Il s’est relevé et attend l’adversaire en démence qui grimace et

trépigne devant lui. Il n’a que ses poings qu’il durcit à force de

crispation. La poitrine le brûle et du sang dégouline chaudement de sa

bouche sur le maillot.

La Gaude est demeurée stupide dans l’eau tant l’attaque a été brusque.

Les rivaux sont face à face, le masque tragique. Gaud brandit son

couteau à gaîne qui luit et disparaît dans les alternatives de lumière

et d’ombre. Maigre, fuyant, il plie, se redresse, s’agite pour

déconcerter Piron campé de pied ferme, carré comme une tour.

Gaud s’élance, Jean-Baptiste pare le choc d’un coup de poing formidable

qui se perd au-dessus de Gaud, subitement aplati. Déséquilibré par

l’élan, il tente un coup de pied au moment où une douleur lui fend le

ventre. Il y porte sa main qui rougit, crie et, fou de rage, se jette

sur l’adversaire.

Sans sabots, l’autre est léger sur le sable mouvant où Jean-Baptiste

s’épuise à courir en se vidant comme un cheval de corrida. La Gaude crie

maintenant, toute nue au bord de la mer. Jean-Baptiste bute, tombe, et

déjà Gaud a bondi sur lui, larde son dos sauvagement, quand un dernier

ressaut de sa victime le culbute à son tour.

La Gaude vient au blessé qui râle, le nez dans le sable; mais son homme

lui coupe la route, la face hagarde, écumant. D’une gifle qu’elle ne

peut éviter, il lui claque le torse en rugissant:

--Chez nous! chez nous! sacrée putain!

Alors elle escalade la côte, épouvantée, toujours nue, poursuivie par

l’homme qui jure, menace, s’emportant les pieds aux cailloux, les jambes

aux chardons, galopant vers le phare dont elle ébranle la porte. Mais

Sémelin, qui a vu accourir la femelle impudique et folle, s’est

barricadé.

--Le diable la tient! pense-t-il.

Et la Gaude repart en plein soleil, par la côte ouest, les cheveux

croulant de sa résille, tandis que Gaud, à bout de souffle, s’arrête et

la chasse à coups de pierres comme une chienne en rut.

Jean-Baptiste a expiré, à plat ventre sur la grève. Ses deux mains

écartées ont fouillé convulsivement le sable dont elles étreignent une

poignée. La plage est ravagée, tachée de noir, de sang déjà bu. La mer

ondule joliment sur les coquillages qui bruissent. La chemise de la

Gaude est très blanche dans l’ombre qui gagne. Un lapin sort des roches

et flaire, le nez palpitant.

D’une fenêtre de la tour, Sémelin entend hurler au sémaphore. Il ne

sait pas où est Jean-Baptiste, mais grogne:

--Faut que tout ça finisse.

Et il monte jusqu’à la lanterne, envoyer le pavillon pour demander la

chaloupe.

III

LA MER

Dominique-Augustin Bernard, brigadier des douanes, venait de prendre sa

retraite après vingt-cinq ans de service. Outre ses vieux uniformes,

l’Etat lui abandonnait généreusement un certificat pour reconnaître son

zèle et une pension annuelle de mille-dix francs, avec quoi il rentra au

foyer en proclamant:

--On est rentier à présent!

Mais malgré ces airs rodomonts, quand il vit sa femme découdre les

galons des vareuses qui, dégradées, feront encore bel usage, il sentit

une émotion lui serrer la poitrine.

--Tout de même, murmura-t-il, on les avait gagné, c’était de

l’honneur...

C’était plus que cela, sa vie même, pliée aux habitudes régulières que

représente l’uniforme: le désœuvrement méthodique qu’on nomme

service, les flâneries sur le port, les pronostics quotidiens et la

considération attachée à sa personne qui le faisait saluer du titre de

«brigadier» par toute l’île, même quand il n’était pas en tenue.

Maintenant Bernard était désemparé, comme tous les vieux quand ils

gagnent enfin leur retraite. Il ne trouvait plus d’emploi à ses

journées, réglées pour un autre personnage, et vis-à-vis du village, sa

condition oisive lui pesait si bien, qu’aux voisins qui l’interpellaient

sans penser:

--Eh ben, vous v’la tranquille à c’ te heure! il répondait en manière

d’excuse:

--Ah! j’crois qu’on l’a pas volé!

Et puis il entamait un souvenir de cette époque où il vivait, car la

retraite est le commencement de la mort, le recroquevillement dans la

maisonnette et le jardinet où l’on grignote la menue rente, en

s’accrochant aux rappels du service qu’on ressasse, ainsi qu’on se

cramponne aux draps avant de trépasser.

Peu à peu, cependant, son existence retrouva l’équilibre dans les

nouvelles habitudes que lui donnèrent le soin de la maison, du jardin et

le souci des enfants.

Les Bernard habitent à gauche, en montant la route de Noirmoutier,

derrière l’ancienne demeure des Coët que la femme a quittée après la

mort de son mari, pour retourner, avec ses gars, chez les siens, au

village de Linières. Une courette, avec une touffe d’hortensia dans

chaque coin, précède la maison. Elle est basse, symétrique: une porte

entre deux fenêtres, et couverte en tuiles.

Bernard commença par refaire ses peintures, tranquillement, avec soin,

en propriétaire.

--Depuis l’ temps qu’ ça chômait, dit-il, le soleil mangeait l’ bois!

Il peignit en vert ses volets et sa porte, en gris les fenêtres et en

rouge les briques qui encadrent les baies et dessinent une frise au ras

du toit, sous le chèneau. Puis il blanchit les murs d’un lait de chaux

éblouissant.

Il accomplit ces travaux avec lenteur comme s’il redoutait leur fin et

le désœuvrement. Il s’interrompait à chaque coup de pinceau pour

juger de l’effet, causer avec un passant, ou s’écarter sur la route voir

si le vent change.

En même temps son jardin l’occupait. Il releva les quatre carrés, que

sépare l’allée en croix, et les entoura de coquilles Saint-Jacques par

manière de décoration. Aux angles, il planta des œillets d’Inde et

des passe-roses, tandis qu’au pied de quelques roches, entassées contre

son mur, il enterrait un baquet pour simuler la pièce d’eau. Une

girouette s’érigea sur un mât, et, comme il lui restait de la couleur,

il peignit aussi sa brouette, en bleu, blanc, rouge.

Pas une planche, pas un pieu n’échappa au coaltar ou à l’huile. L’anse

des seaux, le manche des outils furent garnis de ficelle et les vieilles

chaises refoncées en tresse anglaise.

Tout, autour de Bernard, prenait un aspect conforme à sa nouvelle

personne morale. On reconnaissait à première vue la demeure d’un

retraité, dans cette maisonnette et ce jardin nets comme des jouets, où

il y avait tant de choses inutiles, et de propreté minutieuse. Ces

arabesques de coquillages, ces peintures, et ce goût de la symétrie

dénonçaient l’homme qui s’ingénie à occuper son existence et qui a

servi. Il y avait du brigadier des douanes dans ces objets à la parade

et dans cette manie de bricolage, il y avait de l’homme de mer.

Cependant la Bernard poursuivait son éternel tricotage. Entre les repas,

on la voyait à sa place, derrière la vitre, maniant les aiguilles

qu’elle frottait par intervalle dans ses cheveux pour les faire glisser.

C’est qu’il en fallait des chaussettes pour ses quat’ z’hommes, comme

elle disait, et des maillots pour ce polisson de P’tit Pierre qui

rentrait toujours en loques!

Par instant, son bon visage bouffi s’avançait à la fenêtre et elle

criait à Bernard avec conviction, comme s’il s’était surmené dans ses

flâneries douanières:

--Te fatigue point, c’est ton tour de te reposer!

Et sérieusement, persuadé tout de même qu’il avait beaucoup travaillé

durant sa vie, Bernard répliquait:

--Oh! on va en douce!

Pour se délasser, il descendait au port, le soir, tailler une bavette

avec les vieux causeurs.

Bernard avait pris place dans leur rang. Ils se retrouvaient chaque

après-midi le long du canot de sauvetage. Le grand Hourtin arrivait le

premier, et s’exclamait dès qu’il apercevait Clémotte:

--Tiens voilà l’pilote!

Ou bien:

--Voilà l’ brigadier! si Bernard paraissait.

On le nommait lui-même «le gabier», et il n’y en avait qu’un seul qu’on

appelait par son nom: Tonnerre, le baigneur.

Ils consultaient le baromètre, clignaient des yeux vers l’horizon et

prophétisaient le temps à venir.

Ancien pilote, engraissé à terre, Clémotte roulait des cigarettes à

longueur de jour en guettant, par habitude, les navires au large. Jaloux

de sa vue, Hourtin s’efforçait de le prévenir et, dès qu’un point

s’élevait sur la mer, les discussions s’engageaient à l’effet de savoir

si c’était là un trois-mâts barque où un trois-mâts franc.

Les jours de bonne humeur, Clémotte contait une millième fois l’histoire

de cette négresse échangée contre un pot de cambouis dans les parages de

Bornéo. Elle avait toujours le même succès et incitait Hourtin, qui a

couru le monde pendant quarante années, à redire ses aventures.

Hourtin a mangé de tout ce qu’a produit la mer, de la baleine à

l’anémone. Il a fait bouillir des méduses pour tremper la soupe dans

leur jus et met du goémon en salade.

--La mer, c’est la nourrice! répète-t-il, a donne ren qu’ du bon!

Et tous les poissons étrangers qui entrent au village sont portés chez

Hourtin qui les dévore en se vantant.

Au contraire, Tonnerre était taciturne et regardait obstinément la mer

des heures à la suite, jusqu’au moment où l’alcool le poussait à des

folies gesticulatoires et bavardes. Alors les gens venaient au pas des

portes et se disaient de l’un à l’autre:

--C’est Tonnerre qui fait la loi!

Ou bien:

--C’est Tonnerre qui joue la comédie!

Puis ils rentraient.

Et Bernard haussant les épaules tandis qu’on riait de l’ivrogne, se

détournait en déclamant:

--V’là où mène la boisson!

Tonnerre a de la barbe dans le cou, dans les oreilles et jusqu’aux yeux,

une barbe inculte et blanche d’où pointe un brûle-gueule, un nez

cramoisi et deux prunelles aiguës qui font peur. A l’ordinaire couvert

de guenilles, il revêt les jours fériés un maillot net sur lequel sont

cousus tant de médailles qu’il en a jusqu’au ventre. Ces jours-là il

marche dans un tintement glorieux et on l’admire.

Tonnerre était revenu au pays, comme les vieilles bêtes qui retournent

crever à leur berceau, un peu après la mort du vieux Piron, ce qui fit

dire:

--Un fou remplace l’autre; on n’a pas fini de rigoler!

Baigneur à Saint-Marc, puis à Préfailles, Tonnerre comptait cent-trente

sauvetages et il se vantait orgueilleusement, par aphorismes.

--J’ai sauvé pus d’gars que dix femmes n’en feraient!

--Quand Tonnerre est à l’eau, les vagues reculent!

--J’ fais peur à la mort!

Il s’achevait dans une masure, avec une pension dérisoire, partageant

son existence entre l’eau-de-vie et la mer qu’il apostrophait comme une

maîtresse.

Clémotte, Hourtin et Bernard faisaient bien, une fois le temps, la

partie à l’auberge, mais ils préféraient aussi la mer, car c’est un

besoin de la contempler et de la sentir pour ceux qui ont vécu près

d’elle. Il y a trop de luttes dans la vie des marins pour qu’ils

puissent se séparer jamais de la grande Ennemie, qu’ils aiment à cause

de ses ruses et de ses furies même, autant que pour sa coquetterie

câline, et ses romances nostalgiques. Ils vieillissent par là sur ses

bords, traînent à la plage ou sur le port leurs rhumatismes noueux,

parlent d’elle et la couvent des yeux, en buvant à son souffle pour

achever de vivre.

Quand les barques revenaient, le soir, du côté où le soleil se couche,

groupés sur la jetée, les vieux les nommaient de loin à mesure qu’elles

se détachaient sur le fond écarlate.

--C’est le _Brin d’amour_ qu’est devant!

--Et c’est ben la voilure de Perchais qu’est en troisième!

Les côtres s’enlevaient en noir, en raison du soleil abaissé derrière

eux, et ne se distinguaient que par la silhouette, jusqu’au virage des

balises, où ils se révélaient brusquement dans tout l’éclat de leur

couleur. Les hommes bordaient les grand’voiles, et les barques lofaient

et s’étalaient dans le port calme, à bout d’aire, tandis que leurs

canots plus légers les rattrapaient en les heurtant.

La sardine vendue, les gars débarquaient, saluaient les vieux, placides,

aux bras croisés, et les interrogeaient au passage:

--Ça s’ra-t-il du beau temps, père Clémotte?

--J’ pense point, mon gars, ça s’ brouille dans l’ sud...

Bernard serrait la main du douanier de service, parlait un peu des

camarades et s’attardait au plaisir de s’entendre nommer «brigadier» par

un homme en tenue.

L’humidité des soirs montait de la mer, faisait suer les pierres, le

garde-fou, et ramenait des cernes blanchâtres sur les vareuses. Avec la

chute du vent s’amplifiait la sonorité de l’atmosphère et la mer

s’apaisait. Les houles longues, roulaient une à une, sans déferler, avec

de l’ombre à leur versant. Il faisait frais.

Les hommes et les femmes gagnaient le village à grand bruit de sabot.

Tonnerre trinquait déjà chez Zacharie avec les Aquenette. Hourtin

entraîna Clémotte, mais Bernard résista:

--C’est l’heure de la soupe, la patronne attend!

Puis brusquement il vociféra, en apercevant un gamin qui patouillait

dans une plate:

--Sacré galopin! j’ te l’ai-t-il pas défendu! Attends un peu que j’ te

r’joigne!

Il dégringola sur la cale à la charge, les poings brandis, empoigna la

bosse du canot et saisit l’enfant.

Toute sa colère était tombée. Il serra le petit et lui dit doucement,

sans gronder:

--Tu sais bien que tu nous fais du chagrin en allant sur l’eau...

Hein?... Tu veux point que ta mère pleure?...

--Avec qui que j’ jouerai alors! Tous les autres vont dans les canots!

--Tu verras, tu verras, j’ t’ en f’rai, moi, des beaux joujoux!

Bernard ignorait à coup sûr quels joujoux il ferait. Il oubliait même

qu’il ne savait point autre chose que construire des bateaux, mais il

était bien convaincu de trouver des jouets nouveaux pour détourner P’tit

Pierre de la mer. Et il remonta, en tenant par la main son fils qui

marchait gravement pieds nus à côté de lui.

* * * * *

P’tit Pierre était le dernier né des Bernard qui l’avaient eu aux

limites de l’âge mûr pour réserver un peu de joie à leur vieillesse. Ils

avaient espéré une fille cette fois-là, parce qu’une fille on la garde

près de soi et qu’elle ne va pas courir les océans. Mais ce fut un

garçon, le cinquième, qui parut bientôt tout blond et bouclé par la

grâce de Saint-Guinolé dont c’est le privilège de friser les enfants des

femmes qui lui piquent une épingle dans le pied en faisant leur prière.

La mère Bernard n’avait jamais manqué, à chaque grossesse, d’apporter

son épingle aux orteils du vieux saint de bois qui orne l’église du

village; et comme il avait fini par l’exaucer, elle disait avec une foi

nouvelle:

--Sans doute qu’auparavant j’avais point mis dans la bonne place!

Les autres gars, en effet, arboraient des cheveux bruns et plats:

Florent, le cadet, et Eugène, l’aîné, maintenant que Dominique et

Augustin, les deux qui portaient les noms du père, étaient morts.

Tous deux ont péri à la mer, il y a déjà du temps, alors qu’ils étaient

beaux et jeunes. Il ne reste plus d’eux que des photographies qui

jaunissent sur la cheminée: Dominique en matelot, accoudé à un

prie-Dieu; Augustin avec une ancre à ses pieds. Ce sont des gars

solides, larges d’épaules, la moustache conquérante, l’air satisfait.

Ils ont de beaux cadres en coquillages, et, près d’eux, il y a des

boules en verre, deux petits trois-mâts et les bouquets en papier gagnés

aux tirs des foires.

De chagrin, la mère Bernard avait supplié son Eugène de rester près

d’elle quand il voulut quitter la pêche pour le long cours. Il eut pitié

d’abord, remit son départ, puis s’embarqua un jour parce qu’il avait

l’imagination pleine des histoires merveilleuses de ses frères et qu’il

espérait gagner de l’or.

Le père Bernard avait plaisanté les sentiments de sa femme en faisant le

crâne.

--C’est un homme, pas vrai! Il est ben libre de naviguer à son gré!

Mais voilà que Florent venait de partir à son tour, appelé pour servir

dans la flotte! Alors, comme il devait rejoindre à Lorient, pour le

garder près d’eux le plus longtemps possible, ils avaient été le

conduire jusqu’à Pornic sur la chaloupe à Julien Perchais.

La mère lui avait mis de bonnes chaussettes de laine, un maillot et

trois chemises dans un mouchoir. Elle couvait son gars des yeux pendant

la traversée, et ne parlait que pour lui conseiller de prendre garde au

froid, aux femmes, à la boisson. Perchais et ses hommes rigolaient en

rappelant leur service. Mais le père Bernard ramenait toujours la

conversation sur la pêche, qui est une chose sérieuse, parce qu’il ne

voulait point s’attendrir et n’avait pas non plus le cœur à rire.

A Pornic ils prirent une tournée au Café des Caboteurs. Il faisait un

joli temps d’avril. Le port était calme et sûr. Les hommes sentirent

obscurément qu’ils ne devaient point aller à la gare. Son père et sa

mère seuls accompagnèrent Florent jusque-là. Ils s’embrassèrent avec

émotion.

--Porte ben ton maillot... tes foulards... répétait la bonne femme, car

toutes les mères ne songent qu’à sauvegarder la chair qu’elles ont

faite. Le gars riait par respect humain et faisait des projets comme il

est habituel quand on s’en va. Son père parlait de devoir et

d’exactitude, en se donnant en exemple.

Le train siffla, partit. La mère Bernard courut un peu le long de la

portière pour voir encore son Florent. Il agita la main jusqu’au

tournant. Tout essoufflée, elle pleurait silencieusement sur ses rides,

des larmes de vieux, qui sont si douloureuses; et Bernard la prit par

le bras et l’entraîna.

Ce fut chez eux seulement qu’ils sentirent le vide en revoyant le lit du

gars, ses vêtements, sa pipe... Dieu! qu’elle était vaste, la petite

maison où ils avaient tenu sept au temps où les cinq enfants se

serraient là, bien en vie, près des parents. La mer en avait tué deux

d’abord, puis entraîné deux autres, et il ne restait plus que P’tit

Pierre, leur dernier, auquel les Bernard s’accrochèrent plus fortement

en sentant la vieillesse leur peser aux épaules.

--Il s’ra toujours pas marin, çui-là! déclara la mère.

Et le père ne répondit pas, parce qu’il pensait comme sa femme, mais

qu’un homme ne doit jamais se montrer faible.

P’tit Pierre avait dix ans, mais il en paraissait douze par le

développement de la taille et des membres. Son nez large et le menton de

galoche qui allongeait sa figure, lui mettait au visage la marque des

Bernard. Une cicatrice lui barrait le sourcil droit depuis qu’il avait

plongé sur une ancre. Izacar, qui le ramassa ce jour-là, les yeux noyés

de sang, l’avait cru aveugle.

Au mépris de l’école qu’il manquait le plus souvent possible, P’tit

Pierre galopait, avec les gouspins du village, par le vent tonique et le

soleil qui tanne. A mer basse, c’étaient des parties de pêche, la

culotte troussée jusqu’aux fesses; des rafles de moules, de patelles, de

palourdes, humées séance tenante, toutes juteuses d’eau salée; des

chasses aux crabes ou aux mulets, traqués dans les mares, empoignés et

martyrisés avec des cris de victoire. A mer haute, c’étaient des

embarquements à pleins canots, des défis à la godille, et les

navigations hasardeuses des petits bateaux remorqués à la ficelle.

Sa force et son adresse classaient P’tit Pierre premier à la lutte et au

jeu. Il levait les quartiers de roches sous lesquels sont tapis les

tourteaux gourds, et savait, comme d’un coup de bec, saisir à la pointe

d’un couteau l’anguille furtive. Alors que les petits s’attelaient par

deux aux lourds avirons de quinze pieds, il les maniait seul,

orgueilleusement. Et en se baignant, tout nu dans la lumière, il aimait,

par plaisanterie de maître, éclabousser les filles qui, le jupon ramassé

entre les jambes, s’enfuyaient au bord de la mer, à grand renfort de

criailleries.

Profitant de ses loisirs, Bernard conduisit désormais son gars à

l’école, qui est au-dessus de l’église, en haut du village, et fut le

chercher le soir vers quatre heures. Il fallait en finir avec la

dissipation. Une surveillance s’imposait, à la fois pour le garder de

mauvaises fréquentations et le distraire du port. Bernard institua des

promenades congruentes.

Mais, quand ils allaient du côté de Noirmoutier, ils découvraient,

par-dessus le marais, le large, aux souffles plus âpres, et quand ils se

tournaient vers l’Herbaudière, la mer barrait encore la route à leurs

regards. Elle sertit la pointe étroitement; on la voit de partout; on

l’entend sans cesse. Elle est verte, avec des transparences et des

éclats qui se déplacent. On n’en aperçoit la fin que dans les nuages.

Elle est immense et l’on sent qu’elle asservit au loin la terre qu’elle

baigne, jusqu’au tuf, et jusqu’au cœur des hommes qui l’habitent.

P’tit Pierre ne pouvait point lui dérober ses yeux qui couraient

l’aventure après les barques, tandis qu’il questionnait le père:

--V’là un thonier, dis, p’pa?

--Et çui-là? où c’est qu’il va?

--C’est-il loin qu’on pêche d’la sardine?

Bernard répondait, par habitude, par goût sans doute aussi, et

s’enfonçait dans les champs. Mais là, si P’tit Pierre sautait les

étiers, bousculait une barrière, écrasait des fèves qui pètent sous le

pied, ou escaladait un tas de sel, son père l’admonestait en prêchant le

respect de la propriété. Il fallait marcher sagement le long des

chemins, sans gambader, crier, ni rien briser; et P’tit Pierre

s’ennuyait ferme parce que, comme tous les enfants des hommes qui sont

bien vivants, il aimait à s’agiter et à détruire.

Il attendait le retour et l’arrosage du jardin, dans quoi s’absorbait le

brigadier, pour s’évader et courir se battre avec Olichon par manière de

dédommagement.

C’était son rival à tous les exercices et il tirait de la fierté de ce

que son père l’emmenait à bord du _Secours de ma vie_ en qualité de

mousse. Aussi bien traita-t-il P’tit Pierre de capon le jour qu’on lui

interdit la mer; et la vengeance fut entre eux. Leurs batailles

devinrent terribles. Ils se mirent en loques et en sang. Plusieurs fois

le brigadier dut intervenir et rentrer chez eux les combattants.

--Tâche donc de garder ton gars, dit-il à Olichon, ils vont s’tuer!

Mais l’autre rétorqua sans trouble:

--Ils n’en t’ront pas davantage.

Alors Bernard consigna son fils près de lui, au jardin.

P’tit Pierre fit naviguer des sabots dans le baquet, sous les rocailles,

et le vida aux trois quarts en simulant la tempête. Bernard jura, la

mère s’interposa et P’tit Pierre réclama les jouets que son père avait

promis.

--J’vais pus en canot et tu m’les a pas donnés!

--C’est ben vrai qu’il a rien pour s’amuser, dit la bonne femme.

--J’ vas t’en faire, j’ vas t’en faire! cria Bernard.

--Quoi? dis quoi?

--Ah! tu verras!

Le soir, quand Pierre fut couché, la mère dit:

--Lui fait pas un bateau toujours!

--Sois tranquille, répliqua Bernard d’un air entendu.

Mais le lendemain, il alla consulter les vieux sur la cale, parce qu’il

ne savait que faire; et tous ensemble, le pilote, Hourtin, Tonnerre,

n’eurent qu’une seule et même idée.

--On va lui tailler un bateau!

Ils ne pensaient, comme tous les marins, qu’à la barque, qu’à façonner

en petit cette chose téméraire et belle qui a contenu tant de leur

existence. Le bateau est le jouet de leur instinct au même titre que,

pour la fillette, la poupée qui représente le fruit futur de sa chair

féconde. Seulement, chacun, raidi dans sa routine, ne voyait que le

bateau de ses navigations: Hourtin préconisa le trois-mâts, Clémotte le

côtre, Tonnerre le canot.

Ils comprirent avec peine qu’il fallait chercher ailleurs et Tonnerre,

qui a sauvé cent-trente vies humaines, proposa un lance-pierre en

disant:

--C’est rigolo, ça tue bien!

P’tit Pierre eut l’engin confectionné avec une fourche en bois choisie

dans des fagots. Il s’exerçait du matin au soir à mitrailler des

carapaces de cancres qui volaient en éclats sous le caillou. Bernard le

conseillait, rectifiait son tir, et confiait, par exclamations, sa

fierté à la mère:

--Qu’il est adroit le mâtin! Ça s’ra un lapin!

Elle relevait la tête, sans s’arrêter de tricoter, pour sourire avec

satisfaction.

Mais P’tit Pierre se lassa de tuer des choses parce que: «ça ne remuait

pas» et il entreprit la chasse aux félins.

A propos, la chatte de la mère Aquenette avait mis bas dans les tamarix

de sa cour. Il se tapit derrière la murette et chaque fois qu’un museau

pointait, un caillou sifflait. Le troisième jour, il toucha le petit

gris qui tomba en secouant la tête et vagissant lamentablement. Mais

quand il avança pour le ramasser, avec des cris de victoire, la chatte

lui sauta au corps et lui déchira les mollets.

Le Peuple de la mer · 第 9 / 14 段