remorquant à bout de brasson petit Jean qui sautillait dans des
galoches. Elle s’excusa: elle avait dû attendre la Viel pour lui confier
les autres gars. Mais, sans gronder, Coët lui prit la main, l’entraîna
en haut du chantier et se croisa les bras auprès d’elle.
Léon venait de monter à bord avec le jeune Goustan. Les accores
s’abattirent. La barque fut libre, d’aplomb sur sa quille; on entendit
grincer l’outil de François qui sciait la savate. Immobile et redressé,
avec de la joie sur la face, le père Goustan tendait l’œil à pleines
bésicles.
Un craquement sec, François jeta:
--Envoyez!
La barque bouge à peine, glisse, prend de la vitesse, touche la mer.
Les poutres ronflent sous la masse, l’eau s’ouvre, gargouille, s’enfle,
contre l’arrière, et, refoulée, monte brusquement sur les berges. D’un
coup, la barque inclinée se redresse, flotte et court sur son aire. Les
aussières raidissent en geignant; les chaînes raguent dans les écubiers;
et arrêté dans son mouvement au ras du quai, le bateau revient mollement
sur lui-même.
Le chantier vide paraissait immense. Les hommes clamaient d’enthousiasme
et l’on répondait de l’autre côté du port.
A bord Léon et Théodore agitaient leur béret; le drapeau claquait dans
le grand vent d’ouest; et personne ne vit Urbain qui soulevait son
enfant vers le bateau comme un bouquet d’espoir.
La Marie-Jeanne avait envie de pleurer sans savoir pourquoi. Elle
pensait au jour de ses noces où elle avait manqué pâmer à l’église. Elle
s’approcha de son homme jusqu’à sentir sa chaleur. Le petit Jean cria.
Urbain songea:
--Ah! si le père était là!
Car il sentait confusément en lui, à la fois, l’effort reculé de la race
et son nouvel élan. Il revit le vieux qui avait tant trimé pour amasser,
sou à sou, l’argent d’une barque, et que la mort avait culbuté tout d’un
coup au foyer avant qu’il ait pu voir son rêve, ce bateau bleu qui se
tenait là-bas, cambré au vent sur ses amarres.
Les Goustan avaient entonné des chœurs orgueilleux parmi les hommes
qui réclamaient à boire. C’était l’heure de la libation rituelle qui
consacre les affaires humaines et exalte les victoires. Déjà chacun
tirait vers la buvette quand la Marie-Jeanne poussa un léger cri.
La botte de passeroses, nouée à l’étrave, venait de tomber à l’eau dans
un coup de vent. Elle la regarda, le cœur serré, dériver sur les
courtes vagues. Et à bord d’un caboteur, une vieille barbe ayant
prononcé:
--Vla une barque qui commence par un sale temps! elle éprouva de la
tristesse, et, relevant la tête, elle sonda le ciel où les nuages se
pressaient maintenant, compacts, hâtifs, en masquant définitivement le
soleil. Alors elle dit à son homme:
--Je m’en vas, à cause des enfants et de la soupe.
Les deux frères demeurèrent seuls et s’attardèrent à travailler jusqu’au
noir, sans pouvoir se résoudre à quitter cette barque, solide sous leurs
pieds et qui était à eux.
La mer baissa. _Le Dépit des Envieux_ fit son trou dans la vase molle et
claire. Le quai le dominait ainsi qu’un rempart; une odeur de salure
fétide montait du port à sec; le vent se déchirait dans les mâtures.
Urbain s’en alla en laissant Léon de garde à bord. Et, comme une heure
après, il entrait au village par la traverse, derrière chez Viel, une
ombre sortit d’une meule de foin, interrogea d’une voix craintive:
--Ton frère ne vient donc pas?
Urbain reconnut Louise Piron qui attendait au rendez-vous quotidien.
--Ça te tient dur, répondit Coët en riant; not’ sloop est à l’eau, Léon
couche à bord.
Alors la fille s’enfonça rapidement dans la nuit en reprenant le chemin
suivi par Urbain, les sentiers qui mènent au port de la ville.
* * * * *
_Le Dépit des Envieux_ était à son mouillage, dans l’abri de
l’Herbaudière. Urbain Coët avait établi son corps-mort derrière le
double rang de chaloupes parallèle à la jetée, et du côté de terre, en
sorte que, de sa maison, il pouvait avoir sa barque à l’œil. Le vieux
canot, avec lequel il pêchait les cancres et la lubine dans les rochers
de l’île, remis à neuf et peint aux couleurs du sloop, était amarré à
son flanc, comme un petit serré contre une mère. Et toutes les autres
barques avaient également, autour d’elles, une ou deux petites
embarcations qui jouaient sur les houles sans jamais s’écarter.
La brise d’ouest qui soufflait le jour du lancement avait forci au
décroit de la marée. Les drapeaux des usines vibraient, sur les drisses
arquées. La nue, fumeuse, dérivait d’une masse vers l’est et montait
sans cesse de l’horizon où la mer était noire. Plus près, des moutons
mêlaient à son vert profond leurs cabrioles blanches. La mer remplissait
l’air de son bruit, criait en écumant dans les rochers de la pointe,
bombardait à coup de vagues la jetée sonore, roulait les barques à bout
de chaînes, ressaquait au long des cales et venait s’aplatir, amollie,
brisée, sur la plage où le vent faisait courir le sable au ras du sol en
grésillant.
Chez Coët, on travaillait à monter des filets tandis que la
Marie-Jeanne, en tablier de serpillière, préparait la teinture. Le vent
ronflait sous les portes, et, dans la cour, du chaume tournait avec un
bruit soyeux. Au-dessus du marais, les moulins prudents ne dressaient
plus dans l’air tumultueux que l’arête sans prise de leurs ailes.
On entendait la mer qui tourmentait la côte et se battait au large. Il
n’y avait dehors qu’un groupe de causeurs à l’abri du canot de
sauvetage.
Terrés au foyer ou à boire chez Zacharie, dont la buvette affiche en
lettres d’un pied la rubrique prétentieuse: _Au XXe Siècle_, les
hommes attendaient l’embellie pour sortir. Et de temps à autre ils
venaient à la jetée, sonder la mer menaçante avec de l’inquiétude au
ventre et au cœur aussi, à cause des gosses et de la femme.
De sa fenêtre, la Marie-Jeanne voyait danser la mâture neuve du _Dépit
des Envieux_ où clapotait un gréement clair; le pont, rayé de coutures,
lui apparaissait par intervalle au roulis; et elle était fière, parce
qu’il n’y avait pas, dans le port, une autre barque si propre et si
légère au dos des vagues.
A bord la Marie-Jeanne connaissait quatre bonnes paillasses, remplies de
varech bien séché et mises en place par elle, le jour où _Le Dépit des
Envieux_ prit mouillage à l’Herbaudière pour la première fois, quatre
bonnes paillasses carrelées de gris et de violet, où l’on enfonçait en
se couchant et qui vous tenaient la chair, la serraient, la calaient de
tous côtés si douillettement! N’était-elle pas tombée sur l’une qui
l’avait reçue comme des bras ouverts l’autre soir!... Elle était seule à
bord, avec son homme qui la contemplait arranger les couchettes, le
corsage dégrafé parce qu’il faisait chaud dans le ventre du bateau. Et
brusquement voilà son Urbain qui l’empoigne, la roule et se glisse sur
elle en heurtant son échine au plafond bas. Elle avait crié, à cause de
sa coiffe, elle avait ri, et puis ma foi, c’était si bon d’être prise
comme ça tout d’un coup, mangée, happée comme qui dirait... Elle se
rappelait le carré de nuage, à perte de vue, que découpait le capot
au-dessus d’elle; les sonorités de la coque amplifiant le fouettement
des drisses; et qu’au roulis, de peur de tomber, elle cramponnait les
reins nerveux de son gars. Ah! les bonnes paillasses! le bon souvenir!
que Coët nommait en riant: le coup du baptême.
La Marie-Jeanne était heureuse, parce que son homme penserait mieux à
elle dans cette couchette où il l’avait «fait mourir», parce qu’elle
avait laissé là beaucoup de sa grande joie d’amour qui demeurerait comme
une petite âme au cœur même du bateau.
Et pourtant, la bourrasque persistante l’inquiétait. Depuis son
lancement, _Le Dépit des Envieux_ n’avait pu se mesurer avec les autres
et battre la mer libre pour laquelle il était fait. Urbain ne soufflait
mot, mais son visage se fermait davantage et elle sentait que le temps
lui durait à terre. Les hommes pouvaient haïr sa barque, mais la mer,
pourquoi n’était-elle pas plus clémente? La Marie-Jeanne s’efforçait
d’être gaie, active, mais quand son homme ne l’entendait pas, elle
disait volontiers «qu’ils n’avaient pas de chance!»
Enfin le soleil reparut. Au ciel à peu près nettoyé, flottaient encore
de grands nuages fous, comme des oiseaux perdus derrière un vol passé,
et leur ombre, sur l’océan, déplaçait des taches sombres, immenses. Dans
le matin pâle les vareuses bleues se pressèrent vers la jetée. Les
canots débordaient, accostaient les chaloupes; les avirons heurtaient
les coques, battaient l’eau, et déjà les sloops appareillaient au cri
des poulies. Le soleil bas frappait l’intérieur de la digue, allumant
les granits blonds qui, comme un mur d’or, se reflétaient dans la mer
plate.
Sur la dune, parmi le vert jaune des joncs courts, une petite femme
guettait, la coiffe lumineuse, du vent dans les jupes. La Marie-Jeanne
voulait voir partir son homme. Coët sortit un des derniers, et les
balises doublées, bordant plat sa voilure, il serra le vent à la suite
des autres barques qui allaient en caravane, toutes inclinées sur le
même bord du côté du soleil.
Malgré l’ombre qu’elles portaient dans leur creux, les voiles du _Dépit
des Envieux_ éclataient de blancheur, et, d’un mouvement sûr, elles
avançaient, tour à tour soulevées et inclinées au tangage, comme dans un
grand salut. L’avant du sloop charruait un peu lourdement la mer qui se
gonflait et bouillonnait à l’épaule, mais l’arrière glissait bien dans
le sillon, en entraînant, comme une auto les feuilles mortes, les bulles
éphémères et l’écume subtile.
Coup sur coup, Coët dépassa l’_Espoir en Dieu_, l’_Ange voyageur_, le
_Secours de ma vie_, et rattrapa lentement le _Bon Pasteur_, la barque
noire et blanche où le Nain est pilote.
Les pêcheurs ne parlaient point à leur bord;--les hommes de mer ne sont
pas bavards: la pipe occupe leur bouche, l’océan leur œil et leurs
pensées;--mais tournées vers la nouvelle barque, toutes les faces rudes
et boucanées suivaient de près sa marche et à la voir serrer le vent en
les gagnant de vitesse, une émulation jalouse remuait le sang des hommes
et donnait à ce départ de pêche une allure de régate.
Le _Laissez-les dire_ tenait la tête, au loin, reconnaissable à sa haute
voilure bleue, et Perchais, à la barre, se retournait par intervalle
vers la pyramide blanche qui croissait régulièrement derrière lui sur
l’eau ensoleillée.
Au louvoyage, les sardiniers portés par le jusant s’engageaient dans la
Grise. Fraîche, élastique aux voiles, la brise sentait fort la salure du
large. Sur la jetée, trait noir dans la côte blonde, l’œil perçant de
Coët distinguait encore un point, sa femme sûrement qui l’accompagnait
du regard; et il eut de l’orgueil de sa barque, de la Marie-Jeanne et de
lui-même. Le point s’effaça, la digue s’éteignit. Il n’y eut plus que la
bosse confuse de l’île embrumée et devant lui, la mer infinie où les
petits bateaux se perdaient parmi les vagues.
A dix milles dans l’ouest, le _Laissez-les dire_ rencontra la sardine et
mit en pêche. L’_Aimable Clara_ arrivait à son tour, puis tout aussitôt
ce fut le Dépit des _Envieux_ qui avait semé les concurrents en trois
heures de route.
A son bord, Perchais jura un «nom de Dieu» formidable en houlant du
torse et bottant son pont. Double Nerf «n’en revenait pas» de voir Coët
derrière lui, tandis que la voilure de son frère, marquée de l’ancre
pilote, se perdait au loin parmi les traînards.
Mais bientôt le ciel se chargea de nouveau, et l’ouest recommença de
lâcher des nuages sombres et crevassés au travers desquels tombaient des
raies compactes de lumière d’or. Le soleil avait des jambes, comme
disent les marins, et c’était mauvais signe. Déjà la mer
s’assombrissait, se creusait, couverte de houpettes blanches qui
éclataient à perte de vue, tandis que des glacis s’allumaient et
s’éteignaient au penchant des vagues. L’horizon obscurci se fermait
comme une muraille au pied de laquelle l’océan se détachait en champ
clair sur lequel roulait déjà la tempête.
En hâte les pêcheurs embarquent les filets, amarrent les canots au cul
des sloops et tiennent la cape pour réduire leur voilure qui fouette à
grands coups secs. Et les barques si fières au port, si énormes au
chantier, si colorées dans le soleil, cahotent et gémissent, pauvres
petites choses noires que la mer bouscule aveuglément, et sur lesquelles
des hommes cramponnés s’agitent.
D’instant en instant le vent force, s’amplifie au point de devenir
palpable bien qu’invisible. Il a du poids et siffle. Il pèse sur les
poitrines, assourdit l’oreille et, comme à la main, écrète les vagues
pour emporter dans sa course de l’écume et du sel.
Aux bas ris les sloops évitent vent arrière et fuient vers l’île dont le
phare du Pillier repère la position. Les mâts, dressés hauts par-dessus
les voiles, geignent en ployant, les palans crient, les haubans
raidissent par secousses et les barques déboulent en poussées
successives les vallonnements de la mer. Elles fuient, parfois déjaugées
de l’avant, montrant la quille et leurs dessous brillants de coaltar;
parfois tombant au creux d’une montagne d’eau qui masque l’horizon.
Elles fuient, poursuivies sans cesse par les vagues innombrables qui les
gagnent, déferlent sur les tableaux, envahissent les ponts où des
ruisseaux hésitent, les enlèvent à pleins dos, s’effacent devant
d’autres, qui accourent, gonflées, baveuses, heurtent les arrières et
passent, pour être remplacées par d’autres encore, aussi méchantes,
aussi énormes. Au roulis le coin trempé des grand’voiles monte
alternativement dans le ciel et s’abat dans la mer. A bout de bosses,
les canots, précipités ou retenus par une lame, mollissent et tendent
tour à tour leurs amarres en menaçant de les rompre. L’écume vole et
l’embrun fouette en cinglant.
Arc-bouté sur sa barre, calé dans un trou, ras le pont, l’homme veille,
les yeux petits, la trogne en avant, le dos rond sous la bourrasque.
C’est tout un troupeau de voiles minuscules, bleues, blanches et
rousses, repoussé du large, chassé au ras des flots, presque aussi vite
que cette fumée de nuage que le vent emporte follement sous le ciel
obscur.
Le _Dépit des Envieux_ double le premier la pointe blanche de la
Corbière, à l’abri de laquelle la mer brisée devient plus maniable.
Le _Laissez-les dire_ le serre avec l’intention évidente de lui couper
la route. Mais Coët approche gaillardement les roches, malgré le ressac,
pour empêcher l’adversaire de passer au vent. Les deux sloops naviguent
dans les brisants, le bout-dehors du second aiguillonnant le premier.
Ils semblent à la merci d’une vague qui les culbuterait l’un sur
l’autre. A la barre les hommes gouvernent comme des dieux.
Il y a des femmes sur la jetée, une main à leur coiffe, l’autre agrippée
au garde-fou. Coët vire la balise rouge et vient casser son aire dans le
port où les rafales, enjambant la digue, soulèvent des plaques de
frisures. Soudain, derrière lui, Perchais aborde lourdement son canot.
Les deux patrons se toisent de toutes leurs faces où les yeux surtout
vivent, méchamment.
Le soir Julien Perchais s’en fut chez _Zacharie_. Il avait besoin de
boire pour avaler sa défaite, de crier pour apaiser la colère qui
bouillonnait dans le coffre de son thorax. Tous les mécontents étaient
là: les deux Aquenette, Gaud, Izacar, le mareyeur, Viel le riche,
Olichon, des gars à Piron et le père Piron lui-même qui flairait
quelques tournées à l’œil. La fille à Zacharie, avec un chignon en
casque et une robe légère, remplissait les verres d’eau-de-vie blanche,
en penchant sa forte poitrine au ras des visages. Mais les hommes qui
aimaient à la flatter d’habitude, avec des regards équivoques,
l’ignoraient, le front lourd de soucis, l’œil fixe.
Dehors la mer tumultueuse occupait toute la nuit et le vent secouait les
portes comme un hôte oublié. Sous la lampe, les pêcheurs faisaient le
gros dos, serrant près à près les vareuses festonnées de blanc par les
dépôts salins, et leurs rudes trognes sauries où brasillaient les
prunelles. La conversation était sourde comme un complot. Mais si
quelqu’un avançait que le _Dépit des Envieux_ naviguait bien au plus
près, Perchais hurlait:
--Du bois neuf pardi! c’est léger comme un bouchon!
Et si une autre voix signalait sa rentrée le premier, vent arrière, il
lançait à nouveau:
--Un sabot! une charrette! tout fout l’camp aux allures portantes!
Douze fois la fille de Zacharie remplit les verres. L’alcool
ensanglantait les visages, soulevait les bras en menace dans la fumée
des pipes. La haine commune entretenait l’entente et lorsque la femme de
Perchais emmena son homme de force, les pêcheurs se dispersèrent, sans
se battre, dans les ténèbres compactes où criait la mer.
Deux jours plus tard, à son mouillage, le _Dépit des Envieux_ échoua sur
un grappin qui lui creva le ventre; le lendemain des cailloux lui
entraient au flanc. Coët comprit que des vengeances imbéciles et féroces
le traquaient et s’acharnaient bassement contre sa barque. Il fallait
faire tête sans insolence, mais avec dédain; et la satisfaction d’avoir
à lutter sans merci excita ses nerfs, gonfla ses muscles, dilata sa
poitrine, bandant tout son être fort dans un désir d’expansion
victorieuse, à la fois sauvage et meurtrière.
Léon fut désigné pour coucher à bord, de quoi il s’accommoda joyeusement
en songeant à Louise. Leurs rendez-vous quotidiens trouvaient un abri
confortable, et dès qu’il eut commencé sa garde, Léon vint chaque soir à
la jetée chercher la fille, avec son canot.
Le port est infiniment calme dans les nuits de beau temps. Sur l’eau
noire qui semble opaque et sans profondeur, les chaloupes doublées par
l’ombre sont, à ce point, immobiles et hautes, qu’on s’étonne de les
voir remuer quand on les accoste trop rudement. La pointe des mâts monte
parmi les étoiles. Quand on les touche, on sent les cordages, les ponts
et les voiles suer à grosses gouttes. Le canot qu’on pousse à la godille
paraît filer très vite dans des ruelles entre les barques, glisser sans
effort sur quoi? Pas de remous, pas de sillage, pas de lueur, pas de
bruit; c’est la mer pourtant, mais alourdie de ténèbres; et lorsqu’on
aborde la digue, immense au-dessus de la tête, on a l’impression
douloureuse de ne pouvoir jamais aller au delà.
Quelquefois, cependant, la mer s’allume au passage du canot, se trousse
en minces bourrelets de cristal bleu et déploie à l’arrière un éventail
de pierres précieuses où opales, turquoises, et lazulites jonglent
autour de l’aviron, éclatent, s’éteignent, sombrent, rejaillissent et
meurent à l’air dès qu’on les soulève avec la rame comme une pelletée de
lumière.
Les nuits de lune sont moins vastes que les nuits obscures, parce qu’on
voit un horizon, les plages blanches, les maisons blanches, l’eau
glacée, le troupeau des sloops à la chaîne et la digue limitée, blanche
aussi, et l’océan désert mais révélé par son mirage pâle, si délicat! Le
vague et l’infini des éléments disparaissent avec la lune, parce qu’il y
a un paysage, imprécis à vrai dire et fantastique à cause de
l’amplification des choses par les ombres. Mais le calme est pareil,
plus rêveur et moins effrayant, plus humain et qui sollicite le cœur
mieux qu’une musique ou un poème.
A l’échelle, Léon appelait doucement et attendait la Louise qui,
brusquement apparue là-haut, s’affalait pieds nus le long des échelons.
Le gars la recevait à pleins bras, la chatouillait pour rire un brin,
puis ils débordaient en silence.
Sitôt enfermés sous le rouf aux moiteurs saumâtres, ils s’étreignaient à
tâtons, ce qui donnait lieu à de drôles de méprises. Elle était
imprégnée des fadeurs de l’huile brassée toute la journée; il sentait
aigrement la sardine.
Leurs mains rudes et leurs jeunes corps s’enlaçaient avec une belle
force animale qui ployait et faisait craquer leurs membres. Le varech
des paillasses grésillait sous eux à menu bruit; la barque close
sommeillait discrètement sur l’eau muette.
Au petit jour la Louise s’échappait et rentrait à la masure familiale,
au risque d’attraper la raclée. Elle avait d’ailleurs trouvé le moyen
d’éviter les coups de son père; sa mère n’était pas dangereuse, molle et
alourdie par une perpétuelle grossesse. Le samedi, malgré les menaces,
elle gardait les deux tiers de sa paye et, durant la semaine, elle
achetait, à l’occasion, la grâce d’une volée.
--Touche-moi pas, t’auras dix sous!
Et le père Piron, qui préférait encore cinq gouttes au plaisir de battre
sa fille, se calmait, empochait la pièce et descendait chez Zacharie.
Mais le vieux était vif, Louise gourgandine, et ses économies ne la
menaient pas toujours jusqu’au samedi; alors elle n’avait plus qu’à
garer son derrière.
Depuis qu’un homme veillait à bord, _Le Dépit des Envieux_ échouait à
l’aise, sur le sable, ses beaux flancs intacts. La pêche marchait à
souhait et Coët, toujours le premier parti, le premier revenu, faisait
de rudes journées. Il se tenait à l’écart, en famille, mêlé le moins
possible au village qui s’échauffait à l’approche des régates. Des
menaces lui frappaient encore les oreilles, de temps à autre, au
passage. Mais brusquement la haine fut suspendue et l’attention
détournée quand les Sablais parurent sur la mer bretonne.
La sardine venait de monter à terre, jusqu’à l’entrée de la Loire,
entraînant les barques où les hommes affamés sont en arme.
La mer s’était couverte de voiles rousses, vertes, jaunes, bleues,
éclatantes dans le grand soleil de l’été, de voiles décolorées, roses ou
résédas, de voiles si lourdement teintées de cachou qu’elles pesaient
comme des tours sur les coques minces. Les petits ports de la côte
furent envahis. Les sloops s’entassèrent à quai, flancs contre flancs,
si étroitement qu’on entendait craquer leur ossature aux basses mers de
la nuit; et des troupeaux entiers demeuraient sur rade, à rêver, comme
de poétiques fantômes, le mât dans les étoiles.
La sardine tomba du coup à vil prix. Les barques rentraient à
morte-charge et si nombreuses que, des usines, les refus partirent
d’une seule voix, tandis que la concurrence amenait les marchés de
misère. L’exploitation s’organisa automatiquement, et un tour de vis fit
crier ces hommes accourus, les boyaux vides, au seul endroit où ils
espéraient manger.
Le premier soir, quinze Sablais vinrent à l’Herbaudière offrir la
sardine à cinq francs. L’usine Rochefortaise et Préval l’obtinrent à
quatre francs du mille, mais les matelots n’eurent pas le temps de la
porter au village. Déjà les gars du pays escaladaient la jetée par les
cales, les échelles; de grosses chenilles humaines rampaient à pic le
long du granit; les équipages accostaient à force d’avirons et dans un
grand tumulte de galoches et de cris les Noirmoutrains tombèrent sur les
Sablais.
Ce fut une mêlée de vareuses, de salopettes bleues, où vibrait le
retroussis rouge des caleçons. Des poings s’enlevaient au-dessus des
faces briques qui roulaient sur les fortes épaules. Des sabots lancés
rasaient les groupes et les paniers volaient sans répit, lâchant une
pluie d’argent et jonchant le sol de sardines blanches. Le sel écrasé
crépitait sur la digue maculée de sang. Un mousse jeté à l’eau regagnait
son bord à la nage. On vit Perchais culbuter une civière chargée de
poissons par-dessus le garde-fou, Double Nerf brandir un aviron brisé,
et, derrière leurs hommes, les femmes aboyer après les Sablais, sans
songer aux épouses qui vivaient à crédit dans l’attente.
--A l’eau! buveurs de sang! fils de putains! voleurs! A l’eau! à
l’eau!...
Les malheureux n’eurent que le temps de courir aux canots, et de rallier
leurs sloops à toute godille, traqués par ces hommes qui étaient des
pêcheurs comme eux, misérables comme eux, et sauvages comme ils le
deviendraient eux-mêmes pour défendre leur pain quotidien.
Tout l’Herbaudière était sur la jetée en rumeur. Le brigadier Bernard
prononçait des paroles de paix, après la bagarre, indulgent encore pour
ses pays:
--Qu’est-ce que vous voulez! on est chez nous pas vrai!... Faut pas
qu’ils y viennent, voilà tout!...
--Y a donc pus d’ poissons chez eux qu’ils arrivent fouiller not’mer!
grognait le patron du _Brin d’amour_.
Et, à la pointe de la jetée, près de la cloche de brume, Perchais, la
casquette en arrière, les poings tendus, déchargeait des menaces: