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MARC ELDER
Le Peuple
de la Mer
[Illustration: colophon]
A PARIS
CHEZ G. OUDIN, EDITEUR
24, RUE DE CONDÉ, 24
MCMXIII
A LA MÊME LIBRAIRIE
L’APPEL DES ARMES
8e édition, par Ernest PSICHARI; un vol. in 18.....3.50
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2e mille, par André-François PORNET; un volume grand in-18......2 fr.
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La Grèce et nous
Par André BEAUNIER; un volume in-18.....1 fr.
Le Peuple de la Mer
DU MÊME AUTEUR
Une Crise, roman.
Trois histoires, nouvelles.
Marthe Ronchard, roman.
Études
Romain Rolland.
Octave Mirbeau.
Pour paraître:
La Vie apostolique de Vincent Vingeame, roman.
MARC ELDER
Le Peuple de la Mer
[Illustration: colophon]
PARIS (VIe) OUDIN & Cie ÉDITEURS 24, RUE DE CONDÉ, 24
1914
LA BARQUE
Neuf heures sonnaient au timbre fêlé de l’église quand Urbain Coët
sortit de chez Goustan. Sur le seuil, que la lampe teinta de lumière
rouge, le vieux Mathieu l’assura de nouveau en lui serrant la main:
--Et tu seras content, mon gars, ta barque sera belle!
Urbain partit, emporté doucement, comme à la voile, par son cœur et
roulant dans le bonheur. Ses galoches fouettaient le pavage inégal du
quai, dominé de mâtures à demi effacées par la nuit. Il savait que sa
barque reposait là-bas de l’autre côté du port, sous un hangar
indistinct, mais vers lequel il regarda par habitude et par plaisir.
Il crut rêver et s’arrêta court. Une lueur a fulguré dans les ténèbres
et l’eau lui apporte un craquement de planches, un froissement de
copeaux. D’instinct, il s’immobilise, en arrêt, sondant la nuit de tous
ses sens. Et il devine les mouvements d’une ombre sous l’enclos du
chantier.
Silencieusement Urbain tire ses galoches, se trousse et descend à la
yole qui flotte au bas de l’escalier. Il déborde sans bruit, glisse à
coups étouffés de godille, accoste. Mais à peine arrive-t-il au coin du
baraquement qu’une flambée lui brûle les yeux.
D’un saut, Coët tombe sur un homme accroupi, l’enlève et d’un effort
énorme le culbute en plein port. Un choc sur la mer. Coët s’est jeté
vers le feu qu’il étouffe sous sa vareuse, sous ses pieds, follement.
Les flammes s’affaissent, s’écrasent, et il poursuit, le béret au poing,
celles qui rampent.
D’un lougre une voix héle à trois reprises. L’eau claque sous les coupes
hâtives d’un nageur. Urbain tâte avec soin le sol autour de lui, étreint
des braises, écoute. La nuit est immobile comme un bloc que le feu
tournant du Pilier tranche ainsi qu’une lame.
Longtemps il reste de garde autour du chantier, encore bouleversé de
peur, imaginant sa barque en flammes. Une brûlure cuit son gros orteil
gauche qu’il va de temps à autre tremper dans l’étier. Il dénombre ses
ennemis: les deux Aquenette, Julien Perchais, les Gaud; il n’a pas
reconnu l’homme, mais il frémit de l’intention incendiaire et il
voudrait toucher sa barque, la prendre à pleins bras, comme un être cher
sauvé d’une catastrophe.
Il fallut les coups grêles de minuit pour lui rappeler que la
Marie-Jeanne l’attendait chez lui à l’Herbaudière, et qu’il avait six
kilomètres de route. L’obscurité immuable et douce lui était devenue
confiante sous l’éclat obstiné du grand phare tournant. Il décida la
retraite, mais le jusant ayant échoué la yole, il longea l’étier, du
côté des marais, jusqu’à l’écluse dont le bâtis s’élevait dans les
étoiles en manière de guillotine.
Le lendemain, il revint dès six heures et il vit les preuves: des
copeaux brûlés, une plaque d’herbe roussie. La varlope criait déjà sur
le chêne; il entra et, joyeusement, il reconnut sa barque.
Elle montait, énorme dans le petit chantier du père Goustan qu’elle
emplissait jusqu’au faîte. C’était une barque de vingt-sept pieds, bien
coffrée, puissante, l’étrave haute et l’avant taillé d’aplomb, comme un
coin, pour mieux fendre les lames. Au milieu des flancs qui n’étaient
point entièrement bordés, les membrures, quasi brutes, apparaissaient
arquées comme des côtes, tellement près à près et massives que le bateau
semblait bûché dans un monstrueux tronc de chêne.
Orgueilleux de son œuvre, le père Goustan lâcha l’erminette, pour
venir à petits pas se camper près d’Urbain Coët. Il releva, d’un geste
familier, la large salopette qui juponnait autour de ses vieilles
jambes, redressa son échine, essuya ses lunettes et déclara:
--C’est du travail, ça, mon gars! et du solide!
Alors son fils, François, qui rabotait les dessous de la barque, à plat
dos parmi les copeaux, s’interrompit pour prononcer:
--Faut ça pour battre la mer!
Et Théodore, le petit-fils, du haut du pont, où il bricolait, jeta
d’enthousiasme:
--Et pour tailler de la route!
Point bavard, Urbain Coët souriait simplement aux exclamations
coutumières des trois générations. Il savait que l’ancien parlait
toujours pour vanter son expérience d’un métier enseigné à ses enfants,
et que ses enfants approuvaient à l’unisson. Urbain Coët estimait une
sage routine. Il n’était point assez fou pour discuter les connaissances
des vieux, surtout quand il les jugeait de bonne source. Et le père
Goustan avait travaillé dans la grande ville de Nantes, sous le second
empereur, du temps des frégates et de la belle marine en bois.
Au chantier de Noirmoutier, on n’utilise que l’erminette et le rabot en
cormier cintré; les Goustan ignorent la ferraille des outils
américains. Ils élèvent des barques au petit bonheur, à vue de nez, en
méprisant les calculs et le dessin.
--La mer! dit le vieux, c’est-il une dame avec qui on compte!--Ils font
trapu, robuste, à force de chêne assemblé définitivement.
Ils ont deux marteaux pour trois et une seule tenaille dont un coin est
brisé. Depuis deux ans, à chaque fois qu’il arrache un clou, François
crie qu’il va la remplacer. Mais le père, derrière ses lunettes,
constate qu’elle peut encore aller, et l’on remet l’achat. Quand ils ont
à percer des trous profonds, Théodore court emprunter une tarière à
Malchaussé, le charpentier, qui demeure en ville, de l’autre côté du
port, sur la place d’Armes.
Dans un angle du hangar, la meule est fichée au mur par deux montants.
Au-dessus, un sabot, la pointe en bas, sert de réservoir et pisse de
l’eau par un petit trou bouché d’un fosset. L’affutage des lames est la
prérogative des aînés; Théodore tourne la meule qui geint sur un rythme
régulier.
Derrière le chantier, une palissade en volige garde du vent de mer un
enclos où végètent des poiriers bas, des artichauts, des citrouilles et
un cerisier dont on suppute annuellement la production. Il penche tout
contre une fenêtre, et c’est plaisir de voir, en travaillant, danser les
fruits rouges parmi les feuilles. Chargé de le veiller, Théodore tape
avec son marteau sur l’établi dès qu’il aperçoit les oiseaux voraces.
Le chantier Goustan a de la réputation hors de l’île, dans les ports
voisins de la Vendée, et jusque sur la côte bretonne, par delà
l’estuaire de la Loire. C’est un brevet pour une chaloupe de sortir de
chez Mathieu Goustan; les connaisseurs ne se trompent point sur sa
manière et retrouvent aisément sa marque dans l’étroitesse exagérée des
arrières.
Ainsi la barque de Coët troublait les esprits par ses airs athlétiques
et souples, son avant en muraille, ses joues effacées, sa voûte fuyante,
qui déconcertaient les patrons des côtres réputés, et surtout parce
qu’Urbain avait toujours paru pauvre et qu’un sloop de vingt-sept pieds
coûtait mille écus.
Urbain Coët était taciturne. Un gaillard qui ne parle pas fait parler et
c’est mauvais signe. Les hommes ne le rencontraient jamais chez Zacharie
le cabaretier, et les femmes citaient son courage en exemple. C’était de
quoi l’avoir en méfiance. Et à présent qu’il devenait propriétaire du
plus beau sloop de l’Herbaudière, le pays entier gonflait de jalousie.
Urbain Coët aurait voulu l’ignorer. Tous les jours, il satisfaisait ses
yeux à contempler sa barque en écoutant le chœur vantard des trois
générations. Et à mesure que le bateau grandissait, il le couvrait
d’huile claire qui nourrit le bois et contient les tanins du chêne.
C’était déjà l’été. Le soleil chauffait comme un four le chantier, dont
les parois en planches craquaient et fendaient sous l’effort tranchant
des rayons. Le goudron fondu dans les marmites, la résine amollie du
sapin sentaient âcrement par-dessus l’odeur verte des bois frais. Près
de la fenêtre, les cerises écarlates luisaient dans l’atmosphère
vibrante; et à l’opposé, du côté du port, sur la cale qui penche vers
l’eau calme liserée de sel, la vase pâlissait à sécher et se craquelait
comme le vernis d’une faïence.
Sans souci de la chaleur, Urbain Coët, le béret sur les yeux, avait
empoigné le pinceau et badigeonnait. François, allongé dans les copeaux,
rabotait mollement en criant de soif.
Son fils guettait à la fois les paisses autour du cerisier et la marée
pour estimer son rapport; grand-père bûchait.
Et Julien Perchais entra dans une bouffée de soleil, s’arrêta, les bras
croisés, en balançant son buste d’hercule, droit en face de la barque
fière, et regarda, les paupières clignées.
Le père Goustan monta vers lui, sans hâte, et la tête levée pour saisir
l’approbation sur le visage du colosse qui le dominait depuis le coude:
--C’est-il travaillé ça, patron!
Perchais gratta sa tignasse rousse de sa main paralysée que l’on
nommait, dans le pays, sa main d’or, parce qu’elle rapportait une
pension; son torse, à plein maillot, oscilla comme une bouée; il modula,
goguenard:
--On verra ça sur l’eau!
François grouilla dans les copeaux comme un chien mécontent, et riposta
en frappant du poing les formes du bateau:
--C’est tout de même point ton _Laissez-les dire_ qui a de ces
façons-là!
Perchais eut un sourire ambigu sur sa face équarrie, tavelée de son et
fournie d’un poil roux qui brillait à la lumière. Il sifflota en
tournant le dos, et Coët évalua la carrure de ce maillot où les
omoplates jouaient lourdement comme des hanches. Il ne se rappelait pas
si l’homme de la nuit était grand. Il l’avait cueilli au ras du sol et
basculé dans le port. Il ne lui avait même pas semblé pesant tant la
colère décuplait ses forces; et ses doigts n’avaient gardé aucune
impression précise qui put favoriser des présomptions.
Et brusquement, à leur tour, surgirent de la porte ouverte Aquenette le
Nain et son frère qui devait le surnom de Double Nerf à l’ampleur
glorieuse de ses biceps, autour desquels était tatoué un brassard de fer
éclaté. Les mains dans les poches, l’œil embusqué dans l’ombre du
béret, ils descendirent, l’air négligent, en roulant dans leurs
galoches, sous les flancs du bateau.
Urbain fut presque saisi, mais volontairement il serra la brosse et se
remit à peindre.--Pourquoi Perchais et les Aquenette n’étaient-ils pas
en mer?... Pourquoi venaient-ils justement ce matin?... Bien sûr, un
chantier c’est quasiment comme un cabaret, sauf qu’on n’y boit pas, la
maison de tout le monde, où chacun entre à sa guise, s’assoit, regarde,
cause... Mais comme ils arrivaient à propos, ceux-là, on aurait dit pour
voir si le coup avait réussi, ou ce qui restait de leur crime...
Tout d’un coup, Urbain leva la tête vers les hommes et il les vit
alignés, le dos à l’établi, les bras croisés. Son regard glissa sur
leurs yeux et ils en soutinrent la pression parce qu’il ne s’arrêta sur
aucun d’eux. Coët se disait: Quel est le coupable? Mais eux connurent à
son hésitation qu’il ne savait pas et ils se rengorgèrent dans
l’assurance.
La barque s’enlevait au-dessus de leurs têtes, sereine et dédaigneuse
avec ses bordées qui se retroussaient à l’avant le long de l’étrave.
Grand-père, lui ajustait un parclos en tâtonnant et Théodore, là-haut,
faisait sonner à coups de marteau le pont arqué comme un thorax. Et
avant de reprendre son travail, dans un mouvement d’heureuse insolence,
Urbain Coët caressa ces belles formes ainsi que les flancs vastes d’une
femme accueillante.
Au bout d’un moment, le Nain, courtaud et la face camuse élargie d’un
fer à cheval de barbe drue, s’en vint fouiner autour du sloop en remuant
les copeaux avec ses galoches. Urbain Coët, sous son béret, n’y prit pas
garde et s’obstina dans sa peinture.
--Comment que tu l’nommes ton bateau? fit le Nain.
Urbain mit du temps à répondre:
--Je sais point encore!
Les noms des barques sorties du chantier s’alignaient au mur à la
manière d’ex-voto laudatifs. C’étaient _L’Espoir en Dieu, Le Brin
d’amour, L’aimable Clara, L’Ange Voyageur, Le Bon Pasteur, Le bec salé_
et d’autres, alternativement pieux ou gaillards.
--Ce sera le _Va de l’avant_! proclama Théodore.
--Il se démentirait point! affirma François.
Perchais hocha soudain la tête en fronçant les sourcils; Double Nerf
ricana et son frère lâcha du coin des lèvres:
--Y a pas que la barque, y a l’homme...
Urbain Coët retroussa son béret et regarda bien en face Aquenette qui
fit demi-tour négligemment. Double Nerf avança, le torse en avant, et
laissa tomber son poing, lourd au bout du bras comme une massue. Urbain
paraissait petit, presque chétif sous la vareuse claire; mais il sourit,
et, soulevant un poids de quarante livres à ses pieds, il le lança au
bout du chantier, sans effort, ainsi qu’une pierre.
Favorable aux rivalités qui entretiennent le commerce et la lutte,
François concluait:
--Enfin les gars on verra les meilleurs quand on s’alignera aux régates!
Perchais et les deux Aquenette ne répondirent pas. Dédaigneux, ils
s’assirent sur l’établi, les jambes pendantes, découvrant leurs
chaussettes groseille entre la galoche et la salopette bleue. Perchais
repoussa en arrière la casquette qu’il porte seul, à l’Herbaudière, pour
se donner des allures de yachtman, et des poils roux débordèrent sur son
front tanné. A son poignet on pouvait lire la devise qu’il a gravée au
tableau de sa barque: _Laissez-les dire!_
Le rabot criait sur le chêne; grand-père abattait des copeaux à coups
réguliers d’erminette; une planche craquait de chaleur. Et ils
demeuraient là, tassés, méditatifs, avec le calme taciturne des marins
apaisés par la fascination de la mer.
Ce fut Urbain qui, le premier, aperçut la Gaude quand elle se présenta
en cotillon court de Sablaise, avec un journal épinglé en voûte sur les
cheveux. Il songea: «C’est juste, son mari l’envoie aux nouvelles!» Et
il pensa lui dire, pour rire un brin: «Tu vois, ma barque est encore
debout!» Mais elle passa près de lui sans le regarder, les seins offerts
dans leur forme tentante, quasi nus sous la cotonnade rose, les hanches
vivantes et les mollets d’aplomb dans ses sabots vernis.
--Y a-t-il moyen d’avoir du coaltar? demanda-t-elle.
--Ton mari est trop feignant pour venir! dit François Goustan en
descendant vers la jeune femme.
--Gaud est à dormir, répondit-elle.
--Tu l’as fatigué un p’tit!
--Et que j’en fatiguerais d’autres! et c’est point vous tous qui me
faites peur! déclara-t-elle en riant de toutes ses dents éclatantes.
Les hommes rigolaient, couvaient la femelle du regard, remués déjà dans
leurs instincts. Urbain Coët poursuivait paisiblement sa peinture.
Familièrement, la Gaude était venue parmi les mâles qui la palpaient, la
chatouillaient, s’excitaient à dire des obscénités. Elle se roulait de
rire, trémoussait sa chair ferme qui sentait la sueur d’aisselles et
distribuait de rudes taloches pour jouer.
Le père Goustan ranimait des souvenirs dans sa vieille mémoire en la
guignant derrière ses lunettes. Il lui vanta son œuvre, fit
l’article:
--C’est aussi beau que toi une barque comme ça! On a les gabarits, si
Gaud voulait, on lui construirait la pareille...
--Faut de l’argent, et on n’en a point...
--Parce que tu veux pas en chercher, insinua le grand-père.
Elle haussa vigoureusement les épaules, cilla vers Urbain en lâchant:
--Tout le monde n’a pas de la chance!
On ricana. Le dos d’Urbain Coët ne broncha pas, son bras travaillait
d’un mouvement égal, et pourtant le sang lui battait dans les artères.
Urbain avait senti l’allusion comme une insulte, car il connaissait la
médisance.
C’était une très héroïque histoire malhonnêtement faussée, et qui
remontait au mois d’octobre 1878. Le trois-mâts norvégien _Tyrus_, en
fuite sous la tempête et cherchant les abris de l’île, touchait la roche
des Barjolles, dans le chenal de la Grise, entre le Pilier et
l’Herbaudière. Le navire sombra, la mâture vint en bas. Jean-Marie Coët,
le père, lançait le canot de sauvetage qu’il patronnait et embarquait
avec ses hommes. Trois fois ils quittèrent le port, luttèrent pendant
deux heures, jusqu’à l’épuisement, couverts d’eau et culbutés par les
lames. Sur la jetée, les femmes, cramponnées au garde-fou, hurlaient
comme des chiennes en injuriant le syndic. Coët apaisait la population
entre chaque sortie tandis que ses canotiers s’étanchaient d’alcool. Au
quatrième essai, risquant l’écrasement, ils abordèrent le _Tyrus_ et
décollèrent neuf corps agrippés à l’épave de toute la force crispée des
agonisants.
Jean-Marie Coët avait eu la médaille et un diplôme. Mais on prétendait
que la nuit suivante, pendant l’accalmie, grâce aux renseignements du
capitaine qu’il avait fait parler en le veillant, Coët, seul dans son
canot, gagna le _Tyrus_ et emporta la caisse du bord. Une seconde
bourrasque avait dispersé le navire.
Depuis, le vieux Coët était mort bizarrement, la tête rôtie dans le
foyer où on l’avait poussé, semblait-il. Son fils savait qu’il cachait
de l’or, par là, sous terre, et le voilà qui s’offrait une barque, moins
d’un an après avoir enterré le bonhomme! De quoi les imaginations
s’échauffaient tandis que les commentaires allaient bon train.
Le mot de la Gaude évoquait ces racontars méchamment, et Urbain Coët,
devinant le sourire venimeux des hommes, derrière lui, se cramponnait à
son pinceau pour ne pas leur lancer son poing dans la figure.
Au bord de la fenêtre, la Gaude s’étirait, la croupe bombée, les seins
hauts, cherchant de ses bras basanés les cerises empourprées de soleil.
Elle en cueillit un bouquet et les happa d’un coup en arrachant les
queues de sa bouche. L’œil inquiet de Mathieu veillait le cerisier et
François accourut avec le coaltar pour détourner l’attention de la jeune
femme.
--Voilà tes cinq kilogs, c’est-il pour le compte d’Olichon?
--Ben sûr! répliqua-t-elle en soufflant des noyaux au nez de Perchais.
Onze heures sonnèrent à la cloche fêlée du vieux clocher de ville. Les
Goustan lâchèrent précipitamment l’outil comme des ouvriers à la
journée; François bourra un sac de copeaux pour sa femme; grand-père
serra ses lunettes et Théodore déhala sur la vase la yole qui sert à
franchir le port.
Le soleil était haut; l’air brûlait, immobile et sec.
--On prend l’apéritif? proposa Perchais à la Gaude.
--Ah! j’ai point l’temps!
--Que si! on rentrera ensemble et je porterai ta marmite, offrit Double
Nerf.
Cependant Urbain Coët s’entretenait à mi-voix avec le père Goustan:
--Je pourrai point vous donner vos cent francs ce mois-ci, rapport à
l’armement.
Mais le vieux, bonhomme et amical, le tranquillisait:
--Ça fait rien, va mon gars, tu connais bien les Goustan, on n’est pas
des buveurs de sang! Tu paieras quand tu voudras, quand tu auras de
l’argent, faut point te mettre en peine! Apporte une pistole, deux,
trois, à ta guise! je te compte les intérêts comme aux autres,
honnêtement, à six; t’as tout le temps pour toi!...
C’est la manière de Mathieu Goustan. Le jour où il met une barque en
chantier, il ouvre un compte au nom du client et les intérêts commencent
à courir. Il sait qu’un pêcheur traîne sa note des années. Il en tient
ainsi une vingtaine qui seront indéfiniment ses débiteurs et paieront
deux fois leur barque. Mais parce qu’il ne les inquiète jamais, prend
l’argent quand il vient, tous le vénèrent, chantent sa louange et le
plus endetté de l’Herbaudière ne manque pas d’ajouter en parlant du
vieux charpentier: Mathieu qu’est si bon pour les pauvres gens!
Urbain le remercia comme il devait, puis s’installa pour casser la
croûte--une tranche de fromage sur un quignon de pain--près de l’établi
d’où son regard enserrait la barque d’ensemble.
Les hommes embarquèrent dans la yole; Perchais assit la Gaude sur ses
genoux, et en dix coups de godille, Théodore accosta le quai, en face.
Le port est un étier long de deux kilomètres, ouvert sur la mer à l’est
de l’île et fermé, au delà du chantier Goustan, par une écluse qui sert
à irriguer les salines.
Sur la rive gauche est groupé Noirmoutier, petit amas de maisons
blanches coiffées de tuiles que dominent le cube granitique du château
massif, fendu de meurtrières, sommé de toits pointus, et le clocher
roman, lourd, parmi les touffes vibrantes des grands ormeaux.
De l’autre côté, à droite, c’est le marais plat, quadrillé, fuyant
jusqu’aux plages de l’ouest que bat la mer du large. Des silhouettes de
moulins, comme de hauts bonshommes qui se font signe les bras au ciel,
repèrent la plaine; des meules de sel frais éclatent d’une blancheur de
neige dans la lumière.
Les cultures sont rases, cachées aux plis du terrain, car la brise
étrille rudement les plus hautes; et des arbres apparaissent, couchés
sous le vent ainsi que des fumées. Ici et là, on découvre un âne
confondu avec les champs roussis.
Le long du quai deux dundees ventrus chargeaient des pommes de terre. A
bord les chiens dormaient et les femmes épluchaient des légumes sous une
voile. Partout des matelots arrosaient les ponts brûlants qui buvaient
et ternissaient. On entendait les seaux tomber à la mer et l’eau
ruisseler le long des coques.
Pendant que Théodore amarrait la yole, les hommes filèrent droit chez
Cônard qui tient un débit sur la place d’Armes, à côté de Malchaussé, le
charpentier, dont la chèvre demeure à longueur d’année sur la rue, en
compagnie du bois en bille.
Dans la salle basse aux solives criblées de chiures de mouches sous
lesquelles jaunissaient les almanach Cointreau et «La loi tendant à
réprimer l’ivresse publique», un gars à Piron, en vareuse de l’Etat,
avec le béret au nom glorieux de _Marseillaise_, fêtait son congé aux
frais de Beaulieu, patron des Douanes. Ils s’alignèrent à leur suite, au
bord de la table massive, et Double Nerf commanda le Picon qu’ils
regardèrent servir avec recueillement.
Et seulement après la trinquée d’usage et la première lampée, les rites
étant accomplis, ils parlèrent.
--C’est égal! avoua Perchais, c’est une belle barque!
--Hein! vous avez vu ça! appuya Beaulieu.
Du coup Double Nerf lâcha la Gaude dont s’empara le gars Piron.
--Oui, dit-il, et que je l’voudrais sur les roches, la quille en l’air,
le sloop à Coët.
--Allons, allons, concilia Beaulieu, faut point souhaiter le mal.
--Crois-tu que nous sommes pas assez de pêcheurs à l’Herbaudière, qu’il
y a seulement pus d’sardines! Et Coët est pilote comme mon frère,
crois-tu qui va pas lui manger son pain maintenant qu’il a une barque!
Le Nain grogna d’approbation en bouchonnant son collier de poils rêches.
Mais Perchais, pour remettre les choses au point, affirma d’assurance:
--On lui flanquera toujours ben une frottée aux régates!
--A savoir!... fit le Nain.
--A savoir tu dis! Ah! nom de Dieu!
Echauffés, ils ordonnèrent une seconde tournée. Mais brusquement
retentit l’éclat de deux gifles. Le béret au nom de _Marseillaise_ vola
et des brins rouges du pompon s’éparpillèrent. La Gaude se défendait
contre Piron.
--En v’là un salaud! ça lui suffit pas d’rigoler comme ça!
La chaleur s’amassait dans la salle avec la fumée des cigarettes. Des
flaques luisantes tachaient la table où circulait le paquet de tabac.
Les buveurs s’approchaient coude à coude et se criaient mutuellement
dans le visage, tandis que les antiques besoins de suprématie et les
haines animales débouquées par l’alcool, montaient du fond de leur sang
d’homme.
Dans le chantier, Urbain avait déjà repris le travail. Par le large
panneau ouvert sur le port, il pouvait voir l’eau immobile avec le ciel
miré à perte de vue. Sur le quai en face, le jusant avait laissé une
ligne de marée au-dessus de la yole des Goustan amarrée à l’escalier. Et
le cri d’une poulie, parfois, tombait des airs comme un appel de
mouette.
A midi les hommes quittèrent le cabaret avec des mines de conspirateurs
et la face ardente. Le soleil écrasait la terre poussiéreuse et leurs
yeux clignèrent. Par bravade, ils décidèrent de retourner au chantier.
Mais sur la cale, ils trouvèrent Urbain qui parlait à son frère Léon, un
gars de dix-sept ans, joli et frêle, sans l’apparence nerveuse de
l’aîné.
Ils passèrent de biais, cauteleux et raclant le pavage, Perchais en tête
avec le Nain, puis Double Nerf chargé du coaltar de la Gaude. Et Urbain
dit très haut à son frère:
--Tu coucheras au chantier cette nuit; demain ce sera mon tour. Des fois
que l’feu viendrait à prendre...
Perchais grogna de l’arrière-gorge et cracha. Les trois Goustan
sortaient de chez eux, dans l’ordre hiérarchique: grand-père d’abord et
puis les deux fils. Alors la bande s’éloigna par le marais où
étincelait la neige des tas de sel. On les vit longtemps faire de grands
gestes et s’arrêter par instant pour discuter face à face. La barque
sonnait à nouveau sous le clouage et le rabot sifflait contre ses
flancs.
* * * * *
Chaque matin, en quittant son lit, Coët sortait juger le temps, selon la
coutume des gens de mer. Il faisait quelques pas sur la dune basse où
sèchent la salicorne et le chardon bleu, parmi un jonc court et dru qui
pique les mollets.
Devant lui s’arrondissait la plage sur laquelle le jusant abandonnait
des lianes en guirlandes vertes et des méduses d’opale affaissées sur
leur chevelure. Des tas de goémons pour l’engrais, deux bouées galeuses,
quelques centaines de casiers blanchis allaient à la file, jusqu’à la
cale qui monte doucement, vers la remise du bateau de sauvetage. Puis la
jetée haute et puissante avançait de cinq cents mètres dans la mer,
comme un bras protecteur, devant les barques claires mouillées près à
près sur leur corps mort.
Tout brillait au soleil jeune qui s’enlevait là-bas, de l’autre côté de
la baie: le sable, le granit, l’océan, les balises et les tours qui
marquent les rochers du large, et la terre, comme une ligne de métal à
l’horizon. C’était un paysage de lumière, limpide, frais, sous un ciel
blanc, insondable, balayé d’une légère brise d’est qui sentait l’iode et
le sel.
Près de la cabane du gabelou, le brigadier Bernard amorçait des lignes.
Les hommes descendaient du village, parcouraient la jetée à grand bruit
de galoches, embarquaient dans les canots. Ils parlaient peu. On
entendait surtout sonner le bois, battre l’eau, grincer les chaînes et
crier les poulies à l’appareillage.
Les sloops sortaient un à un, dressant haut dans l’air lumineux leurs
voiles rousses, bleues ou jaunes, cambrant leur coque grise, largement
ceinturée de vert ou d’écarlate.
Et sitôt la jetée doublée, les voilures déployées au vent arrière, ils
couraient vers l’horizon en emportant du soleil.
Les yeux clignés, Urbain regardait s’éloigner les barques en les nommant
dans sa tête. Il songeait au jour prochain où il prendrait rang dans la
caravane. Mais un mouvement de défi lui raidissait involontairement
l’échine à la vue du _Bon Pasteur_ que patronne le Nain et du
_Laissez-les dire_, dominé à l’arrière du colossal Perchais. Et il les
suivait âprement, jusqu’au chenal de la Grise que masque la pointe fauve
de la Corbière.
Quand il rentrait dans sa maison propre, bâtie à côté de celle d’Izacar
le mareyeur, qui est riche, et a permis d’élever une croix de huit
mètres dans un angle de sa cour, devant chez lui, il trouvait la
Marie-Jeanne au travail. C’était une petite femme dodue, aux
articulations fortes, aux yeux très noirs, aux cheveux luisants. Elle
balayait à grands coups le sol de terre battue où l’armoire, la huche et
la table s’élevaient sur des briques à cause de l’humidité.
Coët l’avait épousée par amour bien qu’elle fût fille de terrien et que
son père, le vieux Couillaud, fermier à Linières, eut tout fait pour la
dégoûter des marins qui sont soulards et crève misère jusqu’à ce que la
mer les mange.
Coup sur coup, il lui avait fait trois enfants, parce qu’il faut des
bras pour manœuvrer les barques et qu’un mousse de plus dans la
famille c’est un étranger de moins à entretenir à bord. Car les pêcheurs
procréent surtout par intérêt, comme les bourgeois s’en gardent pour la
même cause, et non pas tant, selon la commune croyance, à cause des
ivresses qui les culbutent, dans une poussée de rut, sur leurs femmes
maîtrisées.
Ils avaient eu la chance d’avoir trois mâles, de quoi Urbain gardait de
la reconnaissance à Marie-Jeanne. Le dernier, nourri, ainsi que ses
frères, de moules et de crabes qu’il mangeait déjà «comme un homme»,
attrapait ses dix-huit mois, et l’aîné n’avait pas cinq ans.
Dès qu’elle voyait rentrer son homme, la Marie-Jeanne posait son balai
et interrogeait:
--T’as faim, pas vrai?
--Je mangerais ben un morceau.
Elle tirait de l’armoire du beurre et la miche. D’habitude, Urbain
ouvrait son couteau et se curait silencieusement les dents avec la
pointe. Mais ce jour il demanda:
--Les gars sont couchés?
--Je les ai point réveillés, pour avoir la paix...
--Et Léon?
--Il répare les casiers.
Du soleil glissait de biais par la fenêtre, s’allongeait jusqu’au foyer;
un pied de la table brillait. La Marie-Jeanne ferma le volet et dans la
demi-lumière ambrée Urbain mâchonna, la bouche pleine:
--J’ai trouvé un nom pour not’bateau, tu sais.
--C’est point le _Désiré_ comme on avait dit.
Coët fit «non» de la tête, sans parler davantage et sa femme ne le
questionna pas. Il prit le pichet sur la table et but à même une lampée
d’eau claire. Puis il fouilla dans le coin derrière la barrique, tira
des peintures, une planche et sortit dans la cour.
Assis sur le sable, son frère y travaillait, des casiers entre les
jambes.
--J’ai trouvé un nom pour not’bateau, redit Urbain.
Léon leva sa tête régulière et fine où ses yeux verts, sous leurs cils
très longs, avaient l’attirance mystérieuse des étangs plats sous les
ombrages. Accroupi sur ses talons, Urbain traçait déjà des lettres.
Au bout du terrain enclos de grillage bas, des mouches dansaient autour
de carapaces roses et d’une peau de lapin séchant au bout d’un pieu. Par
delà on apercevait la maison à un étage de Viel qui possède deux barques
et du bien en terre; des meules de fourrage, caparaçonnées contre le
vent de foin tressé; et enfin le marais avec ses moulins, ses cônes de
sel, et des femmes fouillant la terre ici et là. Car dans l’île les
femmes surtout vont aux champs où elles remuent la glèbe clémente, leur
jupon court troussé aux jambes en manière de culotte; l’homme a la mer
dangereuse.
Urbain se redressa et dit:
--Voilà!
La Marie-Jeanne et Léon s’approchèrent et considérèrent la planche où
était peint en belles lettres droites--car les marins savent tout
faire:--_Le Dépit des Envieux_.
--C’est le nom, dit-il.
Ils se regardèrent tous les trois en souriant, satisfaits de la
crânerie, mais la Marie-Jeanne s’inquiéta:
--Fais attention aux Aquenette...
Léon rit largement et Urbain haussa les épaules.
Puis il ramassa l’écriteau, rangea la peinture et partit vers
Noirmoutier.
A peine entré au chantier, il saisit un marteau, choisit une forte
pointe, escalada l’échafaudage et d’un seul coup fixa le nom à l’étrave
de sa barque.
Les trois Goustan accoururent. Grand-père médita, le nez en l’air, et
prononça:
--C’est bien ça, mon gars, s’ils t’envient, faut montrer que tu les
crains pas!
--Ah! ils le verront bien quand ton sloop s’alignera avec eux autres!
appuya François.
Mais Théodore n’approuva pas; il aurait voulu un nom plus héroïque.
Le soir même la nouvelle fut portée à l’Herbaudière par Louchon, le
facteur, qui a l’œil gauche dévié. Il va chaque jour à la ville
chercher le courrier et fait les commissions pour un verre de vin. Il
ramène souvent de la viande dans sa besace parce qu’au village il n’y a
pas de boucher. Il déballe au cabaret, où s’abrite la poste, les potins
amassés en route. Ce fut là que le père Piron, qui buvait ses quatre
sous d’eau-de-vie, apprit le nom de la barque à Coët: _Le Dépit des
Envieux_.
Le père Piron descendit à la jetée où débarquent les gars au retour de
la pêche. Les canots se hâtent, s’amarrent aux échelles montant à pic le
long du granit, comme un troupeau de bêtes, la tête pressée vers le
râtelier. La sardine brille en gros tas d’argent sur leur plancher et
les pêcheurs la rangent activement, par centaines, dans les balles. Des
conversations aiguës, mêlées de jurons, s’échangent pour les marchés.
Des femmes tricotent des bas groseille, guettent leurs hommes et
jargaudent en clair patois vendéen. Des civières passent, chargées de
paniers, d’où l’eau goutte en laissant des traces. Ça sent fort et bon
les entrailles de la mer. Les sabots battent la jetée; le vent grésille
dans les filets bleus étendus sur le garde-fou. Et de l’ouest rouge que
coupent les hauts phares du Pilier, les derniers sloops accourent, leurs
grandes voiles éployées en ciseaux, comme des ailes.
La Gaude était là, les mains sur ses fortes hanches, et les gars riaient
des yeux et l’apostrophaient en la frôlant. Le père Piron lui confia
l’affaire:
--Tu sais pas que Coët a nommé son bateau _Le Dépit des Envieux_...
Elle fit la moue, mécontente.
--C’est pour nous mettre à défi peut-être!
Alors de l’un à l’autre on se passa le mot. Il courut sur la jetée parmi
le travail; les femmes le dirent aux vieux et les galants qui vont
attendre à la sortie des usines les filles tout imprégnées d’odeurs
d’huile et de poisson, le répétèrent aux «connaissances» en les lutinant
pour rire. Puis lorsque la nuit tomba, les hommes, qui ont coutume de
fumer des pipes en causant, assis sur la murette devant l’auberge à
Zacharie, commentèrent le fait et conclurent que Coët était vraiment un
mauvais garçon pour les braver jusque dans le nom de sa barque. Et ils
décidèrent d’aller en troupe le dimanche suivant voir ce fameux bateau.
Les gens de l’Herbaudière ne prennent jamais la mer le dimanche, non
point en l’honneur du bon Dieu ou parce que c’est le jour du curé, mais
simplement parce que les usines ferment et n’achètent pas la sardine.
D’ailleurs les hommes ne vont guère à la messe qui est l’affaire des
femmes.
Le samedi soir, toutes les barques rentrent à leur mouillage dans le
port où elles se reposeront le lendemain, paresseusement couchées sur le
flanc, à mer basse. C’est la journée du nettoyage. Le caleçon rouge
troussé en bourrelet jusqu’aux genoux, les hommes briquent, frottent,
peignent et le soleil, qui sommeille dans les flaques d’eau, rejaillit
au contraire en éclaboussures sur le coaltar frais des coques rondes. Le
sable est noirâtre, pailleté, impalpable, mais si bien tassé que les
pas n’y marquent point et appellent seulement un peu d’humidité. La
jetée, dégagée, s’élève comme un rempart verdi à sa base et fourni de
goémon; les viviers d’Izacar sont à sec à l’extrémité, et l’on y entend
vivre les cancres et les homards dans un petit bruit perpétuel de bulle
qui crève.
L’après-midi, les pêcheurs se promènent, boivent chez Zacharie, jouent
aux cartes ou courent les galantes. Ils ont des vareuses propres, un
foulard blanc et des galoches luisantes. Les filles mettent au cou un
mouchoir de soie framboise, vert tendre ou bleu de ciel sur un caraco
frais, tiré à la poitrine; elles ont un bonnet de linge sur leurs
cheveux plats, des cotillons courts, des sabots cirés.
Ce dimanche là, Double Nerf buvait depuis le matin en compagnie de Gaud
et de deux thoniers arrivés la veille, quand il se rappela le
rendez-vous au chantier Goustan.
Les gars étaient déjà loin sur la route, par groupe, bleu clair ou bien
deux à deux. Il y avait le père Olichon, Piron l’alcoolique qui a
quatorze enfants et jamais un sou net, Julien Perchais plus colossal
auprès du Nain, le brigadier Bernard et Labosse, le douanier, qui
n’était pas de service. Viel, le riche, s’en allait avec la Gaude aux
cheveux de jais éclairés de coquelicots rouges; la mère Izacar et la
femme à Perchais marchaient avec la fille Zacharie qui est mise comme
une demoiselle; des gars emmenaient leurs connaissances par la taille.
Urbain Coët travaillait avec Léon au chantier où les odeurs de peintures
et de goudron s’exaltaient dans la chaleur. Près de lui, sa femme
tricotait, assise à la porte de l’étier, et ses trois gamins jouaient
devant elle sur un tas de copeaux.
Les Goustan ne viennent jamais le dimanche. Grand-père dort sur son lit,
le gilet ouvert; François fait «une vache» aux alouettes, chez
Malchaussée; et son fils navigue dans la yole avec des camarades.
--T’ as donc point de repos, mon gars!
Le père Olichon entrait le premier et petit à petit chacun se rangeait
le long des établis, riauneur, les bras croisés. La barque les couvrait
de son ombre, magnifique et campée d’aplomb sur la quille, les flancs
vastes et le pont élancé ainsi qu’une échine, d’arrière en avant, vers
l’étrave qui dressait en croix ce nom: _Le Dépit des Envieux_.
Silencieux, les hommes tournèrent à l’entour, s’accroupirent pour juger
les dessous, et les visages se faisaient graves, impressionnés. A la
porte, les filles se pressaient, jacassantes, et Léon remarqua
joyeusement Louise Piron, aux yeux hardis, qui le taquinait avec des
aguicheries depuis quelques soirs.
--Ça c’est un bateau! ou je m’y connais pas! déclara Bernard avec
admiration; y a pas mieux dans le port!
--Savoir s’il marchera, risqua Perchais, y a la voilure à établir.....
Pour exciter le colosse, Gaud, maigre et sournois, lâcha de la pointe
des lèvres:
--Il marchera peut-être mieux que ton _Laissez-les dire_...
Perchais plissa les paupières et cracha, les yeux mauvais. Mais Urbain
prévenait doucement Aquenette qui tirait sans relâche sur un
brûle-gueule, grésillant au ras de son poil rêche:
--Dis donc le Nain, si tu voulais bien pas fumer? T’as donc ben envie de
flamber ma barque?
--Oh! une pipe! ça fait ben ren...
--Et puis t’ as d’ l’argent pour t’en payer d’autres, des sloops, grogna
Double Nerf.
Alors Bernard intervint:
--Ah! non, éteins ça ou va dehors!
Sans répondre le Nain sortit à pas traînants sur la cale, en fumant à
petits coups. Urbain regarda son frère et Léon se posta près d’Aquenette
en surveillance.
--De quoi! hurla soudain Double Nerf, tu soupçonnes mon frère, tu le
fais guetter!
--Sait-on point ce qui peut arriver, dit tranquillement Urbain.
La peau tannée de Double Nerf rougit et se tendit à l’effort du sang; il
se ramassa, le poing massif comme un bélier et riposta:
--Dis rien, nom de Dieu! ou je te défonce comme ça!
D’un seul coup il troua la cloison dont les planches éclatèrent. Du
soleil tomba par la brèche; le poing de l’homme saignait goutte à
goutte.
Les femmes se rapprochèrent curieuses, et dirent:
--Il est saoul!
Le père Olichon, Bernard et Labosse essayaient de le calmer, les autres
regardaient, intéressés. La Marie-Jeanne, craintive, s’était levée en
ramassant ses enfants dans ses jupes.
--Double Nerf a raison, déclara Perchais, Coët le met à défi et nous
tous de même!
--Y a pas de quoi l’assommer! cria Olichon, Coët se débrouille et vous
êtes jaloux!
Ils rigolèrent en montrant leurs dents jaunes gâtées par le tabac et
lâchèrent:
--Jaloux! on s’en fout pas mal!
Mais Double Nerf, de plus en plus excité et soutenu par Gaud et
Perchais, continuait à gueuler:
--J’aurai sa peau à c’te fils d’ vesse! J’aurai sa peau!
Urbain s’était remis à huiler son mât avec un calme exaspérant; et
Louise Piron, descendue jusqu’à Léon, admirait:
--Il est brave ton frère!... Et toi?
Le joli gars sourit, releva ses longs cils, laissant filer l’éclat
téméraire de ses yeux verts, et la jeune poitrine de la Louise s’enfla
de contentement.
Le père Piron, tout suant d’alcool, s’épuisait à prêcher la
réconciliation:
--Faut qu’ils boive’ ensemble! Faut qu’ils boive’ ensemble, un verre, ça
efface tout!
Les avis étaient partagés. Double Nerf parlait sans cesse de détruire au
claironnement des _nom de Dieu_ qui sonnaient dans sa gorge, et jurait
de ne trinquer avec Coët que pour lui faire boire un coup à la grande
tasse. Perchais s’efforçait de le prendre de haut, par le mépris. Mais
Gaud, ayant avancé insidieusement qu’il devrait, sans doute, compter
avec lui aux régates, Perchais s’emporta et gronda, le thorax soulevé
par une tempête de sang.
--Ah! y a trop longtemps qu’on m’embête avec cette histoire? J’ battrai
Coët comme je vous bats tous!
--J’ parie pour Coët, une tournée!
Chacun s’engagea à son tour, les uns pour _Le Dépit des Envieux_, par
haine contre la supériorité de Perchais, les autres pour _Le Laissez-les
dire_ par envie d’Urbain Coët. Et Double Nerf hurlait encore «qu’il lui
ferait la peau à c’te fils d’vesse», quand un vieux entra, coiffé du
chapeau rond des paysans maraichins, le dos voûté, les bras ballants.
On entendit des rires, des mots: «V’la l’ marchand d’ patates!» La bande
fit un mouvement de retraite qu’accéléra un dernier coup de voix. Et
quand tous furent sortis, le bonhomme qui les avait dévisagés carrément
un à un prononça:
--Bons de la gueule et faillis du bras, c’est ren qu’ des chie dans
l’eau!
Ils s’en allèrent en clamant fort. Le Nain, qui fumait obstinément, les
rejoignit par le sentier. Et la Marie-Jeanne monta vers son homme en
découvrant les petits de sa jupe.
--J’ai eu peur pour toi, dit-elle.
Déjà le père Couillaud descendait en toisant de l’œil la coque
puissante où le soleil éclairait, par plaques, le beau chêne aux tons de
miel. Il dit, sans effusion:
--Bonjour la fille! bonjour le gars!
La Marie-Jeanne poussa vers lui les enfants en murmurant:
--Allez embrasser grand-père.
Mais lui leur mit simplement la main sur la tête, tandis qu’il enserrait
la barque du regard, le front plissé de méditation.
--Alors, dit-il, c’est ça qui coûte si cher, queuques planches clouées!
--Dame! C’est de la belle ouvrage! vanta Urbain.
Le bonhomme s’approcha, caressa les bordés et concéda:
--Le bois est bon, c’est ben péché de l’ jeter à l’eau!
--J’ pense qu’il en reviendra, fit Urbain.
--P’tête ben aussi qui n’en r’viendra pas, riposta le vieux, narquois.
--Oh! père! pria Marie-Jeanne.
Le bonhomme riait silencieusement de toutes ses rides en se bourrant le
nez de tabac, à la force du pouce. Puis brusquement il devint grave et
dit:
--J’avais promis de v’nir voir c’te bateau et me vla; mais, mon gars,
j’t’approuvions point. C’est trop conséquent pour toi et trop de prix.
T’as p’tête seulement point d’quoi l’payer!..... Alors?..... S’il vient
des mauvaises saisons?..... L’an dernier j’ons perdu mes fèves par les
pluies; ct’année c’est le soleil qui mange la récolte. Y a point
d’fiance au temps, et il est le maître....
La Marie-Jeanne avait repris son tricot machinalement, un peu gênée par
les paroles du vieux paysan, qui sentaient la prudence campagnarde et la
lutte sans merci contre l’invincible nature. Urbain continuait son
travail, très à l’aise sous des propos dont il n’entendait pas la
sagesse, et auxquels il répondit de bonne foi:
--Vous parlez pour la terre, mais nous c’est point pareil; la mer sait
point manquer.
Ils étaient de deux races et ne pouvaient se comprendre. Toute la lignée
d’aïeux, dévorés successivement par la glèbe, criait misère au sang du
vieux. Il portait, comme un châtiment, les siècles d’efforts sans
bénéfices, de vieillesse affamée par l’engourdissement, qui ont engendré
les rapacités et la terreur du lendemain. Derrière lui s’étendait la
plaine millénaire, qui, bien que trempée de sueur et grasse de sang,
n’attendait qu’un répit de l’homme, pour repousser contre lui ses
friches meurtrières.
L’autre gardait en lui le temps perdu des aventures, où l’Océan, route
des mondes merveilleux, charriait de l’or. Le même intérêt, qui fit au
premier marin risquer la tempête, soutenait son courage. Il savait les
gains faciles de la vie de mer, l’existence assurée près de la grande
nourrice, et la certitude d’une retraite biffait l’avenir de son
imagination, en même temps que l’air du large l’entretenait de santé et
de belle humeur.
Le vieux avait hoché la tête et s’était tu. Désintéressé de la
construction, il se tourna vers l’enclos et jaugea le cerisier:
--C’est du beau fruit, dit-il, et net comme l’œil!
Mais la vue du potager inculte l’écœura, et faisant une grosse moue
des babines, il revint à son gendre et demanda:
--Quand c’est-il qu’tu la mets à l’eau c’te barque?
--J’pense ben dans une quinzaine.
Et soudain, avisant le nom cloué sur l’étrave, il épella lentement:
--_Le Dépit des Envieux_... et ajouta entre les dents:
--Ça se dit comme ça, avant d’commencer.
Puis il partit, comme il était venu, sans embrasser personne.
Urbain le vit s’éloigner avec joie et réclama son frère. Heureuse de la
diversion, la Marie-Jeanne descendit vers la cale en frottant ses
aiguilles sous sa coiffe. On entendit un rire frais dans le calme, des
claquements de petits sabots, et Léon parut, le sang au visage.
--Tu cours après c’te garce! gronda Urbain.
Mais le jeune homme qui devait retrouver la Louise ce soir, dans les
dunes, reçut sans écouter la remontrance et ne répondit pas.
Les belles nuits de printemps et d’été, les filles et les gars se
rejoignent dans les falaises de la Corbière, sitôt passé les dernières
maisons du village. Les filles qui poussent en plein vent sur ce coin
d’île ont les joues tannées, les mains rudes, les muscles forts, le sang
chaud. A partir de la puberté, elles portent le désir éclatant dans
leurs yeux et le remuent autour des reins parmi les jupes. La mer ne
prend pas toute la force aux jeunes hommes et les couples sont nombreux
le soir à l’orée du marais ou aux plis des dunes. A la manière
vendéenne, ils échangent des caresses satisfaisantes mais point
dangereuses, encore qu’il arrive bien, une fois de temps en temps, à
quelque jeunesse d’être enceinte. Ses compagnes s’en amusent, sa mère
tape dessus, le curé la marie: ça n’empêche pas d’être honnête, et
d’avoir du cœur à l’ouvrage!
Quinze jours passèrent. La barque s’acheva et les formes, nettement
accusées par la peinture, révélèrent toute sa force qui remplissait
l’étroit chantier. Au-dessous de la flottaison, du black frais glaçait
les fonds; les hauts s’enlevaient en bleu très pâle, traversé d’une
bande d’outre-mer à hauteur du pont.
Le père Goustan ne travaillait plus et admirait son œuvre, les mains
dans la ceinture de son pantalon, d’où débordait sa chemise, en
ballonnant. Il demeurait là, bouche bée, ne remuant ses vieilles lèvres
violettes que pour vanter les tonnes de mâchefer cimentées au fond de la
coque:
--N’y a tel que ça pour lester un bateau!
Et le jour du lancement vint avec le gros de l’eau.
Un matin Théodore attacha sur l’étrave un bouquet de passeroses et fixa
au tableau le drapeau tricolore. A trois heures la marée baignerait le
chantier et les Goustan s’affairaient. On fut quérir Malchaussé, avec
son cric, pour soulever l’avant de la barque. Alors, débarrassée des
épontilles, elle monta au-dessus des hommes, géante, haussée jusqu’au
toit. Et Urbain effaçait une à une les écorchures, d’un pinceau
soigneux.
Le temps se plombait et le vent d’ouest déchirait à la course le manteau
des nuages, au travers duquel tombaient des raies de soleil sur le
marais où tournait la mouette criarde. Les arbres ployaient de l’échine;
la toiture du chantier frémissait par secousses; l’eau du port,
limoneuse, ressaquait en clapotis.
Des curieux arrivèrent, se tassèrent près des cloisons. Des gens
s’amassèrent en groupe, sur le quai, autour du douanier important et
phraseur. François guettait la marée, tandis que, sous l’œil économe
de grand-père, Théodore distribuait, avec parcimonie, le suif lubrifiant
au long de la glissière.
--La mer est pleine, allons-y les enfants!
A cet ordre, Urbain trépigna sur la berge en appelant, à force de
moulinets, une coiffe blanche qui se hâtait sur le sentier du côté de
l’écluse.
--Mais dépêche-té donc!