XIX

M. Lureau-Vélin ayant vu les pieds sous la table reçut la confirmation

de sa perspicacité. Il se flatta de la main la barbe, de cet air qu'il

avait, de se caresser tout entier. On eût dit que, pour s'être laissé

toucher, la jeune femme était plus désirable et jolie.

On dînait dans les jardins de la Villa-des-Fleurs. M. Durosay avait

pensé être plus agréable à l'aimable homme qui l'avait ramené de la

Grande-Chartreuse, en l'invitant dans ce milieu élégant. Des petites

tables étaient disposées dehors, ornées de cyclamens mêlés de roses, et

des bougies aux petits abat-jour de couleur répandaient de tendres

lueurs diverses sur les visages et les gorges à demi découvertes des

femmes. Les hommes, en smoking, gras et les joues rasées, souriaient à

leurs compagnes ou aux mets. Il était charmant de voir un coude nu

s'appuyer un court instant sur la nappe, et une main tapoter les cheveux

en faisant scintiller les brillants. On chuchotait; de clairs rires de

femmes éclataient tout à coup. Il y avait une discrète ivresse voletante

parmi les petits souffles frais de la nuit, et des phalènes venaient aux

bougies se brûler les ailes.

Madame Durosay portait un costume de foulard de soie bleu pâle ouvert en

carré; deux ailettes de jais composaient sa coiffure, et ses bras

étaient nus jusqu'au coude. Elle avait une façon de porter ses bandeaux

en négligence, qui la mettait à part des femmes les plus jolies; mais sa

simplicité et son bonheur l'ornaient mieux que tout le reste.

«Voici un petit gredin, pensa M. Lureau-Vélin en glissant un regard du

côté du jeune homme, qui ne me paraît pas marcher sur des épines.»

La conversation s'engagea assez banale et M. Lureau-Vélin lui-même y eût

éprouvé de la gêne, comme il arrive en présence de personnes occupées à

un autre endroit, s'il n'eût découvert en la figure du docteur Grandier

de quoi s'étonner, ce qui ne lui était pas commun. Et, tandis que

l'entretien végétait jusqu'à se soutenir par l'énumération des vertus de

M. l'abbé de Prébendes--que l'on attendait au train de minuit

quarante--les esprits se divertirent de psychologie.

M. Grandier était à ce moment sur son champ de bataille et dans

l'imminence d'une victoire qui s'attardait en escarmouches un peu

énervantes à la longue, ainsi qu'il apparaissait au certain rictus de sa

lèvre et au grésillement de sa prunelle incendiaire. Parfois, cependant,

trouvait-il du charme à ces temporisations. Il avait tantôt un

redressement hautain et volontaire du buste, et tantôt un complaisant

sourire; il semblait paternel et tour à tour un maître, un tyran. Même,

il se défendait mal d'une emphase apparente aux lignes de son visage:

c'était lorsqu'il gonflait l'idylle, selon sa marotte, jusqu'à

l'imaginer une humanité réduite et ployée en sa main. Et il y croyait

jouer le rôle de l'intelligence, qui, parmi les instincts, trie, dirige,

hâte et donne aux oeuvres une forme et un sens. D'instincts épars et

perdus, ou zigzaguant en directions contradictoires, il composait, il

harmonisait une marche à l'amour. Et chaque minute en rythmait le pas,

chaque bouffée de ce soir d'été imprégné du parfum des fleurs et des

femmes, en soutenait le lent mouvement berceur, enjôleur et

irrésistible, et l'aise éparse de cette heure de souper, les voix

heureuses, les rires, en étaient le véritable chant qui lui venait

éclater aux oreilles en large fanfare.

Il s'oubliait trop pour que son masque demeurât impénétrable à un habile

homme. Mais on éprouvait une telle surprise à le traverser que M.

Lureau-Vélin, tout blasé qu'il fût de la comédie humaine, en faillit

pousser une exclamation. Que diable le satané bonhomme venait-il faire

en cet épisode galant, à moins qu'il n'y éprouvât un intérêt sénile?

Néanmoins, pour ce que la chose avait de pittoresque, il valait la peine

que l'on en suivît les péripéties.

Il ne déplut pas à Esculape de recevoir l'interrogation mentale de M.

Lureau-Vélin, et il arriva ce qui n'est pas rare dans la plupart des

réunions où l'on cause: par-dessous la conversation anodine, un dialogue

s'établit entre les esprits de ces messieurs, durant que madame Durosay

et Septime s'épanchaient à leur manière et que M. Durosay était de coeur

avec tous.

--Mon cher monsieur, pensait Esculape tout en lâchant un aphorisme au

sujet du clergé contemporain, vous me voyez attelé à une besogne

plaisante et redoutable, qui mérite votre assentiment et la rigueur des

lois. La position que nous occupons donc l'un et l'autre vis-à-vis des

hommes nous permet de causer...

--Je ne sais, interrompait M. Lureau-Vélin, si l'envie que j'ai de vous

jeter de l'eau bénite me vient de parler de tous ces pieux personnages;

mais la qualité de votre air bénévole, mon bon docteur, m'en donne la

démangeaison...

--Dieu lui-même, au contraire, monsieur, dut faire un peu la figure

qu'en ce moment vous me voyez, lorsqu'il coucha l'homme et la femme sur

l'herbe molle et leur enseigna les caresses, car il concevait également

le plaisir d'amour et la grande quantité de larmes qui seraient par ce

moyen répandues; cependant Dieu souriait...

--À la façon d'un vieux monsieur!

--Impertinent et oisif gentleman! soupira Esculape, que

n'accomplîtes-vous jamais un ouvrage pour apprendre combien malaisément

les parties vous donnent l'agrément de leur beau jeu régulier. Le

sourire divin fut purement philosophique, en même temps qu'il était

l'escompte d'une joie un peu lente à échoir: donnez-vous donc la peine

de voir le mal que j'ai.

Ils observèrent les amants durant que l'entretien roulait à la dévotion

de Néans et que l'évocation de mademoiselle Hubertine la Hotte comblait

d'hilarité M. Lureau-Vélin.

Les yeux de Septime, à ces soupers dans les jardins, reflétaient avec

une netteté parfaite les féeries étonnantes et variées qui se jouaient

en son âme. Sa gracieuse inexpérience y transformait toutes choses, rien

de réel absolument ne paraissait en ces tableaux divers, toute image y

subissait la transposition merveilleuse qui est l'oeuvre ordinaire des

cerveaux adolescents.

--C'est beau comme du Dante, faisait M. Grandier.

--Est-on tout de même nigaud à cet âge!... et que j'y voudrais être,

pensait M. Lureau-Vélin.

On voyait le pauvre enfant rougir et pâlir tour à tour, sans aucun

propos apparent. Il avait eu du mal à avaler son potage, la gorge

serrée, la main tremblante. Son regard se noyait tout à coup, puis

demeurait suspendu comme une épave lamentable. Les bras nus

l'attiraient et le repoussaient, apeuré. L'éblouissement passé, il était

fort vexé de cette émotion et se roidissait contre, se voulait et se

croyait chaque jour aguerri, maudissait chaque nouvelle faiblesse,

enviait ces beaux messieurs, aux cheveux partagés du front à la nuque,

imperturbables et sereins parmi cet apprêt, ces odeurs et ces gorges de

dames, lui accoutumé aux fades atmosphères, aux moeurs simples et aux

gens vêtus. Puis on le sentait renoncer à tout effort, envoyer toute

contenance au diable, caresser sa rêverie, l'alimenter par la vue de la

chair et se lancer corps et âme en sa débauche imaginaire.

--Saperlipopette! s'écriait _in petto_ M. Lureau-Vélin qui lorgnait la

jeune femme à la dérobée, que voici donc un plongeon en quelque chose de

ragoûtant!

--Ah! monsieur! soupirait Esculape, cependant qu'il narrait d'un ton un

peu traînant les phases pittoresques de la sciatique chez mademoiselle

Hubertine, monsieur! quel sublime spectacle qu'une belle chair qui

émeut. C'est une musique pour moi, que la vie qui va, rythmiquement,

selon l'ordre. Je m'en vais dans la rue regarder les gens qui se

portent bien, comme vous allez vous autres au concert ou à l'Opéra. Le

corps doit répandre le désir comme la corde vibrante l'enchantement et

la fleur le parfum... Le corps...

--Eh! parbleu! j'en connais un qui ne manque pas à sa mission.

--Aïe! aïe! grimaçait le masque de Grandier, tout ne va pas si bien!...

Nos moeurs sont d'un effet désobligeant pour l'esthétique et l'éthique

qui en découle. Je vous parlais de cette première heure biblique; elle

eût été tout à fait désastreuse pour nous si elle se fût un peu

longtemps prolongée sans l'intervention de ce diable de serpent. Le

Seigneur, voyez-vous, était trop comme il faut; d'abord, c'était,

évidemment, un «Monsieur prêtre» selon l'expression de mes pieuses

clientes, qui ne donna, d'un ton réservé, que des indications sommaires

et une impulsion, passez-moi le mot, tant soit peu jésuitique. Au fond,

voyez-vous, il _n'y tenait pas_, et le beau corps d'Ève pourrait encore

aujourd'hui répandre d'infinis désirs dans le vide infini. Le bel

ouvrage en vérité! Ne me parlez pas d'infini, c'est un mot tout à fait

creux, c'est la marotte des cervelles misérables; rien n'a de beauté que

ce qui se limite et je veux voir les désirs aboutir, même en s'échouant.

Ce génial Satan nous sauva en nous enseignant la vie bourgeoise, le

trantran un brin terre à terre, mais qui a du bon à l'usage. Aussi, je

vous demande pourquoi faire aujourd'hui nos petits bons Dieux vis-à-vis

de notre progéniture, quand le bon Dieu lui-même manifesta de la

maladresse? Dès que nos rejetons ont besoin de manger, nous leur donnons

des nourrices que nous choisissons saines et de belle venue, et plus

tard des marchands de soupe renommés; quand nous sentons qu'ils vont

penser, nous nous ruinons à leur fournir des moules tout faits qui les

garantissent de tout écart. Mais, quand il s'agit de ce à quoi nous

devons d'être papas, et eux d'avoir envie de l'être, de ceci,

reconnaissez que nous ne prononçâmes jamais le nom en face des chers

petits et que nous nous bandâmes les yeux toutes les fois qu'ils

parurent y prendre goût. Allez, petits, sautez et donnez de

l'avant!--mais en cachette! Que tout nous vienne de ce qui vous

concerne: vos opinions politiques ou vos prouesses à bicyclette--hormis

cela! parce que, savez-vous bien, cela seul est grave, et que ce n'est

guère qu'en cela que l'on court sérieusement le risque de se casser le

cou et de s'empoisonner le coeur! Petits, nous nous en lavons les mains!

»Eh bien, voilà qui est répugnant et me révolte, mon cher monsieur. J'ai

la vocation d'être un pasteur d'amoureux et de les conduire au pacage...

Mais regardez-moi donc ceux-ci qui s'abîment les escarpins en compagnie,

et ne se sont pas seulement jusqu'ici pris à bras le corps dans les

coins, quand monsieur l'abbé arrive à minuit quarante!

--Le fait est que cet abbé va être bien importun, opinait M.

Lureau-Vélin, frôlant de sa barbe soyeuse l'épaule de madame Durosay, à

qui il versait du champagne.

Et justement toute la table s'attristait à la pensée du cher abbé dont

on ne pouvait faire autrement que de parler, cependant. Fut-ce ce

commun déplaisir qui unit un moment les regards de madame Durosay et de

M. Lureau-Vélin? Septime, qui le vit, en reçut un coup de fouet qu'il

crut sentir sur tout le corps, le lacérer, le cuire, le croisillonner de

longues minces déchirures d'où il ne se fût pas étonné de voir sourdre

le sang en petits ruisselets chauds.

Le malheureux, depuis la nuit terrible de la Chartreuse, n'avait pas

recouvré la paix. Son coeur était étouffé; il perdait la conscience

d'aimer; il avait des effrois en regardant la jeune femme. Un lien

pourtant l'attachait à elle, spécialement, uniquement, qui l'eût retenu

d'éparpiller sur d'autres chairs la sourde angoisse affamée qu'il avait;

mais il éprouvait moins l'extraordinaire jouissance de cette sorte

d'isolement du monde en compagnie d'un seul être qui est tout, qui vaut

tout, et de cette illusion d'un privilège inouï, qu'a l'amoureux

sentimental. Il y avait moins d'intimité en ses soupirs, moins de

limitation en ses aspirations confuses, et, vaguement, il éprouvait que

son ardeur pouvait dépasser son idole, et il voyait plutôt son ardeur

que son idole tandis qu'auparavant son coeur s'absorbait et se perdait

tout entier dans l'aimée.

Mais il éprouvait par le moyen de M. Lureau-Vélin une secousse si

violente qu'il se retrouvait subitement dans son premier état extasié et

farouche, idolâtre d'un unique objet d'amour. De l'alternance des phases

luxurieuses ou sentimentales, un équilibre enfin s'établissait, un peu

d'ordre naissait, sans doute de ce besoin de défense contre les menaces

extérieures; et, roidissant ses poings, il se sentait devenir homme et

il voulait cette femme à lui et il se jurait de l'avoir.

--Bravo! petit, hardi donc! voulait lui souffler Esculape à qui rien

n'échappait du manège; et il enrageait de lui faire entendre l'heure

menaçante. Minuit quarante! minuit quarante! Ah! ça, dépêchons-nous!

«Damné bonhomme! pensait M. Lureau-Vélin. La nécessité, je vous demande,

d'embourber jusqu'au cou ce petit en une affaire si périlleuse!»

Et M. Grandier, prenant sa figure de bon pasteur, regardait Septime.

--Mon cher enfant, j'accepte de te mener jusqu'au bout de ce chemin

aimable et épineux. Il est vrai que tu eusses éprouvé beaucoup moins

d'embarras à quelque initiation grossière d'où je te vois revenir tout

rouge, honteux et les lèvres amères de ce dégoût que tu allais te mettre

à verser, dans la suite, comme tes pareils imbéciles, sur l'amour. Je

t'entends parmi de pédants blancs-becs, me narrer tes nausées et ta

façon d'user de la femme comme d'un chiffon de bas emploi, t'épuiser à

avilir le contact à quoi tu dois ta seule extase, et jusque même

mépriser la pauvresse pour avoir éprouvé le plaisir que tu allais

chercher toi-même; à moins qu'aussi bien tu ne lui gardes rancune pour

n'avoir pas trouvé en toi suffisant prétexte à pâmoison.

Aussi, j'aime mieux que tu te donnes beaucoup de mal, que tu brûles de

la fièvre et pâlisses de tous les tourments d'un grand amour. Chaque

petite torture te juche ton amour un degré plus haut. Dusses-tu en avoir

le vertige et te faire mal en tombant, je m'en moque; mais l'essentiel

est que, même meurtri, tu gardes la mémoire d'un haut amour, et que, de

cet amour, tu bénisses et vénères tout, entends-tu bien? aussi bien le

ravissement de l'abandon moral que l'ivresse du tressaillement physique;

que tu reviennes de ces deux transports avec l'idée qu'ils sont

également saints, que tu les embrasses avec un égal attendrissement dans

ton souvenir: ils sont toute la beauté du monde. Tu pourras pleurer de

ta chute; mais tu ne seras ni de ces grincheux à haines, ni de ces

dédaigneux à nausées: le mal n'est qu'en ces gens maladroits ou mal

faits.

On en était aux sorbets et M. Lureau-Vélin ayant repris la direction de

la conversation lui donnait un attrait en la maintenant avec une

discrète habileté sur la singularité des moeurs. Il désignait un jeune

enseigne de vaisseau de la marine russe qui dînait dans le voisinage de

cocottes célèbres, avec des jeunes filles élevées aux «Oiseaux» et des

personnes d'une décence renommée, et qui était de Nijni-Novgorod où les

demoiselles de bonne famille, après le bal, loin de réintégrer le

domicile sous l'aile de leurs mamans, s'en vont au bras du danseur

choisi, jouer à cache-cache dans la campagne, ou à tel jeu que bon leur

semble. Et M. Lureau-Vélin considérait aux lèvres sanguines et pures de

madame Durosay le mince filet de lait glacé qu'il eût été délicieux d'y

boire.

«Ah! çà, mais saperlotte! grommela dans sa barbe Esculape, si cet

homme-là se met à reluquer de ce côté, je ne suis pas dans le cas de

faire évader mes tourtereaux avant d'avoir vu le nez de monsieur de

Prébendes qui a la dimension de les tenir écartés... Ah! monsieur

Lureau, cela n'est pas gentil, j'avais compté sur vous!... Ils sont si

bien à point...»

Et il dit tout haut, comme le dîner s'achevait:

--Septime, ne croyez-vous pas prudent de ne vous pas présenter à

l'arrivée de l'abbé qui ne sera point charmé de vous trouver dehors à

une heure aussi avancée? Monsieur Durosay et moi suffirons peut-être à

lui faire honneur... à moins que madame...

--Oh! non! fit madame Durosay, ce serait vraiment un peu tard, je

rentrerai.

Septime sentit son coeur bondir; il eut une pâleur soudaine et se

cramponna à la table. Rentrer ce soir avec elle, c'était tout son désir,

toute sa volonté même. On lui eût offert les royaumes du monde, il eût

répondu: «J'aime mieux rentrer ce soir avec elle.» Et on lui disait:

«Septime, rentrez»; et elle semblait lui dire: «Septime, rentrons!» Et

il ne pouvait pas. Tout son être était cloué sur place; une étrange

paralysie le tenait immobile, et déjà il cherchait des raisons pour ne

pas rentrer ce soir avec elle.

Grandier comprit qu'il ne l'avait jamais tant désirée et que la passion

la plus éperdue valait, seule, cette abstention timide, et il insistait,

tout en conversant, de temps en temps, par un mot.

Septime levait des yeux affolés sur la jeune femme et il ne recevait de

toute sa personne que le coup de massue qui anéantit. C'était à

l'intérieur du coude, et parmi la blancheur des bras, le léger nuage

bistré coupé d'un ou deux sillons bleus dont le baiser possible lui

brûlait les lèvres; c'était son cou, sa nuque, et le peu de cette chair

de gorge apparente, prometteuse d'épouvantables délices dont la seule

représentation le mettait presque en défaillance; sa bouche enfin; et

puis, elle, elle, en tout cela; la troublante idée d'une personnalité

d'élection, de l'être entre tous, image fragile et vacillante, tantôt

consumée par le feu de la chair, tantôt revivante dans les flammes mêmes

de la luxure pour un ravissement vraiment trop aigu pour la terre.

Le Médecin des Dames de Néans · 第 33 / 53 题