seulement les conséquences d'Iéna, mais celles d'Ulm et

d'Austerlitz[64].

[Note 64: Voir le texte de la convention dans GARDEN, _Recueil des

traités de paix_, X, 407.]

Napoléon n'admettrait jamais ces conditions; les poser à l'avance,

c'était renouveler contre lui une déclaration de guerre. En élargissant

ainsi la question, en dressant une première liste de revendications

européennes, susceptible de s'étendre par la suite, Alexandre et

Frédéric-Guillaume se flattaient d'entraîner dans leur cause toutes les

puissances. La convention devait être présentée à la signature des cours

de Stockholm, de Londres et de Vienne; dans la pensée de ses auteurs,

son but était surtout de forcer le concours actif de l'Angleterre, qui

faisait attendre les secours d'hommes et d'argent qu'elle avait promis,

et de lever les hésitations de l'Autriche. À Vienne, les agents russes

et prussiens redoublaient d'importunité; le texte nouveau à la main, ils

subordonnaient, dans une certaine mesure, l'acceptation de la médiation

à l'entrée de l'Autriche dans l'accord de Bartenstein. On consentait à

traiter par son entremise, sous la condition qu'elle se lierait à

l'avance, s'interdirait toute impartialité dans le débat et s'obligerait

à la guerre après un simulacre de négociation. La convention d'avril

était une suprême tentative pour reformer, étendre, fortifier la

coalition, et opposer à Napoléon, dans le futur congrès, un accord

préalable de toutes les puissances, destiné à préparer une reprise

générale d'hostilités.

Les atermoiements de l'Autriche et le génie militaire de Napoléon firent

échouer cet effort. Au lieu d'accéder à l'acte de Bartenstein,

l'empereur François envoya au quartier général des alliés le général

Stutterheim, chargé de faire espérer son adhésion. Stutterheim n'avait

pas encore quitté Vienne lorsque la nouvelle d'un choc décisif retentit

dans cette capitale: Napoléon avait enfin rencontré l'occasion si

longtemps attendue de ressaisir pleinement l'avantage. Les Russes

l'avancèrent de quelques jours en tentant pour la seconde fois un

mouvement offensif. La belle contenance du maréchal Ney leur en imposa

presque aussitôt et les fit reculer, mais l'Empereur avait eu le temps

de concentrer ses forces: il fondit sur l'ennemi, le combattit à

plusieurs reprises, cherchant toujours à le tourner et à l'envelopper;

il le surprit enfin le 14 juin à Friedland, entassé dans un ravin,

acculé à l'Alle. Friedland, ce fut Eylau réussi, la victoire accablante

que Napoléon poursuivait depuis six mois, et qui deux fois lui avait

échappé. Aucune ombre ne ternit l'éclat de cette belle journée, date

claire et lumineuse de notre histoire: la fortune de Napoléon se

dégageait des nuages qui l'avaient un instant obscurcie et de nouveau

resplendissait. Les résultats furent immenses: trente mille Russes

avaient été tués, blessés ou pris: une nombreuse artillerie tomba entre

nos mains; Koenigsberg, la place d'armes de la coalition, ouvrit ses

portes; le roi de Prusse s'enfuit à Memel: de ses États, il ne lui

restait qu'une ville. En même temps, l'Autriche était déjouée dans ses

desseins hostiles, l'Allemagne contenue, le Midi raffermi dans

l'obéissance, la France rassurée; l'Europe tout entière, après quelques

doutes, recommençait de croire à la continuité fatale de nos succès, et

dans Napoléon reconnaissait l'invincible.

L'armée russe fuyait dans le plus grand désordre, emportée par le

torrent de la défaite. Toutes les positions derrière lesquelles elle eût

pu se reformer et reprendre pied lui échappaient successivement; après

la ligne de l'Alle, celle de la Pregel, celle du Niémen. Près de Tilsit,

situé au bord du Niémen et sur la rive gauche, le prince Murat et notre

avant-garde eurent un singulier spectacle: une horde de barbares à face

asiatique, Kalmouks et Sibériens, sans fusils, s'entourant d'un nuage de

flèches, tourbillonnait dans la plaine et nous opposait un vain

épouvantail: c'était l'armée de réserve annoncée par la Russie et amenée

par le prince Lobanof. Une division de cuirassiers se déploya, chargea,

et l'avant-garde de l'Asie s'évanouit[65]. Nos troupes entrèrent à

Tilsit, et l'armée ennemie disparut derrière le fleuve, se masquant d'un

rideau de cavalerie légère.

[Note 65: _Corresp._, 12775. Mémoires de Roustam, publiés dans la

_Révue rétrospective_, nos 8-9.]

Au lendemain de Friedland, le 15 juin, Bennigsen avait écrit au Tsar,

retiré sur la frontière russe, une lettre dans laquelle il rendait

compte de sa défaite et signalait l'urgence, pour arrêter la poursuite,

d'entamer une négociation. En même temps, afin de faire dire ce qu'il

n'osait écrire, il s'adressa au grand-duc Constantin, frère d'Alexandre,

le pria de se rendre auprès du maître et de lui exposer la situation

sous son véritable jour: «Demandez-lui, dit-il, s'il ne veut pas arrêter

l'effusion du sang; ce n'est plus un combat, mais une véritable

boucherie.» Le grand-duc ayant répondu qu'il transmettrait fidèlement

ces expressions et n'irait pas au delà: «Dites-lui tout ce que vous

voudrez, reprit Bennigsen, pourvu que je puisse faire arrêter le

carnage[66].» C'était reconnaître l'impossibilité de prolonger la lutte

et s'avouer hors de combat.

[Note 66: Le chargé d'affaires Lesseps au ministre des relations

extérieures, 22 août 1807. Pour l'indication des sources, voy.

l'Avant-propos.]

L'empereur Alexandre répondit à Bennigsen, le 16 juin, par une lettre

sévère, douloureuse; il lui reprochait la perte de belles troupes

inutilement sacrifiées, redemandait son armée, autorisait enfin une

offre de suspension d'armes; le prince Lobanof partit aussitôt pour

Tilsit, précédé d'un parlementaire; le feu cessa entre les avant-postes,

et des communications s'établirent entre les deux armées.

Il semblait toutefois que le Tsar ne se résignât à interrompre les

hostilités qu'avec un déchirement d'âme, contraint par la nécessité,

sans préjuger ses résolutions définitives. «Vous devez sentir,

écrivait-il à Bennigsen, tout ce qu'il m'en coûte de passer par ce

parti[67].» Il n'admettait pas encore que la paix fût une suite

nécessaire de l'armistice, et avait voulu que les pourparlers ne fussent

ouverts qu'au nom du général en chef, afin de ne point engager le

gouvernement.

[Note 67: _Mémoires de Hardenberg_, V, 516]

Cependant, ce qui lui arrivait de toutes parts, ce qu'il voyait, lui

faisait mieux connaître l'étendue du désastre. Point de régiment qui ne

fût décimé et démoralisé; certains avaient perdu quatre cents hommes sur

cinq cent vingt; la discipline avait péri, le soldat ne se battait plus

et pillait, exerçant ses ravages sous les yeux mêmes de l'Empereur; la

résistance de la Russie, inébranlable jusqu'alors, s'abattait d'un seul

coup: ce mur tombait en poussière. Parmi les généraux, Barclay de Tolly

seul parlait de continuer la guerre, de se retirer et d'attirer l'ennemi

dans l'intérieur de l'empire; les autres n'échappaient pas à ce

découragement qui saisit les plus braves au lendemain d'un grand effort

inutile. Dans l'entourage du Tsar, un travail actif s'opérait pour le

déterminer à la paix: le grand-duc Constantin s'en faisait l'ardent

promoteur; il remontrait à son frère en termes véhéments la nécessité

d'en finir et a raconté lui avoir tenu le langage suivant: «Sire, si

vous ne voulez pas faire la paix avec la France, eh bien, donnez un

pistolet bien chargé à chacun de vos soldats et commandez-leur de se

brûler la cervelle, vous obtiendrez le même résultat que celui que vous

offrira une nouvelle et dernière bataille, qui ouvrira infailliblement

les portes de votre empire aux troupes françaises exercées aux combats

et toujours victorieuses[68].» Les ministres ne combattaient plus ces

avis, et les plus hostiles à la France, tels que Budberg, recommandaient

de traiter. Alors, en présence de cette universelle défaillance, éperdu,

épouvanté, voyant la Russie sans armée et la frontière ouverte,

Alexandre prit son parti, le prit complet et sans réserve; dépassant les

conseils qu'on lui donnait, quittant le système dans lequel il avait mis

son honneur jusqu'alors à persévérer, il passa brusquement à l'extrême

de l'autre; après s'être résigné le dernier à la paix, il fut le plus

ardent à la vouloir. Il montra désormais une impatience surprenante à se

mettre en rapport direct avec Napoléon, et on le vit, s'arrêtant dans sa

retraite, rebrousser chemin et reprendre la direction de Tilsit.

[Note 68: Lesseps au ministre des relations extérieures, 22 août

1807.]

Au village de Szawl, il rencontra la cour prussienne, qui errait

désolée, réduite au roi Frédéric-Guillaume, à son ministre Hardenberg, à

quelques officiers et fonctionnaires. Les souverains et leurs ministres

tinrent conseil; on récrimina contre l'Autriche, contre l'Angleterre; on

tomba d'accord sur la nécessité de s'entendre avec la France, sans

convenir des moyens. Sur ces entrefaites, arriva la nouvelle de

l'armistice signé le 22 à Tilsit au nom de la Russie; c'était une

première défection envers la Prusse, puisque les deux cours avaient pris

l'engagement, à Bartenstein, de ne jamais séparer leur fortune. La

Russie s'était bornée à stipuler que les hostilités seraient

interrompues pendant cinq jours entre Français et Prussiens, afin de

laisser aux derniers le temps de conclure eux-mêmes une suspension

d'armes. Frédéric-Guillaume fit aussitôt partir pour Tilsit le maréchal

de Kalckreuth, chargé de régulariser la situation; mais Alexandre, sans

attendre le résultat de cette démarche, se remit en route et continua de

se rapprocher du Niémen, entraînant la cour de Prusse, qui le suivait

d'un pas haletant; le 23, il était à moins d'une journée du fleuve; le

24, à une lieue, presque en vue de nos avant-postes; il avançait

toujours, attiré et comme fasciné.

C'est qu'en effet, de jour en jour, presque d'heure en heure, des

paroles plus douces, plus encourageantes, lui arrivaient de l'autre côté

du fleuve. Le 19, Napoléon s'est établi à Tilsit; les hostilités avaient

cessé depuis la veille, et déjà Lobanof avait conféré une heure avec le

prince de Neufchâtel. Le lendemain de son arrivée, l'Empereur a envoyé

le grand maréchal Duroc s'aboucher avec Bennigsen et l'entretenir

longuement; d'autres officiers français se sont présentés au quartier

général russe: Murat s'est mis en rapport avec le grand-duc Constantin,

qui a fait sa conquête en lui donnant d'emblée de l'Altesse. Les

Français ont tenu un langage singulièrement engageant, affectant de

traiter la Russie moins en ennemie vaincue qu'en amie égarée, qu'il

s'agit de ramener dans sa voie véritable; c'est à la suite de ces propos

qu'Alexandre a admis l'armistice individuel, sans adjonction de la

Prusse, et le principe d'une négociation de paix à ouvrir «dans le plus

court délai[69]»; sa réponse est arrivée le 21 au soir au quartier

général, qui a reçu mission de la transmettre à Tilsit[70]. Pourtant

l'espoir du Tsar ne va pas encore au delà d'une paix qui assurerait

l'intégrité de l'empire: il est prêt à évacuer les Principautés, à

abandonner les îles Ioniennes, espérant obtenir à ce prix des conditions

moins écrasantes pour la Prusse[71]. Mais voici que le prince Lobanof,

revenu à Tilsit le 22 pour y signer l'armistice, est reçu par l'empereur

des Français en personne, qui l'accueille avec faveur, l'invite à sa

table, boit à la santé de l'empereur Alexandre et, inaugurant son

système de séduction, jette dans la conversation que la Vistule pourrait

bien être la frontière naturelle de la Russie[72]. Victorieux et

irrésistible, Napoléon eût été en droit de tout refuser à la Russie; il

lui laisse beaucoup espérer, pourvu que l'on s'entende seul à seul et

sans se préoccuper d'intérêts étrangers aux deux empires. Il ne parle

pas encore, à la vérité, d'explication intime et directe entre les

souverains et ne prononce pas le mot d'entrevue; ayant jadis, à la

veille d'Austerlitz, proposé un colloque aux avant-postes et sa demande

étant demeurée sans réponse, il met son orgueil à ne point la réitérer

aujourd'hui, à se laisser provoquer; il se borne à tenter Alexandre par

d'attirantes insinuations et amicalement lui fait signe. Alexandre n'y

tient plus; cédant à un mouvement intense de curiosité et d'espoir, il

risque une démarche positive, et Lobanof est renvoyé à Tilsit, le 24,

avec des instructions écrites. On y lit cette phrase surprenante sous la

signature du prince qui venait de nous faire une guerre de deux ans:

«L'alliance de la France et de la Russie a toujours été l'objet de mes

désirs, et je suis convaincu que seule elle peut garantir le bonheur et

le repos de l'univers»; et le Tsar continue: «Un système entièrement

nouveau doit remplacer celui qui a existé jusqu'ici, et je me flatte que

nous nous entendrons facilement avec l'empereur Napoléon, _pourvu que

nous traitions sans intermédiaires_[73].» C'était proposer l'entrevue.

Napoléon ne s'y refusa pas, redoubla de bienveillance envers Lobanof,

qu'il retint longtemps dans son cabinet, envoya Duroc complimenter

l'empereur Alexandre, qui était arrivé tout près du fleuve et venait

s'offrir, et ce fut pendant ces allées et venues que les conditions de

la conférence furent arrêtées; on se rencontrerait le lendemain 25, à

une heure, dans un pavillon élevé sur le fleuve qui séparait les

armées[74].

[Note 69: Termes de l'acte d'armistice.]

[Note 70: Lettre de l'officier prussien Schladen, _Mémoires de

Hardenberg_, V, 518-521.]

[Note 71: Lettre du prince Kourukine à l'impératrice mère.

TATISTCHEFF, _Nouvelle Revue_ du 1er juin 1890.]

[Note 72: Le prince Lobanof à l'empereur Alexandre, 22 juin.

TATISTCHEFF, _loc. cit_.]

[Note 73: TATISTCHEFF, _loc. cit._]

[Note 74: _Corresp._, 12821-12827.]

Dans les instants qui précédèrent l'entrevue, Alexandre et Napoléon

reçurent l'un et l'autre, de leurs agents à l'extérieur, des avis qui

achevèrent de préparer leurs résolutions. Alexandre savait déjà que

l'Angleterre avait négligé d'accéder à la convention de Bartenstein,

qu'elle faisait même difficulté de garantir un emprunt à contracter par

la Russie pour la continuation de la guerre, qu'elle jugeait le

placement aléatoire et exigeait des avantages proportionnés aux risques

à courir. Le Tsar apprit un peu plus tard, par des dépêches concluantes

du comte Razoumovski, que tout espoir fondé sur la coopération de

François Ier devait être tenu définitivement pour illusoire, tant que la

Russie n'aurait point par elle-même décidé le sort de la guerre;

l'Autriche ne s'engagerait qu'à coup sûr. Ce marchandage d'une part, cet

égoïsme de l'autre, provoquèrent chez Alexandre un mouvement plus

prononcé d'impatience et de dégoût, dissipèrent ses derniers scrupules,

le détachèrent plus complètement de la cause européenne. Puisqu'on

laissait la Russie s'exposer seule pour le salut de tous, pourrait-on

lui reprocher une défection, si éclatante fût-elle? pourrait-on se

plaindre qu'après avoir tout essayé en vain, elle n'ait pris conseil que

de sa sécurité et de ses intérêts propres, recherché son avantage

particulier, préféré un adversaire magnanime à d'inutiles amis? En

venant franchement à Napoléon, elle obtiendrait peut-être de participer

aux faveurs qu'il déversait si généreusement sur ceux qui savaient le

comprendre et le servir, et l'idée de féconder une paix nécessaire par

une alliance profitable prenait forme dans l'esprit d'Alexandre[75].

[Note 75: VASSILTCHIKOFF, IV, 367-381.]

On remettait en même temps à Napoléon, dans la journée du 24, deux plis

de provenance différente. Le premier contenait une série de dépêches du

général Andréossy: il en résultait que l'Autriche n'avait jamais voulu

traiter sérieusement avec nous et n'avait attendu qu'une occasion

vraiment propice pour «tenter le sort de la guerre[76]». La seconde

communication était un avis de Constantinople, portant qu'une révolution

avait éclaté dans cette ville le 27 mai, que les janissaires avaient

détrôné Sélim, l'avaient égorgé (ce dernier fait était controuvé), que

la Turquie retombait dans l'impuissance et le désordre.

[Note 76: _Corresp._, 12813]

Par ce que mandait Andréossy, l'Empereur fut affermi dans ses défiances

et dans ses préventions contre l'Autriche; il s'écarta d'elle plus

résolument et sentit davantage la tentation de transporter en Russie les

offres dédaignées à Vienne. D'autre part, la disparition de Sélim, le

seul homme qui eût pu ranimer la Turquie et la faire concourir à nos

desseins, privait notre politique du point d'appui qu'elle s'était

cherché au delà du Danube; elle justifiait notre défection à l'égard des

Ottomans, permettait de les abandonner sans scrupule et sans regret, de

se ménager à leurs dépens une alliance plus efficace. Avec la Russie,

comme naguère avec l'Autriche, l'Orient restait le terrain d'entente: il

convenait toutefois de s'y placer autrement pour négocier avec la

première que pour converser avec la seconde; au lieu de mettre en avant

le principe de l'intégrité ottomane et de n'admettre le partage qu'à

titre subsidiaire, il importait désormais de placer cette hypothèse en

première ligne, de la rapprocher, de se montrer prêt à la réaliser.

Napoléon reprendrait donc directement avec Alexandre l'entretien entamé

jadis par intermédiaires, et Tilsit devait marquer moins un complet

revirement qu'une nouvelle évolution de sa politique, de cette politique

ondoyante et souple, qui revenait à son point de départ après un long

circuit, qui savait, avec une adroite mobilité, tourner sur elle-même,

se replacer dans la même position à mesure que les circonstances se

retrouvaient identiques, et présenter toujours aux événements une face

appropriée.

Admettant, il est vrai, le cas où Alexandre éluderait ses offres et se

montrerait insaisissable, où la Russie ne traiterait que pour se donner

le temps de reprendre haleine, Napoléon n'entendait renoncer

prématurément à aucun de ses avantages; il mandait à Sébastiani de se

concilier le nouveau gouvernement ottoman, quel qu'il fût, d'entretenir

l'ardeur des musulmans: «Si d'ici à un mois, faisait-il écrire à

l'ambassadeur, je m'aperçois qu'on ne veut pas négocier de bonne foi, je

passerai le Niémen, et ma jonction sera bientôt faite avec le grand

vizir[77].» Néanmoins, sentant derrière lui le France impatiente de

repos et à peine remise de ses inquiétudes, pressé de se montrer à elle,

apercevant devant lui le morne et vaste empire qui déployait au loin ses

horizons fuyants, hésitant à pénétrer dans cet inconnu, il désirait

sincèrement que l'entente se fît avec Alexandre et lui permît de fixer

l'avenir. Non qu'il crût à une identité permanente d'intérêts entre les

deux empires, non qu'il voulût, stipulant dès à présent une parfaite

réciprocité d'avantages, admettre comme système immuable un partage

d'autorité et d'influence entre la France et la Russie régnant d'accord

sur le inonde. À vrai dire, il n'avait point de système, mais un but,

qui était de vaincre l'Angleterre et de conquérir la paix générale. De

toutes les puissances, la Russie lui semblait la mieux placée pour

l'assister dans cette tâche; elle pourrait l'y aider par sa situation

géographique, à la fois continentale et maritime, par sa force, par

l'immensité de ses moyens; elle lui offrait prise par son désarroi

présent; il allait à elle, afin de lui proposer de lutter à deux contre

l'Angleterre et lui offrir, comme prix de cette alliance, l'espoir de

partager avec nous l'empire de l'Orient.

[Note 77: _Corresp._, 12819.]

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 11 / 95 题