Septime ayant laissé choir sa tristesse au bord de la route de Chambéry,
où il s'était endormi, harassé, comme un pauvre chemineau, pouvait y
être recueilli, par n'importe qui, d'abord; ou par quelque fiacre
revenant à vide, et par plusieurs personnes dépêchées tout exprès en
différentes directions, de la Villa Julie où l'on se rongeait
d'inquiétude. Mais il le fut par M. Lureau-Vélin.
Rien ne lui pouvait répugner davantage que d'être redevable de quoi que
ce fût à cet homme. Retourner à Aix, à son côté, était un comble.
M. Lureau-Vélin revenait, en voiture à pétrole, de visiter les
Charmettes, au delà de Chambéry. En reconnaissant le jeune homme, il
stoppa. Il eut l'extrême clairvoyance de ne pas s'étonner le moins du
monde de le trouver ainsi défait, et dans la posture d'un vagabond, et
vint lui chatouiller le nez avec toute la grâce familière et taquine
d'un frère aîné. Il lui parla aussitôt comme s'il le rencontrait au
Cercle et eut une façon si attrayante de faire revivre les épisodes du
roman de Rousseau dont il venait de voir l'aimable cadre, que le pauvre
garçon en faillit oublier ses malheurs. Il tint à le reconduire jusqu'à
la grille de la Villa Julie, de sorte qu'il eut sa part de la fête qui
éclata dans les esprits pour le retour de l'enfant prodigue et, voyant
que l'on comblait celui-ci de questions, répondit pour lui avec
simplicité:
--Mais nous avons été faire un petit tour ensemble.
Ce qui parut à tout le monde naturel.
Septime, en le remerciant, se retint de lui cracher à la face et en lui
donnant la main, sentit, pour la première fois, qu'il haïssait
quelqu'un.
Il se retira dans sa chambre, sous le prétexte d'une migraine, et la
figure de cet homme séduisant et fort lui tint la compagnie d'un
cauchemar inextricable. Il le revit en chacun des moments où il lui
était apparu depuis ce jour où lui-même venant de découvrir sa fièvre
amoureuse et brûlant d'une activité extraordinaire qu'il courait
dépenser il ne savait où, avait heurté son élan contre cette voiture
bruyante et cet homme à belle barbe. Et depuis lors, pas un répit, pas
une heure qui ne fût occupée par lui, où l'on n'eût vu poindre quelque
part son grand torse élégant, son geste sobre et poli, ou que l'on n'eût
entendu sa voix un peu lente, au beau timbre et dont il semblait n'user
que comme d'un instrument à charmer. À peine lui avait-on échappé lors
de l'aventure du Revard, et encore n'était-ce pas lui qui en avait donné
l'idée, un soir qu'il en redescendait avec une ribambelle de cocottes!
Le pis était que cet être étrange, par une coïncidence bizarre, avait eu
plutôt une influence heureuse sur son idylle, oui, une influence
matérielle et morale. Il n'eût pas agi autrement s'il eût voulu qu'elle
réussît; et il fallait constater que de l'exemple de cet homme parfait,
une certaine force lui était venue en son rôle d'amant novice. Il
pestait de lui être, malgré lui, redevable, et cette puissance de
séduction, à laquelle lui-même était soumis, le faisait piétiner de
rage.
Qui donc pouvait y échapper? M. Grandier ne jurait plus que par M.
Lureau-Vélin; M. Durosay le voulait installer à Néans et M. l'abbé
lui-même était conquis par sa politesse. M. Lureau-Vélin eût consenti
plutôt à avoir une ride au visage qu'à ne point abonder dans le sens de
chacun et eût éprouvé, de sa vie, le premier mouvement d'humeur à ne
pouvoir, par hasard, improviser un terrain anodin où tout le monde se
trouvât d'accord. Il avait au plus haut degré le sens de l'équilibre. Il
mesurait sa nourriture au déploiement d'activité de la journée; on eût
compté les kilomètres au nombre des bouchées qu'il mangeait, et l'on
pouvait trouver de l'indécence à quelques-uns de ses écarts d'appétit.
Il était en tous points un organisme admirable. Septime rêvait de le
souffleter pour lui voir au moins le visage ému.
Et, retombant en sa mélancolie, il pensait: cela même ne serait point
pour lui déplaire, et la galerie rirait de mon enfantillage! Car tous
ces gens me paraissent un peu faits à son image, et ne se point émouvoir
me semble la vertu première d'un homme bien élevé.
Ne pas s'émouvoir! Ainsi on arrivait à cela! Une chose devenait la
préoccupation de millions d'êtres pensants: l'hygiène. L'hygiène! Tenir
son coeur en bonne forme comme ses biceps; contenir sa cervelle comme
son coeur. Tailler, rogner son enthousiasme; avoir des répugnances, des
haines et des colères civiles et bien vêtues! Parmi les actes et les
pensées chaotiques des hommes, se mouvoir alerte et souriant, comme un
valseur parmi les coudes; au jour comme à la nuit montrer un charmant
visage!
«Eh bien! moi, je te hais! je t'exècre, en dépit de l'hygiène qu'on ne
m'a point enseignée. Je me trouble pour ta maudite belle face immuable;
mon pouls bat; mon coeur se disloque et j'ai tout le corps et l'âme
rompus pour avoir prononcé ton nom qui est «Sérénité». Je ne suis pas
habile, moi, ni fort, ni beau, sans doute! Je me cogne et je me fais
mal; je crie au mépris de toute bienséance! Je meurs d'envie de faire
quelque acte digne des temps de la sauvagerie évidemment, puisque je
voudrais te retourner dans ton sang calme un de ces poignards dont le
nom même est usé, tout en poussant des exclamations emphatiques. Je te
hais! Je te hais! Ah! je suis bien mal élevé!»
Il s'était soulevé sur le coude, le sang à la tête, et il vociférait en
lui-même, les yeux hagards et la bouche toute desséchée de fièvre.
M. l'abbé poussa doucement la porte. C'était un autre malade, une autre
fièvre! Depuis l'ascension nocturne du Revard, ce pauvre M. l'abbé ne
sortait pas des mortifications, et il n'en était pas de cruelle qu'il
n'inventât et ne s'imposât comme à plaisir. Il ne faisait plus qu'un
repas par jour, et priait à genoux et tout haut dans sa chambre. Même,
sa psalmodie portait sur les nerfs de tous. Le reste du temps, il
prenait peu de part à la conversation, sinon pour parler d'indulgence ou
de suprême pitié, car au saint courroux de son âme, une grande bonté
surnageait. Impuissant contre les événements, il espérait et attendait
l'intervention divine.
Il fut atterré dès l'aspect de la figure de Septime et crut que le sol
allait s'entr'ouvrir, dès sa première parole.
--Monsieur l'abbé, prononça-t-il aussitôt, vous ne valez rien contre mon
mal puisque vous saviez qu'il allait venir et ne m'y avez pas préparé.
Ne me parlez pas! Outre que je sais d'avance votre refrain monotone,
j'ai perdu ma jeunesse à l'écouter et à me laisser, par son miel,
attendrir le coeur. À quelle besogne infernale travailliez-vous donc au
nom de Dieu, pour m'entraîner jour par jour avec des mots et des
caresses, avec des simulacres d'embrassades divines, à cette explosion
passionnée que vous venez combattre aujourd'hui? Oui! oui! tous les mots
qui me viennent à la bouche en même temps que la soif des baisers, c'est
dans vos livres et dans vous que je les ai puisés, j'y mets quelquefois
et malgré moi l'intonation de votre voix!... Ah! vous ne m'avez pas,
vous, inculqué la bienséance impassible qui est le secret de la vie,
comme je le vois! Vous m'avez appris à tripoter des mannequins, à les
couvrir de caresses, d'embrassements, à les assourdir d'expressions
éperdues, à les imaginer pâmés d'aise à mes agenouillements et à mes
pâmoisons, et vous venez me tomber sus à l'instant où surgit l'être à
qui tout cela s'adapte naturellement! J'ai été à une école de tendresse
et d'exaltation en même temps que de mépris pour les choses de la vie.
Et voici que je m'attendris et m'exalte pour ce que tout mon être
m'avertit valoir plus que la vie; oh! je la sacrifie, allez! je
l'immole, selon vos termes, à la divinité que quelque chose de plus
fort que moi me pousse à adorer. Mais il faut que votre méthode soit
mauvaise jusqu'au bout, puisque je me rends compte que ceux qui n'ont
fréquenté que l'école de l'adresse et de la prestidigitation ont plus
que nous d'agrément!... De sorte que je vous hais tous, oui,
excusez-moi, mais je vous hais tous tant que vous êtes: et ceux qui vous
façonnent un coeur et une âme pour un appassionnement au-dessus de la
vie; et ceux de la vie qui ne la veulent pas passionnée... Où
voulez-vous que j'aille? de quel côté voulez-vous que je me tourne, si
ma folie est ridicule et si je ne vois de goût à rien hormis à ma folie?
--Mon pauvre enfant! mon pauvre enfant! s'écria l'abbé en s'affaissant
sur une chaise.
--Hélas! monsieur l'abbé, je crois bien qu'il n'y a plus d'enfant ici.
Ah! parbleu! vous n'avez que ce mot à la bouche! Vous êtes de bien
excellentes nourrices et il fait bon bégayer au bout de votre lisière!
Mais quand vient le goût de parler franc, vous ne savez nous répondre
encore que par des ânonnements et des chansons à dormir. Vous le voyez
bien, puisque les mots, les vrais mots de la langue humaine vous font
peur et je vais vous faire tomber les bras rien qu'à vous en prononcer;
tenez: j'aime! j'aime! j'aime une femme, toute une femme, son corps, sa
chair, sa peau, sa bouche et ses cheveux!... Ah! ha! ha! je m'en doutais
que vous vous cacheriez la figure! Ça vous étonne donc, ça? Vous n'aviez
jamais prévu que ça m'arriverait, ça? C'est donc bien exceptionnel, bien
extraordinaire? Il serait donc superflu d'être prévenu un peu que ça
peut vous tomber un beau jour, comme une tuile ou une maladie, et d'être
instruit de la manière que ça tombe?
--Septime, vous vous échauffez, mon malheureux enfant, vous n'êtes pas
en état d'entendre la parole de Dieu, mais laissez-moi vous dire que
vous n'avez pas prié: vous avez manqué de foi...
--C'est comme si vous me disiez que j'ai manqué de m'enfermer dans un
cercueil à la taille de mes dix ans et que c'est pour cela que j'ai
grandi...
--Insensé! ne vous ai-je pas prévenu que l'ennemi veille et que Dieu
seul rend fort contre lui? Êtes-vous donc grossier et obtus et
fallait-il que notre langage s'égarât, comme aujourd'hui le vôtre, dans
la brutale description du maudit et de ses parties?...
--L'ennemi! le maudit!... Mais la force nouvelle qui m'est descendue
dans le poignet autrefois débile, elle m'est ennemie? Mais le goût qui
m'est venu tout à coup de vivre, de me réjouir du ciel, de la terre et
de toutes les choses de Dieu, il est maudit? Tout ce par quoi je me sens
me prolonger, m'augmenter, me mêler, avec une joie nouvelle, à je ne
sais quoi d'universel qui m'attire, tout cela est ennemi, est maudit?
Mais la nouvelle chose qui me torture, je l'adore! tout ce dont je
souffre, je ne l'échangerais pas pour aucune éternité céleste, monsieur
l'abbé!
--Vous blasphémez, taisez-vous!
--Eh! au diable les opinions décentes et celles qui ne le sont pas! Je
me moque de vos canons comme de ce qui va à leur encontre! Je vous
préviens que je suis aveugle et sourd à tout sauf à la chose qui me fait
l'âme gonflée au point que je m'imagine y contenir et y embrasser le
monde. Je ne sais en vérité pas si c'est du ciel ou de l'enfer que
viennent les voix que j'y entends chanter et les cris qui par moments me
feraient presque dresser les cheveux sur la tête. Mais je suis ivre de
ce tumulte; je veux m'y mouvoir, m'y distendre, m'y étourdir et m'y
briser! Le calme seul m'épouvante. Je veux me rompre les os et me
déchirer les membres contre de la chair de femme, être étouffé dans des
bras, écrasé sur un ventre et un sein! Je veux, au risque de faire rire
tous les messieurs Lureau-Vélin du monde, aller, comme les chèvres,
lécher les hautes falaises qui sentent la brise de la mer; je veux
mâcher des fleurs; me rouler dans les herbes et dans le sable; et quand
je serai complètement grisé, complètement saoul de cet amour de tout,
rouler dans un beau fleuve comme une chose achevée, usée, un détritus.
--Malheureux! que le Seigneur ait pitié de vous! dit l'abbé qui était
tenté de s'enfuir. Et, s'arrêtant un instant près de la porte, il
ajouta:
--Mais, petit égoïste, n'avez-vous donc à songer qu'à votre belle
passion qui, vous le voyez vous-même, vous aura promptement desséché et
mis au rebut? Ne vous a-t-on donné aucune idée de vos semblables, de la
société, du rôle qu'y doit jouer un honnête homme, de la réserve de
forces nécessaire à s'en acquitter comme il faut! Êtes-vous seul au
monde, n'y connaissez-vous nulle sainte cause à défendre?
--Le monde, la société, les causes saintes! Mais on m'a élevé comme si
je devais être un baron du temps de saint Louis; on m'a armé tout juste
pour défendre un saint sépulcre ou une bannière, et je m'aperçois qu'il
n'y a plus l'ombre de l'un ni de l'autre! Qu'est-ce que je vais faire
sous un régime que j'ai appris à exécrer, parmi des gens que l'on m'a
signalés comme ennemis? À ce que je vois, rien ne se passe comme si Dieu
gouvernait. Il me semble que j'ai tété du lait à de vieilles outres sous
des catacombes, et que je parais tout à coup à la lumière du jour. Je
n'y sais plus ni parler, ni marcher, ni même me tenir debout... Eh bien!
tant pis si je me déchausse brutalement, si je vous envoie par le nez
mes défroques inutiles... Mais laissez-moi acheter tout seul maintenant
les défroques qui conviennent au soleil où je dois vivre désormais. Que
l'on me laisse me débrouiller, prendre le vent!... Ah! vous voyez bien
que toutes mes plaies sont à vif et qu'il ne faut pas me toucher.
--Je vais prier pour vous, et je vous reconduis demain à monsieur votre
père!
L'abbé était pâle et défait et deux grosses larmes coulaient sur ses
pauvres joues maigries. Sa maladie de coeur le faisait souffrir et, la
main appliquée sur le côté gauche de la poitrine, il soupirait:
--Mon Dieu, donnez-moi la force de le sortir d'ici!
Septime fit quelques pas dans la chambre. Une réaction devait se faire
après sa colère. Il éprouva une violente douleur de massacrer ainsi tout
ce qu'il avait aimé, vénéré. L'abbé venait de disparaître; il se fût
peut-être jeté à son cou. Mais faute d'un objet, son attendrissement fut
suspendu, et il se sentait encore un besoin de rage. Subitement, il
ouvrit l'armoire, et dans une petite boîte prit un mouchoir de dentelle
parfumé, et, des mains et des dents, il le déchira. Il en roulait les
morceaux dans sa main. Puis il tomba sur le lit et baisa tous les petits
lambeaux en pleurant comme un enfant ou comme un homme...