Les Bernard avaient vieilli tout d’un coup. Alourdie, la femme était

devenue plus lente, avare de ses gestes, et la douleur avait effacé son

rire d’enfant sur son visage. L’homme se voûtait; et au mépris de

l’aspect militaire de sa face, toujours nette et bien rasée, il laissait

croître sa barbe, au hasard. Un moment on pensa même qu’il allait boire.

Mais il se terra dans sa maison pour ne plus sortir.

Ils demeuraient tous les deux assis des journées entières, l’un en face

de l’autre, sans courage et sans goût à vivre. Ils ne parlaient pas et

regardaient par la fenêtre le ciel tumultueux d’automne où fuyaient les

nuages en déroute. Dans le foyer deux triques fumaient sur la cendre. Le

grand vent d’ouest ronflait dans la toiture et le bruit mauvais de la

mer, qui ne décessera jusqu’au printemps, leur résonnait tristement dans

le cœur.

Ils ne se réveillaient, pour ainsi dire, que le soir, à la rentrée de

P’tit Pierre. La mère s’affairait un peu, soufflait le feu, mettait la

soupe, et disposait trois assiettes et une miche sur la table, autour de

la bougie. Le père s’enquièrait du travail, des nouvelles. Mais à

l’atelier on montait toujours des caisses et il n’y avait pas de

nouvelles.

Les jours se suivaient indéfiniment semblables. La vie coulait monotone

et inquiète en raison de l’humeur de la mer. La pêche s’épuisait; les

usines chômaient à demi. On prenait le pain à la coche chez le boulanger

et Dieu sait quand on paierait! Les bouchers de la ville avaient cessé

de venir.

Parfois un événement traversait, comme un éclair, cette uniformité

grise: un naufrage, un suicide, un meurtre. Puis le triste cours

reprenait et les hommes, distraits un moment, recommençaient à traîner

le boulet de leur misère.

Bernard avait ajusté un petit cadre en bois, pour placer le portrait

d’Eugène sur la cheminée, en compagnie des aînés morts. Chaque matin la

mère l’essuyait, en faisant le ménage et, quelquefois, il lui arrivait

de murmurer:

--Si on le revoyait, tout de même, il s’rait ben changé...

Bernard haussait les épaules, mais ne la contredisait pas. Une braise

d’espoir, qu’ils auraient honte de révéler, couvait au fond d’eux-mêmes.

Les gens de la mer savent bien qu’après de longues années, des naufragés

sortent parfois de la mort, avec un visage inconnu.

P’tit Pierre, lui, n’avait pas d’espoir, étant trop jeune pour fixer sa

pensée sur un autre objet que lui-même, comme font les gens d’âge, qui

se contentent à voir vivre ceux qu’ils aiment. Mais touché par le

chagrin tenace des vieux, il s’était soumis de bon cœur en se

détournant des barques pour apprendre la menuiserie. Le village n’en

revenait pas encore. Chacun savait ses exploits à bord du _Laissez-les

dire_ et les victoires sur Olichon. On disait déjà de lui:

--Ça fera un rude marin!

Et voilà que, tout soudain, sans prévenir, il lâchait la marine pour la

varlope et ne regardait plus les frères! Froissé comme d’une injure,

Perchais traita P’tit Pierre de «renégat» en regrettant:

--Un gars qu’était si capable et si fort déjà!

P’tit Pierre se dérobait à ces propos qui lui donnaient de la tristesse

et de la honte. Mais quand on lui reprochait trop directement l’abandon

des barques, qu’il faut du courage et de la force pour mener, il

s’excusait.

--Pour la mère, vous savez...

Les autres hochaient la tête, sans approuver, ou bien ajoutaient,

presque méprisants;

--Ça c’est ton affaire!

Et on riait autour de lui, parce qu’il n’y avait que les femmes à le

défendre.

L’hiver fut rude, à la satisfaction de Clémotte qui en avait prédit la

rigueur dès la mi-septembre, en voyant les abeilles s’enfermer

précocement dans les ruches. Au village on se coucha tôt pour ménager la

chandelle et le feu, avec seulement une soupe chaude dans l’estomac. Le

bois devint rare et cher; on brûla des bouses de vache séchées pendant

l’été, en se serrant plus près sous le manteau de la cheminée où

tremblaient les vieux recroquevillés.

Aux embellies, ils descendaient sur le quai consulter le baromètre.

Tonnerre seul ne paraissait plus et hivernait au fond de sa case, comme

une marmotte. P’tit Pierre l’allait voir quand il restait trop longtemps

sans sortir et lui portait une écuellée de panade bouillante qu’il

avalait gloutonnement en arrosant sa barbe.

Malgré le chômage, P’tit Pierre fut assidu à l’atelier jusqu’au

printemps dont l’éveil ne le détourna même pas. Il semblait vraiment

avoir oublié la mer qui reverdissait doucement, comme une prairie, au

soleil d’avril. Il venait quotidiennement ne rien faire auprès des

établis, avec les deux compagnons, Clovis et Firmin. Petit et brun,

chevelu, crêpu, Clovis remplissait le hangar sonore de romances

savonneuses que des filles admiratives écoutaient à la porte. Epanoui du

ventre au front, Firmin exhibait une bedaine roulée dans quatre mètres

de flanelle rouge, à cause des coliques.

Tout de même, un menu fait émut P’tit Pierre: le retour au village d’un

gars à ce vieil alcoolique de Piron, qui s’était pendu voilà deux ans,

dans une crise.

On l’appelle Cul-Cassé parce qu’il boite; on ne lui sait pas d’autre

prénom. Il avait traîné dans les barques autrefois et fait tous les

métiers, jusqu’à mendier pour ne pas mourir de faim. Des personnes

charitables lui ayant enseigné la cordonnerie, qui est la profession

des cagneux par excellence, il s’était placé en ville. On n’entendit

plus parler de lui; on l’oublia.

Et soudain il reparaissait, loqueteux et pâli, s’arrêtait à la porte de

la masure familiale où vivaient encore sa mère et sa sœur, la Louise,

avec l’enfant que lui fit le défunt Coët. Elles le reconnurent à sa

claudication et l’accueillirent sans enthousiasme en considérant sa

misère.

Mais Cul-Cassé les rassura en montrant trois pièces d’or dans le coin

d’un mouchoir, puis il déposa son ballot et descendit chez Zacharie

conter ses aventures.

C’est là que P’tit Pierre l’entendit le soir, quand, échauffé par les

libations, il jurait et frappait la table en répétant:

--Un gars à Piron! un pêcheur! faire un gniaf! Non mais quoi! y a donc

pus d’mer!

Il était revenu pour naviguer, malgré sa patte folle, parce que son

grand-père, son père avaient été marins, parce que ses frères étaient

marins et que son métier de cordonnier lui faisait honte, comme une

désertion. Il était revenu par instinct, parce que son sang roule dans

ses artères du même rythme que les océans, qu’il a besoin de la mer pour

vivre comme d’air pour respirer, et qu’il aime mieux crever de faim et

risquer sa peau sur une barque, que d’engraisser dans la sécurité

monotone des villes.

La mer épouvanta les hommes, sans doute, au début des âges. Mais,

l’ayant affrontée, ils trouvèrent en elle une source inépuisable de

profit. Et les générations côtières s’adaptèrent de siècle en siècle à

la vie maritime qui est une lutte perpétuelle. Elle est aventureuse,

héroïque, et chaque voyage heureux, chaque pêche fructueuse est une

victoire, et il y a dans chaque village des rivalités pour la suprématie

de la mer. Existence rude et défensive, où les gains s’amassent avec du

courage, qui lie les hommes à la mer ennemie. Dépaysé, le marin s’ennuie

et retourne à l’océan parce que la tranquillité quotidienne ne contente

ni ses forces, ni son goût du danger. Et puis, en vérité, il y a

l’empreinte mystérieuse du plus prodigieux des éléments qui asservit

même les brutes inconscientes.

Le lendemain, à l’atelier, P’tit Pierre se sentit las pour la première

fois. Il travailla mollement sans plaisanter avec les compagnons. Un

désir inquiet de savoir si Cul-Cassé trouverait embarquement le

possédait, et le soir il descendit au port pour avoir des nouvelles.

Le boiteux promenait sur la jetée sa triste face d’être difforme. Des

filles le frôlaient en se moquant et il riait. Aux apostrophes des

hommes il répliquait grossièrement mais sans aigreur. Une odeur de

salure et de rogue s’exhalait des charges de sardines emportées à grand

bruit de sabots. P’tit Pierre aperçut Olichon qui lavait le pont du

_Secours de ma vie_ à larges volées d’eau claire.

Puis Cul-Cassé passa en compagnie du père Crozon, un petit vieux tout

rasé au milieu d’un collier de barbe drue. Ils parlaient avec animation:

--On veut point de moi à la sardine, disait Cul-Cassé en haussant les

épaules, mais pour le homard c’est point pareil...

--Eh ben on va essayer, mon gars.

P’tit Pierre soupira. Et il regarda la mer douce par-dessus la jetée où

séchaient les filets bleus, l’horizon fuyant des soirs de beau temps,

les molles vaguettes qui chantaient sur le sable, les barques pensives,

hochant à peine du mât, et le grand ciel blanc où le soleil glissait en

s’élargissant.

Derrière lui, le tumulte de l’auberge croissait avec le crépuscule.

Alors il se détourna brusquement et s’en fut boire aussi, à la table où

Crozon trinquait avec le boiteux pour sceller l’engagement.

* * * * *

Le temps passa, P’tit Pierre prit de l’âge et devint un gars robuste et

bien nourri. Chez Zacharie il avait remplacé, en qualité d’ouvrier,

Firmin partit sur le trimard. Et la Bernard l’admirait avec cette joie

de femme qu’ont les mères à sentir l’homme s’éveiller dans leurs

enfants.

Elle le gâtait de plus en plus d’ailleurs, lui cuisinait des petits

plats et l’entretenait abondamment de maillots confortables. Elle avait

refait son matelas en mêlant de la plume à la laine. Et elle ne le

nommait plus «P’tit Pierre» mais «le gars», parce qu’il était pour elle

le fils unique en quelque sorte, le seul qui ait bien voulu rester près

d’elle et dont la présence devenait l’habitude essentielle de sa vie.

Florent avait rengagé dans la flotte, après ses quatre ans de service,

en dépit des représentations de ses parents.

--Je suis mieux là qu’à pêcher la sardine, disait-il. Je gagne une

retraite sans me fouler. Alors? La terre?... Je sais point travailler

ça!

La mère l’avait traité de: «fils ingrat» en faisant mine de le chasser;

Bernard l’excusait au fond, tout en protestant pour sa bonne femme; seul

P’tit Pierre l’approuvait et l’enviait au souvenir de la journée de

Saint-Nazaire, toute remplie de soleil, de joutes, de régates, où la mer

était couverte de navires formidables.

Sans négliger l’atelier, P’tit Pierre naviguait maintenant le soir et le

dimanche avec Cul-Cassé dont il était devenu le grand ami. Pas de

régates dans la baie où il n’assistât; pas de nouvelle barque au port

qu’il n’accourût voir; et si l’on avait besoin d’un coup de main sur un

sloop, il était toujours là, les bras offerts.

Exact à la maison, aux heures des repas, il ne s’y attardait point,

malgré les prévenances. Il disait, sans humeur, par plaisanterie, «qu’il

n’était plus d’âge à rester dans les jupes»; et Bernard clignait de

l’œil d’un air entendu en déclarant:

--Ah dame! c’est la jeunesse!

Il savait que P’tit Pierre commençait à reluquer les jolies filles qui

sortent des usines à midi et à six heures en cotillon court avec une

pèlerine de laine sur les épaules. Clovis les attirait à l’atelier en

roucoulant des romances ou en cornant, en voix de tête, des chansons

vendéennes bien salées, qu’elles écoutaient sans gêne, avec du rire

plein les yeux. Et puis l’on descendait au port en s’aguichant à force

de propos raides où le geste de l’amour servait indéfiniment de

plaisanterie.

P’tit Pierre, qui ne chantait point, tirait des succès de sa prestance

et de ses muscles. Il avait tôt fait, en jouant, d’empoigner une fille

et de l’enlever comme une plume, tandis qu’elle se roulait de joie entre

les mains puissantes. C’était là son triomphe, dont il abusait un peu,

surtout avec Cécile, la fille à Pelot le douanier.

Elle se dérobait simplement pour rendre la poursuite plus haletante,

l’emprise plus serrée. Elle avait de l’inclination pour P’tit Pierre qui

la distinguait parmi ses compagnes. Brune avec de longs cils, un peu

boulotte, fraîche et ferme de chair, elle portait du sang sur les joues

comme des fleurs.

Plusieurs fois P’tit Pierre voulut l’emmener en canot avec Cul-Cassé,

mais le boiteux s’y opposait toujours violemment, parce qu’il détestait

les filles moqueuses qui lui rendent plus obsédants ses désirs. P’tit

Pierre aurait aimé réunir ses deux joies: Cécile et le bateau; car,

lorsque la mer était haute, à ses moments de loisir, il ne se sentait

pas toujours la force de perdre une heure de canotage pour attendre, à

l’atelier, la sortie des filles.

Cécile l’en raillait avec une pointe de dépit:

--Un beau galant que j’ai là! Ça peut seulement point se tenir dès que

ça voit un canot!

--Un canot! rétorquait P’tit Pierre, ça fait ben ce que je veux! ça

s’défend point comme toi, dès qu’on approche!

Ils riaient tous les deux, et comme ils étaient seuls dans le chemin de

Luzéronde, elle se laissa saisir à belles mains et embrasser à pleine

bouche pour la première fois. Ils se détachèrent l’un de l’autre, tout

penauds et rouges. P’tit Pierre s’étonnait de son geste irréfléchi. Elle

était émue, délicieusement et un peu honteuse. Une timidité se dévoilait

au fond de leur hardiesse. Ils avaient l’impression vague d’être,

maintenant, autre chose que des camarades, et ils ne s’embrassèrent pas

une autre fois ce soir-là.

Mais les jours suivants, P’tit Pierre s’en fut lui-même chercher Cécile

à l’usine et, sans s’attarder aux bavardages de la sortie, ils

s’éloignèrent vers les dunes de la Corbière où le jonc marin pique les

mollets. Ils marchaient d’un pas égal, les bras à la taille, en écrasant

sous leurs sabots des œillets de falaise roses et parfumés. Devant

eux s’étendait la mer engrisaillée par le crépuscule d’été, si long

après le coucher du soleil, et qui est comme le demi-sommeil du jour. Le

feu du Pilier palpitait sur l’ombre de l’îlot. Et le vent, et le doux

grésillement de la vague dans les roches seuls paraissaient vivre.

Ils s’asseyaient côte à côte. Cécile se laissait aller dans les bras du

jeune homme, la joue tout contre sa chemise qui sentait le sapin et la

sueur. Ils se câlinaient, s’embrassaient; mais P’tit Pierre lâchait

parfois au milieu de leurs jeux:

--Un canot qui nage!... Un navire dans le chenal!... parce qu’il

écoutait la mer retentissant d’un bruit de rame, ou apercevait un feu.

Au courant de l’aventure le père Bernard se réjouit. Le jour qu’il

l’apprit, il rentra prévenir sa bonne femme.

--Tu sais, le gars fréquente la Cécile, la fille à Pelot!

--Tant qu’ils f’ront point l’mal...

--Crains rien, ça doit se garder c’te p’tite boulotte, mais a gardera

aussi le gars, tu comprends!

La mère Bernard sourit, hocha la tête et songea au joli couple que

devaient faire son beau gars et la Cécile déjà formée comme une vraie

femme.

Ils reparlèrent de l’affaire, de temps à autre, et petit à petit,

risquèrent des projets et arrangèrent un mariage. Pourquoi pas, si la

petite était sérieuse?... Quant à Pelot, Bernard en répondait pour

l’avoir commandé: c’était franc comme l’osier et doux comme un mouton.

Et puis il possédait du bien, les deux prés derrière l’école.

La mère pensait au bonheur de garder le gars marié près d’elle. Il

continuerait à habiter sa chambre, là, derrière la cloison, avec sa

femme qui remplacerait un enfant perdu; et il y aurait de la quiétude et

de la joie dans la maison, autour des vieux, jusqu’à leur mort.

Alors un soir, après la soupe, pendant que P’tit Pierre se brûlait avec

une pomme de terre fumante, le père lui décocha en riant:

--Eh bien, ça marche les amours!

Il le prit gaiement et répondit:

--Ça marche...

Et tout de suite, Bernard parla de Cécile, des rendez-vous, des

promenades à la Corbière, fier d’étonner son fils par ses

renseignements.

--Hein! mon gaillard! ça voit clair un papa!

Il rit bonassement avec sa femme de la mine un peu contrainte du gars.

Mais déjà elle invitait:

--Amène-la donc ici ta Cécile, faut faire connaissance.

--Bah! fit Bernard, les amoureux aiment la solitude, va donc, mon gars,

va donc!

P’tit Pierre avait l’habitude de sortir après dîner mais non, comme le

croyait son père, pour retrouver Cécile. Il descendait chez Zacharie où

le vieil Hourtin l’attendait en compagnie d’un verre de rhum et de

Clémotte qui fumait des cigarettes.

Ils ne jouaient pas aux cartes et ne buvaient guère. Clémotte se

plaignait de rhumatismes qui nouaient plus étroitement ses articulations

et l’obligeait à se traîner sur deux cannes, comme à quatre pattes.

Hourtin, toujours solide, redisait inépuisablement ses voyages.

Alors s’évoquent les longs cours où cent jours à la suite, les grands

navires, couverts de toile, charruent les océans de toute la force de

leur masse; la vie de bord, parfois monotone jusqu’à la somnolence,

parfois surmenée jusqu’à l’épuisement; les nuits paisibles où, dans le

murmure du sillage, le bateau court vers les étoiles; les nuits de

tempête qui font geindre les mâtures ainsi qu’un homme qui lutte. Et

puis c’est la mer d’acier des tropiques, plate et chauffée à blanc; la

mer hypocrite d’Océanie, riche du reflet de ses fonds; la mer battue des

caps du monde, hantée par les pétrels; la vaste mer du large, d’un vert

dru, qui roule indéfiniment ses longues houles d’un rythme égal, soumis

aux vents.

Tout cela s’élève en mirage des récits du gabier, domine les incidents

auxquels il s’attache: pêche aux requins, aux malamoques goulus que l’on

prend à la ligne; rafle de saumons dans les estuaires d’Amérique;

capture de poissons étranges, coffres, marteaux, bourses, lunes, dont

il se glorifie d’avoir mangé; coup de mauvais temps, naufrages, et

bordées formidables dans les ports du globe où les équipages se

colletaient après boire, parce qu’ils ne parlaient pas la même langue.

Un grand souffle de vie libre, brutale, féroce, un grand souffle chargé

de salure passe entre les trois hommes et les exalte sous la lampe

fumeuse. Clémotte redit l’histoire de la femme qu’il échangea contre

deux pots de graisse sous Bornéo, en agitant ses mains tortes. Hourtin

reprend ses aventures, et P’tit Pierre les suit toujours, les yeux

fixes, le menton dans les paumes.

Il rentrait tard dans la nuit. Il écoutait la mer calme bruissant parmi

les roches, comme un millier de voix chuchoteuses. Il ne songeait pas

aux frères partis qui n’étaient point revenus. Mais il pensait un moment

à Tonnerre, parce que cette nuit douce est de celles qui font parler le

baigneur. Et seulement, quand il se couchait, il se rappelait Cécile,

qui dormait sans doute, chaude et appétissante.

Malgré l’invitation de ses parents, P’tit Pierre ne se pressa pas de

l’amener et continua de la voir en cachette. Alors le brigadier,

craignant que ça ne tournât mal, s’en fut «causer un brin» avec le père

de la fille. Et un beau soir en rentrant, P’tit Pierre trouva Cécile

installée entre ses vieux, dans leur maison.

Ils furent un peu gênés l’un et l’autre et se regardèrent sournoisement.

Bernard jubilait en criant:

--Hein, p’tit gars! tu t’attendais pas à celle-là!

Mais comme ils demeuraient tout gauches, face à face, sans parler, la

mère les remua:

--Eh ben voyons, on se bise point!

Ils s’embrassèrent tout de même à belles joues et se déridèrent. Cécile

resta pour la soupe. On la plaça près de P’tit Pierre et ils se firent

du genou sous la table. Le brigadier leur décochait des œillades

entendues et lâchait de ci de là des allusions familières. Et le soir,

avant son départ, tout le monde embrassa Cécile avec de grandes

démonstrations.

P’tit Pierre la reconduisit sur la route et ils cheminèrent côte à côte,

sans se toucher. Dans le premier moment de solitude, ils redevinrent

timides vis-à-vis l’un de l’autre, comme jadis, parce qu’ils sentaient

changée leur situation respective. Ils avaient l’impression de n’être

plus les mêmes et qu’une nouvelle connaissance était à faire.

Pourtant, devant sa porte, Cécile se jeta au cou de P’tit Pierre qui

l’étreignit et la baisa aux lèvres longuement, sans rien dire. Il

rentra tout ému, le sang chaud; et comme la mère Bernard, qui

l’attendait, s’exclama:

--Elle est gentille, ça te f’ra une bonne femme!

Il pensa qu’elle avait raison, de toute la force de son désir.

* * * * *

Quelques semaines plus tard, le père Bernard annonçait en même temps au

village deux grosses nouvelles: le mariage de P’tit Pierre et

l’embarquement de Florent sur les sous-marins.

On attendait la première; elle ne surprit personne. Il fallait bien que

ça finit ainsi avant ou après la mise à mal de Cécile. Mais la seconde

fut un événement.

De tous les gars du pays, Florent était le premier embarqué sur ces

bateaux merveilleux que quelques-uns avaient vu glisser à fleur d’eau

dans les rades paisibles. Le fait excita de la curiosité et de la fierté

ensemble. Les connaisseurs discoururent abondamment parmi les groupes où

les vieux apportent un front méditatif et les jeunes des yeux clairs

d’enthousiasme.

Le brigadier fut très entouré. Il tenait ses assises chez Zacharie, au

milieu de la grande table autour de laquelle les pêcheurs se tassaient

coude à coude. Il ne connaissait point de sous-marin, mais il en parlait

avec l’autorité que lui conférait sa paternité et en homme qui marche

avec son temps, sans s’étonner. Déjà il avait préconisé les moteurs à

pétrole et certains casiers en fer, pour la crevette, que la marine

avait tenté d’importer sur les côtes et qui, malheureusement, ne

pêchèrent point. Et, ce faisant, il avait conscience d’être supérieur et

de servir son pays.

Maintenant il se répandait en explications sur les bateaux sous-marins:

--C’est comme qui dirait un poisson qui serait raide, un thon, quoi,

avec une machine dans le ventre. Y a des pompes qui remplissent les

cales d’eau pour qu’il descende, ou ben qui les vident pour qu’il

remonte. Et puis le commandant voit la mer, à la surface, pour se

diriger, par une lunette qu’est au bout d’un mât creux...

--Ça va-t-il vite?

--Je pense ben autant qu’un torpilleur.

--Faut-il être inventionneux tout de même! s’exclama Aquenette.

Aux regards fixes, aux visages graves des hommes, on sentait l’effort de

tous les cerveaux sous les bérets.

--Et comment qu’il s’appelle celui de ton gars?

--_Le Pluviôse_.

--Ah!

--C’est un nom de la Révolution; il paraît qu’ça veut dire le mois où il

pleut...

Les hommes froncèrent les sourcils sans comprendre. Perchais fit de

l’esprit:

--Qu’est qu’ça peut faire qu’il pleut puisqu’on est sous l’eau!

Un tonnerre de rire ébranla la salle et chassa les mouches qui

pointillaient le plafond. La conversation devint générale, chacun émit

son opinion. Au bout de la salle, le vieil Hourtin proclamait:

--Les bateaux en fer, vous savez, j’ai pas confiance! et puis, quand on

voit pas le soleil!...

Mais Bernard, qui a entendu, dit très haut:

--Les sous-marins, c’est un poste d’honneur!

Tout le monde approuva et Double Nerf en profita pour lancer:

--Qu’est-ce qu’on attend alors, pour boire à la santé de ton gars?...

Bernard commanda des litres, et P’tit Pierre servit à la ronde le vin

rosé. Mais quand il fut à Tonnerre, hirsute et taciturne, le vieux

refusa:

--J’aime point ce sirop-là!

Les pêcheurs rigolèrent et s’enhardirent à réclamer. Alors on apporta

l’eau-de-vie et les petits verres qui disparurent dans les poings roux.

La fumée s’épaississait sous les solives, tandis que les cornets de

tabac circulaient de mains en mains. Ceux qui ne fumaient pas se

poussaient des boulettes de scaferlati dans la bouche; les autres se

donnaient du feu, nez à nez, en tirant sur les mégots humides. Et

bientôt les chansons commencèrent au branle des sabots qui battaient le

sol:

Nous étions deux, nous étions trois,

Nous étions deux, nous étions trois,

Nous étions trois mat’lots de Groix...

Bernard s’esquiva avec son gars. Un peu nerveux, P’tit Pierre se

détourna plusieurs fois vers l’auberge. Il regrettait l’absence de

Cul-Cassé et il chercha la voile grise du père Crozon sur la mer

tranquille, parmi les roches des Sécé. Derrière lui les refrains

roulaient, dolents, et rudes:

Nous étions trois mat’lots de Groix

Nous étions trois mat’lots de Groix,

Embarqués sur le Saint-François...

--Dire que tout ça c’est pour Florent! fit P’tit Pierre.

Mais Cécile descendait vers lui par la grand’route avec un fichu de

laine rose sur ses épaules, en criant aigrement:

--J’allais te chercher, j’ pensais qu’ tu restais à t’ soûler avec les

autres!

P’tit Pierre ne répondit pas et rentra, silencieux avec elle, tandis

que Bernard les accompagnait de son regard tutélaire.

La nuit, dans le village, on entendit Tonnerre parler à la mer. Le temps

était solennellement calme et les maisons toutes bleues de lune. Un peu

de brise agitait par intervalle les feuilles dans les jardins, et la mer

soupirait le long du rivage.

Le Peuple de la mer · 第 12 / 14 段