Dans le chantier, Urbain avait déjà repris le travail. Par l

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed

Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was

produced from images available at the Bibliothèque

nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

MARC ELDER

Le Peuple

de la Mer

[Illustration: colophon]

A PARIS

CHEZ G. OUDIN, EDITEUR

24, RUE DE CONDÉ, 24

MCMXIII

A LA MÊME LIBRAIRIE

L’APPEL DES ARMES

8e édition, par Ernest PSICHARI; un vol. in 18.....3.50

Ce que pense la jeunesse allemande

2e mille, par André-François PORNET; un volume grand in-18......2 fr.

L’HOMME ENCHAINÉ

Roman, 3e édition, par Marcel BERGER; un vol. in-12.....3.50

COMME DIRAIT...

Pastiches, 11e édition; par Maurice GUYOT et X.; un volume in-12.....1 fr.

Nos Amis les Canadiens

8e édition, par Louis Arnould; un vol. in-18 illustré.....3.50

La Grèce et nous

Par André BEAUNIER; un volume in-18.....1 fr.

Le Peuple de la Mer

DU MÊME AUTEUR

Une Crise, roman.

Trois histoires, nouvelles.

Marthe Ronchard, roman.

Études

Romain Rolland.

Octave Mirbeau.

Pour paraître:

La Vie apostolique de Vincent Vingeame, roman.

MARC ELDER

Le Peuple de la Mer

[Illustration: colophon]

PARIS (VIe) OUDIN & Cie ÉDITEURS 24, RUE DE CONDÉ, 24

1914

LA BARQUE

Neuf heures sonnaient au timbre fêlé de l’église quand Urbain Coët

sortit de chez Goustan. Sur le seuil, que la lampe teinta de lumière

rouge, le vieux Mathieu l’assura de nouveau en lui serrant la main:

--Et tu seras content, mon gars, ta barque sera belle!

Urbain partit, emporté doucement, comme à la voile, par son cœur et

roulant dans le bonheur. Ses galoches fouettaient le pavage inégal du

quai, dominé de mâtures à demi effacées par la nuit. Il savait que sa

barque reposait là-bas de l’autre côté du port, sous un hangar

indistinct, mais vers lequel il regarda par habitude et par plaisir.

Il crut rêver et s’arrêta court. Une lueur a fulguré dans les ténèbres

et l’eau lui apporte un craquement de planches, un froissement de

copeaux. D’instinct, il s’immobilise, en arrêt, sondant la nuit de tous

ses sens. Et il devine les mouvements d’une ombre sous l’enclos du

chantier.

Silencieusement Urbain tire ses galoches, se trousse et descend à la

yole qui flotte au bas de l’escalier. Il déborde sans bruit, glisse à

coups étouffés de godille, accoste. Mais à peine arrive-t-il au coin du

baraquement qu’une flambée lui brûle les yeux.

D’un saut, Coët tombe sur un homme accroupi, l’enlève et d’un effort

énorme le culbute en plein port. Un choc sur la mer. Coët s’est jeté

vers le feu qu’il étouffe sous sa vareuse, sous ses pieds, follement.

Les flammes s’affaissent, s’écrasent, et il poursuit, le béret au poing,

celles qui rampent.

D’un lougre une voix héle à trois reprises. L’eau claque sous les coupes

hâtives d’un nageur. Urbain tâte avec soin le sol autour de lui, étreint

des braises, écoute. La nuit est immobile comme un bloc que le feu

tournant du Pilier tranche ainsi qu’une lame.

Longtemps il reste de garde autour du chantier, encore bouleversé de

peur, imaginant sa barque en flammes. Une brûlure cuit son gros orteil

gauche qu’il va de temps à autre tremper dans l’étier. Il dénombre ses

ennemis: les deux Aquenette, Julien Perchais, les Gaud; il n’a pas

reconnu l’homme, mais il frémit de l’intention incendiaire et il

voudrait toucher sa barque, la prendre à pleins bras, comme un être cher

sauvé d’une catastrophe.

Il fallut les coups grêles de minuit pour lui rappeler que la

Marie-Jeanne l’attendait chez lui à l’Herbaudière, et qu’il avait six

kilomètres de route. L’obscurité immuable et douce lui était devenue

confiante sous l’éclat obstiné du grand phare tournant. Il décida la

retraite, mais le jusant ayant échoué la yole, il longea l’étier, du

côté des marais, jusqu’à l’écluse dont le bâtis s’élevait dans les

étoiles en manière de guillotine.

Le lendemain, il revint dès six heures et il vit les preuves: des

copeaux brûlés, une plaque d’herbe roussie. La varlope criait déjà sur

le chêne; il entra et, joyeusement, il reconnut sa barque.

Elle montait, énorme dans le petit chantier du père Goustan qu’elle

emplissait jusqu’au faîte. C’était une barque de vingt-sept pieds, bien

coffrée, puissante, l’étrave haute et l’avant taillé d’aplomb, comme un

coin, pour mieux fendre les lames. Au milieu des flancs qui n’étaient

point entièrement bordés, les membrures, quasi brutes, apparaissaient

arquées comme des côtes, tellement près à près et massives que le bateau

semblait bûché dans un monstrueux tronc de chêne.

Orgueilleux de son œuvre, le père Goustan lâcha l’erminette, pour

venir à petits pas se camper près d’Urbain Coët. Il releva, d’un geste

familier, la large salopette qui juponnait autour de ses vieilles

jambes, redressa son échine, essuya ses lunettes et déclara:

--C’est du travail, ça, mon gars! et du solide!

Alors son fils, François, qui rabotait les dessous de la barque, à plat

dos parmi les copeaux, s’interrompit pour prononcer:

--Faut ça pour battre la mer!

Et Théodore, le petit-fils, du haut du pont, où il bricolait, jeta

d’enthousiasme:

--Et pour tailler de la route!

Point bavard, Urbain Coët souriait simplement aux exclamations

coutumières des trois générations. Il savait que l’ancien parlait

toujours pour vanter son expérience d’un métier enseigné à ses enfants,

et que ses enfants approuvaient à l’unisson. Urbain Coët estimait une

sage routine. Il n’était point assez fou pour discuter les connaissances

des vieux, surtout quand il les jugeait de bonne source. Et le père

Goustan avait travaillé dans la grande ville de Nantes, sous le second

empereur, du temps des frégates et de la belle marine en bois.

Au chantier de Noirmoutier, on n’utilise que l’erminette et le rabot en

cormier cintré; les Goustan ignorent la ferraille des outils

américains. Ils élèvent des barques au petit bonheur, à vue de nez, en

méprisant les calculs et le dessin.

--La mer! dit le vieux, c’est-il une dame avec qui on compte!--Ils font

trapu, robuste, à force de chêne assemblé définitivement.

Ils ont deux marteaux pour trois et une seule tenaille dont un coin est

brisé. Depuis deux ans, à chaque fois qu’il arrache un clou, François

crie qu’il va la remplacer. Mais le père, derrière ses lunettes,

constate qu’elle peut encore aller, et l’on remet l’achat. Quand ils ont

à percer des trous profonds, Théodore court emprunter une tarière à

Malchaussé, le charpentier, qui demeure en ville, de l’autre côté du

port, sur la place d’Armes.

Dans un angle du hangar, la meule est fichée au mur par deux montants.

Au-dessus, un sabot, la pointe en bas, sert de réservoir et pisse de

l’eau par un petit trou bouché d’un fosset. L’affutage des lames est la

prérogative des aînés; Théodore tourne la meule qui geint sur un rythme

régulier.

Derrière le chantier, une palissade en volige garde du vent de mer un

enclos où végètent des poiriers bas, des artichauts, des citrouilles et

un cerisier dont on suppute annuellement la production. Il penche tout

contre une fenêtre, et c’est plaisir de voir, en travaillant, danser les

fruits rouges parmi les feuilles. Chargé de le veiller, Théodore tape

avec son marteau sur l’établi dès qu’il aperçoit les oiseaux voraces.

Le chantier Goustan a de la réputation hors de l’île, dans les ports

voisins de la Vendée, et jusque sur la côte bretonne, par delà

l’estuaire de la Loire. C’est un brevet pour une chaloupe de sortir de

chez Mathieu Goustan; les connaisseurs ne se trompent point sur sa

manière et retrouvent aisément sa marque dans l’étroitesse exagérée des

arrières.

Ainsi la barque de Coët troublait les esprits par ses airs athlétiques

et souples, son avant en muraille, ses joues effacées, sa voûte fuyante,

qui déconcertaient les patrons des côtres réputés, et surtout parce

qu’Urbain avait toujours paru pauvre et qu’un sloop de vingt-sept pieds

coûtait mille écus.

Urbain Coët était taciturne. Un gaillard qui ne parle pas fait parler et

c’est mauvais signe. Les hommes ne le rencontraient jamais chez Zacharie

le cabaretier, et les femmes citaient son courage en exemple. C’était de

quoi l’avoir en méfiance. Et à présent qu’il devenait propriétaire du

plus beau sloop de l’Herbaudière, le pays entier gonflait de jalousie.

Urbain Coët aurait voulu l’ignorer. Tous les jours, il satisfaisait ses

yeux à contempler sa barque en écoutant le chœur vantard des trois

générations. Et à mesure que le bateau grandissait, il le couvrait

d’huile claire qui nourrit le bois et contient les tanins du chêne.

C’était déjà l’été. Le soleil chauffait comme un four le chantier, dont

les parois en planches craquaient et fendaient sous l’effort tranchant

des rayons. Le goudron fondu dans les marmites, la résine amollie du

sapin sentaient âcrement par-dessus l’odeur verte des bois frais. Près

de la fenêtre, les cerises écarlates luisaient dans l’atmosphère

vibrante; et à l’opposé, du côté du port, sur la cale qui penche vers

l’eau calme liserée de sel, la vase pâlissait à sécher et se craquelait

comme le vernis d’une faïence.

Sans souci de la chaleur, Urbain Coët, le béret sur les yeux, avait

empoigné le pinceau et badigeonnait. François, allongé dans les copeaux,

rabotait mollement en criant de soif.

Son fils guettait à la fois les paisses autour du cerisier et la marée

pour estimer son rapport; grand-père bûchait.

Et Julien Perchais entra dans une bouffée de soleil, s’arrêta, les bras

croisés, en balançant son buste d’hercule, droit en face de la barque

fière, et regarda, les paupières clignées.

Le père Goustan monta vers lui, sans hâte, et la tête levée pour saisir

l’approbation sur le visage du colosse qui le dominait depuis le coude:

--C’est-il travaillé ça, patron!

Perchais gratta sa tignasse rousse de sa main paralysée que l’on

nommait, dans le pays, sa main d’or, parce qu’elle rapportait une

pension; son torse, à plein maillot, oscilla comme une bouée; il modula,

goguenard:

--On verra ça sur l’eau!

François grouilla dans les copeaux comme un chien mécontent, et riposta

en frappant du poing les formes du bateau:

--C’est tout de même point ton _Laissez-les dire_ qui a de ces

façons-là!

Perchais eut un sourire ambigu sur sa face équarrie, tavelée de son et

fournie d’un poil roux qui brillait à la lumière. Il sifflota en

tournant le dos, et Coët évalua la carrure de ce maillot où les

omoplates jouaient lourdement comme des hanches. Il ne se rappelait pas

si l’homme de la nuit était grand. Il l’avait cueilli au ras du sol et

basculé dans le port. Il ne lui avait même pas semblé pesant tant la

colère décuplait ses forces; et ses doigts n’avaient gardé aucune

impression précise qui put favoriser des présomptions.

Et brusquement, à leur tour, surgirent de la porte ouverte Aquenette le

Nain et son frère qui devait le surnom de Double Nerf à l’ampleur

glorieuse de ses biceps, autour desquels était tatoué un brassard de fer

éclaté. Les mains dans les poches, l’œil embusqué dans l’ombre du

béret, ils descendirent, l’air négligent, en roulant dans leurs

galoches, sous les flancs du bateau.

Urbain fut presque saisi, mais volontairement il serra la brosse et se

remit à peindre.--Pourquoi Perchais et les Aquenette n’étaient-ils pas

en mer?... Pourquoi venaient-ils justement ce matin?... Bien sûr, un

chantier c’est quasiment comme un cabaret, sauf qu’on n’y boit pas, la

maison de tout le monde, où chacun entre à sa guise, s’assoit, regarde,

cause... Mais comme ils arrivaient à propos, ceux-là, on aurait dit pour

voir si le coup avait réussi, ou ce qui restait de leur crime...

Tout d’un coup, Urbain leva la tête vers les hommes et il les vit

alignés, le dos à l’établi, les bras croisés. Son regard glissa sur

leurs yeux et ils en soutinrent la pression parce qu’il ne s’arrêta sur

aucun d’eux. Coët se disait: Quel est le coupable? Mais eux connurent à

son hésitation qu’il ne savait pas et ils se rengorgèrent dans

l’assurance.

La barque s’enlevait au-dessus de leurs têtes, sereine et dédaigneuse

avec ses bordées qui se retroussaient à l’avant le long de l’étrave.

Grand-père, lui ajustait un parclos en tâtonnant et Théodore, là-haut,

faisait sonner à coups de marteau le pont arqué comme un thorax. Et

avant de reprendre son travail, dans un mouvement d’heureuse insolence,

Urbain Coët caressa ces belles formes ainsi que les flancs vastes d’une

femme accueillante.

Au bout d’un moment, le Nain, courtaud et la face camuse élargie d’un

fer à cheval de barbe drue, s’en vint fouiner autour du sloop en remuant

les copeaux avec ses galoches. Urbain Coët, sous son béret, n’y prit pas

garde et s’obstina dans sa peinture.

--Comment que tu l’nommes ton bateau? fit le Nain.

Urbain mit du temps à répondre:

--Je sais point encore!

Les noms des barques sorties du chantier s’alignaient au mur à la

manière d’ex-voto laudatifs. C’étaient _L’Espoir en Dieu, Le Brin

d’amour, L’aimable Clara, L’Ange Voyageur, Le Bon Pasteur, Le bec salé_

et d’autres, alternativement pieux ou gaillards.

--Ce sera le _Va de l’avant_! proclama Théodore.

--Il se démentirait point! affirma François.

Perchais hocha soudain la tête en fronçant les sourcils; Double Nerf

ricana et son frère lâcha du coin des lèvres:

--Y a pas que la barque, y a l’homme...

Urbain Coët retroussa son béret et regarda bien en face Aquenette qui

fit demi-tour négligemment. Double Nerf avança, le torse en avant, et

laissa tomber son poing, lourd au bout du bras comme une massue. Urbain

paraissait petit, presque chétif sous la vareuse claire; mais il sourit,

et, soulevant un poids de quarante livres à ses pieds, il le lança au

bout du chantier, sans effort, ainsi qu’une pierre.

Favorable aux rivalités qui entretiennent le commerce et la lutte,

François concluait:

--Enfin les gars on verra les meilleurs quand on s’alignera aux régates!

Perchais et les deux Aquenette ne répondirent pas. Dédaigneux, ils

s’assirent sur l’établi, les jambes pendantes, découvrant leurs

chaussettes groseille entre la galoche et la salopette bleue. Perchais

repoussa en arrière la casquette qu’il porte seul, à l’Herbaudière, pour

se donner des allures de yachtman, et des poils roux débordèrent sur son

front tanné. A son poignet on pouvait lire la devise qu’il a gravée au

tableau de sa barque: _Laissez-les dire!_

Le rabot criait sur le chêne; grand-père abattait des copeaux à coups

réguliers d’erminette; une planche craquait de chaleur. Et ils

demeuraient là, tassés, méditatifs, avec le calme taciturne des marins

apaisés par la fascination de la mer.

Ce fut Urbain qui, le premier, aperçut la Gaude quand elle se présenta

en cotillon court de Sablaise, avec un journal épinglé en voûte sur les

cheveux. Il songea: «C’est juste, son mari l’envoie aux nouvelles!» Et

il pensa lui dire, pour rire un brin: «Tu vois, ma barque est encore

debout!» Mais elle passa près de lui sans le regarder, les seins offerts

dans leur forme tentante, quasi nus sous la cotonnade rose, les hanches

vivantes et les mollets d’aplomb dans ses sabots vernis.

--Y a-t-il moyen d’avoir du coaltar? demanda-t-elle.

--Ton mari est trop feignant pour venir! dit François Goustan en

descendant vers la jeune femme.

--Gaud est à dormir, répondit-elle.

--Tu l’as fatigué un p’tit!

--Et que j’en fatiguerais d’autres! et c’est point vous tous qui me

faites peur! déclara-t-elle en riant de toutes ses dents éclatantes.

Les hommes rigolaient, couvaient la femelle du regard, remués déjà dans

leurs instincts. Urbain Coët poursuivait paisiblement sa peinture.

Familièrement, la Gaude était venue parmi les mâles qui la palpaient, la

chatouillaient, s’excitaient à dire des obscénités. Elle se roulait de

rire, trémoussait sa chair ferme qui sentait la sueur d’aisselles et

distribuait de rudes taloches pour jouer.

Le père Goustan ranimait des souvenirs dans sa vieille mémoire en la

guignant derrière ses lunettes. Il lui vanta son œuvre, fit

l’article:

--C’est aussi beau que toi une barque comme ça! On a les gabarits, si

Gaud voulait, on lui construirait la pareille...

--Faut de l’argent, et on n’en a point...

--Parce que tu veux pas en chercher, insinua le grand-père.

Elle haussa vigoureusement les épaules, cilla vers Urbain en lâchant:

--Tout le monde n’a pas de la chance!

On ricana. Le dos d’Urbain Coët ne broncha pas, son bras travaillait

d’un mouvement égal, et pourtant le sang lui battait dans les artères.

Urbain avait senti l’allusion comme une insulte, car il connaissait la

médisance.

C’était une très héroïque histoire malhonnêtement faussée, et qui

remontait au mois d’octobre 1878. Le trois-mâts norvégien _Tyrus_, en

fuite sous la tempête et cherchant les abris de l’île, touchait la roche

des Barjolles, dans le chenal de la Grise, entre le Pilier et

l’Herbaudière. Le navire sombra, la mâture vint en bas. Jean-Marie Coët,

le père, lançait le canot de sauvetage qu’il patronnait et embarquait

avec ses hommes. Trois fois ils quittèrent le port, luttèrent pendant

deux heures, jusqu’à l’épuisement, couverts d’eau et culbutés par les

lames. Sur la jetée, les femmes, cramponnées au garde-fou, hurlaient

comme des chiennes en injuriant le syndic. Coët apaisait la population

entre chaque sortie tandis que ses canotiers s’étanchaient d’alcool. Au

quatrième essai, risquant l’écrasement, ils abordèrent le _Tyrus_ et

décollèrent neuf corps agrippés à l’épave de toute la force crispée des

agonisants.

Jean-Marie Coët avait eu la médaille et un diplôme. Mais on prétendait

que la nuit suivante, pendant l’accalmie, grâce aux renseignements du

capitaine qu’il avait fait parler en le veillant, Coët, seul dans son

canot, gagna le _Tyrus_ et emporta la caisse du bord. Une seconde

bourrasque avait dispersé le navire.

Depuis, le vieux Coët était mort bizarrement, la tête rôtie dans le

foyer où on l’avait poussé, semblait-il. Son fils savait qu’il cachait

de l’or, par là, sous terre, et le voilà qui s’offrait une barque, moins

d’un an après avoir enterré le bonhomme! De quoi les imaginations

s’échauffaient tandis que les commentaires allaient bon train.

Le mot de la Gaude évoquait ces racontars méchamment, et Urbain Coët,

devinant le sourire venimeux des hommes, derrière lui, se cramponnait à

son pinceau pour ne pas leur lancer son poing dans la figure.

Au bord de la fenêtre, la Gaude s’étirait, la croupe bombée, les seins

hauts, cherchant de ses bras basanés les cerises empourprées de soleil.

Elle en cueillit un bouquet et les happa d’un coup en arrachant les

queues de sa bouche. L’œil inquiet de Mathieu veillait le cerisier et

François accourut avec le coaltar pour détourner l’attention de la jeune

femme.

--Voilà tes cinq kilogs, c’est-il pour le compte d’Olichon?

--Ben sûr! répliqua-t-elle en soufflant des noyaux au nez de Perchais.

Onze heures sonnèrent à la cloche fêlée du vieux clocher de ville. Les

Goustan lâchèrent précipitamment l’outil comme des ouvriers à la

journée; François bourra un sac de copeaux pour sa femme; grand-père

serra ses lunettes et Théodore déhala sur la vase la yole qui sert à

franchir le port.

Le soleil était haut; l’air brûlait, immobile et sec.

--On prend l’apéritif? proposa Perchais à la Gaude.

--Ah! j’ai point l’temps!

--Que si! on rentrera ensemble et je porterai ta marmite, offrit Double

Nerf.

Cependant Urbain Coët s’entretenait à mi-voix avec le père Goustan:

--Je pourrai point vous donner vos cent francs ce mois-ci, rapport à

l’armement.

Mais le vieux, bonhomme et amical, le tranquillisait:

--Ça fait rien, va mon gars, tu connais bien les Goustan, on n’est pas

des buveurs de sang! Tu paieras quand tu voudras, quand tu auras de

l’argent, faut point te mettre en peine! Apporte une pistole, deux,

trois, à ta guise! je te compte les intérêts comme aux autres,

honnêtement, à six; t’as tout le temps pour toi!...

C’est la manière de Mathieu Goustan. Le jour où il met une barque en

chantier, il ouvre un compte au nom du client et les intérêts commencent

à courir. Il sait qu’un pêcheur traîne sa note des années. Il en tient

ainsi une vingtaine qui seront indéfiniment ses débiteurs et paieront

deux fois leur barque. Mais parce qu’il ne les inquiète jamais, prend

l’argent quand il vient, tous le vénèrent, chantent sa louange et le

plus endetté de l’Herbaudière ne manque pas d’ajouter en parlant du

vieux charpentier: Mathieu qu’est si bon pour les pauvres gens!

Urbain le remercia comme il devait, puis s’installa pour casser la

croûte--une tranche de fromage sur un quignon de pain--près de l’établi

d’où son regard enserrait la barque d’ensemble.

Les hommes embarquèrent dans la yole; Perchais assit la Gaude sur ses

genoux, et en dix coups de godille, Théodore accosta le quai, en face.

Le port est un étier long de deux kilomètres, ouvert sur la mer à l’est

de l’île et fermé, au delà du chantier Goustan, par une écluse qui sert

à irriguer les salines.

Sur la rive gauche est groupé Noirmoutier, petit amas de maisons

blanches coiffées de tuiles que dominent le cube granitique du château

massif, fendu de meurtrières, sommé de toits pointus, et le clocher

roman, lourd, parmi les touffes vibrantes des grands ormeaux.

De l’autre côté, à droite, c’est le marais plat, quadrillé, fuyant

jusqu’aux plages de l’ouest que bat la mer du large. Des silhouettes de

moulins, comme de hauts bonshommes qui se font signe les bras au ciel,

repèrent la plaine; des meules de sel frais éclatent d’une blancheur de

neige dans la lumière.

Les cultures sont rases, cachées aux plis du terrain, car la brise

étrille rudement les plus hautes; et des arbres apparaissent, couchés

sous le vent ainsi que des fumées. Ici et là, on découvre un âne

confondu avec les champs roussis.

Le long du quai deux dundees ventrus chargeaient des pommes de terre. A

bord les chiens dormaient et les femmes épluchaient des légumes sous une

voile. Partout des matelots arrosaient les ponts brûlants qui buvaient

et ternissaient. On entendait les seaux tomber à la mer et l’eau

ruisseler le long des coques.

Pendant que Théodore amarrait la yole, les hommes filèrent droit chez

Cônard qui tient un débit sur la place d’Armes, à côté de Malchaussé, le

charpentier, dont la chèvre demeure à longueur d’année sur la rue, en

compagnie du bois en bille.

Dans la salle basse aux solives criblées de chiures de mouches sous

lesquelles jaunissaient les almanach Cointreau et «La loi tendant à

réprimer l’ivresse publique», un gars à Piron, en vareuse de l’Etat,

avec le béret au nom glorieux de _Marseillaise_, fêtait son congé aux

frais de Beaulieu, patron des Douanes. Ils s’alignèrent à leur suite, au

bord de la table massive, et Double Nerf commanda le Picon qu’ils

regardèrent servir avec recueillement.

Et seulement après la trinquée d’usage et la première lampée, les rites

étant accomplis, ils parlèrent.

--C’est égal! avoua Perchais, c’est une belle barque!

--Hein! vous avez vu ça! appuya Beaulieu.

Du coup Double Nerf lâcha la Gaude dont s’empara le gars Piron.

--Oui, dit-il, et que je l’voudrais sur les roches, la quille en l’air,

le sloop à Coët.

--Allons, allons, concilia Beaulieu, faut point souhaiter le mal.

--Crois-tu que nous sommes pas assez de pêcheurs à l’Herbaudière, qu’il

y a seulement pus d’sardines! Et Coët est pilote comme mon frère,

crois-tu qui va pas lui manger son pain maintenant qu’il a une barque!

Le Nain grogna d’approbation en bouchonnant son collier de poils rêches.

Mais Perchais, pour remettre les choses au point, affirma d’assurance:

--On lui flanquera toujours ben une frottée aux régates!

--A savoir!... fit le Nain.

--A savoir tu dis! Ah! nom de Dieu!

Echauffés, ils ordonnèrent une seconde tournée. Mais brusquement

retentit l’éclat de deux gifles. Le béret au nom de _Marseillaise_ vola

et des brins rouges du pompon s’éparpillèrent. La Gaude se défendait

contre Piron.

--En v’là un salaud! ça lui suffit pas d’rigoler comme ça!

La chaleur s’amassait dans la salle avec la fumée des cigarettes. Des

flaques luisantes tachaient la table où circulait le paquet de tabac.

Les buveurs s’approchaient coude à coude et se criaient mutuellement

dans le visage, tandis que les antiques besoins de suprématie et les

haines animales débouquées par l’alcool, montaient du fond de leur sang

d’homme.

Dans le chantier, Urbain avait déjà repris le travail. Par le large

panneau ouvert sur le port, il pouvait voir l’eau immobile avec le ciel

miré à perte de vue. Sur le quai en face, le jusant avait laissé une

ligne de marée au-dessus de la yole des Goustan amarrée à l’escalier. Et

le cri d’une poulie, parfois, tombait des airs comme un appel de

mouette.

A midi les hommes quittèrent le cabaret avec des mines de conspirateurs

et la face ardente. Le soleil écrasait la terre poussiéreuse et leurs

yeux clignèrent. Par bravade, ils décidèrent de retourner au chantier.

Mais sur la cale, ils trouvèrent Urbain qui parlait à son frère Léon, un

gars de dix-sept ans, joli et frêle, sans l’apparence nerveuse de

l’aîné.

Ils passèrent de biais, cauteleux et raclant le pavage, Perchais en tête

avec le Nain, puis Double Nerf chargé du coaltar de la Gaude. Et Urbain

dit très haut à son frère:

--Tu coucheras au chantier cette nuit; demain ce sera mon tour. Des fois

que l’feu viendrait à prendre...

Perchais grogna de l’arrière-gorge et cracha. Les trois Goustan

sortaient de chez eux, dans l’ordre hiérarchique: grand-père d’abord et

puis les deux fils. Alors la bande s’éloigna par le marais où

étincelait la neige des tas de sel. On les vit longtemps faire de grands

gestes et s’arrêter par instant pour discuter face à face. La barque

sonnait à nouveau sous le clouage et le rabot sifflait contre ses

flancs.

* * * * *

Chaque matin, en quittant son lit, Coët sortait juger le temps, selon la

coutume des gens de mer. Il faisait quelques pas sur la dune basse où

sèchent la salicorne et le chardon bleu, parmi un jonc court et dru qui

pique les mollets.

Devant lui s’arrondissait la plage sur laquelle le jusant abandonnait

des lianes en guirlandes vertes et des méduses d’opale affaissées sur

leur chevelure. Des tas de goémons pour l’engrais, deux bouées galeuses,

quelques centaines de casiers blanchis allaient à la file, jusqu’à la

cale qui monte doucement, vers la remise du bateau de sauvetage. Puis la

jetée haute et puissante avançait de cinq cents mètres dans la mer,

comme un bras protecteur, devant les barques claires mouillées près à

près sur leur corps mort.

Tout brillait au soleil jeune qui s’enlevait là-bas, de l’autre côté de

la baie: le sable, le granit, l’océan, les balises et les tours qui

marquent les rochers du large, et la terre, comme une ligne de métal à

l’horizon. C’était un paysage de lumière, limpide, frais, sous un ciel

blanc, insondable, balayé d’une légère brise d’est qui sentait l’iode et

le sel.

Près de la cabane du gabelou, le brigadier Bernard amorçait des lignes.

Les hommes descendaient du village, parcouraient la jetée à grand bruit

de galoches, embarquaient dans les canots. Ils parlaient peu. On

entendait surtout sonner le bois, battre l’eau, grincer les chaînes et

crier les poulies à l’appareillage.

Les sloops sortaient un à un, dressant haut dans l’air lumineux leurs

voiles rousses, bleues ou jaunes, cambrant leur coque grise, largement

ceinturée de vert ou d’écarlate.

Et sitôt la jetée doublée, les voilures déployées au vent arrière, ils

couraient vers l’horizon en emportant du soleil.

Les yeux clignés, Urbain regardait s’éloigner les barques en les nommant

dans sa tête. Il songeait au jour prochain où il prendrait rang dans la

caravane. Mais un mouvement de défi lui raidissait involontairement

l’échine à la vue du _Bon Pasteur_ que patronne le Nain et du

_Laissez-les dire_, dominé à l’arrière du colossal Perchais. Et il les

suivait âprement, jusqu’au chenal de la Grise que masque la pointe fauve

de la Corbière.

Quand il rentrait dans sa maison propre, bâtie à côté de celle d’Izacar

le mareyeur, qui est riche, et a permis d’élever une croix de huit

mètres dans un angle de sa cour, devant chez lui, il trouvait la

Marie-Jeanne au travail. C’était une petite femme dodue, aux

articulations fortes, aux yeux très noirs, aux cheveux luisants. Elle

balayait à grands coups le sol de terre battue où l’armoire, la huche et

la table s’élevaient sur des briques à cause de l’humidité.

Coët l’avait épousée par amour bien qu’elle fût fille de terrien et que

son père, le vieux Couillaud, fermier à Linières, eut tout fait pour la

dégoûter des marins qui sont soulards et crève misère jusqu’à ce que la

mer les mange.

Coup sur coup, il lui avait fait trois enfants, parce qu’il faut des

bras pour manœuvrer les barques et qu’un mousse de plus dans la

famille c’est un étranger de moins à entretenir à bord. Car les pêcheurs

procréent surtout par intérêt, comme les bourgeois s’en gardent pour la

même cause, et non pas tant, selon la commune croyance, à cause des

ivresses qui les culbutent, dans une poussée de rut, sur leurs femmes

maîtrisées.

Ils avaient eu la chance d’avoir trois mâles, de quoi Urbain gardait de

la reconnaissance à Marie-Jeanne. Le dernier, nourri, ainsi que ses

frères, de moules et de crabes qu’il mangeait déjà «comme un homme»,

attrapait ses dix-huit mois, et l’aîné n’avait pas cinq ans.

Dès qu’elle voyait rentrer son homme, la Marie-Jeanne posait son balai

et interrogeait:

--T’as faim, pas vrai?

--Je mangerais ben un morceau.

Elle tirait de l’armoire du beurre et la miche. D’habitude, Urbain

ouvrait son couteau et se curait silencieusement les dents avec la

pointe. Mais ce jour il demanda:

--Les gars sont couchés?

--Je les ai point réveillés, pour avoir la paix...

--Et Léon?

--Il répare les casiers.

Du soleil glissait de biais par la fenêtre, s’allongeait jusqu’au foyer;

un pied de la table brillait. La Marie-Jeanne ferma le volet et dans la

demi-lumière ambrée Urbain mâchonna, la bouche pleine:

--J’ai trouvé un nom pour not’bateau, tu sais.

--C’est point le _Désiré_ comme on avait dit.

Coët fit «non» de la tête, sans parler davantage et sa femme ne le

questionna pas. Il prit le pichet sur la table et but à même une lampée

d’eau claire. Puis il fouilla dans le coin derrière la barrique, tira

des peintures, une planche et sortit dans la cour.

Assis sur le sable, son frère y travaillait, des casiers entre les

jambes.

--J’ai trouvé un nom pour not’bateau, redit Urbain.

Léon leva sa tête régulière et fine où ses yeux verts, sous leurs cils

très longs, avaient l’attirance mystérieuse des étangs plats sous les

ombrages. Accroupi sur ses talons, Urbain traçait déjà des lettres.

Au bout du terrain enclos de grillage bas, des mouches dansaient autour

de carapaces roses et d’une peau de lapin séchant au bout d’un pieu. Par

delà on apercevait la maison à un étage de Viel qui possède deux barques

et du bien en terre; des meules de fourrage, caparaçonnées contre le

vent de foin tressé; et enfin le marais avec ses moulins, ses cônes de

sel, et des femmes fouillant la terre ici et là. Car dans l’île les

femmes surtout vont aux champs où elles remuent la glèbe clémente, leur

jupon court troussé aux jambes en manière de culotte; l’homme a la mer

dangereuse.

Urbain se redressa et dit:

--Voilà!

La Marie-Jeanne et Léon s’approchèrent et considérèrent la planche où

était peint en belles lettres droites--car les marins savent tout

faire:--_Le Dépit des Envieux_.

--C’est le nom, dit-il.

Ils se regardèrent tous les trois en souriant, satisfaits de la

crânerie, mais la Marie-Jeanne s’inquiéta:

--Fais attention aux Aquenette...

Léon rit largement et Urbain haussa les épaules.

Puis il ramassa l’écriteau, rangea la peinture et partit vers

Noirmoutier.

A peine entré au chantier, il saisit un marteau, choisit une forte

pointe, escalada l’échafaudage et d’un seul coup fixa le nom à l’étrave

de sa barque.

Les trois Goustan accoururent. Grand-père médita, le nez en l’air, et

prononça:

--C’est bien ça, mon gars, s’ils t’envient, faut montrer que tu les

crains pas!

--Ah! ils le verront bien quand ton sloop s’alignera avec eux autres!

appuya François.

Mais Théodore n’approuva pas; il aurait voulu un nom plus héroïque.

Le soir même la nouvelle fut portée à l’Herbaudière par Louchon, le

facteur, qui a l’œil gauche dévié. Il va chaque jour à la ville

chercher le courrier et fait les commissions pour un verre de vin. Il

ramène souvent de la viande dans sa besace parce qu’au village il n’y a

pas de boucher. Il déballe au cabaret, où s’abrite la poste, les potins

amassés en route. Ce fut là que le père Piron, qui buvait ses quatre

sous d’eau-de-vie, apprit le nom de la barque à Coët: _Le Dépit des

Envieux_.

Le père Piron descendit à la jetée où débarquent les gars au retour de

la pêche. Les canots se hâtent, s’amarrent aux échelles montant à pic le

long du granit, comme un troupeau de bêtes, la tête pressée vers le

râtelier. La sardine brille en gros tas d’argent sur leur plancher et

les pêcheurs la rangent activement, par centaines, dans les balles. Des

conversations aiguës, mêlées de jurons, s’échangent pour les marchés.

Des femmes tricotent des bas groseille, guettent leurs hommes et

jargaudent en clair patois vendéen. Des civières passent, chargées de

paniers, d’où l’eau goutte en laissant des traces. Ça sent fort et bon

les entrailles de la mer. Les sabots battent la jetée; le vent grésille

dans les filets bleus étendus sur le garde-fou. Et de l’ouest rouge que

coupent les hauts phares du Pilier, les derniers sloops accourent, leurs

grandes voiles éployées en ciseaux, comme des ailes.

La Gaude était là, les mains sur ses fortes hanches, et les gars riaient

des yeux et l’apostrophaient en la frôlant. Le père Piron lui confia

l’affaire:

--Tu sais pas que Coët a nommé son bateau _Le Dépit des Envieux_...

Elle fit la moue, mécontente.

--C’est pour nous mettre à défi peut-être!

Alors de l’un à l’autre on se passa le mot. Il courut sur la jetée parmi

le travail; les femmes le dirent aux vieux et les galants qui vont

attendre à la sortie des usines les filles tout imprégnées d’odeurs

d’huile et de poisson, le répétèrent aux «connaissances» en les lutinant

pour rire. Puis lorsque la nuit tomba, les hommes, qui ont coutume de

fumer des pipes en causant, assis sur la murette devant l’auberge à

Zacharie, commentèrent le fait et conclurent que Coët était vraiment un

mauvais garçon pour les braver jusque dans le nom de sa barque. Et ils

décidèrent d’aller en troupe le dimanche suivant voir ce fameux bateau.

Les gens de l’Herbaudière ne prennent jamais la mer le dimanche, non

point en l’honneur du bon Dieu ou parce que c’est le jour du curé, mais

simplement parce que les usines ferment et n’achètent pas la sardine.

D’ailleurs les hommes ne vont guère à la messe qui est l’affaire des

femmes.

Le samedi soir, toutes les barques rentrent à leur mouillage dans le

port où elles se reposeront le lendemain, paresseusement couchées sur le

flanc, à mer basse. C’est la journée du nettoyage. Le caleçon rouge

troussé en bourrelet jusqu’aux genoux, les hommes briquent, frottent,

peignent et le soleil, qui sommeille dans les flaques d’eau, rejaillit

au contraire en éclaboussures sur le coaltar frais des coques rondes. Le

sable est noirâtre, pailleté, impalpable, mais si bien tassé que les

pas n’y marquent point et appellent seulement un peu d’humidité. La

jetée, dégagée, s’élève comme un rempart verdi à sa base et fourni de

goémon; les viviers d’Izacar sont à sec à l’extrémité, et l’on y entend

vivre les cancres et les homards dans un petit bruit perpétuel de bulle

qui crève.

L’après-midi, les pêcheurs se promènent, boivent chez Zacharie, jouent

aux cartes ou courent les galantes. Ils ont des vareuses propres, un

foulard blanc et des galoches luisantes. Les filles mettent au cou un

mouchoir de soie framboise, vert tendre ou bleu de ciel sur un caraco

frais, tiré à la poitrine; elles ont un bonnet de linge sur leurs

cheveux plats, des cotillons courts, des sabots cirés.

Ce dimanche là, Double Nerf buvait depuis le matin en compagnie de Gaud

et de deux thoniers arrivés la veille, quand il se rappela le

rendez-vous au chantier Goustan.

Les gars étaient déjà loin sur la route, par groupe, bleu clair ou bien

deux à deux. Il y avait le père Olichon, Piron l’alcoolique qui a

quatorze enfants et jamais un sou net, Julien Perchais plus colossal

auprès du Nain, le brigadier Bernard et Labosse, le douanier, qui

n’était pas de service. Viel, le riche, s’en allait avec la Gaude aux

cheveux de jais éclairés de coquelicots rouges; la mère Izacar et la

femme à Perchais marchaient avec la fille Zacharie qui est mise comme

une demoiselle; des gars emmenaient leurs connaissances par la taille.

Urbain Coët travaillait avec Léon au chantier où les odeurs de peintures

et de goudron s’exaltaient dans la chaleur. Près de lui, sa femme

tricotait, assise à la porte de l’étier, et ses trois gamins jouaient

devant elle sur un tas de copeaux.

Les Goustan ne viennent jamais le dimanche. Grand-père dort sur son lit,

le gilet ouvert; François fait «une vache» aux alouettes, chez

Malchaussée; et son fils navigue dans la yole avec des camarades.

--T’ as donc point de repos, mon gars!

Le père Olichon entrait le premier et petit à petit chacun se rangeait

le long des établis, riauneur, les bras croisés. La barque les couvrait

de son ombre, magnifique et campée d’aplomb sur la quille, les flancs

vastes et le pont élancé ainsi qu’une échine, d’arrière en avant, vers

l’étrave qui dressait en croix ce nom: _Le Dépit des Envieux_.

Silencieux, les hommes tournèrent à l’entour, s’accroupirent pour juger

les dessous, et les visages se faisaient graves, impressionnés. A la

porte, les filles se pressaient, jacassantes, et Léon remarqua

joyeusement Louise Piron, aux yeux hardis, qui le taquinait avec des

aguicheries depuis quelques soirs.

--Ça c’est un bateau! ou je m’y connais pas! déclara Bernard avec

admiration; y a pas mieux dans le port!

--Savoir s’il marchera, risqua Perchais, y a la voilure à établir.....

Pour exciter le colosse, Gaud, maigre et sournois, lâcha de la pointe

des lèvres:

--Il marchera peut-être mieux que ton _Laissez-les dire_...

Perchais plissa les paupières et cracha, les yeux mauvais. Mais Urbain

prévenait doucement Aquenette qui tirait sans relâche sur un

brûle-gueule, grésillant au ras de son poil rêche:

--Dis donc le Nain, si tu voulais bien pas fumer? T’as donc ben envie de

flamber ma barque?

--Oh! une pipe! ça fait ben ren...

--Et puis t’ as d’ l’argent pour t’en payer d’autres, des sloops, grogna

Double Nerf.

Alors Bernard intervint:

--Ah! non, éteins ça ou va dehors!

Sans répondre le Nain sortit à pas traînants sur la cale, en fumant à

petits coups. Urbain regarda son frère et Léon se posta près d’Aquenette

en surveillance.

--De quoi! hurla soudain Double Nerf, tu soupçonnes mon frère, tu le

fais guetter!

--Sait-on point ce qui peut arriver, dit tranquillement Urbain.

La peau tannée de Double Nerf rougit et se tendit à l’effort du sang; il

se ramassa, le poing massif comme un bélier et riposta:

--Dis rien, nom de Dieu! ou je te défonce comme ça!

D’un seul coup il troua la cloison dont les planches éclatèrent. Du

soleil tomba par la brèche; le poing de l’homme saignait goutte à

goutte.

Les femmes se rapprochèrent curieuses, et dirent:

--Il est saoul!

Le père Olichon, Bernard et Labosse essayaient de le calmer, les autres

regardaient, intéressés. La Marie-Jeanne, craintive, s’était levée en

ramassant ses enfants dans ses jupes.

--Double Nerf a raison, déclara Perchais, Coët le met à défi et nous

tous de même!

--Y a pas de quoi l’assommer! cria Olichon, Coët se débrouille et vous

êtes jaloux!

Ils rigolèrent en montrant leurs dents jaunes gâtées par le tabac et

lâchèrent:

--Jaloux! on s’en fout pas mal!

Mais Double Nerf, de plus en plus excité et soutenu par Gaud et

Perchais, continuait à gueuler:

--J’aurai sa peau à c’te fils d’ vesse! J’aurai sa peau!

Urbain s’était remis à huiler son mât avec un calme exaspérant; et

Louise Piron, descendue jusqu’à Léon, admirait:

--Il est brave ton frère!... Et toi?

Le joli gars sourit, releva ses longs cils, laissant filer l’éclat

téméraire de ses yeux verts, et la jeune poitrine de la Louise s’enfla

de contentement.

Le père Piron, tout suant d’alcool, s’épuisait à prêcher la

réconciliation:

--Faut qu’ils boive’ ensemble! Faut qu’ils boive’ ensemble, un verre, ça

efface tout!

Les avis étaient partagés. Double Nerf parlait sans cesse de détruire au

claironnement des _nom de Dieu_ qui sonnaient dans sa gorge, et jurait

de ne trinquer avec Coët que pour lui faire boire un coup à la grande

tasse. Perchais s’efforçait de le prendre de haut, par le mépris. Mais

Gaud, ayant avancé insidieusement qu’il devrait, sans doute, compter

avec lui aux régates, Perchais s’emporta et gronda, le thorax soulevé

par une tempête de sang.

--Ah! y a trop longtemps qu’on m’embête avec cette histoire? J’ battrai

Coët comme je vous bats tous!

--J’ parie pour Coët, une tournée!

Chacun s’engagea à son tour, les uns pour _Le Dépit des Envieux_, par

haine contre la supériorité de Perchais, les autres pour _Le Laissez-les

dire_ par envie d’Urbain Coët. Et Double Nerf hurlait encore «qu’il lui

ferait la peau à c’te fils d’vesse», quand un vieux entra, coiffé du

chapeau rond des paysans maraichins, le dos voûté, les bras ballants.

On entendit des rires, des mots: «V’la l’ marchand d’ patates!» La bande

fit un mouvement de retraite qu’accéléra un dernier coup de voix. Et

quand tous furent sortis, le bonhomme qui les avait dévisagés carrément

un à un prononça:

--Bons de la gueule et faillis du bras, c’est ren qu’ des chie dans

l’eau!

Ils s’en allèrent en clamant fort. Le Nain, qui fumait obstinément, les

rejoignit par le sentier. Et la Marie-Jeanne monta vers son homme en

découvrant les petits de sa jupe.

--J’ai eu peur pour toi, dit-elle.

Déjà le père Couillaud descendait en toisant de l’œil la coque

puissante où le soleil éclairait, par plaques, le beau chêne aux tons de

miel. Il dit, sans effusion:

--Bonjour la fille! bonjour le gars!

La Marie-Jeanne poussa vers lui les enfants en murmurant:

--Allez embrasser grand-père.

Mais lui leur mit simplement la main sur la tête, tandis qu’il enserrait

la barque du regard, le front plissé de méditation.

--Alors, dit-il, c’est ça qui coûte si cher, queuques planches clouées!

--Dame! C’est de la belle ouvrage! vanta Urbain.

Le bonhomme s’approcha, caressa les bordés et concéda:

--Le bois est bon, c’est ben péché de l’ jeter à l’eau!

--J’ pense qu’il en reviendra, fit Urbain.

--P’tête ben aussi qui n’en r’viendra pas, riposta le vieux, narquois.

--Oh! père! pria Marie-Jeanne.

Le bonhomme riait silencieusement de toutes ses rides en se bourrant le

nez de tabac, à la force du pouce. Puis brusquement il devint grave et

dit:

--J’avais promis de v’nir voir c’te bateau et me vla; mais, mon gars,

j’t’approuvions point. C’est trop conséquent pour toi et trop de prix.

T’as p’tête seulement point d’quoi l’payer!..... Alors?..... S’il vient

des mauvaises saisons?..... L’an dernier j’ons perdu mes fèves par les

pluies; ct’année c’est le soleil qui mange la récolte. Y a point

d’fiance au temps, et il est le maître....

La Marie-Jeanne avait repris son tricot machinalement, un peu gênée par

les paroles du vieux paysan, qui sentaient la prudence campagnarde et la

lutte sans merci contre l’invincible nature. Urbain continuait son

travail, très à l’aise sous des propos dont il n’entendait pas la

sagesse, et auxquels il répondit de bonne foi:

--Vous parlez pour la terre, mais nous c’est point pareil; la mer sait

point manquer.

Ils étaient de deux races et ne pouvaient se comprendre. Toute la lignée

d’aïeux, dévorés successivement par la glèbe, criait misère au sang du

vieux. Il portait, comme un châtiment, les siècles d’efforts sans

bénéfices, de vieillesse affamée par l’engourdissement, qui ont engendré

les rapacités et la terreur du lendemain. Derrière lui s’étendait la

plaine millénaire, qui, bien que trempée de sueur et grasse de sang,

n’attendait qu’un répit de l’homme, pour repousser contre lui ses

friches meurtrières.

L’autre gardait en lui le temps perdu des aventures, où l’Océan, route

des mondes merveilleux, charriait de l’or. Le même intérêt, qui fit au

premier marin risquer la tempête, soutenait son courage. Il savait les

gains faciles de la vie de mer, l’existence assurée près de la grande

nourrice, et la certitude d’une retraite biffait l’avenir de son

imagination, en même temps que l’air du large l’entretenait de santé et

de belle humeur.

Le vieux avait hoché la tête et s’était tu. Désintéressé de la

construction, il se tourna vers l’enclos et jaugea le cerisier:

--C’est du beau fruit, dit-il, et net comme l’œil!

Mais la vue du potager inculte l’écœura, et faisant une grosse moue

des babines, il revint à son gendre et demanda:

--Quand c’est-il qu’tu la mets à l’eau c’te barque?

--J’pense ben dans une quinzaine.

Et soudain, avisant le nom cloué sur l’étrave, il épella lentement:

--_Le Dépit des Envieux_... et ajouta entre les dents:

--Ça se dit comme ça, avant d’commencer.

Puis il partit, comme il était venu, sans embrasser personne.

Urbain le vit s’éloigner avec joie et réclama son frère. Heureuse de la

diversion, la Marie-Jeanne descendit vers la cale en frottant ses

aiguilles sous sa coiffe. On entendit un rire frais dans le calme, des

claquements de petits sabots, et Léon parut, le sang au visage.

--Tu cours après c’te garce! gronda Urbain.

Mais le jeune homme qui devait retrouver la Louise ce soir, dans les

dunes, reçut sans écouter la remontrance et ne répondit pas.

Les belles nuits de printemps et d’été, les filles et les gars se

rejoignent dans les falaises de la Corbière, sitôt passé les dernières

maisons du village. Les filles qui poussent en plein vent sur ce coin

d’île ont les joues tannées, les mains rudes, les muscles forts, le sang

chaud. A partir de la puberté, elles portent le désir éclatant dans

leurs yeux et le remuent autour des reins parmi les jupes. La mer ne

prend pas toute la force aux jeunes hommes et les couples sont nombreux

le soir à l’orée du marais ou aux plis des dunes. A la manière

vendéenne, ils échangent des caresses satisfaisantes mais point

dangereuses, encore qu’il arrive bien, une fois de temps en temps, à

quelque jeunesse d’être enceinte. Ses compagnes s’en amusent, sa mère

tape dessus, le curé la marie: ça n’empêche pas d’être honnête, et

d’avoir du cœur à l’ouvrage!

Quinze jours passèrent. La barque s’acheva et les formes, nettement

accusées par la peinture, révélèrent toute sa force qui remplissait

l’étroit chantier. Au-dessous de la flottaison, du black frais glaçait

les fonds; les hauts s’enlevaient en bleu très pâle, traversé d’une

bande d’outre-mer à hauteur du pont.

Le père Goustan ne travaillait plus et admirait son œuvre, les mains

dans la ceinture de son pantalon, d’où débordait sa chemise, en

ballonnant. Il demeurait là, bouche bée, ne remuant ses vieilles lèvres

violettes que pour vanter les tonnes de mâchefer cimentées au fond de la

coque:

--N’y a tel que ça pour lester un bateau!

Et le jour du lancement vint avec le gros de l’eau.

Un matin Théodore attacha sur l’étrave un bouquet de passeroses et fixa

au tableau le drapeau tricolore. A trois heures la marée baignerait le

chantier et les Goustan s’affairaient. On fut quérir Malchaussé, avec

son cric, pour soulever l’avant de la barque. Alors, débarrassée des

épontilles, elle monta au-dessus des hommes, géante, haussée jusqu’au

toit. Et Urbain effaçait une à une les écorchures, d’un pinceau

soigneux.

Le temps se plombait et le vent d’ouest déchirait à la course le manteau

des nuages, au travers duquel tombaient des raies de soleil sur le

marais où tournait la mouette criarde. Les arbres ployaient de l’échine;

la toiture du chantier frémissait par secousses; l’eau du port,

limoneuse, ressaquait en clapotis.

Des curieux arrivèrent, se tassèrent près des cloisons. Des gens

s’amassèrent en groupe, sur le quai, autour du douanier important et

phraseur. François guettait la marée, tandis que, sous l’œil économe

de grand-père, Théodore distribuait, avec parcimonie, le suif lubrifiant

au long de la glissière.

--La mer est pleine, allons-y les enfants!

A cet ordre, Urbain trépigna sur la berge en appelant, à force de

moulinets, une coiffe blanche qui se hâtait sur le sentier du côté de

l’écluse.

--Mais dépêche-té donc!

Le Peuple de la mer · 第 1 / 14 段