Elles accueillirent Jean-Baptiste comme un défenseur contre le père «qui

s’était jamais tant boissonné», et comme une providence parce qu’il

avait des sous. Ainsi que beaucoup de gens des côtes et des campagnes,

entretenus par leurs enfants, les Piron vivaient des secours de leurs

trois filles en service à la ville et des sept gars qui naviguaient sur

toutes les mers.

Jean-Baptiste se laissa dépouiller sans trop rechigner. A terre, comme

tous les marins en congé, il faisait le libéral et payait volontiers la

tournée aux camarades chez Zacharie. On l’y avait taquiné, en trinquant,

au sujet de la Gaude qui devait le désennuyer un brin au phare.

--C’est seul’ment Gaud que je plains, avec un gars comme toi! avait dit

Perchais.

Et Double Nerf, au milieu d’une tempête de rires, émit cette

plaisanterie séculaire qui fera éternellement la joie des simples:

--Gaud! il est ben à l’habitude! C’est pus des cornes qu’il porte à ct’

heure, c’est une mâture!

Jean-Baptiste n’avait pas trouvé ces propos à son goût, et s’absorbant

dans la confection d’une cigarette, il avait répondu simplement:

--On n’a point l’ temps de se voir là-bas, y a le service qui commande.

Les hommes n’avaient pas compris à ce silence qu’il était amoureux. Ils

savent lire dans le ciel et sur la mer, mais point au cœur de leurs

semblables. Désirée Zacharie seule s’en était douté, parce qu’elle est

une femme, bien plus, une jeune fille qui cherche l’amour et le flaire

dès qu’il passe auprès d’elle.

Jean-Baptiste lui-même pénétrait mal ses sentiments. Il mettait son

inquiétude au compte de l’inaction et cherchait à s’occuper. Il retourna

le carré de pommes de terre qui est derrière leur cabane et planta des

salades.

Mais à la maison, s’il jouait avec le petit que sa sœur a eu de ce

Léon Coët noyé dans le naufrage du _Dépit des Envieux_, sa pensée

s’attardait sur la Louise qui est une belle fille, car les poupons sont

encore si près de la femme qu’ils y ramènent toujours l’esprit des

hommes. Et de la Louise, une comparaison le menait à la Gaude plus

magnifique encore.

Elles ont la même façon de porter orgueilleusement la poitrine en avant,

le rein creux, les hanches larges. Elles marchent avec la même

inconscience de leur splendeur, semble-t-il, le regard clair, le front

tranquille. Seulement la Louise est plus petite et n’a pas cet

élancement, à la fois ample et souple, d’arbuste, qui fait dire de

l’autre «qu’elle a de la branche».

Jean-Baptiste regrettait chaque jour plus violemment son absence, et il

guettait ce moment du crépuscule où le feu du Pilier paraît soudain au

loin, pas plus gros qu’une étincelle. Il savait que la Gaude était au

bas de la tour qui lui faisait signe et il tentait d’imaginer ses

occupations.

Cependant, avec la nuit, une fièvre malsaine l’envahissait, lui donnant

ensemble le dégoût du travail et le besoin de se dépenser. Sur la route

qui mène à Noirmoutier, au travers des marais plats, il marchait alors,

avec frénésie, à grands pas exténuants, puis il se lançait au travers

des bossis pour sauter les étiers. Mais toujours, de plus en plus

éclatant, l’œil du grand phare clignait au loin, comme un appel.

Jean-Baptiste connaissait des filles faciles dans le village. Plusieurs

fois déjà, il était descendu au port, à la sortie des usines, pour

tomber dans le remous des cotillons. Ses paletots de molleton, sa

casquette à ancre d’or et sa bonne mine avaient du succès; il était

entouré de petites faces vives, un peu sournoises, qui l’épiaient. Plus

hardies, la fille à Charrier, qui a le vice dans les yeux, et la grande

Bourrache se moquaient de lui à tue-tête parce qu’il ne leur avait point

cédé.

Un beau soir, il se décida et rejoignit la Bourrache dans les paillers

d’Izacar, qui sont accotés au mur du cimetière. Il l’a choisie parce

qu’elle ne porte point le petit bonnet Vendéen, ni ces corsages étriqués

qui brident la poitrine. Elle a les cheveux libres, sans résille, et les

seins à l’aise sous un caraco de couleur. Vigoureuse et chaude, sentant

la brume et le poisson, elle garde le cou nu, bien que les nuits soient

fraîches, et le gars retrouvait la Gaude dans l’insolence de ces allures

et de cette santé.

Devant eux, de l’autre côté du jardin, le pignon blanc de la maison du

mareyeur s’éclairait dans la nuit à chaque tour du phare. Niché au creux

d’une meule, les yeux bien en face de ces éclats rapides qui passaient

de vingt secondes en vingt secondes et venaient du Pilier, Jean-Baptiste

s’abandonnait à la ronde des souvenirs. Les branches tortes d’un pommier

grimaçaient parfois des ombres dans un coup de vent sur le mur clair; de

la paille courait sur l’aire avec un frottement soyeux; et la mer

bruissait doucement aux oreilles comme dans un coquillage.

Jean-Baptiste revenait quotidiennement à ces rendez-vous, chercher dans

ces possessions de hasard la seule femme qu’il désirait. On ne le

voyait plus chez Zacharie autour des cartes, et les vieux le

plaisantaient. D’ailleurs la grande Bourrache descendait avec lui tous

les soirs sur la jetée, à l’heure où les gars et les filles causent par

couple, le long des filets bleus qui sèchent en grésillant.

Généreuse de sa chair, contente d’être satisfaite et d’appartenir à un

beau garçon, elle triomphait naïvement dans la faute. La moue de ses

compagnes et la joie de son corps lui suffisaient. Elle n’avait jamais

rien réclamé à Jean-Baptiste et il n’avait point songé à donner parce

qu’il n’était pas amoureux d’elle. Mais, vers la fin de son congé, elle

lui demanda brusquement un cadeau en témoignage de leurs amours.

--Tu vas t’ n’aller, dit-elle, j’ai seulement ren de toi; et quand

c’est-il que j’ te reverrai!

Il ne répondit point, mais il pensa tout soudain que ce serait gentil de

rentrer au Pilier avec un bijou qu’il offrirait à la Gaude, quelque

chose qui plairait à une femme, qui la ferait belle... Et il interrogea

la fille:

--Qu’est qu’ t’aimerais pour toi?

Elle regarda vaguement devant elle, voyant, dans son désir, trop de

choses ou peut-être bien aucune, et dit:

--Ah! c’ que tu voudras, faut qu’ce soit une surprise!

Et elle l’embrassa à pleines joues, comme une enfant, puis s’éloigna

insoucieuse, avec son cotillon plat sur le derrière et son caraco lâché

d’où sortait partout sa peau dorée de soleil.

Rentré chez lui, Jean-Baptiste alla droit à sa sœur.

--Et toi, qu’est qu’ t’aimerais qu’on te donne pour te parer?

--Moi!

--Oui toi... une broche?

Alors elle réfléchit gravement à son tour, car le choix d’une parure est

un problème, puis affirma:

--Moi! un collier comme çui à la fille à Zacharie, en perles de toutes

les couleurs qui brillent.

--On trouve ça à la ville?

--Je pense ben...

Ils entendirent soudain le vieux Piron qui vociférait et jurait derrière

la maison parmi des cris de femme. La mère appela:

--Jean-Baptiste! Jean-Baptiste!

Mais las des scènes, il haussa les épaules et se déroba sans que sa

sœur, qui espérait un cadeau, le retînt. Elle gémit seulement:

--Encore saoul! Je vas toujours sauver mon gosse...

Les voix de la dispute, des bruits de coups sauvages le poursuivirent un

moment sur la route. Jean-Baptiste se hâtait en palpant le gros

porte-monnaie à fermoir de cuivre qui bossuait son pantalon sur la

cuisse. Au bout du marais, la ville surgissait dans un éclat blanc,

chaque fois qu’un nuage démasquait le soleil, puis l’ombre à nouveau

rasait la plaine grise. Jean-Baptiste marchait fièrement, la casquette

en arrière, les bras lancés: il allait acheter un collier pour la Gaude!

Et il avait envie de le crier aux champs, comme on proclame une

victoire.

A Noirmoutier il visita les amis, et parce que les hommes ne peuvent se

voit, ni causer, sans boire, il trinqua chez Beaulieu, chez Malchaussé

le charpentier de la place d’Armes et chez les Goustan. Puis, tous

ensemble, ils prirent «la dernière» au cabaret de la mère Cônard où

Jean-Baptiste s’enferma dans une joie intérieure en songeant à cette

gifle qu’il reçut de la Gaude, ici même, au temps où il avait le béret

de l’Etat au nom glorieux de _Marseillaise_.

Il rentra tard par les bossis, le sang chaud, la tête légère; et quand,

à la croix de la Ménissière, il rencontra sa mère, chargée de hardes, et

la Louise qui portait son petit dans un tablier, il demeura pantois de

surprise.

--Ben quoi! où donc qu’ vous allez!

--A Lépine, chez ma sœur, répondit la bonne femme; y a pus à tenir

chez nous, c’ te brute nous tuera!

--Le père?

--Il est fou d’alcool à ct’ heure, c’est pis que l’ diable!

Jean-Baptiste réfléchit, puis, avec une sympathie d’ivrogne, il excusa

le vieux, raisonna sa mère et s’efforça de l’emmener.

--Pour un p’tit qu’il a liché! ç’arrive-t-il pas à tout l’ monde! faut

d’ la miséricorde...

Mais la bonne femme continua son chemin en jurant.

Le bon Dieu m’y f’rait point r’venir! Vas-y vouère si tu veux!

Alors la Louise, attardée en arrière, lui demanda soudain à l’oreille:

--T’as-t-il l’collier?

La face contractée de Jean-Baptiste se détendit.

--Oui, là! dit-il en claquant sa poche.

--Et tandis que sa sœur relevait, d’un coup de rein, le fardeau qui

lui pesait au ventre, et attendait, de la convoitise plein les yeux, il

se tourna vers l’Herbaudière en criant:

--Eh ben! à vous r’voir!

La nuit tombait uniformément sur le marais où il n’y a pas de point pour

accrocher l’ombre. La route blanchissait dans le crépuscule; le phare

s’allumait à l’horizon et le gars marchait vers lui, à grands pas

cadencés, la main sur son beau collier de quatre francs. Des formes se

retiraient des champs. Le piétinement d’un âne le précédait obstinément

sur le chemin, et le vent, qui ployait l’herbe, semblait faire ramper

les talus autour de lui.

Quand il arrive à sa cabane, il est nuit close. Il pousse la porte et

heurte une masse inerte qui brimballe dans le noir. Il recule, craque

une allumette et voit d’abord une ombre longue osciller sur le mur, puis

un corps qui pend du plafond... L’allumette brûle les doigts de

Jean-Baptiste qui la lâche et ressort peureusement.

Il court au cabaret qui est un peu plus bas sur la route, et crie aux

hommes qui boivent:

--L’ père qui s’a pendu! l’ père qui s’a pendu!

On se précipite avec des chandelles dans le creux des mains; quelqu’un

balance un falot au ras du sol et des voix s’appellent dans la nuit.

A la porte de la cabane il y a un arrêt. On tend les petites lumières et

on regarde. Un corps qui n’en finit plus descend du toit jusqu’à toucher

deux galoches, qui luisent à terre. Louchon, le facteur, tire son

couteau et, du haut d’une chaise, tranche la corde. Le vieux s’affale

lourdement dans les bras du garde-champêtre qui le tâte et dit d’un air

entendu:

--Ça y est! y a pu qu’ le curé pour lui faire du bien!

On se tait. Le cadavre gît, froid, violâtre, rendant sa langue, Louchon

détord méthodiquement la corde, torons à torons, et la coupe par petits

bouts qu’il distribue aux assistants en manière de porte-bonheur.

Jean-Baptiste, hébété, répète sans discontinuer:

--Si j’aurais cru! si j’aurais cru!

Il ne voit pas la grande Bourrache qui vient d’entrer, attirée par le

bruit, après l’avoir vainement attendu dans les paillers d’Izacar. La

mère Olichon s’aperçoit la première que la Piron et sa fille sont

absentes et les réclame. Alors Jean-Baptiste explique qu’elles sont

parties à Lépine, à bout de patience et lasses de recevoir des gifles.

--Ça lui a fait un coup à c’ te pauvre homme! et voilà!... soupire la

bonne femme.

Elle dispose le mort sur son grabat, entre quatre bougies, la tête

appuyée sur un sac. Elle s’affaire dans cette besogne macabre où tout le

monde lui obéit. La mère Olichon est respectée et crainte à la fois

parce qu’elle connaît les herbes, délivre les filles, accouche et

ensevelit. Elle vient d’instinct aux douleurs humaines, hante le lit des

parturientes, des moribonds, et va vers l’amour aussi, parce qu’il est

souvent tragique. Maintenant elle se cale sur une chaise, près du

cadavre, pour la veillée mortuaire.

Les femmes entrent, s’agenouillent par terre et prient, tandis que les

hommes défilent, le béret aux doigts, avec cette gravité rigide de la

face, spéciale aux marins. Et Jean-Baptiste reprend la route, dans la

nuit, pour aller chercher sa mère.

Deux jours après tout était fini. On avait enterré le vieux dans le

petit cimetière de la falaise où toutes les croix, pourtant basses,

penchent sous le vent de mer qui leur souffle au dos, à longueur d’année

et les abat par-dessus les tombes. Zacharie avait fait la bière, avec

des planches sauvées de la _Ville de Royan_, et on l’avait porté à bras

jusqu’à son trou, dès six heures du matin, parce que le curé voulait

avoir son monde avant la pêche.

Les hommes vinrent au complet avec une vareuse propre et un visage

solennel. L’aube était douce, cotonneuse, la mer lourde sous le

cimetière. Des femmes agitaient des chapelets avec des airs absents, en

remuant les lèvres. Et le sacristain n’eut pas plutôt jeté la terre sur

le cercueil retentissant que le curé apostropha l’assistance:

--Voilà où mène la boisson! à mourir comme un chien, sans le pardon de

la Sainte Eglise! Il y a plus de quatre païens parmi vous qui avaient

besoin d’un exemple; que ceux-là réfléchissent!

Les hommes furent émus, chacun pensa à son voisin; et pour se remettre

d’aplomb avant d’embarquer, ils allèrent tous prendre une goutte.

La mère Piron avait pleuré, d’abord à cause de la secousse, et puis

parce qu’elle avait découvert que son homme n’était pas méchant au

fond, quand elle l’avait vu bien mort. Qui aurait dit que ça l’aurait

retourné ce vieux, de ne plus avoir ses femmes pour taper dessus!...

Enfin c’était tout de même une grâce du bon Dieu qu’il fût parti, car

vers la fin il devenait brutal et mangeait tout.

Jean-Baptiste écrivit la nouvelle à ses frères et sœurs:

«C’est notre pauvre père qu’a défunté en se pendant tout net au plafond,

à cause de la mère qui l’avait quitté. Il était noir comme un charbon

quand on l’a décroché et il a point revenu; alors le curé l’a béni, et

il faudra bien prier pour lui...»

Et cela s’en fut jusqu’à Paris et jusque dans les mers de Chine.

Puis Jean-Baptiste fit son sac. On lui avait offert de prolonger son

congé, mais ayant retrouvé le collier dans une poche, il refusa net et

se disposa. Sa mère ne chercha pas à le retenir; elle lui avait tiré son

dernier sou.

--Faut t’ n’aller gagner ta vie, dit-elle, on a si tellement besoin

d’argent!

Mais la Louise rôdait autour du grand frère, inquiète de son départ et

gonflée de questions qui finirent par échapper:

--Pour qui c’est donc l’ collier qu’ t’as achté?

Flatté par la convoitise de sa sœur, Jean-Baptiste sourit, mais ne

répondit pas. Elle insista:

--Montre-le moi?

Alors il tira de sa vareuse un bouchon de papier crasseux qu’il

défroissa.

--Tiens! il est tout rouge!... J’aime mieux çui à la Zacharie!

--Y en avait pus comme ça...

Jean-Baptiste fut troublé.--S’il n’allait pas plaire à la Gaude? Il

regarda sa sœur qui avait saisi le collier et l’appliquait à sa gorge

devant un éclat de miroir qui faisait dans la muraille une cassure

lumineuse. Alors il ne put s’empêcher de l’admirer, tant les grains

rouges avaient d’éclat sur la chair brune. Mais quand il voulut le

reprendre, la Louise se déroba en minaudant:

--Pour qui qu’il est?

--Ça te regarde-t-il! et puis t’as pas honte de t’parer quand c’est

qu’ton père est mort!

Alors elle le donna vivement à son enfant qui jouait sur le sol avec des

pattes de cancres.

--Dis à tonton qu’il est beau son collier!

Le petit agrippa les perles en riant, les agita, les porta à sa bouche

et comme Jean-Baptiste se penchait pour les lui enlever, la Louise

s’interposa:

--Ah! laisse-le donc, tu vas l’faire pleurer!

Tout de même le gars les empoigna, les serra dans leur papier et sortit

en rigolant parce que la Louise criait de jalousie:

--On sait ben qu’c’est pour la Bourrache, grand galvaudeux!

Celle-là, Jean-Baptiste l’avait évitée depuis deux jours dans la crainte

qu’elle ne réclamât son cadeau. Mais le soir, comme il la rencontra sur

la jetée où il allait une dernière fois voir la pêche, il la prévint:

--Tu sais, avec la mort du vieux, j’ai oublié ta surprise.

--J’ t’en veux pas, mon pauvre gars, dit-elle doucement.

Puis elle ajouta en souriant du coin des yeux:

--J’ons d’aut’es souvenirs, pas vrai!

Le phare était vague là-bas sur l’horizon, et l’îlot qui lui sert de

socle s’abaissait dans une vapeur dorée au ras des flots. Jean-Baptiste

lui envoya un regard comme une flèche et demeura longtemps à le

contempler, en sifflotant, une main dans la poche où il cachait, ainsi

qu’un secret, son collier de perles ardentes.

Le coucher du soleil avait, ce soir-là, un lustre automnal comme il

arrive parfois que d’une saison à l’autre, des jours semblables jusqu’en

leur atmosphère, se répètent en mystérieux écho. Le grand ciel ouaté,

qui se mouvait tout d’une pièce, s’était arrêté, ouvert, et du soleil

avait coulé à flot sur la mer calme. Et maintenant, la lumière

rejaillissait sur l’océan frappé, des brumes cernaient les barques et

les roches, tandis que l’horizon s’exhaussait vers l’astre rouge, comme

un peuple entier soulevé vers son dieu.

De la jetée, Jean-Baptiste assistait au prodige sans l’admirer. Les gens

de mer ne s’émerveillent point des aspects du temps; ils les jugent.

Sans doute, ils sentent confusément leur nature, puisqu’ils l’ont mise

dans des airs et des couplets. Mais le sentiment de leurs chansons est

surtout la résignation des vaincus, et quand ils regardent l’Ennemie,

c’est pour la pénétrer au travers de sa face.

Et Jean-Baptiste se réjouissait parce qu’il voyait du vent dans le

couchant écarlate.

* * * * *

Le lendemain il fut à bord du _Martroger_ avant le patron. Il ventait

jolie brise et la barque cingla vite vers le Pilier, pareil, dans la

brume matinale, avec sa silhouette allongée et ses deux tours, à quelque

grand navire à l’ancre. L’air était vivant, corsé de salure, âpre de

froid; à l’horizon, le ciel et la mer s’unissaient sous un voile

qu’enfonçaient les barques sardinières, promesse de soleil pour

l’après-midi.

Sitôt le sloop accosté, Jean-Baptiste courut vers le sémaphore. Il ne

s’inquiéta pas de Gaud, perché aux enfléchures du mât à signaux et qui

visait une fumée au large, à la lorgnette. Il alla droit à la Gaude

debout au seuil de la maison. Frais rasé, il sentait la pommade. Elle

sourit doucement et il fut très ému.

--Je sais la nouvelle, dit-elle, t’as perdu ton père, mon pauv’e gars,

et on t’attendait point.

Ce brusque souvenir le gêna; il avait d’autres pensées en tête.

--Je m’ennuyais d’ toi, fit-il, et puis r’garde c’que j’t’apporte...

Il avait hâte de montrer son cadeau, le beau collier de porcelaine

rouge. Elle lui prit des mains, le tourna dans les siennes où il roulait

avec un petit bruit de billes, et, remarquant sa monture élastique, elle

l’étira et se le mit au cou. Elle rit de toutes ses dents et se mira

dans une petite glace où les images ondulaient. Sous la chevelure noire,

le collier rutilait d’un rouge cru que soutenait le bronze de la peau.

Jean-Baptiste riait par derrière.

--Il est beau comme du sang! dit-elle.

En vérité, la matière sèche des perles s’attendrissait sur la nuque

chaude qui les animait comme des gouttes vives.

Jean-Baptiste avait une grosse joie d’enfant, une joie qui se serait

manifestée par des cris et des gambades s’il ne s’était tenu à quatre,

parce que ses artères battaient, que ses muscles sautaient ainsi que des

ressorts. Mais quand la Gaude se jeta à lui et l’embrassa violemment

pour le remercier, il l’empoigna aux aisselles, et la souleva de ce

geste puissant et possesseur du mâle auquel les femmes s’abandonnent

heureusement, comme des vaincues.

Une minute, l’émoi sacré qui livre l’un à l’autre deux êtres, avant

qu’ils ne se prennent, les troubla jusqu’au sexe. Le gars plia la femme

sous son étreinte, lorsqu’elle se dégagea brusquement, d’un coup

d’échine, toute rieuse et toute ardente, et le poussant dehors lui

souffla demi-bas:

--Sauve-toi! sauve-toi! mon ménage traîne à ct’heure!

Il obéit sans trop rechigner, parce qu’il était joyeux. Il feignit

d’ignorer Gaud en passant près du mât sur lequel il se tenait perché,

mais une voix goguenarda au-dessus de sa tête:

--Eh! bonjour Piron!

Il leva le nez, comme surpris, répondit «bonjour!» et rentra au phare.

Sémelin l’accueillit avec sympathie.

--T’as bien fait de r’venir, p’tit gars, tu prieras à l’aise pour ton

vieux ici...

Ah ça! cette mort allait-elle le poursuivre longtemps? Il croyait se

heurter au pendu chaque fois qu’on en parlait.

Il avait repris son poste pour la Gaude, bien sûr, mais aussi pour se

distraire des faces contrites et des propos apitoyés de l’Herbaudière;

et voilà qu’il retrouvait l’obsession du village sur ce caillou, en

plein océan!--Eh bien oui, le père était mort! N’était-on pas tous

mortels! Mais bon Dieu qu’on vous fichât donc la paix tandis qu’on était

là!

Furieux, Jean-Baptiste s’enferma dans un mutisme que le vieux prit pour

du recueillement--lui qui avait tant de fête dans la poitrine! Et ses

affaires rangées, il se livra, avec acharnement, à cette besogne

d’astiquage qui est la vie des gardiens de phare.

Maintenant il ne lui restait plus que la joie mauvaise d’avoir contrarié

Gaud par son retour imprévu. Ils croyaient si bien tous que la mort du

père l’aurait quelque temps éloigné! Mais ils ne connaissaient pas

Jean-Baptiste Piron, un gars qui avait du cœur au ventre et des bras

pour enlever une femme, quand il voulait!

En goût de défi, l’énergie provocante, il jura de regarder Gaud face à

face, désormais, en adversaire. D’ailleurs, il n’avait jamais dissimulé,

la ruse des villes n’étant point le fait des gens de mer. Mais au début,

s’il s’effaçait devant le mari, c’était qu’il retrouvait en lui la Gaude

et n’avait point de désirs impérieux.

A présent la victoire serait au plus fort, au delà des droits. Et il se

mit à exécrer l’homme, d’autant plus qu’il le savait jaloux.

A l’Herbaudière on se moquait de Gaud «qui couvait sa femelle, disait

Perchais, quasiment comme un œuf, sans la faire éclore», car elle n’a

jamais eu d’enfants. Il s’est souvent battu pour elle et n’a pas

toujours été le plus fort, témoin cette dernière lutte où Double Nerf

lui a troué les côtes. La hantise du cocuage l’a rendu sournois. Il

rôde, guette et ricane pour dissimuler ses soupçons. Il s’ingénie pour

attacher sa femme, alors qu’elle le tient, ainsi qu’un chien en laisse,

sans y prendre garde, par la seule puissance de sa chair.

C’est pour cette chair qu’il l’avait épousée jadis, aux Sables-d’Olonne,

bien qu’elle eût déjà pas mal traîné, comme la plupart des filles de ce

pays, à la charpente et aux traits forts, aux yeux insolents, aux

hanches vives.

Elle travaillait à la sardine et on l’appelait «marée montante» à cause

de la glorieuse poitrine qui, dès sa puberté, souleva son corsage comme

un flux. Quand il la vit, Gaud tomba dans l’amour, comme à la mer, et

s’y noya. C’est que les hommes qu’une femme a empoignés par sa peau sont

perdus sans rémission. On endort peut-être bien son cœur en le

berçant avec des chansons, mais on ne calme point sa bête, à moins de

l’égorger.

Le gars, qui naviguait au thon, embarqua sur une sardinière, parce qu’il

ne pouvait vivre une semaine à la mer, avec l’inquiétude de sa femme

abandonnée à terre. Il lui fallait revenir chaque soir au port où il

retrouvait la Gaude parmi les piles de paniers, les mannes de sel qui

sent la violette, les bottes de fougères et les balles où tremble

l’argent bleu des sardines. Mais las de la prendre trop souvent à rire

et à trinquer avec des hommes, il entra chez un mareyeur pour demeurer

sur les quais et tenir sa femme à l’œil.

Elle le supporta avec une grande égalité d’humeur, plaisantant ses

surprises, riant des scènes, et se dédommageant au bal du dimanche où

elle s’amusait avec la fureur de sa jeunesse exubérante, redevenue la

libre «marée montante» qui entraîne dans son flot les mâles ainsi que

des épaves. Gaud rageait dans un coin, buvait, s’échauffait, et parfois

livrait aux galants une bataille dont elle le dégageait avec des cris de

mère pour l’emmener ensuite à son bras, comme un enfant.

Il décida de quitter le pays. Il y avait trop de fêtes, trop de

tentations, surtout pendant ces tirs de campagne que les régiments de

l’ouest font aux Sables.

Le Peuple de la mer · 第 7 / 14 段