On éprouva de l'embarras à écrire à M. de Prébendes.
L'abbé ayant manifesté l'intention de venir, sur l'invitation pressante
qui d'ailleurs lui en avait été faite, on ne pouvait manquer de soutenir
son bon mouvement, bien que personne ne se souciât de le voir achevé.
Jamais épithètes gracieuses ne furent prodiguées à un membre du clergé,
en si grand nombre qu'il fut fait pour ce cher abbé durant les quelques
jours qu'on négligea de lui répondre. «Il faut écrire à l'abbé»,
soupirait quelqu'un. «Ce bon abbé! cet excellent abbé! ce vénérable
homme! ce savant homme! ce digne prélat!» même avait été jusqu'à dire M.
Durosay, à la suite des exclamations de tout le monde. Septime fit
observer que la prélature était une dignité considérable que l'abbé
n'avait point. «Il la mérite, assurément; elle lui pend au nez; cet
homme-là ira loin...--Il viendra jusqu'ici, fit le docteur.--Eh! qu'il
vienne donc, parbleu! Dis, çà, bellotte, as-tu une tasse de café pour
monsieur l'abbé?--Et qui lui annonce que son lit est fait?» Ici, tout le
monde froissait sa serviette et se dispersait en chantonnant, les uns
l'opérette de la veille, les autres celle d'il y a vingt-cinq ans, qui
se trouvaient parfois être la même.
L'infinité des soins prescrits par le docteur tenait madame Durosay de
longues heures à sa toilette, et tout le reste de la journée étant
occupé au dehors, c'était dans les quelques minutes de répit entre ces
opérations diverses, qu'elle faisait sa correspondance. Dès en ouvrant
les yeux, elle aperçut l'écritoire et essaya de lier quelques idées pour
l'abbé, dans la moiteur de pensée du réveil.
«Monsieur l'abbé... cher monsieur l'abbé.» «Suis-je sotte! je ne sais
même pas comment dire! Ah! çà, qu'est-ce que je dis quand je lui broche
un petit mot pour l'inviter à dîner? et que lui racontai-je autrefois
quand il fit son voyage de Rome?» Elle s'étira, s'allongea, rejeta le
drap qui la couvrait trop chaudement, et demeura un instant inerte,
toute idée enfuie. L'heure délicieuse seulement l'imprégnait. Il ne
venait aucun bruit que le chant des oiseaux en liesse dans les acacias
du jardin. La chambre était plongée dans l'ombre, mais au travers des
rideaux transperçait cette lueur, qu'on sent être le plein soleil, la
belle éblouissante lumière des matins d'été. D'un geste, elle pouvait
faire entrer cette joie matinale qui sent si bon, qui semble apporter
tout le paysage avec soi, où il y a de la montagne, des cyclamens et de
la fraîcheur d'eau. Elle aimait aller à la fenêtre qu'elle entr'ouvrait,
et se laisser aveugler les yeux un moment, puis les baigner dans la
vapeur d'argent qui s'élevait de la terre ou du lac, et revenir au lit,
à demi découverte, une fois les moiteurs évaporées, se laisser caresser
par la petite brise, s'imaginant que par une grande chaleur elle se
couchait, la peau nue, sur de l'herbe humide.
Elle oubliait déjà qu'elle avait fait cela d'abord par soumission aux
conseils du docteur, et presque en riant de l'étrangeté du précepte.
«C'est par une simplification des vieilles lois nécessitées par
l'embarras de la vie moderne, formulait-il, que l'on vous ordonne le
bain dans cet élément unique, dans l'eau. Nous sommes faits pour nous
baigner dans toute la nature; nous avons autant besoin du rayon du
soleil, de l'air chargé de l'haleine des plantes, de la terre même sur
notre peau que de cette cruche de liquide que l'on vous fait répandre le
matin.» Et il disait à la jeune femme, improvisant des subtilités: «Il
faut épier chaque flatterie éprouvée par le moyen de ces choses; c'est
de la vie qui vous pénètre. Vous iriez tous les jours à l'établissement
thermal si l'on vous disait que les eaux vous en sont bonnes, et vous ne
taririez pas à nous raconter par le menu le bien-être que vous en
ressentiriez. Je vous ordonne l'établissement thermal le meilleur du
monde, où l'on prend les eaux universelles. Il est partout, ouvert à
toute heure. Vous le fréquentez dans la chaleur du lit, quand, à force
d'aise, de légers frissons vous courent comme des caresses, et lorsque
vous mirant dans votre glace vous vous sentez de la beauté. Les miroirs
sont sains, ils ont éveillé le sang appauvri de beaucoup de petites
vierges qui s'étiolaient; et, lorsque, aux repas, un joli rire vous
secoue, vous ébranlant la tête jusqu'à penser un court instant la
perdre, et même lorsque l'heure silencieuse du soir vous donne à croire
que vous allez pleurer, jeune femme, enfant, vous êtes encore à
l'établissement qui guérit, et je vous écouterai tout le temps qu'il
vous plaira de ne pas tarir à me raconter les heureux effets que vous en
aurez éprouvés.»
Elle en avait éprouvé de si heureux qu'elle avait eu garde de les dire.
Elle avait pu même brûler l'ordonnance et continuer d'en accomplir les
prescriptions, par coeur et fidèlement.
Ainsi, ce matin, elle s'attardait avant le lever, prolongeant avec une
complaisance infinie un moment délicieux, habile déjà à savourer, goutte
à goutte, chaque minute heureuse. Elle hésitait à donner entrée à ce
jour qu'elle sentait si souriant au dehors et elle promenait les yeux
doucement par toute la pénombre comme sur de la mollesse épandue.
Pourquoi ne pas se débarrasser tout de suite de cette lettre? Elle y
voyait tout juste assez pour griffonner; elle atteignit l'écritoire:
«Monsieur l'abbé,
»Votre grand enfant nous avertit de l'heureuse intention que vous
avez...» Elle aperçut qu'elle était découverte et rabattit brusquement
le drap, «que vous avez de nous venir trouver au plus tôt. Ai-je besoin
de vous dire combien nous avons applaudi à un tel projet? Nous ne
l'osions pas espérer réalisable à cause de la santé de notre vénérable
curé doyen, que nous savons, hélas! bien fragile...»
Elle écrivait penchée sur le côté, le petit buvard appuyé à demi sur
l'oreiller, à demi sur la poitrine; et du va-et-vient du bras nu qui
allait puiser l'encre et du mouvement de son sein à chaque gros soupir
qu'elle poussait en cherchant ses mots, montait son parfum de femme
qu'elle-même respirait. Et elle se mit tout à coup à rougir à cause de
cette lettre à l'abbé, écrite en cette atmosphère, et qui en garderait
peut-être un relent. Elle jeta feuille et plume et s'enfonça tout
entière sous le drap, comme surprise à mal faire, jusqu'à temps que fut
passée sa rougeur. Elle sourit là-dessous ou de son enfantillage ou de
la singularité qu'avait en effet la façon d'écrire à l'abbé. Mais la
rougeur ne diminuait point, ni l'enfantillage, car, toute pelotonnée sur
elle-même, ayant rencontré son genou tout près de ses lèvres, ne lui
plut-il pas de l'embrasser, à plusieurs reprises? Et elle rejeta vite
hors du lit sa jolie tête moite et colorée où ses yeux d'un brillant
adorable et indéfinissable avaient du gamin, du vaurien, de la folie, de
la bonté ou de l'amoureuse. D'un bond, elle fut sur une chaise et, telle
quelle, continua la lettre commencée:
«Hélas, bien fragile... Il faut s'attendre à tant de surprises de la
part de ces existences si mobiles et si délicates. Il est vrai que nous
pouvons précisément avoir une amélioration passagère qui nous
permettrait de jouir quelques instants de votre présence. J'espère au
moins que c'est votre amitié et non l'inquiétude qui vous presse. Il ne
faudrait pas vous mettre le moins du monde en peine de votre cher élève.
Figurez-vous que je me plais à lui répéter que je suis ici monsieur
l'abbé en personne. C'est un peu bien présomptueux de ma part de
prétendre exercer cet intérim, mais vous êtes trop aimable pour même
penser que je ne le mérite pas un peu... au moins pour un temps de
vacances. Je ne crois pas parvenir à empêcher votre pupille d'avoir un
regret de vous, mais il m'accorde toute la docilité qui vous serait due,
et je m'efforce d'être aussi sévère et exigeante que vous, ce qui est
vous dire combien lui et moi avons de mal, cher et bon précepteur?...
«Nous avons fait la connaissance d'un monsieur... »
Elle ne put encore supporter de s'apercevoir si nue, par
l'entre-bâillement de la chemise de nuit durant qu'elle écrivait à
l'abbé: elle laissa encore une fois la petite feuille de papier mauve,
et courut mettre un peignoir pour ouvrir les rideaux.
Le jour venu, elle oublia complètement l'abbé, tout entière à l'emploi
qu'on allait faire aujourd'hui de ce soleil splendide, de ces appels au
dehors qui venaient par la voix des oiseaux et les bruits lointains de
la villa éveillée... Toute sa jeunesse et sa beauté lui bourdonnaient
aux oreilles; elle entr'ouvrit seulement la porte-fenêtre sur le balcon,
et là, penchée contre l'étroite ouverture où la fraîcheur de l'air se
faufilait, elle eut cet instant unique aux jolis êtres qui sentent tout
un beau jour à eux et le baisent avant que d'en jouir, comme se baisent
paisiblement et pieusement les amants dans la minute où ils goûtent
l'avant-goût des caresses. L'attrait extraordinaire de l'expansion
joyeuse qu'appelait cette journée la saisit avec tant de violence
qu'elle eut envie de sauter, de battre des mains dans sa chambre, comme
une enfant.
Elle courut au _tub_, se sentant le besoin soudain de s'étourdir par
l'eau, de barboter et d'être remuée, fouettée à vif. Passé le petit
tressaillement sous l'eau ruisselante aux épaules, elle ne pouvait plus
se retirer de la vasque où elle se donnait elle-même cette pluie
bienheureuse. Elle s'accoutumait à regarder, à présent, dans la haute
psyché, son corps ressuscité sous l'ondée. Les premiers temps du
traitement, elle jetait des serviettes sur les miroirs, et encore
aujourd'hui, elle refusait d'être aidée par sa femme de chambre, de tels
soins physiques dépassant la conception de la vieille Catherine qui
n'allait point jusqu'à comprendre que l'on pût se mettre à l'eau toute
nue. Mais peu à peu, avec les mille perlettes d'eau pure dégringolant le
long du corps, s'écoulait dans la vasque cette puérile terreur de soi,
cette peur chrétienne de la chair. Doucement, les jeux divers de ces
brillotements argentés, pendant l'extrême bien-être physique, lui
faisaient prendre sympathie à ses formes, quasiment en jouant; et, n'y
trouvant, en vérité, rien d'affreux, il se créait entre elle et sa
beauté d'aimables relations familières.
Elle se prit à aimer ses bras qu'elle soulevait au-dessus de la nuque en
pressant l'éponge. Ils étaient pleins et d'une blancheur parfaite que
l'ombre encadrée de la tête et les deux nids obscurs des aisselles
rendaient plus éclatante et plus expressive. Elle s'amusait à en suivre,
nonchalamment, la ligne sinueuse et jolie et s'ingéniait, d'instinct, à
ce que son geste fût gracieux. Elle soutenait et pressait, d'une main,
la masse épaisse de sa chevelure, et de l'autre s'arrosait les épaules.
Elle eut le goût de sa peau qu'elle surveilla jusqu'à la minutie, lui
voulant un grain impeccable, et se souriant, malgré elle, lorsqu'elle
promenait au hasard le bout de ses doigts sur la surface infailliblement
satinée. Mais sa gorge fut sa plus chère amie. Elle s'en occupait avec
une complaisance qui la faisait parfois se taquiner elle-même cependant
pour sa futilité. Quand elle mirait ses deux seins remplis chaque
nouveau jour de sa vitalité remontante, elle ne pouvait se tenir d'être
fière, et elle se satisfaisait, en quittant le miroir, du lent
balancement de ses hanches.
Le seul plaisir de sa grâce la tenait ainsi, et elle retirait de se
plaire une secrète joie si bonne, qu'enroulée, au sortir du _tub_, en
son peignoir de bain, ou repelotonnée sur elle-même au lit, elle
demeurait les yeux clos, quelquefois fort longtemps, savourant en elle
quelque chose d'assez imprécis, et qui était tout simplement l'ivresse
naturelle et magnifique qu'a une femme d'être belle au milieu d'une
atmosphère heureuse.
Ce fut à l'issue d'un de ces repos, que la jeune femme entr'ouvrant ses
yeux humides de la douceur du rêve, réaperçut sur la petite table le
carré de papier mauve et les quelques lignes interrompues que sa main
avait jetées et abandonnées là. Ses yeux aussitôt s'élargirent et se
fixèrent dans le vide comme il arrive lorsque se présente une de ces
contradictions insolubles et plutôt flairées par l'instinct que saisies
par l'intelligence. Un singulier mélange se fit en ses impressions et il
lui parut que toutes choses, jusqu'à la lumière du jour, en étaient
ternies. Elle n'allait pas jusqu'à se représenter la signification de ce
papier, ce qui lui eût permis peut-être, ou d'en faire fi délibérément
ou de concilier les oppositions qu'elle éprouvait. Elle en était
simplement incommodée, désagréablement affectée. Ce bout de papier mauve
prenait tout à coup des proportions encombrantes; elle eût donné
beaucoup pour pouvoir souffler dessus, le voir s'envoler, disparaître à
jamais.
Et elle se voyait, dans son demi-songe, soufflant à s'époumoner du côté
de la petite table. Mais ce carré de papier était posé à plat sur une
feuille de buvard, y semblait collé; elle soufflait encore: le papier se
soulevait; il quittait le buvard, il tombait en voletant très
gauchement; et filant brusquement, s'abattait vers la fenêtre; un petit
coup de vent: il est parti. Enfin! elle est toute seule avec les choses
qui la flattent et la caressent; elle va pouvoir aller, venir, quitter
son peignoir, se laisser baiser la peau par les petits souffles tièdes,
étaler ses cheveux... On frappe. C'est Catherine qui dit à travers la
porte: «Madame, c'est une lettre qui vient de tomber par la fenêtre de
Madame.--Ah! c'est bon, entrez donc, Catherine, et mettez-la sur la
petite table.» Non, non, ce papier mauve ne sortirait pas de là.
Déchiré, brûlé, il le faudrait regriffonner. Plié en quatre, mis sous
enveloppe, jeté à la poste, il ramènerait de Néans quelque autre
paperasse avec l'écriture de l'abbé, sinon l'abbé lui-même. Il y avait
là quelque chose dont ce carré de papier mauve n'était qu'un misérable
simulacre et qui ne fuirait par la fenêtre ou par toute autre issue que
pour être ramassé et rapporté par quelque serviteur vigilant.
Elle fut prise d'un mouvement de colère, de cette révolte qu'excite la
brisure faite à une harmonie, l'entrave apportée à l'amplitude
caressante d'un sentiment, l'épine malencontreuse au pied de qui court
de tout son élan. Elle se redressa vivement, sauta du lit; elle laissa
tomber son peignoir pelucheux où elle s'était recroquevillée, en prit un
de flanelle qu'elle se jeta seulement sur les épaules, et ainsi toute
chaude d'émotion, s'assit à la petite table, se pencha sur la lettre de
papier mauve qu'elle enserra d'une sorte de cage faite de toute sa
personne, de toute sa féminité épanouie. Ses cheveux dénoués en partie,
frôlaient le papier, son bras nu et parfumé s'y appuyait, son sein même
se posait sur le nom de l'abbé, et son souffle emplissait et saturait
cette cloche voluptueuse où la jeune femme achevait la lettre invitante
et polie, semblait vouloir asphyxier de toute sa rage passionnée tout ce
qui, de près ou de loin, ferait obstacle à sa joie de vivre.