Alors c’est la kermesse. Remplie d’uniformes écarlates et de la fierté

brutale des jeunes hommes, la ville rutile au soleil et chante aux

lampions la nuit entière. Il y a des marches aux fanfares qui emportent

les filles au long des compagnies; il y a des concerts où l’on se

cherche pour s’accoupler, le soir; et au noir, il y a, sous bois, des

spasmes et des cris comme si la terre elle-même assouvissait son rut. Il

tombe là quelques milliers de gaillards, tout roides de sève et qui ont

vingt ans, parmi un peuple de chaudes luronnes saumurées, et leurs sangs

s’appellent au rythme large de l’instinct. Après, les soldats s’en

reviennent avariés, et les filles restent grosses.

Gaud fit son ballot et emmena sa femme. Ils allèrent à Saint-Gilles où

ils ne trouvèrent point à vivre, parce que personne n’avait besoin de

leur temps ni de leurs bras. Ils gagnèrent Noirmoutier. A l’Herbaudière,

elle put s’embaucher aux usines, et lui s’embarqua sur un côtre. Ils

s’installèrent.

La Gaude accepta joyeusement la nouvelle existence et ne parut point

regretter les Sables. Les hommages de tous les gars vinrent à elle, là

comme ailleurs, avec les diffamations de toutes les filles, et elle ne

manqua pas d’amoureux, bien que Gaud montrât les dents.

Au Pilier enfin, il avait espéré la paix. C’était l’exil, sur un rocher,

dans le large. Il avait compté sans les garde-phare, et par chance,

encore, n’en avait-il qu’un seul à redouter.

Aussi bien, quand, il y a deux jours, le _Brin d’amour_, mouillé sous

l’île, lui avait appris la mort du vieux Piron, il s’était réjoui d’être

débarrassé du gars.

Ç’avait été deux jours de délicieuse flemme, sans soucis, le cœur

débridé sous la vareuse, et Sémelin l’avait entendu chanter d’une voix

aigre au bord des falaises.

Tout de même il avait voulu connaître le remplaçant de Jean-Baptiste, et

du plus loin qu’il aperçut le _Martroger_ il prit position sur son

mât.--Et voilà! Ce fils de vesse de Piron lui-même revenait, comme ça, à

peine le bonhomme en terre! Pour le coup c’était point naturel!

L’après-midi, le soleil magnifique réalisa les présages des brumes

matinales. La température s’alourdit et la mer eut des ondulations

huileuses qui mouvaient d’énormes reflets pour les regards à son niveau.

Mais Jean-Baptiste, élevé dans la tour, ne voyait qu’une plaine

transparente, colorée par ses fonds, à la manière d’une carte d’atlas,

en blond, en vert et en noir. Des vagues passaient, de longs rouleaux

qui soulevaient par-dessous la surface sans la rider et n’éclataient

qu’au heurt des roches, brusquement, comme du canon.

Une fumée planait tout là-bas en s’étirant. C’est un grand navire chargé

de vies humaines qui s’en va, imperceptible sur la mer si vaste dans son

calme. Çà et là, des chaloupes faisaient des points téméraires.

Noirmoutier, haussé par le mirage, semblait accroché aux nues. Les

mouettes aux ailes arquées comme des pattes d’ancre, maraudaient, et des

vols triangulaires de ces oiseaux qui s’écrasent contre les phares dans

les nuits d’épouvante, traversaient le ciel.

De la tour, Jean-Baptiste vit la Gaude sortir, un panier au bras et il

descendit rapidement pour la rejoindre. Dehors il aperçut Gaud dévaler

la falaise. Il ralentit, puis gagna la jetée d’où il découvrit l’homme

et la femme, sur la cale, au-dessous de lui.

Elle tirait la corde grasse d’un vivier qui flottait le long du quai.

Elle était penchée en avant, sans bonnet, la chevelure luisante et la

nuque, tout imprégnée de soleil, orgueilleusement nue dans la lumière.

Le collier rouge coupait sa chair comme une blessure.

Gaud le toucha du doigt et demanda:

--D’où que ça t’ vient?

--Un cadeau...

Elle hissa sur la cale le vivier qui pissait à grand bruit et sentait

les entrailles de la mer, une odeur d’alcali et de fermentation

doucereuse.

--Qui te l’a donné?

--Qui qu’ça peut t’ faire...

Elle poursuivit sa besogne, ouvrit le vivier. Là-haut Jean-Baptiste

observait, tapi le long de la yole.

--Qui te l’a donné! insista Gaud, en maître.

Elle se redressa et le regardant bien en face:

--Jean-Baptiste!

Gaud n’avait pas bronché. Elle se recourba, enfonça son bras dans le

vivier où l’on entendait gratter des pattes. Mais brusquement la main de

l’homme s’abattit, empoigna le collier dont l’élastique étiré cassa, et

lança les perles dans la mer. La Gaude était toute droite, le sang à la

tête. Elle cria, le poing menaçant:

--Tu m’ le paieras, mon cochon! et escalada la falaise en claquant du

sabot.

Jean-Baptiste remarqua qu’elle avait au cou une trace rouge. Un peu

saisi, Gaud contemplait des grains de corail immobiles sous le cristal

de l’eau. La houle du large abaissait et levait tour à tour le niveau de

la mer, le long du granit, avec un clapotis flaqué. Gaud haussa les

épaules, choisit un homard dans le vivier qu’il repoussa, remonta la

cale. Mais la voix de Jean-Baptiste le surprit au moment où il gagnait

le haut:

--Y aura d’ l’orage ce soir, la mer crie...

Les deux hommes se toisèrent un instant et Gaud mâcha dans sa moustache:

--P’ tête ben.

* * * * *

La bourrasque est imminente. Depuis la tombée de la nuit, on la sent si

proche que l’attente mouille les échines et oppresse. La mer a crié et

tiré de fond jusqu’au soir, plaintive et tressaillante comme une femme

qui va enfanter. Maintenant, dans un répit formidable, elle retient son

souffle, mais se gonfle en vagues lisses qui marchent irrésistiblement

jusqu’aux rivages qu’elles bombardent.

Les vents suspendus grandissent la menace. Tout est immobile et ployé de

crainte. Les hommes sont las et ont de l’amertume dans la bouche. La

terre semble morte. Et l’océan seul vit et pousse ses masses, sans

déferler, à l’assaut du bord.

Au large, les barques roulent bas dans le clapotement des voilures

fouettées par les garcettes. Le gréement geint, les écoutes battent, le

gouvernail gémit dans ses fers, et l’on entend se tordre les bois qui se

disjoignent. Les barques sont déjà comme des épaves perdues dans la

houle, où des hommes muets se cramponnent, avec de la peur au ventre et

de la foi au cœur. D’un instant à l’autre, le grain va tomber ainsi

qu’un coup de faux.

Le phare brille avec cette acuité que prennent les feux dans les soirs

d’orage, car les colères du temps les troublent et ils font signe de

toute la force de leur lumière. La gerbe de l’Ile d’Yeu rase au sud la

nuit sourde; le Four, la Banche, le Charpentier, éclatent dans

l’estuaire. Il y a donc encore de la terre et des hommes dans ces

ténèbres: cela donne du cœur.

Descendu de la tour où il veillait sous la lanterne, Sémelin cherchait

son matelot dans les chambres basses et l’appelait:

--Jean-Baptiste! Jean-Baptiste!

Mais le gars n’étant nulle part, il ouvrit la porte, fit trois pas sur

l’îlot et répéta:

--Jean-Baptiste! Jean-Baptiste!

Son cri porta loin dans le silence. Il écouta. Un pas sembla sonner

là-bas, du côté du sémaphore. Puis plus rien que le tonnerre d’une vague

dans les roches.

Le vieux rentra en grognant:

--Toujours la femelle!

Mais Gaud, qui se rendait au phare pour chercher sa femme, connut, à

l’appel de Sémelin, qu’elle avait rejoint Piron, par là, dans les

ténèbres. Il ôta ses galoches et vint à la sourdine. Les chardons se

froissaient bruyamment sous ses pas. Il profita du tumulte des vagues

pour courir, chopant rudement sur les pierres invisibles. Il ne sentait

ni le mal, ni le froid de la sueur évaporée de son front.

Brusquement, un coup de vent passa lourd et sifflant. Gaud pensa qu’ils

devaient être à l’abri de la côte est et gagna la falaise. Il ne

distinguait pas le vide et ne savait où poser le pied. Soudain, croyant

apercevoir deux ombres, il se jeta vers elles. Un caillou déboula

pesamment, tomba dans l’eau, tandis que l’homme s’agrippait au roc pour

ne pas le suivre.

Au moment où il se redressait, une seconde rafale s’abattit sur l’île,

si violente qu’il chancela et entendit siffler l’étai du mât. Déjà la

mer soulevée déferle, car son bruit de chaudière commence.

Où sont-ils?... Gaud est debout sur la crête de l’île, indécis, affolé.

La grande lueur du phare tourne à trente mètres au-dessus de lui, et il

la suit des yeux pour fouiller la terre. Mais il ne voit plus que la mer

toute blanche et monstrueuse.

D’instant en instant, le vent force. Des paquets d’embrun tombent sur

l’homme. Le sol frémit. C’est la tempête, accourue du fond des

solitudes, qui gonfle l’océan et l’emporte dans sa course dévastatrice

au delà des bornes des continents.

Gaud courbe l’échine et rampe vers le sémaphore. Deux formes qui passent

en courant le bousculent. D’un bond il est sur elles. Un cri perce le

fracas de la nuit et une masse roule sur le sol. Les deux hommes se

tiennent à la gorge; mais d’un coup d’épaule, Jean-Baptiste écarte la

main de Gaud, et empoignant l’adversaire à bras le corps, le retourne et

le cloue au sol sous ses genoux et sous ses poings.

Il pleut à torrent, il vente en furie. La Gaude serre ses jupes pour ne

pas être renversée et cherche à voir. Jean-Baptiste tient Gaud une

seconde sous sa force, puis le lâche en lui criant aux oreilles:

--Maintenant tu peux rentrer ta femme.

Elle se penche sur Gaud qui demeure étendu. L’embrun rejaillit sur eux

en cinglant. Piron gagne le phare en marchant de biais dans la

bourrasque.

Quand il y rentre, la porte se referme sur lui brutalement, et la tour

sonne au choc comme une caverne. Sémelin paraît dans la cuisine avec un

visage solennel où dansent les lueurs de sa lampe qui tremble. Il ne dit

qu’un mot:

--Le service!

Un peu honteux, Jean-Baptiste ne réplique pas et se change, tandis que

le vieux monte à son poste, le dos bien droit, et le pas ferme.

Des secousses ébranlent la maison basse; le toit craque; des lames de

vent pointent aux serrures et aux joints des portes; les murs suintent

et coulent sur les planchers.

Par moment, les paquets de mer qui franchissent l’îlot, d’un seul jet,

claquent les tuiles et les fenêtres. Les lampes s’affaissent de peur,

les cuivres tintent sous leur vitrine et le phare oscille comme un

roseau.

Cela dura trente-six heures, deux nuits et un jour.

Il semblait que la tempête se renouvelât au lieu de s’épuiser, et

l’allure durable du fléau épouvantait. L’océan éprouvait sa force

dévastatrice une dernière fois, avant les apaisements printaniers où

couve, dans ses flancs, la vie prodigue et se propagent les bancs de

gades aux surfaces tièdes.

Sémelin n’était pas sans inquiétude. Il avait déjà vu, dans l’ancien

phare, les vitres éclater et le grand feu soufflé comme une veilleuse.

Il se tenait dans la chambre de veille, au pied de la lanterne qui

vacillait sur sa cuve, en éclairant rouge au panneau du plafond. Sous

lui, le plancher tanguait à trente mètres du sol.

Par deux fois Jean-Baptiste essaya de le faire descendre.

--On ne compte pas avec Dieu, jeune homme, répondit-il.

La seconde nuit surtout fut interminable et sinistre, avec des bruits

étranges qui traversaient le tumulte. Des forces mystérieuses semblaient

déchaînées dans l’inconnu ténébreux. Il y avait peut-être plus que de la

mer et du vent dehors, et la peur crispait un peu les entrailles des

hommes.

Vainement Jean-Baptiste s’efforçait de penser à la Gaude; les coups de

mer lui sonnaient trop aux oreilles. Alors il se tournait vers le vieux

pour solliciter une histoire. Mais Sémelin égrenait méthodiquement son

chapelet et, quand il se signait et baisait la croix, Jean-Baptiste se

signait aussi, d’un geste nerveux, puis revenait à la tempête.

Elle se coupait maintenant d’accalmies, pendant lesquelles on entendait

les glaces crépiter là-haut sous des chocs, comme si les pierres de

l’îlot volaient contre le phare.

--Ils vont nous défoncer! fit Piron.

Le vieux leva sa barbe vers la lumière, Jean-Baptiste gravit quelques

marches. Des ombres fonçaient sur les vitres. A peine s’il reconnaissait

des oiseaux, précipités dans le rayon protecteur, dont le crâne éclatait

contre les glaces. La coupole de cuivre vibrait comme une tôle sous la

ruée des bêtes culbutées par l’espoir sur le faux soleil. Les cervelles

giclaient, du sang coulait, les ténèbres elles-mêmes paraissaient

grouiller autour de la lanterne, la serrant, la culbutant, et quand,

soudain, le fanal s’arrêta, les hommes sursautèrent d’inquiétude. Mais

c’était le poids qui appelait bout de chute, et déjà Sémelin le

relevait.

L’assaut criard des oiseaux devenait plus distinct dans les répits plus

longs de la bourrasque. Le vent s’essoufflait, reprenait haleine,

espaçait les lourdes rafales dont tremblait la tour de pierre, et

Jean-Baptiste consultant le baromètre annonça:

--Il remonte un p’tit!

A quatre heures seulement, le phare cessa d’osciller. Le vent se cassa

brusquement après quelques ressauts d’agonie, mais la mer continua de

gronder autour de l’île. D’une fenêtre, Jean-Baptiste aperçut trois

étoiles et les feux de l’estuaire, La Banche, Le Grand Charpentier,

Kerlédé, comme d’autres étoiles. Le froid se glissait sous les portes.

Le bruit de l’océan s’éloignait sous la tour.

Et ce fut l’aube, si claire qu’elle étonna après cette nuit de tempête.

L’est blanchit d’un coup, découvrant un ciel balayé jusqu’en ses

profondeurs, où l’on sentait que le soleil allait bientôt éclater. La

mer moutonnait toujours, à perte de vue, parce qu’une fois déchaînée il

lui faut du temps pour s’apaiser et rétablir l’équilibre de ses masses.

Jean-Baptiste sortit sur l’îlot trempé et luisant d’eau. Les barriques

où Sémelin nourrissait des pommiers, gisaient, éventrées parmi les

roches. Le carré de légumes, l’euphorbe et le chardon bleu étaient

fauchés sur la terre rase.

Mais une plus grande surprise l’attendait à l’est. Du pied du phare

jusqu’à la mer une jonchée d’oiseaux matelassait le sol. Il n’en avait

jamais tant vu, entassés les uns sur les autres, accrochés au littoral,

aux tuiles des bâtiments et jusqu’au garde-fou de la lanterne. Les

pluviers mêlés aux bernaches faisaient des taches grises sur des fonds

noirs. Amaigris par la migration, ils gisaient le crâne sanglant, et

beaucoup vivaient encore.

Jean-Baptiste cria, non pas tant pour manifester sa joie que pour

avertir le sémaphore dont il approchait, car il lui tardait de voir la

Gaude, recluse depuis l’avant-dernier soir où il s’était colleté avec

son bonhomme.

L’aurore avait une fraîcheur, une gloire de renouveau qui lui fouettait

le sang. Il gorgeait ses poumons d’air tonique, satisfait d’enfler son

thorax; et malgré la nuit blanche il éprouvait l’abondance de sa force

musculaire dans le jeu de ses articulations. Mais rien ne bougeant au

sémaphore, il se mit à chanter à tue-tête en tournant le dos et

ramassant un à un les oiseaux morts.

Sont partis deux matelots,

Pour l’amour d’une belle,

Avec leur pipe et leurs sabots

Dessus les flots.

Pour l’amour d’une belle, gai matelot!

Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!

Sa voix vendéenne, où les syllabes sonnent, dominait la mer. Il chantait

comme un perdu dans une écharpe de soleil.

Elle avait dit au premier:

Pour l’amour d’une belle,

Reviens maître timonier,

Ou bien gabier.

Pour l’amour d’une belle, gai matelot!

Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!

Elle avait dit au second:

Pour l’amour d’une belle,

Reviens maître à deux galons

Ou bien patron.

A ce moment, un vol de mouettes blanches tournoya sur l’îlot jonché de

cadavres, en cisaillant le refrain de leurs piailleries.

Pour l’amour d’une belle, gai matelot!

Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!

Mais derrière lui une voix presque mâle, la voix des femmes qui

chantent avec leur gorge magnifique, reprit:

L’premier partit-z-au Congo,

Pour l’amour d’une belle,

Mais dans un grain tombe à l’eau,

Adieu l’bateau!

Jean-Baptiste la regarda qui venait sur la sente, toute rieuse.

--T’as l’cœur gai, à matin, p’tit gars!

--Pasque j’t’espérais...

--Brigand!

Et tout à coup elle se récria devant le champ de gibier, Jean-Baptiste

en avait déjà trié de gros tas par espèces, mais tant gisaient encore,

qu’on en écrasait sous le sabot malgré soi. Ils parlèrent de bernaches

et de pluviers en se mirant dans leurs yeux. La brise frétillait dans le

cotillon de la Gaude. Jean-Baptiste riait en montrant les dents.

Ils ramassèrent les bêtes ensemble. Les seins de la Gaude pesaient au

caraco en le gonflant davantage quand elle se penchait vers le sol, sa

large croupe élargie dans une ampleur bestiale. Les mains caleuses du

gars cherchaient les mains rudes de la femme. Et c’étaient des

attouchements coriaces mais satisfaisants, tandis qu’ils se lutinaient

en paroles.

Des sloops sortaient de l’Herbaudière sur la mer apaisée au jusant. La

vie coutumière reprenait. Les hommes retournaient en confiance à

l’océan, après cette grande colère où il avait sûrement tué des hommes,

et les barques recommençaient la lutte où leur bois crie et se démembre

jour à jour.

Sémelin dégageait la galerie du phare. Jean-Baptiste et la Gaude

descendaient à la plage tout imprégnée de soleil. La mer se retirait,

abandonnant des lianes vertes, des rouleaux de fucus roses, des

laminaires gaufrées, et des seiches flasques, aux tentacules gluantes,

dont le ventre luisait comme un moulage de stuc.

--V’là ton homme, fit soudain Jean-Baptiste.

La Gaude se retourna et aperçut, aux enfléchures de son mât, Gaud qui

regardait. Elle haussa les épaules.

--Tu sais qu’il a jeté ton collier!

Jean-Baptiste grogna:

--Faut monter! Il nous fichera donc point la paix!

--J’t’ai promis pour ce soir, dit-elle.

Sur la falaise, elle chargea son tablier d’oiseaux et s’éloigna, tandis

que Jean-Baptiste relançait à toute gorge, d’une voix qui portait mieux

dans le calme:

Carguait l’hunier d’artimon,

Pour l’amour d’une belle,

Quand a ché dessus le pont,

Défunt l’second!

Pour l’amour d’une belle, gai matelot!

Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!

Fut envoyé leur magot

Pour l’amour d’une belle,

Avec leur pipe et leurs sabots,

A la margot.

Pour l’amour d’une belle, gai matelot!

Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!

Lors prit son beau tablier,

Pour l’amour d’une belle,

Et dret s’en alla marier

Quant et l’meunier.

Pour l’amour d’une belle, gai matelot!

Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!

* * * * *

La Gaude et Jean-Baptiste s’étaient rejoints trois fois pendant les

nuits, pour des joies hâtives. Gaud les guettait comme une proie, et

leur dernier rendez-vous faillit être tragique.

C’était au phare où Jean-Baptiste avait introduit la femme à l’insu de

Sémelin. Ils se tenaient dans la chambre de l’ingénieur, qui est à

l’angle sud, quand on heurta à la porte à grands coups. Ils entendirent

Sémelin répondre du haut de la tour, tandis qu’ils se regardaient, le

cœur battant. Alors la fille ouvrit doucement la fenêtre et s’évada

dans l’obscurité, ses sabots à la main.

Ce fut Sémelin qui vint ouvrir. Gaud le bouscula, courut aux chambres et

resta stupide en voyant Jean-Baptiste dormir sur son lit où il s’était

jeté pour feindre le sommeil.

Il disputa sa femme d’autant plus fort qu’il comprenait moins son

absence. Elle riposta, leva le poing, et devant l’aplomb de cette

gaillarde, il se sentit chétif et plia.

Maintenant il rusait, rôdait, fouinait, contournant l’îlot dans sa yole

silencieuse, ou l’enfermant sous son regard du haut du mât. De son côté

Sémelin s’était reclus dans le mutisme avec dégoût; mais sa force morale

et la crainte de la délation le faisaient respecter.

Indifférente, la mer fleurissait comme un jardin aux chaleurs du

printemps. Parfois encore, certains soirs orageux, des nuages compacts

pesaient sur l’horizon, en découvrant, par-dessus leurs crêtes d’or, le

ciel profond d’azur. Mais ils ne bougeaient ni éclataient et fondaient à

la fraîcheur de la nuit ou sous un rayon de lune.

Jean-Baptiste se livrait à la pêche avec acharnement. L’après-midi, à

l’ombre du phare, il remaillait des filets, cerclait des casiers ou

amorçait des lignes. Il en tendait partout, comme une traîne autour de

l’île, en se dissimulant si bien parmi les roches, qu’il mettait en

défaut la vigilance de l’adversaire.

A l’aide de la norvégienne, il allait aux champs de lianes des Sécé

mouiller ou relever les casiers qui sortent du ventre de la mer,

alourdis d’ophiures et gras de gélatines vives, dans une bouffée de

relent iodé. Et il rapportait les tourteaux poilus qui font le mort et

les homards aux queues cinglantes.

Toute cette agitation lui permettait de voir souvent la Gaude et de rire

un brin avec elle. A l’embarquement, au retour, quand il courait la

falaise ou tendait le filet, elle passait et s’arrêtait pour la

causette.

Impossible de se dérober davantage. L’océan les emprisonnait avec

l’ennemi. Le soir Gaud enfermait sa femme à double tour et Sémelin, pour

éviter une nouvelle scène, verrouillait la porte du phare.

Gaud se rongeait, toussait, maigrissait. Une barbe inculte lui creusait

les joues. Délaissé par sa femme, il portait des guenilles.

Elle ne comprenait pas sa folie. Elle lui avait reproché sérieusement en

le reprenant sur son sens pratique.

--Qu’ t’es bête, mon pauvre homme! pisque t’es pus bon à rien, qui qu’ça

peut t’faire! Laisse-moi tranquille et j’ te soignerai comme un éfant!

Gaud manqua l’étrangler sur cette parole.

Il n’avait de répit qu’aux congés de Jean-Baptiste. Alors il sommeillait

les trois quarts du temps, étalé au soleil, la casquette sur les yeux,

car la paresse satisfaite est, pour lui, le comble du bonheur, et

l’existence des riches inoccupés lui paraît enviable. Il ne pêchait même

pas; la ligne le fatiguait. Mais il savait bien demander du poisson aux

sardiniers qui passent à ranger l’îlot dans les calmes d’été.

Les chaleurs le retinrent chez lui. Il redoutait le soleil que méprisait

sa femme. Tête nue, gorge et bras nus, elle promenait glorieusement

dehors sa peau brune qui accrochait la lumière. A peine si elle se

vêtait, même, d’un caraco libre et d’un cotillon court sous lesquels

gonflait son corps comme mûrit un fruit.

Un matin,--il était onze heures--Jean-Baptiste la vit descendre à la

plage du phare, une langue de sable dans une mâchoire de granit. Il se

cacha parmi les roches et guetta pour la surprendre.

Il y a déjà de l’ombre dans cette falaise, parce que le soleil gagne le

sud en s’élevant. La grève renvoie, comme un métal, une lumière qui

brûle les yeux; les varechs ternissent, craquent de sécheresse et l’eau,

évaporée, dépose du sel. Le silence est peuplé d’un fourmillement

presqu’imperceptible, comme si la terre rissolait, et l’on s’aperçoit

que l’océan fume lui-même aux lointains blanchis de vapeurs.

La limpidité de la mer donne une impression de fraîcheur bienfaisante.

Elle est immobile et l’on suit la plongée du sol jusqu’à ses fonds. A

peine si elle soulève par instant sa lisière, dans une ondulation qui

fait grésiller le sable chaud.

En un tour de main, la Gaude a mis bas corsage et cotillon. Elle se

frotte les reins une seconde avec sa grosse chemise de toile bise et

l’enlève par-dessus sa tête. Elle est nue. Elle quitte ses sabots et

s’élance brusquement dans le soleil.

Le hâle coupe ses jambes, ses bras, sa gorge, rehaussant la blancheur de

son corps par l’opposition des extrémités cuites. Jean-Baptiste la mange

des yeux, halète. L’eau qui bruit quand elle y entre lui bourdonne aux

oreilles. Il est fasciné par la croupe fastueuse sur des cuisses

puissantes.

La mer monte au ventre de la femme. Elle a un frisson, plonge ses bras

qu’elle frictionne, avance. Dans l’eau, ses formes paraissent d’un blanc

verdâtre, ondoyantes et lumineuses. Le passage de la mer à la femme est

insaisissable; l’onde se continue dans la chair qui s’étend à l’onde.

Elle nage et s’allonge de son sillage, tandis que ses épaules, entre sa

chevelure d’ébène et le cristal glauque, resplendissent comme un marbre.

Jean-Baptiste est debout, l’œil injecté, à moitié fou et entre ses

mains il appelle sourdement:

--Marie! Marie!

Elle prend pied, émerge ruisselante, les seins tremblants, aperçoit le

gars et sourit au moment où un sabot rase la tête de Jean-Baptiste et se

brise contre le roc.

Il se tourne pour recevoir le second en pleine mâchoire. Il chancelle,

hurle, crache du sang et des dents. Gaud est déjà sur lui, le couteau à

la main. Jean-Baptiste dégringole à la plage, mais Gaud lui pousse sur

le dos une lourde pierre qui l’affaisse avec un han de geindre.

Le Peuple de la mer · 第 8 / 14 段