--Jeune homme, il est temps de nous aller coucher.
--Ces bons pères, disait M. Lureau-Vélin, sont un peu lambins en leurs
affaires de nuit.
On éveilla M. Durosay qui dormait sur sa chaise.
Septime se leva, l'air stupide. Alors seulement lui vint la pensée qu'en
ce lieu saint, il n'avait même pas prié. Ce léger choc brisa sa rêverie.
Il suivit ses compagnons par les corridors infinis et sombres. Et dans
ce répit de la première heure de luxure, il songeait avec tristesse à la
volupté de cette prière d'autrefois qui le fuyait... Il la regretta
comme une chère parente morte, dont le souvenir tout à coup vous
étreint. On se perdit dans ces couloirs tous pareils; on s'éternisait.
Le chagrin montait à la gorge de Septime, sans qu'il en sût au juste la
raison. Quoi? pour la douceur puérile de ces oraisons désormais
impossibles? pour cette câlinerie énervante de l'abîmement en Dieu? Il
regardait ces messieurs, M. Lureau-Vélin et M. Grandier, surtout, dont
la virilité se passait de ces sortes d'épanchements.
Mais aussi quel navrement suintait de ces longs murs dénudés qui, avec
leurs portes étiquetées et closes et les petits Christs appendus,
ressemblaient aux rues souterraines d'une nécropole! Chaque porte était
celle d'un caveau. Quels morts anonymes reposaient là dedans? M.
Lureau-Vélin, tenant un bout de bougie, promenait parmi tout cela sa
tournure élégante et la grâce alerte de ses réflexions. Et l'impression
de tristesse en était accrue par l'idée que l'on avait de cette grande
paix violée et d'un contraste choquant. La nuit et les précédentes
heures fiévreuses exaltaient toute imagination. Septime voulut que ces
mots fussent toutes les douces choses de son enfance, de son
adolescence, perdues, et qu'il piétinait à la suite de ces mâles impies
et en prononçant des phrases légères. Il voulait se retenir; ne plus
avancer, même retourner en arrière; revenir à cette chapelle où tout,
aux pieds divins, se retrouverait peut-être. M. Lureau-Vélin disait la
sorte de gilet de soie qu'il portait pour se préserver de l'humidité
quand il visitait des catacombes... À Rome, une jeune femme s'était
reposée sur un petit tas d'ossements qui, en craquant, avait laissé
jaillir une espèce de glu que l'on peut enlever même d'une étoffe de
crépon par un mélange... etc. Et ces messieurs, tout en souriant,
s'approchaient pour écouter la recette inattendue. Septime marchait sur
leurs ombres dansantes, à la lueur pâlotte de la bougie. Non! non! on ne
revient pas en arrière! Adieu! adieu! petits morts bien clos en vos
cellules étiquetées; joies naïves, et tendresses surtout, éperdues
tendresses d'adolescence, par l'ignorance encore de la rudesse de vivre;
embrassements de la divinité familière ou des cous maternels, adieu!
adieu!
Le temps d'autres choses semblait venu. Quelles? Ah! qui l'eût pu dire?
C'était la sensation confuse de l'irrémédiable, c'était noir comme
l'enfoncée profonde du grand corridor, devant soi, où le lumignon
clignotait aux mains de ces personnes expertes et savantes, elles, sans
doute, et qui devisaient de tout sur un ton badin.
Ce fut encore sur un mot plaisant que l'on se quitta devant les cellules
enfin retrouvées: on y faisait allusion à la solitude volontaire, à la
femme dont l'idée, ici, prenait une tournure paradoxale; à l'amour, dont
on ne pouvait décidément parler, sans rire, d'un certain rire de
vaurien, de garnement en goût de canaillerie. La gorge de Septime se
serra durant qu'il donnait la main à ces gens aisés, et refermant sur
soi la porte, les sanglots d'un coup l'étouffèrent, et il tomba sur le
lit, pleurant sans nulle honte, toutes les larmes de son coeur.
Car il lui semblait qu'il n'aimait plus, que cela aussi était en allé et
mort avec le reste des choses puériles... Tout à l'heure, il avait dû
passer devant le sépulcre de son amour, parmi tous les autres, dans cet
alignement funèbre que l'on vieillissait d'années à parcourir. S'il
avait bien regardé, il aurait déchiffré un nom sur la porte, reconnu une
figure peut-être, cette figure adorée qu'il s'efforçait en vain de
reconstituer pour l'embrasser comme autrefois, imaginairement, et de
tendresse seulement, de cette spéciale tendresse qui la laissait, sous
les baisers, si divine, si belle. Ne la retrouverait-il donc jamais
plus? Parmi ses larmes, il évoquait avec un acharnement de désespéré,
une minute encore, une minute de cette adoration muette, respectueuse et
délicieusement anéantissante, aux pieds de l'être qui est tout. Mais la
femme qui avait été, pour lui, cela à la suite de Dieu, se refusait,
comme la prière; n'apparaissait plus que morte, pauvre chose chérie et
passée dont la mémoire n'appelle que les larmes et larmes vaines! Il se
roulait sur le lit dur; se tordait, emmêlé dans ce deuil. Il retrouva
quelque chose de son passé; ce fut d'appeler enfantinement, en des
termes presque de poupée, la figure bien-aimée. Il la voulait amadouer
en la prenant par parties, quasi par bribes; s'adressait à un de ses
yeux qui l'avait, le plus de fois, tendrement regardé; appelait son nez
chéri, sa bouche à l'instant où elle prononçait telle parole qu'il
savait bien, etc., etc. Quels hommes, dans les crises d'amour, n'ont pas
recouru à de pareils enfantillages? Et par bribes menues, par parties,
membre à membre, plus vite que ses appels, se reconstituait la créature
d'amour, l'Aphrodite, radieuse d'impudeur, divinement attirante, qui
semblait tout contenir, et qui, présente, éclipsait le reste des choses.
Il cessa de pleurer dès qu'il l'eut revue; oublia qu'il avait souhaité
autre chose en cette noire traversée des corridors. Folie! qu'y avait-il
au monde, hormis cette chair! La vue seule de ce bras eût consolé tous
les misérables. Et il défaillait à la seule représentation de son sein
nu! Et il s'enhardissait à présent, la voulait découvrir presque toute;
retournait à la cellule blanche de l'hôtellerie, au lit où elle avait
l'air de l'attendre, lui ouvrait ses bras, lui donnait ses beaux seins
tendus et l'assommait tout à coup de quelque chose d'inouï.