--Et d’la route, nom de Dieu! Foutez-moi l’ camp!

Les sloops, mouillés dans le chenal, dérapaient leur ancres, reprenaient

la mer lentement, comme à regrets, et s’éloignaient en silence du côté

du soleil qui se couchait rouge au large incendié. Ils s’en allaient

sur l’océan calme, plus clément que les hommes, où ils attendraient

d’être encore une fois chassés de terre le lendemain.

Coët ne s’était point mêlé de l’affaire. Tranquillement, son canot

échoué sur la plage, il avait porté sa pêche chez Préval, pendant la

lutte. Mais la Gaude qui descendait au port, attirée par le vacarme,

l’avait vu rentrer à l’usine, et maintenant, sur la digue, elle

s’agitait parmi les coiffes et les bérets, en bousculant les hommes:

--Vous êtes là comme des sots à feignanter! y a longtemps que Coët a

vendu sa pêche!

Les gars avaient oublié le poisson et poursuivaient d’un œil dur les

grandes barques qui s’évadaient sur la mer ardente. Le souvenir de Coët

les exaspéra. La colère s’enfla vers _Le Dépit des Envieux_, immobile

sur son corps-mort, la voilure amenée, alors que les autres sloops

avaient encore leurs voiles hautes, et le Nain proféra:

--Coët est un traître! mais son tour viendra!

Dans la foule, Zacharie l’aubergiste semait des conseils, proposant une

démarche collective aux usines, pour exiger qu’il ne soit jamais rien

acheté aux Sablais, sous peine de grève. Perchais et les Aquenette

décidèrent le mouvement. La cohue se retourna et remonta au village où

descendaient les filles curieuses en sabotant.

Le soir tombait lentement, et, en même temps que le jour, la mer se

retirait, échouant les barques encore voilées, les canots pleins de

sardines, tandis que le jusant emportait au large des paniers dont

l’anse émergeait parmi les menus reflets d’argent qui dérivaient par

milliers.

Le tumulte roula par les rues, jusqu’au noir qui entassa les pêcheurs au

_XXe Siècle_, où Zacharie débita de l’alcool par litre. Les tablées

étaient comme des grappes qui remuaient d’une seule pièce en grondant.

Les jurons occupaient les bouches, et les verres au cul massif

gonflaient les poings. En vain des femmes tentèrent de rentrer leurs

hommes. Très avant dans la nuit calme, la lampe rougit le cabaret, et

les gueuleries passèrent sur le village.

Chez elle, Marie-Jeanne tremblait à la veillée, dans la grande chambre

où luisaient les meubles propres. Urbain l’exhorta:

--Crains rien, va, ils font plus d’ bruit que d’ besogne!

--Il nous arrivera malheur tout de même, on nous déteste trop...

--Tant mieux, c’est ça qui donne du courage!

Urbain parlait rageusement dans l’exaspération de sa volonté butée. Il

citait son père qui risqua sa vie pour sauver l’équipage norvégien: un

Coët n’avait jamais reculé! Et blâmant ces braillards qui gâchaient leur

temps et leur argent, il ajouta:

--C’est jaloux! ça travaille seulement point!

Il travaillait tant, lui, pour satisfaire son ambition, pour arriver à

posséder plusieurs barques et du bien en terre comme Viel le riche, et

s’assurer, avec sa retraite, une vieillesse paisible. Et près de la

lampe basse où il fabriquait du filet sans relâche, ses mains

s’activaient, faisant craquer le fil, tandis que la crispation de ses

sourcils fermait définitivement son front têtu.

Marie-Jeanne l’admirait et reprenait confiance devant la puissance sûre

de ses muscles et l’obstination formidable de ce vouloir. A côté d’elle,

dans la pièce voisine, les enfants dormaient en ronflant doucement; elle

savait que Léon veillait à bord du sloop; et cette régularité coutumière

de la vie quotidienne lui rassura le cœur.

Le lendemain de la bagarre, six gendarmes et un brigadier arrivèrent à

bicyclette. On les logea par trois dans chaque usine, et le brigadier

s’installa chez Zacharie. Les marins les virent sur la jetée en

rentrant; deux pêchaient le mulet à la turlutte sur les conseils des

douaniers; les autres fumaient des pipes, assis les jambes pendantes, ou

appuyés au garde-fou.

La soirée fut calme, bien qu’un grand sloop des Sables, malavisé, vînt

accoster la cale au coude de la jetée.

Cinquante gaillards armés de triques l’accueillirent.

A cause des vociférations, il fallut du temps pour comprendre que les

Sablais imploraient seulement du pain. Le patron, un haut gars aux

traits coupants, élevait à bout de bras une pièce blanche. Un gendarme

apporta une miche, puis, d’un seul effort, à la pointe des gaffes, les

hommes repoussèrent la barque. Elle évita dans un geste arrondi de sa

grand’voile, et sur ses fargues on lut comme une dérision, le nom

formidable de _Danton_.

Avec le temps, les esprits s’apaisèrent. Les Sablais demeuraient sur les

bancs et gagnaient, au soir, la côte bretonne ou cédaient leur poisson

aux vapeurs qui font le marché sur les lieux de pêche.

Le mois d’août continuait juillet sans transition. Chaque matin, le même

soleil d’or montait de l’est, jusqu’au zénith, pour retomber sans hâte,

rouge, puis écarlate, dans l’océan que l’on s’étonnait de ne pas voir

bouillonner en l’éteignant.

Les barques envolées à l’aube sur la mer smaragdine rentraient tard sur

un flot vermeil, marié au ciel à l’horizon.

C’était le va-et-vient quotidien du large à l’île, la pêche, la vente,

le séchage des filets bleus qui flottent au long des mâts, comme des

mousselines, autour du lourd chapelet des lièges. C’était la vie,

redevenue monotone au village qu’anime, deux fois le jour, la cloche des

usines à la sortie des filles aux yeux hardis. Et les rivalités

ressaisissaient les hommes lâchés par les haines étrangères.

On avait sans doute oublié de rappeler les gendarmes qui restaient là,

faisaient la partie chez Zacharie, discouraient et fumaient avec les

vieux derrière l’abri du canot de sauvetage, pêchaient à la ligne,

enseignaient la bicyclette aux gamins après l’école, et, à la nuit

close, allaient causer un brin avec les jeunesses dans les dunes de la

Corbière.

Cependant une activité singulière remuait les équipages. Le temps des

régates approchait comme une Pâque et les grands sloops lavaient leurs

robes et revêtaient des grand’voiles neuves, blanches comme du lin. Les

ponts rajeunissaient sous la brique et les coques, lissées à la gratte,

luisaient de black frais. A l’auberge, on se sentait les coudes en des

conciliabules sourds et défiants.

Ce fut l’époque où Coët teignit sa voilure en rouge avec son grand

flèche carré qui éclata, comme un étendard, au sommet de la mâture.

Perchais en sauta ainsi qu’un taureau, croyant au défi. Et la main sur

le verre, on l’entendit jurer au _XXe Siècle_:

--Si je mange pas Coët aux régates, j’suis pas un homme!

* * * * *

Il avait venté toute la nuit, une bonne petite brise d’ouest qui passait

amicalement, comme une main frissonnante, sur le dos des maisons

endormies, et agitait la crécelle, installée par le brigadier Bernard,

dans son potager, pour effrayer les oiseaux. Toute la nuit, cette

cliquette avait battu nerveusement dans le village silencieux, au-dessus

du bruit doux de la mer.

Le matin il venta plus sec quand le soleil parut. Le ciel n’avait pas

cette profondeur bleue des beaux jours d’été où l’azur est dense et

coloré comme un autre océan; il se développait, ainsi qu’une gaze

blanchâtre et lumineuse, dont les plis pesaient en brume sur l’horizon.

C’était le grand jour des régates. A regret la mer baissait sur la plage

d’or, tandis que les dos goémoneux des roches commençaient à émerger le

long du chenal, luisants comme des carapaces de tortues marines qui

auraient dormi à fleur d’eau.

Les sloops appareillaient sans hâte. Sur la digue ramageaient les

vareuses propres, les caracos clairs, les bonnets blancs, les foulards

verts tendres, roses et groseille. Les mousses embarquaient des ballots

de voiles qui sentaient la cotonnade et le goudron. On criait, on

s’appelait, on riait. Les vieilles barbes disaient l’avenir de la

journée; les filles s’esclaffaient à toute gorge et jacassaient d’une

voix pointue; les hommes plaisantaient avec défi et leurs paroles

clamaient la lutte.

--Beau temps pour s’aligner les gars!

--Et de la brise au flot, que j’ pense, à souquer la toile!

_Le Secours de ma vie_ débordait avec la Gaude en sabots blancs et en

jupons courts, la poitrine magnifique dans le corsage écarlate. Chargé

d’hommes recrutés pour la manœuvre, le _Laissez-les dire_ sortit sous

la main de Perchais. Puis, ce fut _l’Aimable Clara_ où Double Nerf

exhibait ses glorieux biceps, parmi l’équipage qui chantait en vidant

bouteilles:

Il faut les voir tous ces jolis garçons,

Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!

Il faut les voir tous ces jolis garçons,

Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!...

Sans éclat, Urbain Coët glissa dans le sillage de la chanson qui sonnait

sur le cristal des eaux calmes. D’autres chœurs s’enlevaient sur

d’autres barques. Les sloops prenaient la file le long de la terre

blonde; et déjà la rade de la Chaise apparaissait peuplée de voiles,

sous le grand bois de chênes poussé dans la falaise.

Les barques arrivent, décrivent d’un coup d’aile un demi-cercle dont la

trace persiste, et, leur aire cassée, glissent encore, s’arrêtent, les

voiles inertes, comme on meurt après un dernier soupir. Ce sont les

chaloupes de l’Epoids, noires et rondes, aux voiles cambrées; les

Pornicaises peintes et les côtres des Sables, puissants près des

Noirmoutrains aux culs grêles; ce sont des Bretons, ténébreux, dressant

haut leurs deux mâts sans haubans, comme des pieux; et puis des yachts,

aux coques glacées, aux ponts blancs éclairés de cuivres; des régatiers

fuselés, ras l’eau comme des pirogues, dominés d’effarantes voilures.

Des canots, des youyous circulent. Les ancres mouillent avec fracas, les

poulies chantent en plaintes rythmiques; des voix hèlent des voix; des

chansons, des rires, des jurons passent. C’est tout un tumulte sans

violence, dilué dans l’air immense, amorti par l’eau; un mouvement

joyeux qui occupe l’adresse et la force des hommes; une cohue

d’embarcations actives; ce sont des maillots bleus, des pantalons

blancs, des éclats de vernis, de ripolin, et sur la mer les reflets

verts, jaunes, rouges des grand’voiles éployées dans le soleil. Vision

magnifique de la vie expansive, lumineuse, avec la mer qui palpite comme

une poitrine, avec les gros bouquets de chênes qui poussent vers le ciel

toute la fécondité d’une terre, avec les barques qui sont des êtres de

lutte et de misère, avec les hommes vigoureux et souples, entraînés pour

vaincre.

Le vent du large roulait à la cime du bois en la faisant vivre au-dessus

de l’estacade qui se chargeait de monde au point de paraître ployer. Des

toilettes claires remuaient sur le remblai avec la houle légère des

ombrelles. Il y avait des équipages sous la voûte de la grande allée,

près des ânes de louage qui attendaient patiemment en écrasant leur

crottin.

Les trois Goustan étaient là, accotés au garde-fou. Couronné d’un feutre

noir, la boutonnière adornée du ruban tricolore, grand-père exhibait des

breloques d’argent sur son ventre creux. Les gars, en chapeaux de paille

et en manchettes, l’encadraient, et, à chaque poignée de main, ils

entonnaient d’une seule voix:

--Vous l’avez vu?...

--Quoi?...

--Not’ bateau, l’ dernier qu’on a fait?... Tenez, là-bas, près du

breton, le grand sloop bleu... Oui, là... Dame! c’est d’ la belle

ouvrage, et ça marche que l’ diable!... Il va rafler tous les prix!

_Le Dépit des Envieux_ oscillait doucement de son grand mât avec des

airs calmes et entendus, tandis que son long bout-dehors encensait sur

les houles mortes. Une femme embarquait dans le canot accosté; des

enfants furent passés à bout de bras; et un homme nagea vers l’estacade

où Louise Piron attendait la Marie-Jeanne.

Extasiés devant leur œuvre, les Goustan poursuivaient ingénûment leur

réclame admirative, et François affirmait qu’il n’y avait jamais eu à

flot meilleur bateau, qu’il courait plus vite que le train, et que, vent

arrière, c’est point le vapeur qui le rattraperait!

Par instant on entendait grincer la crécelle des loteries où tournent

des pyramides de vaisselle devant la convoitise des amoureux qui rêvent

de ménage. Les pétards de la tête de turc éclataient coup sur coup en

proclamant la force des gars. Les rires se mêlaient aux cris; la joie

montait dans le soleil, avec une poussière blonde, au-dessus de la foule

agitée d’une grosse rumeur sans piétinement, parce que le sable mangeait

le bruit des pas.

Louchon le facteur, efflanqué sous la blouse, flânait en compagnie du

ventre de Zacharie. Des gaillards déambulaient vers le bois, un litre

sous chaque bras et des charcuteries dépassant la poche. Malchaussé, qui

avait construit hier l’estrade du jury et planté six mâts, circulait

affairé, en bras de chemise, suivi d’un compagnon, la masse à l’épaule.

Sous la tente, les autorités braquaient des jumelles. Autour du fort

Saint-Pierre où l’artificier bourrait les mortiers, deux gendarmes

contenaient les galopins.

Brusquement, un coup de canon fixa la foule. Le remblai mouvant se

retourna d’une pièce vers la mer. Un grand drapeau tricolore descendait

paisiblement d’un mât et une petite fumée s’enlevait jusqu’à la crête du

bois où le vent l’emporta.

Des youyous, des plates débordent de partout, chargés de gars robustes

qui montrent leur poitrine et des bras nus bleuis de tatouages. Les

peaux basanées, fermes sur les muscles durs, les gueules barbues,

rutilantes, les poings massifs, les reins sanglés grouillent

tumultueusement sur les pilotis, les échelles et dans les canots secoués

par le flot vif. On chante, on jure, on s’interpelle. Des casquettes

sont brandies et des litres vidés à même le goulot. Et sur tout cela du

soleil à profusion, une atmosphère lumineuse et chaude qui excite encore

la vie déchaînée sur cette mer transparente, féconde et gonflée, vivante

aussi.

Déjà les yachts croisent sous voiles, blancs fuseaux qui emmêlent leurs

sillages autour des chaloupes. Les grands portent haut toute leur

voilure, étarquée à bloc et si plate qu’elle se confond avec le mât aux

virements de bord; les petits ont serré de la toile parce qu’il vente

toujours sec hors de l’abri du bois. Ils évoluent sûrement, prestement,

inclinés sous une rafale, puis redressés avec lenteur, courant sur leur

aire les voiles battantes, ou fuyant vent arrière, la mâture ployée en

avant. Couchés sur leur pont pour diminuer la résistance, les hommes

immobiles ont par intervalle des gestes forts, précis, mécaniques, qui

changent d’un coup l’allure du bateau. L’âme des hommes et l’âme des

barques est maintenant la même. Leur sang bat au delà de leurs artères,

jusqu’au fond de la quille tranchante, jusqu’au sommet du flèche tendu.

Leurs muscles travaillent dans le gréement qui crie. Ils évoluent avec

la barque, penchent, roulent, gémissent avec elle. Il n’y a plus qu’un

être vivant, puissant, aux multiples yeux contractés d’attention, qui se

meut pour la lutte parfois meurtrière, toujours sans merci.

Un coup de canon!

La fanfare en location déchaîne ses cuivres dans une _Marseillaise_

vigoureuse. Au fort Saint-Pierre le drapeau est amené. Les grands yachts

coupent la ligne, en paquet, et courent au large, dans le ballonnement

lumineux de leur voilure, vers l’est où paraît le point noir de la

bouée. Le ciel est toujours d’une blancheur brumeuse, à peine brouillée

d’azur; la mer vert émeraude, hachée de traits d’écume.

En tête on reconnaît les deux hautes silhouettes du _Mab_ et de

_l’Elga_. Successivement les bateaux de plaisance partent en séries

distinguées par un guidon qui bat à leur grand’voile. Des barques à

moteur jouent sur rade ou suivent les petits régatiers qui fuient la

côte, comme des mouches d’eau légères et imprudentes.

Maintenant les rudes chaloupes restent seules, mouillées en rang par le

travers. Les Sablais sont en avant et derrière eux s’alignent les

Noirmoutrains avec la coque blanche du _Laissez-les_ dire en tête de

file. Depuis le matin, Perchais monte la garde à son bord pour empêcher

son concurrent de lui voler sa place. Puis viennent _Le Secours de ma

vie_ avec sa large ceinture d’ocre rouge, _le Bon Pasteur_ noir et

blanc, _L’Aimable Clara_ vert et rouge où Double Nerf mène un chœur

de forcenés; puis le _Dépit des Envieux_, calme dans sa robe bleue pâle

rehaussée d’outre-mer; puis les coques grises du _Brin d’Amour_, du _Bec

salé_ et d’autres, _L’Espoir en Dieu_, le _Vas-y-j’en viens_,

_l’Etendard du Christ_, et d’autres encore aux couleurs vives, luisant

sous l’arrosage des vagues qui les roulent en raidissant leurs amarres

tirées brusquement de l’eau avec un bruit strident d’aspiration.

Les mâtures oscillent avec ensemble. Les hommes sont à leur poste,

pendus aux drisses, la tête nue, immobile dans le vent. Une impatience

fébrile exaspère les plus modérés. Les secousses des barques se

répercutent dans leur thorax où le cœur saute. Des ordres, des jurons

brefs partent comme des balles. On voit le caraco rouge de la Gaude

_flamber_ sur le _Secours de ma vie_ et la stature de Perchais dominer

pesamment l’arrière de son bateau. Les regards mangent la terre, dans

l’attente du signal, et sur toute la chaîne des sloops, un grand souffle

de force brute gonfle à éclater les poitrines et les coques.

Un coup de canon!

--Ho hisse! Ho hisse!... Hardi p’tit gars! Ho hisse!...

Par grandes pesées, les lourdes voilures s’enlèvent, flasques,

loqueteuses, puis éployées brusquement, arrachent les barques du

mouillage. Les palans forcés geignent de douleur. Les hommes, accrochés

par grappes, étarquent à coups de reins. Et les voiles se tendent,

s’aplatissent, crispant leurs empointures, tandis que les hommes se

ruent sans cesse à grands cris.

--Hardi garçon!... Ho hisse! Ho hisse!...

_Le Bon Pasteur_ tombe sur _l’Aimable Clara_ et les deux Aquenette

s’insultent sauvagement, bord à bord. Il n’y a plus de frères, mais des

ennemis qui gesticulent comme des singes fous. Soudain le foc du

_Vas-y-j’en viens_ se fend du haut en bas et s’envole en guenilles.

Au large les yachts virent la bouée de la Vendette et courent au plus

près sur Pierre-Moine. Les Sablais endiablés filent sur la même route,

et tout de suite après s’avancent parallèlement la voilure bleue du

_Laissez-les dire_, la voilure rousse du _Dépit des Envieux_.

Les deux sloops ont appareillé aussi promptement l’un que l’autre et

pris ensemble la tête de leur série. Malgré la forte brise, ils

établissent chacun leurs flèches, téméraires et se défiant dans leur

marche de front. A bord, les équipages à plat ventre guettent

silencieusement les manœuvres réciproques. Urbain Coët est agrippé à

sa barre, petit, ramassé, la face au vent, les regards sautillant de la

barque à la bouée. Perchais au contraire est rejeté en arrière, la

poitrine largement développée, la casquette sur les yeux et des deux

mains il s’arc-boute à une barre neuve.

Sur l’estacade la Marie-Jeanne a retrouvé le père Couillaud et ses deux

sœurs. Elles sont assises, avec leurs enfants entre elles, les jambes

pendantes au-dessus de l’eau qui forme et déforme inlassablement des

lacis d’ombre et de lumière, dans les pilotis, au-dessous d’elles. Les

taches mobiles s’étendent, se rétrécissent, se pénètrent, se divisent,

animées d’un mouvement amiboïde qui fait ressembler ce coin de mer à

une nappe grouillante de cellules vives. Les trois femmes bavardent

aigrement, poussent des cris par intervalle en désignant le large où les

voilures multicolores se poursuivent avec acharnement.

--R’garde, r’garde!... à la bouée!... ils virent!

--Mais c’est Perchais qu’est d’vant!

--Ah! j’pense ben!

--Mais pisque j’ te l’ dis! Tu vois donc point qu’c’est des voiles

bleues!

--Ah! dame oui!... L’fils d’vesse il s’a fait dépasser.

--C’est-il du malheur tot d’ même!...

François Goustan arrive à la course, braque une jumelle cuivreuse, jure

et appelle son frère:

--Théodore! Viens donc ben vite!... C’est Perchais qu’ est l’premier!

La consternation est générale. Là-bas, le grand flèche rouge du _Dépit

des Envieux_ apparaît tout ensoleillé derrière la pyramide bleue du

_Laissez-les dire_. Coët est gagné de cinquante mètres; mais pour

atteindre Pierre-Moine il faut naviguer au près, et déjà s’affirme la

supériorité de la barque neuve qui s’élève au vent sans perdre de

vitesse.

Sur l’estacade François, la lorgnette aux yeux, jette comme s’il donnait

un coup de dent:

--C’te fois il l’bouffe!

Les grands yachts commencent leur second tour, filant droit, sans

tanguer presque et passant au travers des vagues qu’ils ouvrent comme un

soc. L’eau ruisselle sur les ponts de bout en bout, claque les hiloires

et s’enlève parfois d’un bond au creux des focs qui, cernés d’humidité,

s’égouttent entre les douches. L’embrun trempe les hommes cramponnés à

ces coques submergées où ils manœuvrent, les bras dans l’eau. Quand

la mer est grosse, les régates sont de terribles luttes.

_L’Elga_ vire le premier, vent arrière, la bouée de la rade et soudain,

dans le changement brutal de la grand’voile, un homme est empoigné en

plein torse, culbuté à la mer. Le cri de l’équipage roule jusqu’au Bois.

Dans le sillage, des bras et une tête se débattent, mais le patron

commande:

--Tout le monde à son poste! Les suivants le ramasseront!

Et c’est le Mab qui, au passage, casse son aire, cueille l’épave humaine

et continue la course. _L’Elga_ fuit toujours, cent mètres en avant,

implacable. La pitié acquise au cours des siècles s’est effacée du

cœur des hommes; il n’y a plus que la bête de combat, meurtrière. A

bord des yachts élégants et des chaloupes frustes, l’animal est le même,

et la passion de vaincre son semblable, réveillée aussi formidablement

chez l’un que chez l’autre, fait éclater d’un coup, à la chaleur du

sang, le vernis des éducations.

Bord sur bord, au louvoyage, Coët a gagné Perchais. Mais le _Dépit des

Envieux_ double trop largement la bouée de Pierre-Moine et Perchais en

profite pour essayer de passer sous lui. Les deux équipages se guettent

de tous leurs yeux, écoutes en main, prêts à virer à l’ordre. D’une

poussée, le _Laissez-les dire_ s’engage sous le concurrent. Quelques

brasses séparent les sloops, et la grande ombre du _Dépit des Envieux_

s’abat soudain sur le _Laissez-les dire_ en masquant à la fois le soleil

et le vent. La voilure de Perchais faseye; sa barque se redresse,

tangue, perd sa vitesse. Il porte la barre au vent et hurle:

--Envoyez!... File les focs! file!

Les écoutes battent le pont à coups secs; les voiles claquent comme des

tentures, mais le sloop étalé incline à peine sur bâbord. Il est trop

tard. _Le Dépit des Envieux_ déploie son abattée, les focs portant plein

et tombe d’une masse sur le _Laissez-les dire_. Coët n’a rien fait pour

éviter la collision: Perchais est dans son tort et lui devait la place.

Les deux barques se heurtent. La mer bouillonne un instant entre elles

et rejaillit en gerbe. Une secousse, un craquement. Le bout dehors rompu

du _Laissez-les dire_ tombe à la mer en entraînant le foc.

--Nom de Dieu de nom de Dieu!

Perchais s’est dressé tout debout, énorme et sacrant; et, comme à un

signal, son équipage bondit à l’abordage en hurlant des injures. C’est

un assaut forcené dans un tumulte de vociférations, une ruée à la

course, tête première, que les matelots de Coët reçoivent comme il

convient, à coups de poings.

--A mort!... salauds!... à la mer! à la mer!...

Des bras, des épaules, des cous formidables s’agitent au-dessus des

maillots. Les coques sonnent sous le galop de la lutte, s’enlèvent aux

vagues, s’écorchent. Des hommes roulent en bas, le thorax enfoncé; un

Piron étouffe un David; Léon mord une oreille; du sang rougit le pont;

et brusquement une lame fend la grand’voile du _Dépit des Envieux_ qui

siffle en se déchirant.

A la pointe de l’estacade, l’énervement remue la foule tassée entre les

garde-fous. Il y a là toutes les femmes des combattants, Malchaussé,

Louchon, Labosse le douanier, Zacharie, le brigadier Bernard, et les

trois Goustan.

La lorgnette braquée sur Pierre-Moine, François crie ses observations à

l’assistance.

--Ils s’abordent!

--Le foc du _Dépit des Envieux_ est à l’eau!

--Non c’est çui de Perchais! un foc bleu!

Le Peuple de la mer · 第 3 / 14 段