La fin de la journée fut orageuse. De lourds nuages s'amoncelèrent sur
la vallée du Bourget, et là-dessous, la ville d'Aix aplatie, entre ses
montagnes, semblait suffoquer, à demi asphyxiée.
M. de Prébendes et Septime firent leurs malles sous cette menace du
ciel. De tristes va-et-vient eurent lieu dans l'escalier et les
corridors. Rechercher un pardessus, un chapeau au porte-manteau commun,
parmi les chapeaux de jardin et les mantilles de madame Durosay, et les
larges houppelandes du docteur Grandier; reprendre sa canne ou son
parapluie qui touchaient des ombrelles et des petites pommes d'argent
plusieurs fois baisées, était pour Septime un navrant crève-coeur. Il
agissait comme un automate, s'étonnant à chaque geste de voir ses
organes obéir à quelque chose d'intrus qui avait pris la place de sa
volonté morte. Dans la valise où il enfouissait un à un les menus objets
de sa vie enchantée, il croyait peu à peu s'enterrer soi-même comme en
un caveau. Il assistait, les yeux séchés, à cette opération étrange,
longue, et sans doute voluptueusement agaçante, car, lorsqu'il eut
terminé, il eût aimé que cela durât encore. Il fouilla d'un oeil
désappointé l'armoire grande ouverte et les tiroirs béants de la
commode. Tout était vide, désespérément, et la vue de ces intérieurs de
bois luisant, une seconde, l'affecta comme l'aspect d'un être vivant
dépouillé, mis à vif. Des papiers chiffonnés, une courroie brisée,
gisaient, lamentables. Il se défendait d'aller au balcon à cause de la
narration vivante de son amour, en tout le paysage. Cependant, il s'y
trouva malgré lui, mais la douleur qu'il y éprouva fut imprévue, car
elle était toute de colère sombre, éloignée de l'attendrissement qu'il
avait craint. Et quand il revint répandre sur le contenu de la malle
achevée, comme des fleurs sur une tombe, les lambeaux du mouchoir de
dentelle qui restaient épars sur le lit, il avait un petit méchant rire
à cause du maniéré féminin et romanesque de son geste. Même il se
regarda, dans la glace, l'accomplir; mais il se fit peur. Aucun massacre
extérieur, encore hurlant et grimaçant, ne se pouvait exprimer avec plus
d'intensité que par la grâce affectée de ce menu fait.
Tout le monde souffrait d'un grand accablement. M. l'abbé ayant fait
dire qu'il ne descendait point pour le dîner, Grandier proposa d'aller
voir s'il y avait de l'air à la Villa-des-Fleurs. Septime préférait
demeurer enfermé. Madame Durosay passa devant lui, le regarda et lui
dit:
--Venez.
Il la suivit.
Autour des petites tables aux abat-jour de couleur, il y avait, ce soir,
une pesanteur sur les conversations, et le babillage habituel des
jardins en était réduit à quelques exclamations courtes; à quelques
phrases alanguies; ici et là, à quelque rire nerveux. Les lèvres
trempées dans les boissons frappées et dans la chair humide des fruits,
demeuraient tendues et comme offertes à on ne sait quoi qui toujours
flotte en ces atmosphères lourdes. Un peu de sans-façon amollissait la
raideur habituelle des attitudes, et les appétits très lents laissaient
errer les yeux.
On osa causer à peine, on voulait éviter de parler de ce départ
précipité que M. Durosay jugeait stupide en affirmant que ce pauvre abbé
avait le cerveau malade, et que M. Grandier déplorait, manquant de
renseignements certains sur les événements des jours derniers, et
craignant de voir son roman avorté. Septime était décomposé. La jeune
femme seule conservait sa beauté radieuse, un feu sombre dans les
prunelles, les yeux molestés alentour, d'un bistre naturel qui en
avivait l'éclat tout en donnant l'idée d'une perpétuelle et exténuante
caresse. Les hommes la regardaient: elle en était gênée, et hésitait à
soulever les paupières: mais ils venaient irrésistiblement comme les
noctuelles à la lumière. Grandier lui-même en trembla sur sa chaise;
c'était la première fois qu'il la voyait si étrangement séduisante; et
il fut presque épouvanté de l'avoir amenée jusqu'à troubler sa vieille
carcasse démodée.
M. Durosay fut frappé avant la fin de son potage par les appas d'une
personne de belle entournure qui dînait, à une table voisine, en face
d'une femme aux cheveux roux, dont le dos était magnifique. Ces dames
avaient la tenue décente des courtisanes qui soupent seules. Elles
parlaient aussi peu que si elles eussent manqué de conversation et leurs
regards se permettaient, avec de la discrétion et de la dextérité, de
faire le tour de l'assistance.
Bien que la chaleur eût décolleté toutes les femmes, madame Durosay
était en robe montante et noire.
Septime s'efforçait d'anéantir toute pensée. La journée terrible l'avait
harassé. Il marchait à son exécution, à la façon d'un condamné, sans
pouvoir plus regarder en arrière et s'étant seulement demandé s'il
n'abrégerait pas le chemin. On le pouvait traîner, secouer comme un
paquet. Ainsi d'un regard et d'un mot, elle l'avait amené là. Mais il
n'avait de goût à rien. Cependant, il avait eu celui d'obéir en venant
jusque-là? Non! non! il n'en avait plus aucun! Non! il avait menti à
l'abbé avec tous ses beaux désirs d'absorber le monde et la nature en
soi, de se mêler à tout, de sentir l'ivresse, de se fondre en tout. Tout
cela, c'était d'autrefois, c'était du temps qu'il sentait possible
l'amour d'une femme. On est capable d'ébranler le monde quand on a
seulement l'envie d'embrasser une épaule! Mais à présent!
Elle le regarda deux ou trois fois, avec ses beaux yeux brûlants et
fatigués, et l'on en était environ à la moitié du repas quand l'idée
vint à Septime de se demander pourquoi il avait empoisonné cette
journée, précipité les événements, gâché toute sa vie peut-être...
Ainsi, mille choses de l'existence se gonflent tout à coup et prennent
des proportions telles que le point initial en disparaît presque
complètement. Quoi! C'était pour un mot qu'il n'avait même pas pris le
temps d'analyser et sur lequel il était d'un coup parti en campagne! Y
avait-il vraiment eu une corrélation entre la question qu'il lui avait
adressée à brûle-pourpoint et les mots qu'elle avait prononcés,
peut-être dans la terreur légitime du jour, du jour qui réellement
naissait et pouvait compromettre sa sortie de la chambre?
«Allez-vous-en! voici le jour, allez-vous-en!» Quoi de tragique à cela?
avait-elle seulement entendu sa question? ou lui-même avait-il compris
ses yeux? n'en avait-il pas travesti l'expression, avec ses terreurs
peut-être imaginaires?
Elle le soulevait tout entier à chacun de ses regards. Il restait
attaché à ses lèvres et regoûtait ses baisers. Ces regards qu'il avait
tant implorés aux heures d'amour! Mais était-il possible qu'elle les lui
eût refusés? n'était-ce pas plutôt sa faiblesse, à lui, qui ne les avait
pu supporter? n'en avait-il pas été ébloui? En ce moment-ci encore, et
combien d'autres fois, devant le monde, il ne les avait pu soutenir et
s'était senti trembler de tous ses membres.
Ô faiblesse! folie! extravagances de sa passion débordante, il avait
failli se tuer pour une sottise!
Et ces messieurs étant visiblement occupés du côté de la table voisine,
quelque chose s'éleva des deux amants, de farouche, de fauve, de brutal,
quelque chose fait d'orage, de fièvre, d'une grande quantité de désirs
épars, d'une rage, de dépit, de désespérance et de dernière heure venue
qui les fit braver tout, risquer tout sans crainte et sans vergogne; ils
se levèrent tout simplement et partirent.
On dut croire à une plaisanterie, à un tour.
Dehors, ils sautèrent dans une voiture, et, traversant la ville, ils
s'enlaçaient, les visages si confondus qu'ils pouvaient impunément
braver toutes les rencontres. Ils ne dirent rien. Des éclairs les
faisaient sauter. Quelques gouttes de pluie, larges et espacées, les
mouillèrent. Arrivés à la villa, Septime entra au salon, alluma une
bougie. Madame Durosay s'assit sur le canapé. Il s'approchait pour
l'aider à se lever et monter: mais elle lui ouvrait les bras.
Leurs forces s'achevèrent avant leur extase, et ils s'endormirent là,
insoucieux et simples l'un et l'autre, chacun à cause de sa franchise,
elle de sensualité, lui, d'amour.
Le premier qui rentra, après eux, à la Villa Julie, fut M. Grandier. Il
était tout près de trois heures du matin; un orage s'éloignait en
grondant; le sol était trempé, et de grosses gouttes d'eau tombaient des
arbres sur les épaules et dans le cou du docteur qui, n'ayant pas de
clef particulière, se trouvait fort embarrassé à la petite porte du
jardin. Frapper, faire du bruit, il n'y fallait pas songer, car il
éveillerait toute la maison avant d'être entendu des domestiques qui
logeaient sous le toit. Si Durosay était rentré avant lui, il eût bien
dû songer à laisser la clef. Mais Durosay était-il rentré? Aussi,
avait-on idée d'une fringale pareille? Il se traitait lui-même, et tout
haut, de vaurien, de libertin! «Tonnerre! sacré mille tonnerres de!...»
Comme il achevait ces mots significatifs, une fenêtre du premier
s'ouvrit, et le buste étroit de l'abbé parut:
--C'est vous, monsieur Grandier? prononça l'abbé d'une voix un peu
étranglée.
--Comment, monsieur l'abbé, debout à cette heure?
--Le pasteur veille quand les brebis sont dehors, dit l'abbé en ouvrant
la porte. Mais, comment! vous êtes seul, docteur! qu'avez-vous fait des
autres? mon Dieu, qu'est-il arrivé?
--Monsieur Durosay ne serait pas rentré?
--Assurément! mais ni les autres, qu'avez-vous fait des autres?
Grandier dressa l'oreille; se souvint de la fugue des «chers petits»,
comme il les appelait à part lui, et dont M. Durosay ni lui ne s'étaient
inquiétés, convoqués sur-le-champ à d'autres soucis, par la personne
blonde de superbe entournure et sa compagne à cheveux roux, qui avait le
dos magnifique.
--Personne, reprit l'abbé qui se mourait d'angoisse; personne n'est
rentré, je vous le puis affirmer; toutes les chambres à coucher sont
vides... j'ai commis l'indiscrétion...
Le docteur imagina un mensonge:
--Mais ils sont, pardieu! à la salle de jeu qui est ouverte la nuit! Mon
cher abbé, ils jouent en ce moment leur fortune.
--Ah! Dieu le veuille! et qu'ils ne jouent que celle de ce monde, qui
est misérable!...
--... À moins qu'ils ne gagnent aussi bien de quoi construire une
basilique à Néans, ce qui vaut, ma foi, une nuit blanche!
--Ne plaisantons pas, monsieur Grandier! je vous en adresse la
supplication. Il n'est déjà que trop triste de vous voir arriver
vous-même en l'état où vous voici, mouillé, froissé comme une guenille;
sans compter que l'on prend à vos lieux de plaisir une odeur qui pue le
diable, monsieur Grandier! qui pue le diable outrageusement quand elle
imprègne des cheveux blancs!
--Monsieur l'abbé, dit Grandier, le monde est fort mêlé: on y coudoie
des anges et des démons à toute heure et l'on ne doit jamais sentir tout
à fait bon au nez de Dieu... Mais, tenez! respirez-moi donc un peu
l'odeur de cette terre que l'orage, tout à l'heure, a ébranlée et
inondée d'eau tiède, hein! l'abbé...
_Rorate cæli de super:
Et nubes pluant Justum!_
»Peut-être bien que le diable mérite quelquefois le nom de Juste, et
c'est mon avis; mais, en tout cas, c'est lui que pleuvent cette nuit les
nuages. Oui, mon cher abbé, il y a des heures où il pleut du diable,
littéralement. Cela n'arrive pas qu'ici! Souvenez-vous d'un soir, à
Néans, sous votre parapluie de silésienne brune, en sortant de chez le
notaire; c'était du diable qui tombait!
--Monsieur Grandier, il y a entre nous un abîme! prenons garde d'y faire
tomber ceux qui s'accrochent à l'un et à l'autre de nous! Ah! Dieu fasse
que le malheur ne soit déjà accompli!... Je suis, pour le moment,
monsieur, affligé de vertige; je vois trouble, ou bien je ne crois pas
mes yeux, ayant la terreur de l'iniquité... Mais, pour Dieu! n'ajoutez
pas le fiel exécrable de l'ironie à nos misères!
Ils allaient et venaient, sur la route bordée de villas, épiant le
moindre bruit, Grandier lui-même ne pouvait se défendre d'une certaine
inquiétude. Il voulait monter dans les chambres, s'informer par
lui-même.
--Je vous affirme, dit l'abbé, qu'il n'y a pas âme qui vive à la maison.
--Les domestiques, au moins?
--Je vous confierai, dit l'abbé avec tristesse, que la cuisinière et la
femme de chambre de madame Durosay ne couchent point ici, mais à côté,
où il y a un valet de chambre et un cocher... Je sais cela parce que je
prie longtemps le soir après que vous êtes au repos ou au plaisir du
dehors... Rentrons donc, si vous voulez bien, voici la pluie qui
recommence.
Ils erraient dans le corridor, à la lueur inégale d'une veilleuse, et
l'abbé continuait, baissant la voix à cause de l'obscurité.
--Tout cela n'attire pas la bénédiction de Dieu sur cette maison, qui
est de location, d'ailleurs, qui est une maison de hasard, mauvaise pour
le foyer, monsieur Grandier. Avec vos villes d'eaux, vous ruinez la paix
et la dignité de la maison; avec vos séjours improvisés dans les
auberges ou dans de misérables chalets de bois, vous mènerez bientôt
tous une vie de bohémiens, sans plus de solidité en les principes que
l'on n'en sent aux quatre murs d'occasion qui vous abritent aujourd'hui,
que vous verrez brûler demain avec indifférence!...
--Monsieur l'abbé, vous vous ferez mal et nous priverez trop tôt de vos
conseils excellents, à vous échauffer de la sorte pour des maux
chimériques. Qui donc va mal ici? Si les bonnes s'en vont passer la nuit
contre les domestiques voisins, leur service n'a pas l'air d'en
souffrir, avouez-le, ni elles non plus apparemment. Quant à ce qui est
du reste, je ne vis jamais les signes d'une meilleure prospérité...
--Allez vous laver la barbe et les cheveux, monsieur Grandier! je vous
en donne l'avis excellent, comme vous dites, au nom de Dieu. Car je vous
jure que vous avez ramassé une odeur mauvaise qui me prend à la gorge et
me donne envie de vomir.
La grande ombre de l'abbé s'éparpillait au plafond du corridor, en
silhouettage de choses cassées, de débris croulants, et Grandier avait
presque peur de ses gestes affaissés et de sa voix lugubre de prophète
de malheur. Ce pauvre M. l'abbé véritablement suffoquait! il se démenait
comme en quelque chose d'irrespirable. L'excès de sa pénitence, et la
scène de la journée, avec Septime, l'avaient exalté outre mesure; les
angoisses réitérées et la persuasion qu'il vivait au milieu du mal,
entouré d'âmes plus pitoyables que les mauvaises, d'âmes en chemin de
perdition, le bouleversaient jusque dans le physique; l'affection du
coeur dont il souffrait lui faisait porter instinctivement la main à la
poitrine comme pour en comprimer les battements désordonnés, et il avait
la figure d'un visionnaire.
--Monsieur l'abbé, comme médecin, je vous supplie de vous aller reposer,
ou de venir vous réconforter avec moi dans la salle à manger. Je
m'aperçois que vous vous tuez, et, outre que j'en suis désolé, je pense
que vous ne croyez pas vous-même en avoir le droit.
--Si je ne vaux rien contre l'iniquité, il est préférable que je me
retire du monde!
Le docteur poussa la porte de la salle à manger, et il allait frotter
une allumette quand il aperçut par la porte de communication du salon
qu'il y avait de la lumière. Il eut si tôt le pressentiment que quelque
chose de grave pouvait se passer par là, puisque l'abbé était descendu
sans lumière, qu'il comprima une exclamation et fit seulement dans
l'obscurité le geste de retenir l'abbé sans prendre le temps de se
retourner.
Il poussa doucement la porte du salon, et fit malgré lui:
--Ha!
Ils dormaient; tranquilles et bienheureux. Elle avait la tête appuyée
sur un coussin de soie brodée qu'elle avait fait d'un morceau de
chasuble; les flots de ses cheveux noirs engloutissaient presque son
visage. Le corsage découvrait à demi son épaule et les lèvres de Septime
reposaient sur son sein.
Grandier redressa subitement sa haute taille; il fut empli d'une grande
joie; il oublia l'abbé et tout le reste du monde; et il cherchait au
fond de lui, les paroles de quelque chant d'allégresse qui pût traduire
la nature de sa satisfaction. Mentalement, il transposait à son usage le
cantique de Siméon: «Maintenant, Seigneur, vous pouvez renvoyer votre
serviteur, car il a vu s'accomplir votre sublime oeuvre d'amour!»
Il porta la main à sa nuque, où il avait senti un souffle brûlant;
quelque chose lui frôla le dos; et l'abbé s'affaissa à ses pieds sur le
parquet.
Grandier ferma avec précaution la porte du salon; alluma un bougeoir et
souleva l'abbé. Il l'avait cru mort. Mais ce pauvre M. l'abbé reprit ses
sens pour se mettre à pleurer comme un enfant, puis il prononça quelques
paroles sans suite qui n'avaient trait que d'une manière allégorique à
l'événement présent; les noms de Sodome et de Gomorrhe y revenaient
assez mal à propos; et il voulut se mettre à genoux pour prier. Le
docteur voulait, à tout prix, éviter d'éveiller les bienheureux. Il
entraîna l'abbé dans le corridor et l'allait prendre dans ses bras pour
le monter à sa chambre quand il entendit la clef tourner dans la porte
d'entrée. D'un coup, ses muscles fléchirent et il prononça:
--Nous sommes f...!
M. Durosay arrivait avec le petit jour, souriant, guilleret, l'oeil
malin, et le cou baissé, cependant, de quelqu'un qui s'en vient de jouer
une bonne farce, mais qui, tout de même, pourrait bien être battu. Son
premier geste fut de taper sur le ventre de Grandier qui allait
au-devant de lui, machinalement, instinctivement, comme en l'espoir
chimérique de le repousser. Cependant, il lui adressa le premier la
parole:
--J'aurais grand'honte, fit-il, d'un ton de bonne maman courroucée.
--Hé! hé! gredin! dit M. Durosay, je ne l'aurais pas tout seul à ce
qu'il paraît!
Et apercevant l'abbé appuyé à la rampe de l'escalier.
--Quoi! l'abbé aussi! l'abbé est de nuit! ah! je le dirai à monsieur le
curé doyen!...
L'abbé au fond du corridor, se cachait les yeux et jetait ses grands
bras efflanqués vers le ciel:
--Lui aussi porte les traces de la débauche sur son visage,
psalmodiait-il de sa voix épuisée; et il est infesté de l'odeur immonde
du bouc qui emplit toute cette maison et la désigne à la malédiction du
Seigneur!
--Oh là; je gage que l'abbé a mal dîné encore aujourd'hui, et il manque
d'indulgence... L'abbé! Eh bien! puisque bouc il y a, je me charge des
péchés du monde et de celui que je vous fais commettre demain en vous
accommodant en gentilhomme et vous menant souper à la Villa-des-Fleurs!
hé! hé!...
--Dieu tout-puissant! murmura l'abbé.
Le docteur ayant entendu un mouvement dans le salon, en eut froid, et il
se résolvait à empoigner ces deux hommes de chacun de ses bras robustes
et à les monter là-haut plutôt que de les voir faire un pas.
--Au lit! au lit! fit-il en les poussant l'un et l'autre.
Mais l'abbé, pour éviter le contact, rassembla dans un effort le reste
de ses moyens, et monta. Ses grands pieds raidis et trébuchants
frappaient les degrés sur un rythme fantomatique, en la pénombre
tremblante où la veilleuse se mourait; et les débauchés emboîtèrent la
marche du saint homme.
L'escalier craquait sous leur poids. M. Durosay leur toucha à l'un et à
l'autre l'épaule:
--Je voudrais bien, dit-il, ne pas éveiller ma femme!
--Dieu! firent en un étrange unisson le docteur et l'abbé.
On entendit en bas que quelque chose se mouvait: heureusement que dans
l'instant même, les domestiques rentraient; on les aperçut par la
fenêtre du palier, qui s'engageaient dans l'escalier de service,
regagnant les mansardes.
--Ce sont vos bonnes, monsieur Durosay, dit le docteur, qui, comme vous
voyez, sont fort matinales.
--Eh bien! j'aime autant qu'elles ne nous aient pas vus... Bonsoir!
bonsoir!
--L'ironie, dit le docteur en saluant l'abbé, ne vient ni de moi, ni des
hommes...
Et il faisait, du doigt, le geste cher à l'homme de Dieu, désignant le
ciel.