Il essaya de se redresser, mais la tête lui fendait et il retomba sur

les voiles en clignant des paupières. Au-dessus de lui, il y avait un

carré de lumière pâle, la face ronde du père Clémotte et quelqu’un

d’invisible qui marchait sur son crâne. Où était-il?... Pourquoi la

fenêtre habituellement devant ses yeux, paraissait-elle au plafond? Et

qui chantait à cette heure-ci, dans le village?

Il écouta avec effort. Des voix écorchées mâchaient sa chanson:

Et riquiqui

Nous voilà partis;

Si les vents sont bons,

Demain nous partons!

Du coup il se hissa hors du panneau, et vit de l’eau terne dans l’aurore

grise autour de lui, des barques muettes et, sur le quai, une ligne de

matelots ivres qui s’égosillaient en s’étayant pour avancer.

--Ben quoi, mousse! La gueule de bois!

Julien Perchais grimaçait amicalement en passant sa main paralysée dans

sa toison rousse. Ici et là des hommes sortaient des barques,

observaient le ciel et marchaient sur les ponts. Le jour filtrait sous

des nuages bas, ourlés, à l’est, de mauve très fin. Les choses avaient

de la couleur dans la lumière sans éclat; l’air était neuf.

La ville dormait. Les pavillons tombaient le long des drisses; des fonds

de lanternes brûlées pendaient aux guirlandes; une tribune était

ridicule dans la sérénité du matin. Au delà des écluses, un fouillis de

mâture vernis brillait doucement. Un vapeur siffla et son cri traîna

longtemps comme une écharpe. Puis une sonnerie vibra, métallique,

impressionnante dans le calme, et le drapeau français parut en haut d’un

mât.

P’tit Pierre songea soudain à Florent qu’il avait perdu dans la nuit et

se mit à rire, sans savoir pourquoi; puis il cassa la croûte avec les

hommes et avala deux verres de vin.

--On va mettre à la voile, les enfants!

Le _Laissez-les dire_ appareilla et sortit lentement de l’avant-port

jusqu’au moment où il tomba dans le courant vaseux de l’estuaire qui

l’entraîna. Sur les cuirassés, mouillés en grande rade, des matelots

défilaient au son du tambour et du clairon, comme dans une caserne.

P’tit Pierre regardait la ville merveilleuse qui s’éloignait rapidement

de lui, avec ses cheminées, ses mâtures, sa grue gigantesque. Le

_Laissez-les dire_ trouvait du vent dehors et fuyait plus vite.

Ce fut par le travers de Saint-Gildas que le flèche engagea dans un

changement d’amure. L’équipage regardait en l’air, quand P’tit Pierre

empoigna le mât et grimpa lestement jusqu’à la pomme. Là-haut

l’amplitude des oscillations menaçait de l’arracher. Au-dessous de lui,

la barque n’était plus qu’une planche étroite. Il descendit dans les

acclamations.

--Bravo l’mousse! bravo!

--J’te garde à bord si tu veux, dit Perchais.

Rouge de joie, P’tit Pierre accepta follement:

--Oh oui! oui!

A l’Herbaudière, comme il aidait à carguer la voilure, il fut surpris de

retrouver son père qui l’appelait sur la cale. La mère Bernard était là

aussi, toute bouffie de satisfaction.

--T’as fait bon voyage? As-tu dormi au moins?... Et Florent?... Il est

bien, Florent?...

Mais de la chaloupe, P’tit Pierre leur criait obstinément:

--C’était beau! c’était beau! il n’y avait que des marins, que des

bateaux, et des grands, grands, qu’auraient pas tenu dans le port!...

* * * * *

Bernard relâcha sa surveillance autour de P’tit Pierre quand il lui vint

sérieusement de l’inquiétude au sujet de son fils Eugène dont il était

sans nouvelles. Il n’en laissa toutefois rien paraître, dans la crainte

d’affoler sa bonne femme qu’un sentiment analogue empêchait de se

plaindre comme elle l’aurait voulu.

Le soir pourtant, après le coucher de P’tit Pierre, lorsqu’elle se

retrouvait seule avec celui qu’elle nomme «son patron», d’une

appellation campagnarde qui contient ensemble la soumission de la femme

et la protection de l’homme, elle osait parfois le questionner d’un air

indifférent.

Bernard faisait du filet à petites secousses régulières; elle tricotait.

Leurs mains s’agitaient machinalement, tirant le fil, croisant

l’aiguille; mais leurs yeux étaient en songe sous les paupières. Ils

sentaient confusément une même pensée remplir la chambre autour d’eux.

Ils évitaient de se regarder et la mère Bernard cherchait un détour pour

engager la conversation.

Elle se lève, décroche l’almanach qui jaunit au mur et l’approche de la

bougie en assurant ses lunettes.

--Voyons... nous v’la au 20; non au 21... la sainte Jeanne...

Elle attend vainement un mot de Bernard et reprend:

--Oui, c’est le 21... ça f’ra quatre mois le vingt-cinq...

Bernard ne bouge pas et poursuit son ouvrage. Alors elle se redresse et

lui dit doucement:

--T’entends, mon bonhomme, n’y a quatre mois qu’Ugène a point écrit...

Le brigadier s’arrête et feint l’étonnement:

--Bah! t’es sûre?

Simplement elle va vers l’armoire et tire des lettres, dont l’écriture

apparaît torte et maladroite sur un papier quadrillé, taché de pâtés,

tandis qu’elle y cherche une date.

--Y a d’la buée sur mes lunettes, dit-elle.

Elle les essuie au coin de son tablier, en se détournant, pour que

Bernard ne voie pas ses yeux humides et, quand elle les a rajustées dans

l’encoche de son nez, elle reprend:

--Oui, 25 avril la dernière... N’y aura quatre mois dans quatre jours!

Le brigadier hoche la tête en ricanant:

--C’est ben ren que ça! Mon défunt père est resté deux ans perdu; puis

un jour qu’on l’attendait point, il est revenu pas pu failli que s’il

avait quitté la maison la veille.

La bonne femme l’écoute, la lettre à la main; puis, sans rien dire, elle

la range, et soupire en se rasseyant:

--Tout de même, on n’est point tranquille!

--Te fais donc pas de mauvais sang! plaisante Bernard. Point de

nouvelles, bonnes nouvelles! On le sait, va, quand il y a des accidents!

Mais les jours suivants il monte seul au devant de Louchon le facteur, à

l’heure où celui-ci revient de Noirmoutier. Il le rejoint en deçà du

village, sur la route où Louchon marche à grands pas, en piquant le sol

de son bâton ferré, avec son chien sur les talons.

--En promenade, père Bernard!

--En promenade, mon gars... Quoi de neuf en ville?

--Ren... La fille à Malchaussé qu’est enceinte, on dit qu’ c’est du

syndic.

--Ah!

Ils vont un moment silencieux, côte à côte. A une croisée de chemin,

Bernard dit:

--J’vas descendre à la Blanche... Y a rien pour moi?

--Dame non, y a ren... C’est rapport au fils?

--Oh! ça presse point, mais vous savez, un mot fait toujours plaisir.

--Tiens! le gars, c’est le gars, quoi! Salut, Bernard!

--Salut, Louchon!

Chaque fois c’est la même réponse. Le brigadier s’efforce d’en prendre

gaillardement son parti, bien qu’il sente, au fond, croître son

inquiétude; et quand la mère Bernard lui demande le soir:

--As-tu vu le facteur?

Il ment avec fanfaronnade pour dissimuler et se donner du cœur:

--Non, mais il connaît le chemin, pas vrai! il viendra ben quand y aura

quéque chose!

Cependant il éprouvait le besoin d’échapper au bourdonnement des pensées

qui tournaient en rond sous son crâne. N’ayant plus rien à faire à la

maison ni au jardin, il bricola, construisit des moulins, des gendarmes

qui battaient des bras au vent, ou de petits bateaux se poursuivant

autour d’un axe. Intéressé par ses inutilités, il les parachevait avec

conscience et les distribuait autour de lui.

En même temps, il s’adonna furieusement à la pêche et on le vit des

heures entières somnoler au bord de la jetée, les jambes pendantes,

encadré par Clémotte et Hourtin qui fumaient dans un silence

contemplatif.

Leurs ombres s’allongeaient sur l’eau devant eux. Fasciné par la ligne,

Bernard ne songeait pas à rentrer. Déjà les sardiniers accouraient, les

voiles hautes, du côté où le Pilier met une bosse sur l’horizon, et les

femmes descendaient du village en jabotant leur patois clair.

P’tit Pierre avait repris sa vie libre en cachette. Il endormait sa mère

avec des mensonges, et s’efforçait d’éviter le brigadier sur le port. La

complicité des vieux, qui blâmaient Bernard, lui avait ménagé quelques

sorties à la mer. Il suivait Perchais par goût et par émulation, car

s’il aimait naviguer, il ne lui plaisait pas moins de défier Olichon qui

était mousse.

Le soir, quand les barques reposaient à la chaîne, côte à côte dans le

port et que la marmaille grouillait dans les canots empestés par la

rogue, Perchais réunissait les deux rivaux.

--On va voir çui qu’a des biceps, les enfants!

Olichon était plus grand, plus maigre que P’tit Pierre, avec des bras

qui n’en finissaient plus et que les manches de sa vareuse couvraient à

peine jusqu’au poignet. Les pieds en dedans, il adhérait au pont de sa

chaloupe, sa petite figure chafouine toute tendue d’énergie.

--Le premier rendu en tête du mât, annonçait Perchais, un, deux, trois!

D’un bond l’un et l’autre sautaient sur les drisses et grimpaient vite,

tirant des bras, poussant des reins et des genoux. Ils ne se

distançaient point d’abord. Olichon montait par grandes secousses à la

faveur de ses longs membres; P’tit Pierre progressait par soubresauts

rapides, comme s’il rampait.

Des sloops voisins les gars regardaient, Perchais présidait gravement,

la tignasse en arrière, le poitrail développé. Au capelage, Olichon

s’engageait un instant dans les poulies; P’tit Pierre s’enlevait par les

haubans, embrassait la fusée du mât. En une seconde, il gagnait le

sommet et criait sa victoire. D’en bas Perchais répondait

d’enthousiasme. Olichon s’affalait sur le pont, rouge de dépit.

--Viens-y donc à la nage, criait-il, viens-y donc! tu verras si je ne

t’ai pas!

Perchais jubilait, faisait chorus, brandissait sa main paralysée et

commandait:

--A la nage! d’ici la jetée!

En un tour de main les chemises s’abattaient. Bien que tout haletant,

P’tit Pierre arrivait à plonger en même temps qu’Olichon. Sous l’eau

claire on voyait verdir leurs corps nus et s’enfler leurs muscles des

omoplates aux jarrets. Ils s’efforçaient à grandes brasses au travers

des barques qui les masquaient par intervalle et d’où les hommes les

excitaient au passage:

--Hardi là! Souque p’tit gars!

Mais P’tit Pierre battait l’eau nerveusement et s’épuisait, tandis que

les cheveux noirs d’Olichon s’éloignaient régulièrement. Déjà son remous

ne l’atteignait plus. C’était la défaite. Alors tournant la tête et

nageant de biais, comme s’il ne voyait pas sa route, P’tit Pierre se

jetait résolument contre un corps-mort.

Quelqu’un criait:

--Attention!

P’tit Pierre poussait une plainte et s’accrochait à un canot. Perchais

le rejoignait à la godille, l’embarquait. P’tit Pierre avait une grosse

mâchure au coude, mais ne pleurait pas et regardait seulement Olichon

qui abordait la jetée.

Perchais se grattait la tête d’un air bonhomme, tapotait le bras du

gamin et jetait vers le triomphateur:

--Ça compte pas! Bernard s’a fait mal!

On entendait Olichon ricaner:

--Oh là là! poule mouillée!

Et il replongeait, par fanfaronnade, pour regagner son bord à la nage,

tandis que Perchais emmenait son mousse boire la goutte chez Zacharie.

Les premières fois, P’tit Pierre fit la grimace sur le «taco» que les

pêcheurs avalent d’une lampée, sans goûter, parce que la satisfaction

n’est pas pour eux dans la saveur de l’alcool, mais dans l’ivresse

qu’il détermine. Les hommes riaient en se moquant; Double Nerf

affirmait:

--C’est ça qui fait un homme, p’tit gars!

Et Julien Perchais, un garçon de conduite pourtant, buvait gaillardement

ses trois gouttes, pour lui donner l’exemple. P’tit Pierre apprit vite à

«siffler» son verre comme les autres, non qu’il trouvât bon l’âpre

eau-de-vie, mais parce que ce geste le haussait dans son estime au

niveau des héros comme Perchais et Tonnerre le baigneur.

Or, ce fut en leur compagnie, qu’entrant un soir au _XXe Siècle_,

Bernard surprit son fils, accoudé à la grande table cirée, devant un

verre. P’tit Pierre n’eut pas le temps de s’effacer qu’une gifle lui

cingla la figure. Perchais s’interposa, mais tout gonflé de colère,

Bernard riposta:

--Si c’est pas honteux d’ faire boire un gamin comme ça!

Et il empoigna son gars qui s’accrochait à la table désespérément. Des

verres chavirèrent et se brisèrent sur le carreau. Tonnerre, les yeux

sinistrement rapprochés par l’ivresse, grognait d’une voix râpeuse:

--Y a qu’ la goutte! y a qu’ la goutte pour donner des forces! J’

suis-t-il un crevé moi! Hein! Plus d’hommes que dix femmes n’en f’raient

qu’ j’ai sauvés! T’entends hein! Il boira la goutte!...

Il frappait alternativement la table et sa poitrine à grands coups de

poing. Mais sans s’inquiéter, Bernard chassa son fils devant lui, tandis

que la mère Zacharie, accourue au tumulte, criait d’un ton aigre:

--Enfin il a ben l’ droit! c’est son gars après tout! Et vous aut’es,

tas d’ saligauds, vous cassez ma vaisselle!...

La remontrance se fit à la maison, en présence de la mère, qui lâcha

d’émotion le chou qu’elle nettoyait pour la soupe, en entendant son

patron traiter le gars d’ivrogne et de débauché.

--Allons, concilia-t-elle, il ne le fera plus, une fois n’est pas

coutume...

--Ah! pas d’excuses! coupa sèchement Bernard, pour un gaillard qui

traîne du matin au soir en compagnie de Tonnerre et du grand Perchais!

Ça va finir, et pas plus tard que demain! Je te le mets en

apprentissage!

Pour la première fois, P’tit Pierre releva son front têtu et affirma

résolument:

--J’ m’en irai avec Ugène quand il s’ra revenu!

--Laisse donc Ugène tranquille! t’iras en apprentissage!

--J’ m’en irai avec Ugène, sur son bateau!

--Ugène! Ugène! tu sais seulement pas quand tu le verras!

--Tu vas nous porter malheur, mon Bernard, fit doucement la bonne

femme.

--Aussi il me fait sortir de mes gonds, ce gosse-là!

L’affaire en resta là. Ils demeurèrent silencieux toute la soirée en

évitant leurs regards. Mais les jours suivants, Bernard tint parole et

engagea son gars chez Zacharie qui a boutique de menuiserie derrière sa

buvette. La mère demanda grâce pour une semaine encore. Le brigadier

protesta énergiquement contre la mollesse des femmes et céda, avec de la

joie dans le cœur.

--On n’en a-t-il pas assez qui sont loin, disait la vieille, gardons

celui-là, jusqu’au mois prochain...

L’automne ramenait les soirs humides, plus avancés de jour en jour.

Déshabitué des chutes rayonnantes sur la mer calme des étés, le soleil

s’enlizait de bonne heure dans la brume lourde qui ceignait comme un

bandeau l’horizon des océans. Les couchants n’étaient plus dorés mais

écarlates; la nue devenait plus sombre, la mer plus dure et le ciel

encombré de nuages qui retenaient longtemps le mirage du crépuscule. Les

merlans, précurseurs du froid, apparaissaient sur la côte; le gibier se

rassemblait pour la migration; il n’y avait plus d’hirondelles.

Devant la maison des Bernard, les touffes d’hortensia s’étaient

décolorées du rose au gris, puis un coup de vent avait emporté les

pétales. Les tamarix résistaient et portaient encore des fleurs. Viel

vendangeait ses treilles et les femmes préparaient pour leurs hommes des

vêtements cirés et salaient des maquereaux en prévision de l’hiver.

Aucune dépêche n’avait encore signalé le _Bourbaki_ sur lequel naviguait

Eugène, et l’inquiétude fêlait, à petits coups, l’espoir au cœur des

Bernard. Le brigadier enquêtait près des vieux coureurs de mer; mais

chacun ne savait qu’exalter le temps de sa jeunesse au mépris de celui

dont il n’est déjà plus.

--Ton gars s’rait sur un navire en bois, oui! proclamait Hourtin, je

répondrais de lui! Mais sur de la ferraille, non! Fallait voir notre

_Sainte-Anne_ en cœur de chêne, si ça patouillait proprement! Le fer

c’est le fer quoi! ça navigue point, ça coule! Ah! la marine en bois!

Et un beau jour, Louchon poussa la porte des Bernard pendant qu’ils

étaient à table.

--Bonjour à vous la compagnie!

La bonne femme mit la main sur sa forte poitrine pour retenir son

cœur qui sautait. Bernard affermit son maintien et tendit la main

pour recevoir la lettre.

--Dame y en a point encore, mais on vous demande à la Marine, c’est

m’sieu Bourdin, l’préposé; des nouvelles pour le sûr...

--C’est bon, on va y aller tantôt, dit Bernard.

Mais sitôt Louchon parti, il écarta l’assiette, saisit son béret et dit:

--J’y vais.

Sa femme l’embrassa derrière la porte. Ils avaient peur tous les deux.

P’tit Pierre criait:

--C’est-il Ugène qui vient? c’est-il Ugène?...

Bernard s’en va très vite par les raccourcis, les yeux sur Noirmoutier

dont la verdure et les toits bombent à l’horizon.

Autour de lui on bêche déjà les champs où du goémon, distribué par

petits tas, se corrompt en puant âcrement. Des mouches traversent le

chemin en ronflant et le vent de mer souffle au dos des herbes qui

roulent comme une onde tout le long des banquettes.

Bernard marche à grands pas résolus, comme on va vers un danger

inévitable, pour l’éprouver au plus tôt. Pourquoi l’appeler à la Marine

en effet? Eugène aurait écrit simplement, si tout allait bien!... Il

renifle dans le vent les senteurs goémonées et se souvient qu’on fumait

également la terre, il y a six ans, lorsqu’il se rendait à la ville,

comme aujourd’hui, pour y apprendre la mort de son pauvre Dominique.

Misère! ils n’ont tout de même pas de chance! Est-ce que tous les gars

vont s’en aller comme ça, les uns après les autres!...

Sans s’en apercevoir, Bernard arrive si vite au bureau qu’il reste un

moment interdit devant la porte. Il l’ouvre enfin, mais comme elle

grince sur ses gonds, tout son courage s’effondre, avec un grand fracas,

dans sa poitrine.

M. Bourdin qui lit _l’Echo de Paimbœuf_ en fumant sa pipe, lève la

tête.

--Ah! Bernard! mon ami, mon brave ami, je vous attendais...

Il plie le journal qu’il met à gauche sur la table et dépose sa pipe à

droite, dans une soucoupe.

--Eh bien, comment ça va?... Je vous ai fait venir pour des nouvelles...

oui, oui, au sujet de votre fils Ernest, n’est-ce pas, Ernest...

--Pardon, Eugène, Monsieur.

--Oui, oui, Eugène, ce pauvre garçon... Votre cadet...

--Non pas, l’aîné maintenant, Monsieur.

--Justement, eh bien... oui, oui, voilà... une lettre des armateurs...

M. Bourdin ajuste son lorgnon, déplace successivement trois galets et

découvre la lettre. Bernard a pâli au bord de sa chaise, les mains

crispées sur son béret. Un rayon de soleil éclaire sur le mur des

amiraux à belles barbes et des présidents satisfaits, barrés du grand

cordon.

--Voilà... J’aurais pu vous envoyer ça; j’ai préféré vous voir. Vous

comprenez, une lettre c’est brutal; moi je pouvais pallier... adoucir...

Oh! il n’y a rien de perdu vous savez... Voilà: «Monsieur nous avons le

triste devoir de vous faire connaître que notre navire le _Bourbaki_»...

Ah! ah! un nom glorieux!... «le _Bourbaki_, parti d’Auckland le 12

avril, a été signalé le 25 du même mois pour la dernière fois...» etc...

etc... Oui, enfin on est sans nouvelles... Vous savez, il n’y a rien de

perdu... on est inquiet... on suppose... Vous comprenez, voilà six mois

bientôt... Seulement on n’a trouvé aucune épave, rien...

M. Bourdin replace méthodiquement la lettre sous le troisième galet. On

entend un gamin jouer dans la rue avec un cercle de fer. M. Bourdin

regarde Bernard et voit ses yeux pleins d’eau.

--Allons, allons, mon ami, du courage... oui, oui, c’est dur, très

dur... Mais enfin pas d’épave, voilà de l’espoir, hein!... Oui, oui, la

mer vous savez bien!... Mais quoi, on est des hommes!...

Il secoue bonassement les mains de Bernard qui se lève avec effort et

dit tristement:

--C’est le troisième gars que j’ perds, Monsieur.

--Fichtre!

M. Bourdin ne trouve pas autre chose, car il est ému à son tour. Bernard

ne songe plus qu’à s’en aller ailleurs, parce qu’ici le cœur lui fait

trop mal. M. Bourdin propose «de l’accompagner un bout»; mais il

l’arrête au seuil à cause du soleil et qu’il n’a pas de chapeau.

Bernard s’éloigne par la petite rue en rangeant les maisons, comme s’il

avait honte de se montrer. Le gamin au cerceau le frôle en courant,

débraillé, soufflant de vie. Bernard s’essuie les yeux avec le dos de la

main et marche plus fort. Les gens qui le voient passer de ce train fou,

le béret de travers, la face bouleversée, disent avec étonnement:

--V’la Bernard qui s’a dérangé.

Mais quand il rentre chez lui, sa bonne femme comprend et se met à

trembler sur sa chaise. Puis, son visage se crispe comme celui d’un

petit enfant et elle pleure à chaudes larmes, en répétant:

--Ça y est! Ça y est!

La douleur de sa femme distrait le brigadier de la sienne. Ranimé, il

encourage la mère, lui dit qu’on est seulement sans nouvelles, qu’on n’a

pas trouvé d’épave, qu’on ne sait rien, qu’il faut espérer, et un tas de

choses auxquelles il ne croit pas lui-même, mais qui lui viennent aux

lèvres naturellement, par pitié. Elle pleure, se lamente, grossièrement

remuée, mais profondément, car elle souffre dans son instinct. Elle

ressasse le nom de son petit gars, Eugène, Eugène, l’enfant de ses

entrailles, perdu à l’autre bout du monde et dont elle ne verra même pas

le cadavre.

Dans un coin de la chambre, P’tit Pierre, qui triait des pommes de

terre, a relevé la tête vers ses parents. Ils ne font point attention à

lui maintenant, ils ont leur douleur. P’tit Pierre n’a pas entendu

parler de mort; mais il sent bien qu’il y a une catastrophe parce qu’ils

appellent le grand frère et qu’ils pleurent. Les larmes surtout le

touchent, sans en savoir la cause, car c’est de l’eau qui coule quand on

a mal. Sa mère a mal, très mal sans doute, puisqu’elle se plaint tout

haut, comme les enfants, ce qui n’est pas l’habitude des grandes

personnes.

P’tit Pierre approche derrière le père. Il voudrait qu’on le remarquât,

mais il n’ose parler et ne sait que dire. Le brigadier a tiré son

mouchoir à carreaux et se mouche bruyamment. Alors P’tit Pierre va

s’abattre sur les genoux de sa mère, dans le tablier humide.

--Toi! toi! tu resteras, toi! supplie la bonne femme.

Elle écrase le front de l’enfant sur sa poitrine et le tient à belles

mains, de toute sa force. Son tricot a roulé par terre où les aiguilles

brillent. P’tit Pierre a le cœur si gros qu’il éclate en larmes.

--Ah! le bon, le bon petit gars! dit le brigadier.

La mère le hisse sur ses genoux, le berce un peu, par souvenir, et lui

parle à l’oreille:

--Mon petit, mon tout petit, tu quitteras point ta mé, dis... C’est

Ugène, maintenant que l’ bon Dieu nous a pris... Il ’tait si fort, il

’tait si beau pourtant!... Mon petit, mon petit, y a pus qu’ toi, toi

et Florent... pus qu’ deux gars à moi, pus qu’deux....

P’tit Pierre sanglote, et tout hoquetant, la voix mouillée, il promet à

sa mère en la prenant par le cou:

--J’irai chez Zacharie, va... j’veux rester... j’veux être menuisier...

Bernard sourit de joie et empoigne son fils pour l’embrasser.

Des femmes passent silencieusement sur la route et plongent un regard

chez les Bernard. De porte en porte la nouvelle lancée par Louchon,

circule.

--C’est leur grand gars qu’a naufragé.

--Les pauv’gens!... Est-il mort?

--Il se paraît!

Les femmes sont tristes et pensent aux hommes partis en mer. Et quand,

vers le soir, la Bernard monte à l’église, toutes viennent au pas des

portes, contempler la face d’une mère qui a perdu son gars, et

quelques-unes, celles qui ont déjà des morts, la suivent discrètement

pour prier Dieu près d’elle.

* * * * *

P’tit Pierre travaillait chez Zacharie où il se montrait docile et fort

exact. Situé derrière l’auberge, dans le jardin, l’atelier ouvrait sur

la route que P’tit Pierre n’avait qu’à traverser pour rentrer chez lui.

Le père Zacharie paraissait rarement à l’atelier. Il faisait la partie

dans sa buvette, fumait des pipes, ou lisait «la feuille». Deux ouvriers

suffisaient à la fabrication des caisses pour les usines. Mais si un

client le venait chercher d’urgence, il criait qu’il était débordé de

travail et se rendait une heure plus tard, en traînant ses savates, le

dos courbé sous une grande boîte dans quoi se perdaient un marteau et

trois pointes.

Maintenant c’était P’tit Pierre qui portait la boîte, de même qu’il

allait chercher le tabac des ouvriers, par cornets à deux sous, et

cassait le bois de la patronne pour le feu. Cependant il apprit à scier

et à polir des planches.

Le Peuple de la mer · 第 11 / 14 段