XXIII

La fin de la journée fut orageuse. De lourds nuages s'amoncelèrent sur

la vallée du Bourget, et là-dessous, la ville d'Aix aplatie, entre ses

montagnes, semblait suffoquer, à demi asphyxiée.

M. de Prébendes et Septime firent leurs malles sous cette menace du

ciel. De tristes va-et-vient eurent lieu dans l'escalier et les

corridors. Rechercher un pardessus, un chapeau au porte-manteau commun,

parmi les chapeaux de jardin et les mantilles de madame Durosay, et les

larges houppelandes du docteur Grandier; reprendre sa canne ou son

parapluie qui touchaient des ombrelles et des petites pommes d'argent

plusieurs fois baisées, était pour Septime un navrant crève-coeur. Il

agissait comme un automate, s'étonnant à chaque geste de voir ses

organes obéir à quelque chose d'intrus qui avait pris la place de sa

volonté morte. Dans la valise où il enfouissait un à un les menus objets

de sa vie enchantée, il croyait peu à peu s'enterrer soi-même comme en

un caveau. Il assistait, les yeux séchés, à cette opération étrange,

longue, et sans doute voluptueusement agaçante, car, lorsqu'il eut

terminé, il eût aimé que cela durât encore. Il fouilla d'un oeil

désappointé l'armoire grande ouverte et les tiroirs béants de la

commode. Tout était vide, désespérément, et la vue de ces intérieurs de

bois luisant, une seconde, l'affecta comme l'aspect d'un être vivant

dépouillé, mis à vif. Des papiers chiffonnés, une courroie brisée,

gisaient, lamentables. Il se défendait d'aller au balcon à cause de la

narration vivante de son amour, en tout le paysage. Cependant, il s'y

trouva malgré lui, mais la douleur qu'il y éprouva fut imprévue, car

elle était toute de colère sombre, éloignée de l'attendrissement qu'il

avait craint. Et quand il revint répandre sur le contenu de la malle

achevée, comme des fleurs sur une tombe, les lambeaux du mouchoir de

dentelle qui restaient épars sur le lit, il avait un petit méchant rire

à cause du maniéré féminin et romanesque de son geste. Même il se

regarda, dans la glace, l'accomplir; mais il se fit peur. Aucun massacre

extérieur, encore hurlant et grimaçant, ne se pouvait exprimer avec plus

d'intensité que par la grâce affectée de ce menu fait.

Tout le monde souffrait d'un grand accablement. M. l'abbé ayant fait

dire qu'il ne descendait point pour le dîner, Grandier proposa d'aller

voir s'il y avait de l'air à la Villa-des-Fleurs. Septime préférait

demeurer enfermé. Madame Durosay passa devant lui, le regarda et lui

dit:

--Venez.

Il la suivit.

Autour des petites tables aux abat-jour de couleur, il y avait, ce soir,

une pesanteur sur les conversations, et le babillage habituel des

jardins en était réduit à quelques exclamations courtes; à quelques

phrases alanguies; ici et là, à quelque rire nerveux. Les lèvres

trempées dans les boissons frappées et dans la chair humide des fruits,

demeuraient tendues et comme offertes à on ne sait quoi qui toujours

flotte en ces atmosphères lourdes. Un peu de sans-façon amollissait la

raideur habituelle des attitudes, et les appétits très lents laissaient

errer les yeux.

On osa causer à peine, on voulait éviter de parler de ce départ

précipité que M. Durosay jugeait stupide en affirmant que ce pauvre abbé

avait le cerveau malade, et que M. Grandier déplorait, manquant de

renseignements certains sur les événements des jours derniers, et

craignant de voir son roman avorté. Septime était décomposé. La jeune

femme seule conservait sa beauté radieuse, un feu sombre dans les

prunelles, les yeux molestés alentour, d'un bistre naturel qui en

avivait l'éclat tout en donnant l'idée d'une perpétuelle et exténuante

caresse. Les hommes la regardaient: elle en était gênée, et hésitait à

soulever les paupières: mais ils venaient irrésistiblement comme les

noctuelles à la lumière. Grandier lui-même en trembla sur sa chaise;

c'était la première fois qu'il la voyait si étrangement séduisante; et

il fut presque épouvanté de l'avoir amenée jusqu'à troubler sa vieille

carcasse démodée.

M. Durosay fut frappé avant la fin de son potage par les appas d'une

personne de belle entournure qui dînait, à une table voisine, en face

d'une femme aux cheveux roux, dont le dos était magnifique. Ces dames

avaient la tenue décente des courtisanes qui soupent seules. Elles

parlaient aussi peu que si elles eussent manqué de conversation et leurs

regards se permettaient, avec de la discrétion et de la dextérité, de

faire le tour de l'assistance.

Bien que la chaleur eût décolleté toutes les femmes, madame Durosay

était en robe montante et noire.

Septime s'efforçait d'anéantir toute pensée. La journée terrible l'avait

harassé. Il marchait à son exécution, à la façon d'un condamné, sans

pouvoir plus regarder en arrière et s'étant seulement demandé s'il

n'abrégerait pas le chemin. On le pouvait traîner, secouer comme un

paquet. Ainsi d'un regard et d'un mot, elle l'avait amené là. Mais il

n'avait de goût à rien. Cependant, il avait eu celui d'obéir en venant

jusque-là? Non! non! il n'en avait plus aucun! Non! il avait menti à

l'abbé avec tous ses beaux désirs d'absorber le monde et la nature en

soi, de se mêler à tout, de sentir l'ivresse, de se fondre en tout. Tout

cela, c'était d'autrefois, c'était du temps qu'il sentait possible

l'amour d'une femme. On est capable d'ébranler le monde quand on a

seulement l'envie d'embrasser une épaule! Mais à présent!

Elle le regarda deux ou trois fois, avec ses beaux yeux brûlants et

fatigués, et l'on en était environ à la moitié du repas quand l'idée

vint à Septime de se demander pourquoi il avait empoisonné cette

journée, précipité les événements, gâché toute sa vie peut-être...

Ainsi, mille choses de l'existence se gonflent tout à coup et prennent

des proportions telles que le point initial en disparaît presque

complètement. Quoi! C'était pour un mot qu'il n'avait même pas pris le

temps d'analyser et sur lequel il était d'un coup parti en campagne! Y

avait-il vraiment eu une corrélation entre la question qu'il lui avait

adressée à brûle-pourpoint et les mots qu'elle avait prononcés,

peut-être dans la terreur légitime du jour, du jour qui réellement

naissait et pouvait compromettre sa sortie de la chambre?

«Allez-vous-en! voici le jour, allez-vous-en!» Quoi de tragique à cela?

avait-elle seulement entendu sa question? ou lui-même avait-il compris

ses yeux? n'en avait-il pas travesti l'expression, avec ses terreurs

peut-être imaginaires?

Elle le soulevait tout entier à chacun de ses regards. Il restait

attaché à ses lèvres et regoûtait ses baisers. Ces regards qu'il avait

tant implorés aux heures d'amour! Mais était-il possible qu'elle les lui

eût refusés? n'était-ce pas plutôt sa faiblesse, à lui, qui ne les avait

pu supporter? n'en avait-il pas été ébloui? En ce moment-ci encore, et

combien d'autres fois, devant le monde, il ne les avait pu soutenir et

s'était senti trembler de tous ses membres.

Ô faiblesse! folie! extravagances de sa passion débordante, il avait

failli se tuer pour une sottise!

Et ces messieurs étant visiblement occupés du côté de la table voisine,

quelque chose s'éleva des deux amants, de farouche, de fauve, de brutal,

quelque chose fait d'orage, de fièvre, d'une grande quantité de désirs

épars, d'une rage, de dépit, de désespérance et de dernière heure venue

qui les fit braver tout, risquer tout sans crainte et sans vergogne; ils

se levèrent tout simplement et partirent.

On dut croire à une plaisanterie, à un tour.

Dehors, ils sautèrent dans une voiture, et, traversant la ville, ils

s'enlaçaient, les visages si confondus qu'ils pouvaient impunément

braver toutes les rencontres. Ils ne dirent rien. Des éclairs les

faisaient sauter. Quelques gouttes de pluie, larges et espacées, les

mouillèrent. Arrivés à la villa, Septime entra au salon, alluma une

bougie. Madame Durosay s'assit sur le canapé. Il s'approchait pour

l'aider à se lever et monter: mais elle lui ouvrait les bras.

Leurs forces s'achevèrent avant leur extase, et ils s'endormirent là,

insoucieux et simples l'un et l'autre, chacun à cause de sa franchise,

elle de sensualité, lui, d'amour.

Le premier qui rentra, après eux, à la Villa Julie, fut M. Grandier. Il

était tout près de trois heures du matin; un orage s'éloignait en

grondant; le sol était trempé, et de grosses gouttes d'eau tombaient des

arbres sur les épaules et dans le cou du docteur qui, n'ayant pas de

clef particulière, se trouvait fort embarrassé à la petite porte du

jardin. Frapper, faire du bruit, il n'y fallait pas songer, car il

éveillerait toute la maison avant d'être entendu des domestiques qui

logeaient sous le toit. Si Durosay était rentré avant lui, il eût bien

dû songer à laisser la clef. Mais Durosay était-il rentré? Aussi,

avait-on idée d'une fringale pareille? Il se traitait lui-même, et tout

haut, de vaurien, de libertin! «Tonnerre! sacré mille tonnerres de!...»

Comme il achevait ces mots significatifs, une fenêtre du premier

s'ouvrit, et le buste étroit de l'abbé parut:

--C'est vous, monsieur Grandier? prononça l'abbé d'une voix un peu

étranglée.

--Comment, monsieur l'abbé, debout à cette heure?

--Le pasteur veille quand les brebis sont dehors, dit l'abbé en ouvrant

la porte. Mais, comment! vous êtes seul, docteur! qu'avez-vous fait des

autres? mon Dieu, qu'est-il arrivé?

--Monsieur Durosay ne serait pas rentré?

--Assurément! mais ni les autres, qu'avez-vous fait des autres?

Grandier dressa l'oreille; se souvint de la fugue des «chers petits»,

comme il les appelait à part lui, et dont M. Durosay ni lui ne s'étaient

inquiétés, convoqués sur-le-champ à d'autres soucis, par la personne

blonde de superbe entournure et sa compagne à cheveux roux, qui avait le

dos magnifique.

--Personne, reprit l'abbé qui se mourait d'angoisse; personne n'est

rentré, je vous le puis affirmer; toutes les chambres à coucher sont

vides... j'ai commis l'indiscrétion...

Le docteur imagina un mensonge:

--Mais ils sont, pardieu! à la salle de jeu qui est ouverte la nuit! Mon

cher abbé, ils jouent en ce moment leur fortune.

--Ah! Dieu le veuille! et qu'ils ne jouent que celle de ce monde, qui

est misérable!...

--... À moins qu'ils ne gagnent aussi bien de quoi construire une

basilique à Néans, ce qui vaut, ma foi, une nuit blanche!

--Ne plaisantons pas, monsieur Grandier! je vous en adresse la

supplication. Il n'est déjà que trop triste de vous voir arriver

vous-même en l'état où vous voici, mouillé, froissé comme une guenille;

sans compter que l'on prend à vos lieux de plaisir une odeur qui pue le

diable, monsieur Grandier! qui pue le diable outrageusement quand elle

imprègne des cheveux blancs!

--Monsieur l'abbé, dit Grandier, le monde est fort mêlé: on y coudoie

des anges et des démons à toute heure et l'on ne doit jamais sentir tout

à fait bon au nez de Dieu... Mais, tenez! respirez-moi donc un peu

l'odeur de cette terre que l'orage, tout à l'heure, a ébranlée et

inondée d'eau tiède, hein! l'abbé...

_Rorate cæli de super:

Et nubes pluant Justum!_

»Peut-être bien que le diable mérite quelquefois le nom de Juste, et

c'est mon avis; mais, en tout cas, c'est lui que pleuvent cette nuit les

nuages. Oui, mon cher abbé, il y a des heures où il pleut du diable,

littéralement. Cela n'arrive pas qu'ici! Souvenez-vous d'un soir, à

Néans, sous votre parapluie de silésienne brune, en sortant de chez le

notaire; c'était du diable qui tombait!

--Monsieur Grandier, il y a entre nous un abîme! prenons garde d'y faire

tomber ceux qui s'accrochent à l'un et à l'autre de nous! Ah! Dieu fasse

que le malheur ne soit déjà accompli!... Je suis, pour le moment,

monsieur, affligé de vertige; je vois trouble, ou bien je ne crois pas

mes yeux, ayant la terreur de l'iniquité... Mais, pour Dieu! n'ajoutez

pas le fiel exécrable de l'ironie à nos misères!

Ils allaient et venaient, sur la route bordée de villas, épiant le

moindre bruit, Grandier lui-même ne pouvait se défendre d'une certaine

inquiétude. Il voulait monter dans les chambres, s'informer par

lui-même.

--Je vous affirme, dit l'abbé, qu'il n'y a pas âme qui vive à la maison.

--Les domestiques, au moins?

--Je vous confierai, dit l'abbé avec tristesse, que la cuisinière et la

femme de chambre de madame Durosay ne couchent point ici, mais à côté,

où il y a un valet de chambre et un cocher... Je sais cela parce que je

prie longtemps le soir après que vous êtes au repos ou au plaisir du

dehors... Rentrons donc, si vous voulez bien, voici la pluie qui

recommence.

Ils erraient dans le corridor, à la lueur inégale d'une veilleuse, et

l'abbé continuait, baissant la voix à cause de l'obscurité.

--Tout cela n'attire pas la bénédiction de Dieu sur cette maison, qui

est de location, d'ailleurs, qui est une maison de hasard, mauvaise pour

le foyer, monsieur Grandier. Avec vos villes d'eaux, vous ruinez la paix

et la dignité de la maison; avec vos séjours improvisés dans les

auberges ou dans de misérables chalets de bois, vous mènerez bientôt

tous une vie de bohémiens, sans plus de solidité en les principes que

l'on n'en sent aux quatre murs d'occasion qui vous abritent aujourd'hui,

que vous verrez brûler demain avec indifférence!...

--Monsieur l'abbé, vous vous ferez mal et nous priverez trop tôt de vos

conseils excellents, à vous échauffer de la sorte pour des maux

chimériques. Qui donc va mal ici? Si les bonnes s'en vont passer la nuit

contre les domestiques voisins, leur service n'a pas l'air d'en

souffrir, avouez-le, ni elles non plus apparemment. Quant à ce qui est

du reste, je ne vis jamais les signes d'une meilleure prospérité...

--Allez vous laver la barbe et les cheveux, monsieur Grandier! je vous

en donne l'avis excellent, comme vous dites, au nom de Dieu. Car je vous

jure que vous avez ramassé une odeur mauvaise qui me prend à la gorge et

me donne envie de vomir.

La grande ombre de l'abbé s'éparpillait au plafond du corridor, en

silhouettage de choses cassées, de débris croulants, et Grandier avait

presque peur de ses gestes affaissés et de sa voix lugubre de prophète

de malheur. Ce pauvre M. l'abbé véritablement suffoquait! il se démenait

comme en quelque chose d'irrespirable. L'excès de sa pénitence, et la

scène de la journée, avec Septime, l'avaient exalté outre mesure; les

angoisses réitérées et la persuasion qu'il vivait au milieu du mal,

entouré d'âmes plus pitoyables que les mauvaises, d'âmes en chemin de

perdition, le bouleversaient jusque dans le physique; l'affection du

coeur dont il souffrait lui faisait porter instinctivement la main à la

poitrine comme pour en comprimer les battements désordonnés, et il avait

la figure d'un visionnaire.

--Monsieur l'abbé, comme médecin, je vous supplie de vous aller reposer,

ou de venir vous réconforter avec moi dans la salle à manger. Je

m'aperçois que vous vous tuez, et, outre que j'en suis désolé, je pense

que vous ne croyez pas vous-même en avoir le droit.

--Si je ne vaux rien contre l'iniquité, il est préférable que je me

retire du monde!

Le docteur poussa la porte de la salle à manger, et il allait frotter

une allumette quand il aperçut par la porte de communication du salon

qu'il y avait de la lumière. Il eut si tôt le pressentiment que quelque

chose de grave pouvait se passer par là, puisque l'abbé était descendu

sans lumière, qu'il comprima une exclamation et fit seulement dans

l'obscurité le geste de retenir l'abbé sans prendre le temps de se

retourner.

Il poussa doucement la porte du salon, et fit malgré lui:

--Ha!

Ils dormaient; tranquilles et bienheureux. Elle avait la tête appuyée

sur un coussin de soie brodée qu'elle avait fait d'un morceau de

chasuble; les flots de ses cheveux noirs engloutissaient presque son

visage. Le corsage découvrait à demi son épaule et les lèvres de Septime

reposaient sur son sein.

Grandier redressa subitement sa haute taille; il fut empli d'une grande

joie; il oublia l'abbé et tout le reste du monde; et il cherchait au

fond de lui, les paroles de quelque chant d'allégresse qui pût traduire

la nature de sa satisfaction. Mentalement, il transposait à son usage le

cantique de Siméon: «Maintenant, Seigneur, vous pouvez renvoyer votre

serviteur, car il a vu s'accomplir votre sublime oeuvre d'amour!»

Il porta la main à sa nuque, où il avait senti un souffle brûlant;

quelque chose lui frôla le dos; et l'abbé s'affaissa à ses pieds sur le

parquet.

Grandier ferma avec précaution la porte du salon; alluma un bougeoir et

souleva l'abbé. Il l'avait cru mort. Mais ce pauvre M. l'abbé reprit ses

sens pour se mettre à pleurer comme un enfant, puis il prononça quelques

paroles sans suite qui n'avaient trait que d'une manière allégorique à

l'événement présent; les noms de Sodome et de Gomorrhe y revenaient

assez mal à propos; et il voulut se mettre à genoux pour prier. Le

docteur voulait, à tout prix, éviter d'éveiller les bienheureux. Il

entraîna l'abbé dans le corridor et l'allait prendre dans ses bras pour

le monter à sa chambre quand il entendit la clef tourner dans la porte

d'entrée. D'un coup, ses muscles fléchirent et il prononça:

--Nous sommes f...!

M. Durosay arrivait avec le petit jour, souriant, guilleret, l'oeil

malin, et le cou baissé, cependant, de quelqu'un qui s'en vient de jouer

une bonne farce, mais qui, tout de même, pourrait bien être battu. Son

premier geste fut de taper sur le ventre de Grandier qui allait

au-devant de lui, machinalement, instinctivement, comme en l'espoir

chimérique de le repousser. Cependant, il lui adressa le premier la

parole:

--J'aurais grand'honte, fit-il, d'un ton de bonne maman courroucée.

--Hé! hé! gredin! dit M. Durosay, je ne l'aurais pas tout seul à ce

qu'il paraît!

Et apercevant l'abbé appuyé à la rampe de l'escalier.

--Quoi! l'abbé aussi! l'abbé est de nuit! ah! je le dirai à monsieur le

curé doyen!...

L'abbé au fond du corridor, se cachait les yeux et jetait ses grands

bras efflanqués vers le ciel:

--Lui aussi porte les traces de la débauche sur son visage,

psalmodiait-il de sa voix épuisée; et il est infesté de l'odeur immonde

du bouc qui emplit toute cette maison et la désigne à la malédiction du

Seigneur!

--Oh là; je gage que l'abbé a mal dîné encore aujourd'hui, et il manque

d'indulgence... L'abbé! Eh bien! puisque bouc il y a, je me charge des

péchés du monde et de celui que je vous fais commettre demain en vous

accommodant en gentilhomme et vous menant souper à la Villa-des-Fleurs!

hé! hé!...

--Dieu tout-puissant! murmura l'abbé.

Le docteur ayant entendu un mouvement dans le salon, en eut froid, et il

se résolvait à empoigner ces deux hommes de chacun de ses bras robustes

et à les monter là-haut plutôt que de les voir faire un pas.

--Au lit! au lit! fit-il en les poussant l'un et l'autre.

Mais l'abbé, pour éviter le contact, rassembla dans un effort le reste

de ses moyens, et monta. Ses grands pieds raidis et trébuchants

frappaient les degrés sur un rythme fantomatique, en la pénombre

tremblante où la veilleuse se mourait; et les débauchés emboîtèrent la

marche du saint homme.

L'escalier craquait sous leur poids. M. Durosay leur toucha à l'un et à

l'autre l'épaule:

--Je voudrais bien, dit-il, ne pas éveiller ma femme!

--Dieu! firent en un étrange unisson le docteur et l'abbé.

On entendit en bas que quelque chose se mouvait: heureusement que dans

l'instant même, les domestiques rentraient; on les aperçut par la

fenêtre du palier, qui s'engageaient dans l'escalier de service,

regagnant les mansardes.

--Ce sont vos bonnes, monsieur Durosay, dit le docteur, qui, comme vous

voyez, sont fort matinales.

--Eh bien! j'aime autant qu'elles ne nous aient pas vus... Bonsoir!

bonsoir!

--L'ironie, dit le docteur en saluant l'abbé, ne vient ni de moi, ni des

hommes...

Et il faisait, du doigt, le geste cher à l'homme de Dieu, désignant le

ciel.

Le Médecin des Dames de Néans · 第 38 / 53 题