--Ils s’battent nom de Dieu! ils s’battent!

--Perchais devait virer au large de Coët!... Urbain est dans son droit!

Mais la Perchais jette rageusement:

--Il a toujours raison c’te fils d’vesse! On passe où on peut!

--Pourquoi qu’y a des règlements alors, rétorque sévèrement le brigadier

Bernard.

--Pasqu’y a d’malhonnêtes gens... fait la Marie-Jeanne, sans ça...

--Qu’est-ce qui lui parle à c’te putain!

--Tu rages pasque ton homme s’a fait battre!

--Ben sûr! Perchais a trouvé son maître, d’puis l’temps qui crânait!

--Coët est dans son droit!

--Perchais s’a foutu en travers en exprès!

--Menteur!

--De quoi!

Les vieilles chaînes qui enserrent la foule font le ventre; l’estacade

paraît osciller comme un navire, tant les coiffes et les chapeaux

houlent tumultueusement. Les partis se divisent, la dispute s’envenime

et de terre le public accourt vers les cris. L’arrivée des plaisances

passe dans l’indifférence malgré le canon. Tout l’intérêt est là-bas,

dans ces deux grands sloops embrochés au large, et sur lesquels des

hommes se hachent.

--Coët se dégage!... Il part! il part!

Alors, le père Couillaud, qui se triture le nez avec ses prises depuis

le commencement des régates, émet une sentence aux oreilles de sa fille:

--Ton homme est ostiné, c’est vaillant!

Maintenant le _Dépit des Envieux_ se détache seul devant son abordeur.

Lentement sa haute voilure se charge de vent, s’incline, d’un effort

répercuté dans les nerfs tendus des spectateurs, qui mesurent avidement

la distance croissante entre les deux barques. Le sloop qui court au

plus près vers la terre semble un grand aileron noir jailli de l’océan,

sorte d’immense faux pointée au ciel, parce que ses voiles en enfilade

ne montrent que leur côté ombreux; et il avance, rapide, tranchant,

soulevé par secousses aux heurts des vagues.

Coup sur coup le _Secours de ma vie_ et l’_Aimable Clara_ dépassent le

_Laissez-les dire_ en avarie à la bouée. Par moment une explosion

blanche fulgure à l’avant des barques, du côté du soleil, éclatement

d’écume qui les couvre jusqu’au mât; car, bien que la brise mollisse un

peu, les crêtes neigeuses dansent toujours, naissent et meurent avec des

caprices de flammes, sur la mer crue où la lumière pèse à l’horizon,

comme une vapeur.

Les mortiers bombardent devant le jury chaque fois qu’un vainqueur coupe

la ligne. A bord, les hommes répondent à toute poitrine, les casquettes

sautent, les bras trépignent et dans la même détente joyeuse, après le

surmenage de la lutte âpre, on voit les bateaux courir au hasard, virer,

manœuvrer au petit bonheur, les voiles battant, puis brusquement

casser leur aire et s’arrêter au bout d’une grande glissade.

Les youyous à morte-charge rallient la terre. C’est tout un mouvement de

petites embarcations qui circulent à force de rames, avec des rires et

des chansons, sur l’eau dont le vert s’alourdit dans l’ombre projetée du

grand bois. Et soudain un cri formidable s’élève:

--Bravo Urbain! Bravo Coët! Coët! Coët!

Un roulement de pieds ébranle l’estacade, la foule vibre d’un grand

spasme qui fait hurler des gens sans savoir pourquoi. Le chapeau de

François domine, à bout de bras, tandis que le père Mathieu passe un

doigt sous ses bésicles, pour essuyer le suintement de ses vieilles

paupières émues.

--C’est sorti d’ nos chantiers! répète-t-il, c’est sorti d’ nos

chantiers!

La Marie-Jeanne a serré dans ses jupes ses deux petits qui désignent la

barque bleue en criant:

--Papa! papa!

Elle sent quelque chose battre violemment sous son caraco, de la même

façon oppressante qu’autrefois, quand elle rejoignait en cachette son

Urbain dont elle n’était que la promise. Elle est satisfaite de voir un

peu de joie frissonner dans les rides du vieux Couillaud et Louise

Piron, qui jubile, le sang aux joues, agiter le foulard groseille que

lui a donné Léon. Son bonheur s’avive à la gloire et s’amplifie

d’orgueil.

A bord, les hommes sont immobiles, étrangers à l’ovation, l’œil sur

la bouée. Au coup de canon seulement, leurs cris saluent la terre. _Le

Dépit des Envieux_ met en panne et amène ses focs.

Déjà le _Secours de ma vie_ arrive, bon second, et les mâles acclament

la Gaude, debout à l’avant, les jambes nues, la gorge libre. Puis c’est

l’_Aimable Clara_ où s’agite Double Nerf, le poitrail au vent, les

biceps au cran d’arrêt; puis le _Brin d’amour_, le _Bon Pasteur_,

l’_Etendard du Christ_ et les autres. Les voilures colorées, les coques

luisantes d’eau évoluent de nouveau sur rade, dans la lumière plus dorée

de quatre heures et le calme précoce du soir; car le Bois de la Chaise

s’épaissit d’ombres douces et il passe moins de vent dans le faîte

ensoleillé des grands arbres.

Depuis longtemps on a vu le _Laissez-les dire_ accoster l’estacade, sans

finir la régate, et Perchais débarquer, farouche, la casquette sur les

yeux, les bras ballant au torse. Et à la distribution des prix, le jury

annonça que le _Dépit des Envieux_ et le _Laissez-les dire_ étaient

déclassés pour abordage.

La foule des maillots bleus frémit du coup. Un souffle de colère

emporta les raisons. Les équipages étaient face à face, les poings

prêts, réclamant justice et s’insultant tout à la fois. L’envie haineuse

avait trop fermenté au sang des hommes dans cette journée de défi, et la

bataille terrible qui menaçait depuis le matin allait éclater sans

merci. Des messieurs, le maire s’interposèrent:

--Allons, mes amis! mes amis, du calme!...

--Le premier prix à Coët! jeta une voix.

Mais le caraco rouge de la Gaude parut hors des rangs.

--S’ils sont déclassés, Perchais et Coët, c’est nous les premiers,

dit-elle.

Un yachtman cria «bravo!» d’enthousiasme et le maire approuva en

souriant à la belle fille:

--Avec un matelot comme ça on se passerait de mousse!

La meute des pêcheurs grondait par derrière, discutant l’abordage, les

avaries, la grand’voile trouée, le bout-dehors rompu. Perchais demeurait

immobile les bras croisés, au pied d’un poteau; et la Marie-Jeanne

tirait vainement son homme pour l’entraîner. Urbain Coët semblait très

calme, mais il voulait rester là jusqu’au bout, crânement.

Les Goustan se montraient les plus indignés, et tout soudain le grand

François lança parmi les vitupérations:

--Et puis on s’en fout de leur prix! Le Dépit des Envieux a battu

_Laissez-les dire_, hein! battu à plate couture! Alors le reste on s’en

fout!

Cette fois Perchais remua. Il tourna vers François sa poitrine sur

laquelle des points dans la laine dessinaient une ancre et les épaules

secouées:

--Répète! dit-il.

Un plissement tragique ravinait son front carré, entre les sourcils

fauves. Sa mâchoire, restée pendante après la dernière syllabe, avançait

un maxillaire féroce, armé de chicots noirs; et le poil ardent de son

cuir tavelé se hérissait. Déjà Malchaussé et le père Olichon étaient

entre eux. Mais Urbain Coët s’avança et dit simplement:

--Je te propose la revanche.

Perchais l’écrasa d’un mauvais regard, puis il siffla:

--Je la prendrai ben, mon fils d’vesse!... et il partit en broyant le

sable sous ses lourdes galoches.

Alors le jury décerna le prix au _Secours de ma vie_, patron Olichon.

Mais c’est la Gaude qui vint recevoir la jumelle «offerte par le

ministère de la marine», et les cinquante francs.

--On aurait pu donner trois pistoles au constructeur, regretta Urbain en

regardant les louis aux mains de la Sablaise.

--T’inquiète donc pas! fit la Marie-Jeanne avec fierté, c’est toi l’

vainqueur, tot d’ même!

Or, dans cet instant, le père Couillaud s’avança pour lui serrer la

main.

--Ton bateau marche ben, mon gars, dit-il, mais, i rapportons guère!

C’est point toujours ceux qui plantent qui récoltent!

A propos, le vieux Mathieu intervint pour proposer une cerise à

l’eau-de-vie, «une cerise du jardin, et c’est ma bru qui les confit,

alles sont vrai gouleillantes!» Mais, n’ayant pas le cœur à trinquer,

Coët s’excusa et rembarqua avec sa femme et ses enfants.

Des yachts et des chaloupes s’éloignaient déjà vers Saint-Nazaire, vers

Pornic, vers l’Epoids, sur la mer plus plate maintenant que le vent

tombait avec le soleil. La mer n’était plus l’eau vive, lourde de

fécondité, épaisse de couleur, moutonneuse aux heurts de ses nappes

vertes, mais la table d’émeraude lentement polie pour prendre, d’un seul

reflet, tout le ciel au couchant. Les tons s’affinaient vers l’horizon,

s’imprécisaient, mélange brumeux d’or, de rose, de réséda, de gris, où

une voile lointaine mettait l’harmonie de sa courbe et l’émotion émanée

des vies humaines qui s’en vont.

Un vapeur emporta la musique qui déchaînait une _Marseillaise_ avinée.

L’ombre du Bois croissait sur les eaux où des barques avaient une

immobilité grave de penseur, car on sentait bien que ce n’étaient pas là

des choses mortes.

La tête de turc pétaradait toujours sous la masse des jeunes hommes

fiers de leurs biceps, tandis que d’autres payaient aux galantes la

loterie où tourbillonnent des carafes cabossées, des verres coloriés et

des assiettes au fond desquelles sont peintes «nos gloires militaires».

Des chargements partaient vers Noirmoutier, en voiture à âne, avec la

loueuse qui trotte par derrière, pieds nus, un journal en voûte sur le

front. Des couples se démasquaient tour à tour parmi les chênes; et dans

la chaleur balsamique du sous bois, stagnaient des fumées de vinasse,

des puanteurs de crottin et de sueur de bête.

Les matelots gagnaient la ville, par bande, bras dessus, bras dessous

avec les filles, en redisant les chansons du service:

C’est le dimanche après dîner

Que ces brav’matelots s’en vont s’y promener!...

Les rangs ondulaient comme un ruban, s’élargissaient, se resserraient,

avançaient toujours, en flottant au rythme des chœurs où braillaient

des femmes:

Il faut les voir tous ces jolis garçons

Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!

Si par malheur l’un d’eux fait une tache

L’autre lui dit: cochon faut que tu te décrasses!

Avec de l’eau et du savon,

Ou bien tu n’auras pas du vin dans ton bidon!

Les plus ivres discutaient encore la régate, nez à nez, au bord du

chemin, tandis que les anciens parlaient avec émerveillement des barques

d’autrefois qui ont contenu leur jeunesse.

Les refrains s’espaçaient et arrivaient par bouffées, toujours de plus

loin. Le tumulte des hommes s’éloignait vers la ville, où il y avait,

sur la place d’Armes, des Balançoires de Belfort et un tir à la cible.

Louise Piron passa au bras de Léon Coët, affichant crânement son homme.

Elle avait dérobé des conserves, et lui portait une miche sous le bras.

Ils mangèrent au carrefour, sous le profil sec de la croix qui tranchait

le crépuscule. La route s’allongeait bleuâtre, vers la ville féodale sur

l’horizon avec les pointes des tourelles et du clocher, le cube du

château. Des voix traînaient encore par les champs:

...Si tu n’as pas d’savon,

Fous-y de la potasse!

Allons, va te laver garçon,

Ou bien tu n’auras pas du vin dans ton bidon!

Ils revinrent tard dans la paix où le vent et la mer n’existent plus,

et, courbatus d’amour, ils flottaient au bras l’un de l’autre dans le

calme large de la nuit, quand la Louise heurta deux corps et poussa un

cri. Puis elle rit de reconnaître son père et le Nain, assommés par

l’alcool au bord du fossé.

--Tu t’souleras pas comm’ça, toi? dit-elle à Léon.

Un groupe les rejoignit: Gaud, porté à bras par Olichon et sa femme.

Double Nerf lui avait enfoncé trois côtes, à cause de la Gaude qu’il

voulait caresser chez la mère Cônard. Le blessé gémit. La Louise serra

le bras de Léon.

--Tu m’aimeras comm’ça toi?

Mais rancuneux à l’équipage qui avait touché le premier prix, il

songeait que Gaud n’avait pas volé son coup de poing dans le thorax.

Par derrière, le grand Bourrache fredonnait en chambranlant:

Allons, va te laver, cochon,

Ou bien tu n’auras pas du vin dans ton bidon...

A perte de vue, au ras du marais, les étoiles fourmillaient

imperceptiblement.

* * * * *

La cloche sonnait à la pointe de la jetée, sans répit, à longs coups

espacés comme ceux d’un glas, et parfois s’emballait dans une volée

haletante où l’on sentait toute l’exaspération d’une main nerveuse.

On entendait la cloche depuis le matin dans le village silencieux, mais

sans la voir, parce qu’elle tintait là-bas, sur l’eau, parmi la brume.

Elle sonnait en mineur, sans défaillance, régulièrement ou par grande

secouée, et la tombée constante de la note lugubre dans le calme sourd

serrait le cœur et faisait frissonner.

Le brouillard était venu dès dix heures avec le prime flot. Sous un ciel

bas et fumeux, taché d’une lueur diffuse à l’endroit du soleil, sous un

ciel de janvier bien qu’on ne fut qu’en novembre, une buée lourde avait

soudain paru, s’avançant rapidement du fond du large, emportée,

semblait-il, par un grand vent. Et elle effaçait tout sur son passage,

le point noir des barques au loin, le champ infini de la mer glauque,

les tours jumelles du Pilier, le marais, la jetée, le port... Et l’on

était surpris, quand on baignait dans ces nuages qui dérivaient

hâtivement, de s’apercevoir qu’aucune brise ne les poussait.

Maintenant le village était blotti dans la crainte. La vie s’était tue;

l’air avait perdu sa sonorité, les choses leur écho. On se cherchait

d’une maison à l’autre, on se hélait en appels étouffés et la jetée ne

retentissait point du soufflet des sabots. N’était la voix de la cloche,

on pouvait croire que le brouillard avait effacé l’humanité sur cette

pointe de terre.

Pourtant, à l’extrémité de la digue, des femmes demeuraient groupées. La

cloche tintait au-dessus de leur tête dans son bâtis en forme de

guillotine, sous la main de la Gaude qui l’agitait par intervalle. Sur

son mât, le petit feu vert allumé par Zacharie s’efforçait de trouer la

brume. A peine si la mer apparaissait aux pieds de la jetée qui avait

pris des proportions de rempart, et d’en haut les femmes penchées

distinguaient mal une surface d’étain sur laquelle se traînaient en

adhérant des vapeurs floches.

Le brouillard sentait l’âcre et déposait de l’humidité. La corde de la

cloche était raide et ne balançait pas quand on la lâchait. Les femmes

avaient un foulard sur la tête; il ne faisait pas un temps à sortir une

coiffe.

Elles parlaient peu. Elles regardaient devant elles dans l’opaque, du

côté où les hommes étaient partis pour la pêche, du côté où ils devaient

chercher leur route, à tâtons sur l’eau noire, sans repère, sans vue,

avec l’unique secours d’un doigt aimanté qui désigne à peu près le nord.

Quelques-unes tricotaient machinalement, parce que l’habitude de leurs

mains était plus forte que l’inquiétude de leur cœur. La plupart

attendaient simplement, avec résignation. Et les enfants se serraient

aux jupes, instinctivement craintifs du brouillard sournois.

Le brigadier Bernard, Zacharie et le vieux Piron opinaient parmi les

femmes. Ils étaient graves et faisaient des hypothèses: la mer a encore

trois heures de montée; avec le courant et le petit souffle de l’ouest,

les gars peuvent rentrer avant le jusant; sonne hardiment la Gaude!

Mais son bras retomba las; la Perchais lui succéda; et la cloche

continua à crier, comme un chien aboie au perdu.

Par moments le père Piron lampait une gorgée d’alcool à même une

bouteille qu’il tirait de sa vareuse.

--C’est pour point être enfroiduré par c’te poison, disait-il en

désignant le brouillard.

Et l’on veillait lugubrement, en parlant seulement de la brume parce

qu’on pensait aux hommes qu’elle pouvait égarer.

--Ecoute! écoute! jeta soudain Bernard.

La cloche se tut; tout le monde se tendit vers la mer. Silence de mort.

Et brusquement arriva des infinis de la brume un mince appel de corne.

--On huche! on huche au large!

La Perchais sonna des deux mains, sonna à toute volée, puis s’arrêta. La

corne répondit d’un cri si long qu’on y sentit passer toutes les forces

de la vie. Alors, sans discontinuer la cloche et la corne s’appelèrent;

celle-ci s’approchant lentement, grossissant sa voix à mesure dans cette

opacité impénétrable où ses hurlements continus évoquaient un monde

douloureux d’esprits invisibles. Les femmes guettèrent ragaillardies,

mais sans parler, parce que chacune avait au cœur l’espoir de voir

paraître son homme, à elle.

A la pointe de la jetée le brigadier héla:

--Oh! du sloop!

Une voix perdue dans le nuage répondit:

--_Brin d’amour_!

Machinalement tous répétèrent le nom, sauf deux tricoteuses, la mère

Viel et la Chiron dont les visages s’éclairèrent et qui se retirèrent du

groupe où on les envia et où elles n’avaient plus rien à faire. On

entendit l’eau battre sous des avirons et une grande ombre se dressa au

ras de la jetée, une ombre de brouillard en forme de barque. Le buste en

avant, toutes les femmes interrogeaient à la fois, chacune pour son

compte.

De son bord Chiron expliqua:

--Les gars arrivent derrière; sauf Perchais et Coët qu’étaient ben dans

l’large quand s’a levé la brume.

La Perchais lâcha la corde en soufflant, fâchée de sonner pour Urbain

Coët, en même temps que pour son mari, et la jeune femme de Charrier

empoigna résolument la corde. Le glas continua en mineur, dans le

silence.

Maintenant des cornes répondaient dans le lointain, d’on ne savait

où,--était-ce de l’eau? de la terre? du ciel?--la vue se perdait à dix

mètres. Les beuglements sourds du troupeau qui cherchait l’étable se

croisaient et sourdaient tellement à perte d’ouïe, dans l’harmonie du

calme, que les éclats tumultueux de la cloche semblaient inconvenants.

Des fantômes de barques, qui vivaient par le bruit, rentraient au port

successivement.

Les femmes au cœur content remontaient au village en bavardant le

long de la jetée déroulée magiquement sous leurs pieds à mesure qu’elles

avançaient. La Marie-Jeanne était allée conduire ses enfants à la

maison, parce que l’humidité imprégnait leur camisole et qu’il ne

fallait pas qu’ils aient froid. En revenant, elle fit une prière à la

croix plantée dans la cour d’Izacar. Quelque chose se désespérait en

elle bien qu’elle sût qu’Urbain se dirigeait d’instinct à la mer et que

son grand côtre bleu à voiles rousses lui apparût toujours dans une

gloire victorieuse, comme au soir de la régate.

Elle monta sur la dune, de l’autre côté de la Corbière, pour voir le

large. De la brume si dense que la barque du père Crozon le homardier,

mouillée à ses pieds, était effacée et aussi l’eau tout autour d’elle.

On respirait une aigre salure et les cils mettaient une touche froide

aux paupières en battant. La Marie-Jeanne écouta un instant les sons

ouatés de la cloche, puis elle s’en retourna en longeant le cimetière.

Elle vit la tombe du vieux Jean-Marie Coët accotée au mur bas. Le

village, la mer, tout lui semblait un grand cimetière sous le silence

définitif et le glas agonisant. Elle trembla, se hâta vers la jetée. La

nuit tombait.

Devant le canot de sauvetage, on l’aborda.

--Sont-ils revenus?

C’était la Louise inquiète qui sortait de l’usine.

--Pas encore...

Les deux femmes cheminèrent sur le granit. Le brouillard absorbait

l’obscurité et se fermait comme une muraille. La mère Aquenette sonnait

à son tour, le Nain n’étant pas rentré. Près d’elle, seule la femme de

Perchais attendait toujours. Les autres avaient retrouvé leur mari, leur

père, et maintenant mangeaient la soupe.

Mais le brigadier Bernard était encore là, s’exaltant au devoir en

pestant contre les pêcheurs.

--Qu’est-ce qu’ils fichent donc? Mais qu’est-ce qu’ils fichent donc?...

Deux fois la Perchais crut entendre une corne. Il faisait nuit,

lourdement.

La troisième fois elle ne se trompa pas; des appels se rapprochaient.

Bernard héla le sloop, tandis que les quatre femmes se défiaient de

l’œil: à qui celui qui va répondre?

--_Bon Pasteur_!

La mère Aquenette poussa un grand ah! insolent. Le Bon Pasteur ne

pouvait rentrer au port; il n’y avait plus d’eau. Des jurons, des coups

de bottes partirent dans l’ombre. Interrogé, le Nain dit qu’il n’avait

vu ni Perchais, ni Coët. Le brigadier encouragea les femmes et s’en fut

casser la croûte. Après il ne revint pas.

Le froid piquait. Les ténèbres massives obligèrent la mère Aquenette à

tenir le garde-fou pour se guider. Elles restèrent trois, sans se voir.

Serrée près de la Marie-Jeanne, Louise avait pris sa main et la Perchais

sonnait fébrilement. La cloche balançait un reflet pâle sous le feu

vert.

Mais quand la Perchais cessait pour écouter, la peur du silence

saisissait aussitôt les femmes, et l’une ou l’autre se jetait sur la

cloche pour ranimer la voix d’airain et le reflet blême qui était de la

vie dans la nuit sinistre.

Il semblait que maintenant la brise s’éleva un peu du côté de l’ouest;

cela se sentait au visage, et des bouffées de brume traversaient vite

l’éclat du feu. Peut-être le vent allait-il nettoyer l’espace et

découvrir les phares de la terre et du ciel? La Louise renifla vers

l’océan, étreignant de toute la force de son nouvel espoir la main de

Marie-Jeanne, et soudain elle poussa un cri.

--Là! là! sur l’eau!

Le son de la cloche se cassa dans une note. Les trois femmes se

penchèrent sur le gouffre noir d’où montait un bruit de clapotis. La

Perchais appelait à tue-tête:

--Julien! Julien! c’est-il tei!

--C’est mei, on y va!

La Marie-Jeanne et la Louise furent secouées. Elles attendaient la voix

d’Urbain. Enfin la première demanda:

--Et mon homme? et Coët?

On ne répondit pas d’abord et elles entendirent le canot heurter

violemment les viviers d’Izacar. La Marie-Jeanne tremblait. Sous elle

une voix grogna:

--Coët! j’pense pas qu’il rentre à c’te nuit!

Elles n’étaient plus que toutes les deux sur la jetée, Louise et

Marie-Jeanne. Dieu qu’il faisait froid! les cotillons se tenaient

raides d’humidité! Et la Marie-Jeanne, qui grelottait comme un enfant,

s’accroupit sur le remblai de ciment où est planté le fanal. Alors la

Louise empoigna furieusement la corde et sonna à tours de bras, jusqu’à

être en nage. Mais le vent d’ouest, qui forçait de plus en plus,

emportait le son sur la baie, et dans les maisons du village, terrés au

chaud, les pêcheurs n’entendaient même pas le carillon éperdu. Et quand

Louise se calma, les bras rompus, elle s’aperçut que le phare du Pilier

paraissait à l’horizon comme une tache rousse et qu’il ne passait plus

de brouillard dans le rayon du feu vert.

Engourdie de froid jusqu’au cœur, la Marie-Jeanne se demandait quelle

force d’amour possédait cette grande fille qui s’acharnait au rappel de

l’amant, lorsqu’elle entendit rire, se sentit soulevée et vit le phare

du Pilier éclater devant elle. Alors elle rit aussi en s’essuyant les

yeux, parce que les rires d’espoirs font en même temps pleurer, puis de

toutes leurs lèvres gercées les deux femmes s’embrassèrent et

s’attardèrent là, toutes béates. Enfin elles regagnèrent le village en

tâtonnant tout le long du garde-fou et Louise quitta seulement la

Marie-Jeanne à sa porte.

Les enfants dormaient à poings fermés dans leur berceau. La Marie-Jeanne

songea longtemps dans son lit aux draps rudes, car lorsqu’on a de

l’âge, l’être sentimental résiste davantage aux besoins de la chair;

mais à la fin, et bien qu’elle luttât en priant Dieu, harassée

d’émotions, elle culbuta dans le sommeil, avec le bourdonnement de la

cloche aux oreilles.

Il passe maintenant du grand vent sur les maisons, et l’océan revit en

grondant autour de l’île.

Elle dort depuis elle ne sait combien de temps, quand des coups à sa

porte la réveillent en sursaut. Elle court en chemise ouvrir le volet

qui claque le mur. Il fait jour et la mère Izacar est en bas.

--De quoi que n’y a?

--C’est rapport à votre homme... il est de retour....

--Urbain! Urbain! mais où qu’il est donc?

Et comme le visage blond d’un petit se hisse à la fenêtre et que

l’enfant crie: «papa! papa!» la vieille face de la mère Izacar se crispe

si brusquement que la Marie-Jeanne a peur.

--Y aurait-il du malheur, dites?

--Un petit... _le Dépit des Envieux_ est à la côte... à la Corbière...

Le Peuple de la mer · 第 4 / 14 段