les chiens qui fuient avant le coup, la queue entre les jambes,
n’étaient pas intéressants. Il y avait bien les carreaux de l’usine
Préval qui le tentaient aux embrasements du soleil. Sans doute qu’ils
éclateraient en étincelles, comme du feu, s’il tapait dedans...
Pan!... Un fracas de vitres brisées, puis un trou noir. P’tit Pierre
avait tué le soleil et jubilait, quand le gérant, arrivant à pas de loup
par derrière, le saisit et lui appliqua des calottes. Il fut traîné à
son père et se défendit:
--Ben pourquoi qu’ tu m’ laisses pas aller en canot!
--Parce que ta mère ne veut pas.
--On lui dira pas!
--P’tit malheureux! tu veux tromper tes parents!
P’tit Pierre réfléchit, bouda, impénétrable. Bernard put le croire
soumis les jours suivants. Mais quand il pouvait, au sortir de l’école,
il courait à Luzéronde pour patouiller avec les mousses des sardiniers
ancrés dans l’anse, ou bien il allait voir Tonnerre, les jours où la
folie de la mer possédait le vieux baigneur.
* * * * *
Tonnerre habitait derrière chez les Bernard, une cabane en planches dont
on apercevait le faîte par-dessus le mur du jardin. Il y logeait avec un
grabat, les restes boiteux d’un buffet et son chien, un griffon à poil
dur qu’il avait nommé Tempête. Près de la cheminée par où tombaient, la
nuit, des ronds de lune, brillait son maillot cuirassé de médailles.
L’homme et le chien couchaient ensemble, mangeaient ensemble, allaient à
la mer ensemble. Egalement taciturnes, ils ne pensaient sans doute pas
plus l’un que l’autre. Mais Tonnerre avait conscience de sa supériorité
et savait bien que l’autre était une bête puisqu’il ne buvait pas
d’alcool.
P’tit Pierre avait rôdé longtemps autour de la cabane, intrigué par les
allures étranges et fermées du baigneur. Puis, le jour qu’il lui offrit
une pipe ramassée sur la route, ils devinrent bons amis.
P’tit Pierre regardait Tonnerre comme une sorte de dieu marin héroïque
et grotesque à la fois. Il s’amusait de lui quand Tonnerre «jouait la
comédie» sur la plage ou dans la rue; mais à la mer, P’tit Pierre
l’admirait.
Le baigneur n’allait plus vers elle qu’à ses mauvais jours. C’était son
point d’honneur. Il se couchait dans les temps calmes, s’enivrait ou
fumait des pipes interminablement.
On l’entendait dire: «Elle dort» ou bien: «Elle crie» ou encore: «Elle
m’appelle». Rarement il disait «la mer». Pour lui c’était _Elle_,
simplement comme il eut dit de sa maîtresse.
P’tit Pierre le comprenait et répondait de même. Elle était toujours
dans leur conversation. Et quand le vieux se dressait et marchait vers
la côte en répétant: «J’vas lui causer», P’tit Pierre le suivait avec
respect, connaissant qu’il y avait de belles choses à entendre.
Le soir parfois, après la chute du jour, une voix retentit sur le rivage
et les hommes, qui mangent la soupe, disent pour rigoler:
--Vla l’Tonnerre qui gronde.
Le vieux est entré dans l’eau tout habillé, et il parle. Ses grands bras
s’agitent et menacent. Un peu de phosphorescence met des cercles bleutés
autour de ses vieilles jambes. Il parle:
--O ma câline! ô ma belle douce! t’es-t-il enjôleuse quand tu veux! T’as
seulement point d’rides sur la peau, t’es plus nette qu’une jeunesse de
vingt ans, et t’as des malices qu’on n’attend point sous ton mirouère...
O ma belle, ma belle douce... ma belle...!
Il y a des calmes solennels où cette voix doit porter jusqu’au ciel.
L’eau est sonore comme une table d’harmonie, et la terre gonfle le verbe
de ses échos. Vautré dans le sable de la plage, P’tit Pierre écoute, et
il ne sait pas pourquoi il a envie de pleurer.
Brusquement l’exaltation de Tonnerre s’abat. Sombre et muet il sort de
l’eau et tout trempé, va droit au _XXe Siècle_ où il commande:
--La goutte!
Et en rentrant chez lui, il danse sur la route.
Les jours de gros temps, Tonnerre est excité comme un cheval d’arme par
la bataille. Il descend au port en grommelant des choses à peu près
inintelligibles:
--Oui, oui, j’ t’entends... gare à toi, t’as réveillé l’Tonnerre...
Vieille garce! vieille garce!... Oui, oui, avec mes bras... Ah! ah! la
coquine!... Avec mes bras...!
Les gamins l’escortent en riant, en criant, à distance tout de même, car
ils ont peur. Il les ignore. Il ne voit plus, devant lui, que la mer
blanchie d’écume qui s’écrase en tonnant sur la jetée. Elle tremble sous
les coups, ruisselle avec un bruit de cascade et pas un homme ne s’y
aventurerait.
Tonnerre s’y engage avec assurance, une main au garde-fou, son chien
Tempête sur les talons.
Tapis derrière l’abri de sauvetage, les enfants se tendent d’épouvante
et de contentement à la fois. P’tit Pierre est là, le premier, qui
regarde. Des pêcheurs les rejoignent, pour voir aussi.
La mer est d’un vert noir sous la nue basse. Les grandes houles creuses
se précipitent du large en déferlant l’une sur l’autre. Autour de la
digue et des roches, tout est blanc avec des éclats qui dansent et de
l’écume qui vole, emportée par le vent jusqu’au village. Dans le port,
l’eau roule à grosses ondulations sous les barques, monte et baisse le
long des cales en flaquant.
Le tumulte étouffe la voix de Tonnerre qui crie dans la bourrasque. Il
avance toujours en gesticulant. On voit sa barbe passer par-dessus son
épaule dans les coups de vent et son paletot battre derrière lui.
L’homme et le chien chancellent à chaque pas. Il y a des embruns qui les
couvrent en entier. Ils avancent toujours.
A terre, la foule les tient des yeux sans parler. Les mêmes émotions
serrent toutes les poitrines: la crainte de voir le vieux fauché,
s’assommer contre le granit, et l’enthousiasme pour sa folie héroïque.
Tonnerre est au bout de la jetée, près du bâti de la cloche.
Brusquement il paraît en caleçon de bain, les membres nus. On l’aperçoit
tendre les bras comme pour invoquer, et d’un coup, avec son chien, il
plonge dans la mer.
La côte a crié de saisissement et tout le monde a couru en avant. P’tit
Pierre rit nerveusement et il en veut à son père qui dit:
--Faudra l’empêcher de faire le fou, il y restera.
Est-ce que Tonnerre n’est pas le dompteur des vagues! Est-ce qu’il peut
y rester! Allons donc! il va battre la mer encore une fois, la vaincre
et reparaître tout glorieux d’un nouvel exploit! Ah! que c’est beau! que
c’est beau!
On ne voit rien dans les lames. Tous les yeux fouillent l’écume autour
du brisant de la jetée. La mer s’étend toujours tumultueuse et vide, et
il y a un moment d’angoisse.
Mais quelqu’un a jeté:
--Le voilà!
Du côté de la balise est deux points ballottent. Tonnerre a plongé dans
le remous et s’est laissé porté par le courant qui entre au port le long
des roches. D’instinct il utilise les forces de la mer pour économiser
les siennes. Déjà il gagne les eaux calmes. Tempête nage à ses côtés.
Les gens bavardent maintenant, déchargés d’un grand poids.
Là-bas, les deux têtes roulent aux sillons des vagues en tirant vers la
plage. Des chaloupes les masquent par intervalle. Ils approchent et
soudain Tonnerre prend pied et hurle.
--La mer a peur! la mer a peur!
Le chien s’ébroue sur le sable. Tonnerre monte à terre, la barbe et les
cheveux ruisselants, la prunelle fixe dans les yeux sanglants. Des
boules de muscles jouent sur ses bras noueux et son poitrail velu est
formidable. Comme une lourde bête victorieuse, il monte en grondant chez
Zacharie où il s’assoit tout dégouttant et commande:
--La goutte!
Les hommes l’admirent silencieusement et sentent leur cœur battre,
leur sang s’échauffer, parce qu’un homme a fait un prodige de force et
de courage. Peu leur importe qu’il soit vain ou insensé. Bernard
lui-même incline à l’indulgence et regrette:
--C’est-il malheureux qu’ ça boive!
Les femmes ont moins d’enthousiasme et pensent à elles:
--Heureusement qu’ c’est point marié! ç’aurait fait mourir s’n’ épouse
de peur ou d’ misère!
Deux ou trois fois à la suite, Tonnerre renouvelle son exploit. Il reste
mouillé des heures entières à l’auberge de Zacharie où les gars tiennent
à honneur de lui payer la goutte. Il boit son litre d’alcool et rit
fièrement parce que le maillot fume à la chaleur de son corps.
--Le poêle est bon! jure-t-il en se claquant le thorax.
Mais ces jours-là, quand il voulait rentrer chez lui, brûlé par l’effort
et l’eau-de-vie, il s’écroulait au bord de la route en bafouillant:
--Ma belle douce... ma câline... avec mes bras!... oh la garce! la
garce!...
P’tit Pierre demeurait consterné devant l’idole abattue. Un homme à
terre, l’ivrogne surtout, cela crie la déchéance. P’tit Pierre le
sentait vaguement en présence de Tonnerre, bien qu’il aimât à suivre les
autres soulards en riant et se moquant avec ses camarades.
Il rentrait à la maison pour ne pas voir. Seulement de temps à autre, il
escaladait les rochers, au fond du jardin, et regardait par-dessus le
mur, si son ami, le fou de la mer, avait regagné sa cabane.
Malgré cela, chaque fois que la mer s’enflait de colère, P’tit Pierre
allait trouver le vieux s’il ne descendait pas de lui-même à la côte.
--Tu l’entends, disait-il.
Et Tonnerre comprenait, se levait et marchait vers _Elle_, accompagné
par le gamin dont le cœur bondissait de joie héroïque dans la
poitrine.
* * * * *
A l’été P’tit Pierre éprouva un bonheur qui éclipsa ses joies
précédentes, quand on l’envoya jusqu’à Saint-Nazaire durant la Grande
Semaine Maritime. Florent avait écrit que son navire, le
contre-torpilleur _Lansquenet_, serait de la fête et les Bernard avaient
consenti à dépêcher P’tit Pierre chargé d’un pâté de bernache, d’une
bouteille et d’un tricot neuf.
Il partit sur le _Laissez-les dire_, avec Julien Perchais qui allait
courir aux régates. Ils étaient sept à bord: Théodore et François
Goustan, les constructeurs de Noirmoutier, le père Clémotte, les deux
matelots, le patron et P’tit Pierre.
Il ne se sentait pas de joie et gambadait sur le pont pendant
l’appareillage. Le sloop vira la jetée, d’où la mère Bernard cria de
toutes ses forces:
--Et tu l’embrasseras ben pour nous!
Mais P’tit Pierre ne voyait déjà plus que la barque qui l’emportait,
inclinée sous la brise d’ouest, en charruant vigoureusement la mer
transparente.
L’atmosphère pesait. Depuis un mois, le soleil des grands étés cuisait
la terre comme une poterie. Dans le marais le sol craquelé s’envolait en
poussière, et le sel croûtait largement sur les salines. Bonne année
pour l’île dont le sel et la pomme de terre font la richesse.
Peu à peu la chaleur cependant s’amassait en orages. L’horizon
s’alourdissait d’une brume pesante où stagnaient, du côté du sud, des
nuages d’un noir bleu, qui changeaient de forme sans bouger de place. Il
ventait petite brise, mais la mer fortement houleuse sentait du mauvais
temps.
Au grand largue, le _Laissez-les dire_ roulait jusqu’à tremper à l’eau
sa bôme qui remontait d’un coup dans le ciel. P’tit Pierre regardait le
flèche osciller, si haut, qu’il lui fallait se renverser pour le voir;
il écoutait le gémissement des palans et le tumulte des vagues à
l’étrave; il contemplait le torse énorme de Perchais accoté à la barre;
et la force de cette machine, aux mouvements accordés avec ceux de la
mer, l’émouvait sans qu’il comprît pourquoi.
Les hommes l’appelaient «le mousse» en rigolant, et pour ne pas lâcher
les lignes à maquereaux, lancées à la traîne, l’envoyaient de temps à
autre chercher «le litre».
--Hé mousse! passe-nous l’ kilog!
P’tit Pierre l’apportait avec fierté, et, chacun à son tour «prenait la
hauteur du soleil», en buvant à même le goulot, le cul de la bouteille
braqué en l’air comme une lorgnette.
Le maquereau donnait. De minute en minute on sentait aux lignes les
secousses du poisson qui s’enferre; et quand on levait, les beaux
scombres apparaissaient au bout des fils comme des flèches nacrées
fendant l’eau claire. Des roses, des verts et des bleus très fins se
déplaçaient, se succédaient et chatoyaient sur leur dos; ils avaient des
yeux d’émeraude cerclé d’or et leur ventre était tout en argent. Sur le
pont ils ouvraient trois ou quatre fois leur gueule vorace,
tressautaient et agonisaient vite en éteignant leurs yeux et la vie
lumineuse de leurs écailles, redevenus des poissons vulgaires, d’un bleu
lourd, zébré de noir.
Bientôt dans la vapeur estivale, Saint-Nazaire se révéla, hérissée,
métallique, conquérante, avec ses phares, ses cheminées, ses mâtures,
ses chantiers et sa grue gigantesque en forme de T, comme une place
forte en arme, face aux océans.
En opposition, de l’autre côté de l’estuaire limoneux, brillait des
plages, des bois arrondis, la nature paisible, sans blindage de granit,
sans bassins creusés à bras d’hommes pour emprisonner de la mer.
En rade, deux cuirassés pesaient, sombres et informes; des trois-mâts
lançaient au ciel leurs silhouettes téméraires; des vedettes astiquées
circulaient en clignotant de leurs cuivres; des barques croisaient; et
dans le courant, les grosses bouées coniques, empanachées de feux verts
ou rouges, accomplissaient avec lenteur des demi-tours en se balançant
ainsi que des matrones à la baignade.
P’tit Pierre s’émerveillait. Jamais il n’avait vu de port aussi vaste,
ni tant de bateaux de toutes les formes et de toutes les tailles. Des
bâtiments charbonneux, larges comme des cathédrales, la mâture écourtée
et des ancres de deux tonnes pendues à l’écubier; des paquebots à
étages, sommés de cheminées comme des tours; des longs-courriers galeux
qui sentent les épices; des bijoux de yachts, voilés de soie crême; des
barques multicolores, des remorqueurs pansus, et des torpilleurs de
l’Etat, grisâtres, menus, dont les flammes traînent de la pomme du mât
jusqu’au pont.
La variété des pavillons surtout l’étonna. Il avait bien appris, à
l’école, le nom des peuples partagés sur le globe, mais il n’imaginait
rien au delà de l’Herbaudière. Cette fois il crut voir les nations, dans
l’étamine superbe aux tons violents, et il sentit autour de lui la terre
immense et merveilleuse.
Des accords de musique soufflaient, par bouffées, de la ville, parmi
des poussières de charbon et des âcreurs de houille. De chaleur, le
coaltar coulait sur les coques. On accosta. P’tit Pierre saisit la
bourriche, qui contenait le pâté de bernache, la bouteille et le tricot
neuf, destinés à son frère, et débarqua derrière le père Clémotte.
Le vieux l’entraîna par les quais où le soleil tombait d’aplomb. Une
gaieté turbulente pétillait dans les auberges. Des lanternes vénitiennes
et des drapeaux décoraient les rues où déboulait la foule, par bandes,
bras dessus, bras dessous. Ils découvrirent le _Lansquenet_ au quai des
Pêcheries.
Fin de lignes, ras l’eau, les cheminées trapues, les mâts grêles, il
exprimait la force et la légèreté. Une odeur d’huile chaude et de
saumure l’enveloppait. Sous les pas des hommes, les tôles sonnaient.
Pensive et muette, la foule était massée devant ce fuseau d’acier dans
quoi on enferme des hommes pour en massacrer d’autres, et dont les
nations s’enorgueillissent plus il va vite et tue loin. Elle admirait et
craignait à la fois. La puissance et la précision de l’engin
l’enthousiasmaient, mais au fond de sa chair, une fibre se crispait,
parce qu’elle sentait la guerre qui est de la souffrance, de la mort; et
elle regardait avec des yeux de condamné.
Florent parut, les souliers luisants, le col raide, la vareuse nette.
Il rit, embrassa P’tit Pierre largement, sans respect humain, au milieu
des curieux, parce que c’est bon de retrouver le pays, la mère, le papa,
tout ce qui tient si dur au cœur des hommes, dans un gros baiser qui
claque sur la joue de son frère. Et puis on s’en fut prendre le coup de
l’arrivée, une bonne bouteille, au _Café de la Marine_.
P’tit Pierre était fier parce qu’on les regardait. Depuis le matin il
vivait une existence éblouissante et il ne parla que de lui, de sa
traversée:
--Tu sais j’ suis v’nu à bord du _Laissez-les dire_...
Florent dut lui arracher des nouvelles du pays et empoigner la bourriche
où il fouilla lui-même.
Ils déjeunèrent sur un coin de table, à l’auberge, parmi les cris des
consommateurs. Près d’eux quatre jeunes gens pariaient de vider un litre
d’un trait; plus loin, des pêcheurs, engagés aux régates, braillaient en
se défiant. Une fillette parut sur le seuil, basanée, pieds et tête nus,
et joua sur un accordéon _Va petit mousse_, que la foule reprit en
chœur, avec un mouvement de houle auquel s’abandonnaient les femmes.
Chaque fois que passait la servante, rougeaude, suante et mamelue, les
hommes fourrageaient son cotillon en rigolant. Des obscénités
fulguraient en éclairs, suivies du tonnerre des rires. La fumée dense
masquait le plafond. On marchait dans le vin qui empestait l’atmosphère.
Volontiers Florent s’attarderait avec Clémotte, à boire, à jaser. Le
vieux avait déboutonné son gilet, pour bedonner à l’aise, et dénoué la
cordelière framboise de son col. Mais impatient de voir la fête, P’tit
Pierre réclamait obstinément:
--On va-t-il pas bientôt s’ n’aller...
Une fanfare défila au rythme de _Sambre-et-Meuse_. Le café se vida, et
les Bernard emboîtèrent le pas avec la compagnie. Du côté de la mer le
canon retentissait. Des coups de vent chaud apportaient de la poussière;
les drapeaux clapotaient au long des mâts; une sirène mugit et cent voix
lui répondirent dans la foule.
C’était la liesse populaire, la joie physique de brailler, de
gesticuler, d’avoir le cerveau trouble et le sang chaud. Il y avait
bien, ici et là, des parades officielles, faites par des messieurs noirs
sur des estrades tricolores, où l’on proclamait au son des
_Marseillaise_, «la force de notre marine», «la prospérité du Commerce»
et «la gloire de la France!» Mais on savait bien que tout cela n’était
pas sérieux. Il en fallait, parbleu, de ces histoires, pour les
journaux, pour les avancements, pour les vanités et parce qu’il y en a
qui aiment jouer à embêter les autres. Seulement, la vraie fête était
ailleurs, là où il y avait du vin et des filles, des goulées de baisers
à prendre, des litres à lamper, là où les instincts trouvaient leur
compte large de plaisir.
Les jetées grouillaient de monde. Déjà les régates couvraient de voiles
l’estuaire trouble. La Loire immense roulait vers la mer ses eaux
vaseuses avec des remous et du clapotis. Le courant fuyait en emportant
les barques et bouillonnait le long des cales. Le bas des quais, enduit
de végétation grasse, sentait fortement la marée. Le père Clémotte
abandonné aux amitiés d’un vieux pilote, Florent entraîna P’tit Pierre
du côté des estacades où il y avait des joutes pour les marins de la
Flotte.
Une quinzaine d’embarcations de service s’alignent sur deux rangs. Il y
en a de petites à huit rameurs et de grandes à seize. De loin elles
ressemblent à des bêtes, blanches et bleues, fournies de pattes à cause
des avirons que les hommes tiennent bordés au ras de l’eau, prêts à
partir. A l’arrière le patron est debout, une main sur la barre.
A terre, des gens enflés de supériorité expliquent les choses
mystérieuses de la mer. Des vieilles barbes parlent un langage semé de
mots inconnus: tribord amure, flèche bômé, lof pour lof... La foule
regarde d’un seul œil les barques, souquées de toile, qui se
croisent, se coupent manœuvrent à toutes les allures et, sans rien
comprendre à la régate, elle est soulevée d’enthousiasme pour l’audace
et la force des hommes.
P’tit Pierre est immobile et muet près du frère. Ses yeux ne suffisent
pas pour tout saisir, parce que, en enfant, il va de détail en détail.
Soudain les canots de la Flotte s’enlèvent à un signal, et Florent crie
de joie.
--V’là l’ tour aux frangins!
On voit les avirons ployer et se détendre comme des ressorts. D’un seul
rythme bref la longue arête des dos se courbe et se redresse. Toute la
barque est un grand corps qui rampe. A l’arrière le patron excite les
hommes de la voix et se jette en avant à chaque coup de rame. L’effort
est un, mécanique; le bois gémit, les muscles craquent.
Ils remontent le courant vers un ridicule croiseur à l’éperon en sabot.
C’est un de ces navires, démodés avant d’être vieux, tout bossués de
tourelles, chargés de superstructures à ce point qu’on se demande par
quel miracle ils tiennent sur l’eau, et dont on favorise la visite à
toutes les fêtes pour bien persuader le peuple de «la grandeur de notre
marine».
Les canots remontent toujours de front, par série. Deux commencent à
prendre la tête et au virage se classent nettement premiers. On les voit
redescendre à toute vitesse, emportés par le courant et la furie des
hommes, s’enlevant à chaque coup de nage et marquant leur sillage comme
un vapeur. Les rames décochent des reflets; les avants luisent comme des
haches; le bois et l’eau retentissent.
--Le _République_! le _République_! acclame soudain Florent, l’équipe à
Jean-Marie!
Le canot lâche par secousses son concurrent. On entend le patron qui
jette en cadence, pour entraîner ses hommes:
--Har-di! Har-di!
Au coup de canon, une clameur de victoire monte des poitrines; d’un seul
mouvement les avirons sont mâtés et sur son aire la barque court
jusqu’aux cales.
Déjà le second coupe la ligne; puis les autres. C’est une mêlée
d’embarcations, de voix, de rires, toute une agitation violente; une
grosse joie puérile, particulière aux soldats et aux matelots qui sont
de jeunes hommes vigoureux, sans souci du pain quotidien.
--Hé! Jean-Marie!
--Tiens, Florent! On est des bons, mon vieux!
--C’est-il des poilus les gars du _République_?
--Envoie l’kilog, Goule-en-pente!
--La rincette à l’équipe, quoi!
Les torses fument au travers des maillots et les cous et les bras sont
brillants de sueur. Quelques-uns s’essuient et mettent une vareuse. La
plupart rigolent et boivent, insouciants de leur corps robuste et jeune.
Des amis livrent des litres à pleins paniers. Il s’élève un rude fumet
de mâle et de vinasse jusqu’au quai où les femmes regardent. On échange
de lourde galanterie, on se siffle, on s’appelle. Sans savoir comment
P’tit Pierre se trouve soudain dans un canot à trinquer avec les marins.
Il boit avec orgueil à la bouteille qu’on lui passe comme à un égal. Il
touche les grands avirons, les jolies gaffes en cuivre. On l’appelle
encore «mousse» et il répond «patron», ce qui fait rire autour de lui.
Et puis il débarque avec son frère et toute une bande.
Depuis lors il voit un tas de choses merveilleuses. Une vedette astiquée
comme le chaudron de la mère Bernard, avec des tapis et un drapeau qui
traîne à l’eau, et où on lui dit que se tient l’amiral. Un navire
monumental qui sort par les grandes portes pour emporter dans des
Amériques imaginaires ces gens qui agitent des mouchoirs sur le pont.
Des canots automobiles qui volent à la crête d’une vague dans un
ronflement. Des yachts furtifs, des torpilleurs, des nageurs.... Et
puis, sans cesse de la foule, du mouvement; des auberges où l’on
braille, des marins qui le remorquent à leurs bras; encore des auberges
et du feu partout dans la nuit, de la pétarade, du feu qui monte dans
les étoiles, qui embrase l’eau; de la musique, des cris, des cris...
Plus rien pendant longtemps. Un trou dans l’existence. P’tit Pierre
dormait pesamment sur un tas de voiles, à bord du _Laissez-les dire_. Un
mouvement très doux berçait le sloop. Le flot clapotait le long de la
coque. P’tit Pierre rêvait.
Il est embarqué sur un grand navire qui le roule à la mer depuis des
mois, et dans le sillage jouent des monstres marins qui ont la tête
barbue de Tonnerre, le baigneur. Il double le cap Horn, emmitouflé dans
les maillots tricotés par sa mère; l’eau gèle sur les vergues en lames
claires. Puis il aborde une terre chaude où l’on vit, le torse nu, avec
des sauvages, des singes et des perroquets sous des arbres qui donnent
de la farine et du lait. Bientôt un vaisseau de guerre arrive, tire le
canon et organise des fêtes pour distraire les équipages. Il joute à
l’aviron avec les marins de la Flotte; il est vainqueur et l’amiral
l’emmène dans son canot, à bord du cuirassé, pour le festoyer. Toute la
nuit on boit et on chante; il écoute la chanson et reprend le refrain:
Et riquiqui
Nous voilà partis;
Si les vents sont bons,
Demain nous partons!
Mais brusquement il reçoit une taloche. C’est son père qui l’empoigne et
le rentre à la maison...
P’tit Pierre s’éveillait en sursaut, avec une sensation douloureuse dans
le dos.
--Eh p’tit saligaud, t’en avais une cuite hier soir! Si j’ t’avais point
ramené pourtant!...