L'homme à la belle barbe brune fut désormais une rencontre de tous les
jours. On entendait de loin le mouvement trépidant de sa machine, et
l'on voyait tout à coup déboucher la voiture lourde et gauche d'allure,
mais rapide, au tournant d'une rue. On sortait des maisons et des
boutiques et se levait aux terrasses des cafés pour admirer l'instrument
nouveau. La forte silhouette élégante du conducteur, accompagné
seulement d'un petit groom, rachetait ce que l'aspect mécanique de
l'objet pouvait avoir de disgracieux, et quand les dames prononçaient:
«Charmant!» on distinguait mal s'il s'agissait de l'appareil ou de ce
monsieur. On le vit au Cercle, lors d'une représentation de _Samson et
Dalila_ dans la loge de Saint-Saëns. On le vit souper au même cercle en
compagnie d'une jeune femme blonde grassouillette et animée d'une grande
hilarité; et, le lendemain, à la Villa-des-Fleurs, vis-à-vis d'une
svelte brune qui avait une sourde flamme dans le regard et beaucoup de
beauté en tout ce qu'elle rendait apparent de sa gorge, sans aucune
parcimonie. Après cela, quand on l'eut aperçu de la villa Julie,
assistant à un lunch en plein air, offert par les divines soeurs Iñès et
Mercédès, de l'Opéra, aux artistes parisiens et à S. M. spartiate, où
l'on s'embrassa au dessert et prononça des mots insalubres, sa
personnalité fut haussée, particulièrement dans l'esprit de M. Durosay,
à cet étage spécial à la fortune où l'on passe la liberté des moeurs
comme la colère au ciel et les impertinences aux enfants. Le notaire
dirigea les promenades du côté du Petit-Port où l'on disait que,
parfois, la voiture s'arrêtait pour prendre eau.
Dans les conversations, on disait: la Voiture.
Il y eut donc une minute inoubliable quand, à la descente des grands
chars à bancs qui mènent à la Chartreuse, on reconnut la Voiture dans la
cour de l'auberge, à Saint-Laurent-du-Pont. M. Durosay, entrant
subitement en des subtilités, hésita s'il convenait de s'approcher
comme tout le monde de la Voiture, ou si la discrétion ne commandait pas
que l'on demeurât à l'écart et profitât d'un instant favorable pour en
demander la permission au propriétaire. Grandier l'arrêta au bras.
--Parler ainsi de but en blanc à un homme qui donne la main au roi de
Sparte et s'affiche avec des hétaïres!
Mais M. Durosay, fort sérieux, tint au contraire à faire le bravache,
et, le chapeau à la main, s'épongeant de l'autre le front, d'une
attitude mi-déférente, mi-aisée, il aborda carrément ce monsieur qui,
pour l'instant, se lavait les mains, fort maculées du maniement des
rouages.
--Ma foi, monsieur, dit-il, votre merveilleux moyen de locomotion
m'intéressant vivement en qualité de propriétaire et, à la fois, d'ami
du progrès, je prends la liberté de me présenter à vous et de vous
demander quelques petits renseignements.
Il se nomma, le sourire aux lèvres, toute la figure dilatée d'une vaste
satisfaction.
--Parfaitement! parfaitement! faisait ce monsieur, regardant, plutôt que
M. Durosay, la renaissante blancheur de sa main parmi la mousse du
savon. Excusez-moi, je vous prie, et voyez tout d'abord que l'invention
a l'avantage de vous entretenir en malpropreté.
Mais ayant aperçu madame Durosay sans doute lorgnée déjà parmi les
beautés du balcon, il eut une subite vibration des cils, s'essuya vite,
salua, et fut tout aménité et complaisance. Il dut se nommer quand M.
Durosay eut achevé les présentations et, charmé de la compagnie d'une
jeune femme, esquiva la démonstration du mécanisme de la voiture en
conversant tout de suite aimablement et quasi de rien.
M. Godefroy Lureau-Vélin, ingénieur, à la tête d'une grande fortune,
vivait à sa guise et en complète indépendance. Il avait beaucoup et
longtemps voyagé, voyagerait sans doute encore. Cependant il commençait
à se faire vieux, disait-il avec un sourire fin, il essaierait de se
fixer. C'était dans ce but qu'il parcourait la province, à la recherche
d'une terre qui lui plût.
--J'ai ce qu'il vous faut, fit sur-le-champ maître Durosay, notaire. La
terre de Saint-Pont...
M. Godefroy Lureau-Vélin jeta un nouveau et rapide regard du côté de
madame Durosay, et se passant la main tout le long de la barbe,
prononça:
--Nous en reparlerons, monsieur, très volontiers.
--Bigre! fit, à part lui, Grandier qui se piquait de voir loin dans les
choses, cependant que Septime levait sur le nouveau venu des yeux
remplis d'étonnement, d'admiration et d'une immédiate et sourde haine
incomprise.
Tout cela fut l'affaire d'une courte minute. On traversait un petit
pont. Des groupes d'excursionnistes stationnaient le temps du relais.
--Avez-vous jamais fait la montée de la Grande-Chartreuse, au clair de
lune? demanda M. Lureau-Vélin.
--Nous ne l'avons jamais faite.
En ce cas, M. Lureau-Vélin proposa d'attendre à Saint-Laurent la tombée
de la nuit, ce qu'il n'eût pas eu la patience de faire sans l'aubaine
d'une aimable compagnie, mais que, pour lui, il désirait ardemment,
sachant la promenade incomparable.
--Au clair de lune! oh! oui, au clair de lune! s'écria madame Durosay
un peu enfantine, battant des mains et découvrant la double rangée pure
de ses dents.
Il fut aussitôt décidé que l'on abandonnerait les grands chars à bancs,
dînerait au village même, et laisserait se lever la lune. La Chartreuse
ne fermait ses portes à présent qu'à dix heures; on assisterait à
l'office de nuit qui se dit à onze heures et demie, après avoir confié
madame Durosay à l'hôtellerie des dames. Quant au retour, M.
Lureau-Vélin ne voulut point qu'on y pensât; il se ferait un plaisir de
ramener tout le monde en sa voiture, ce qui permettrait à M. Durosay
d'en voir de près et étudier le fonctionnement.
Le jour s'acheva sans que l'on y prît seulement garde. M. Lureau-Vélin
parlait avec une égale aisance de tout et à tous. Il s'initiait d'un
coup au caractère, aux penchants et jusqu'aux manies de chacun; et les
flattait incontinent par son dire expert et souple, ses connaissances
variées, son prodigieux et prompt accommodement aux tempéraments les
plus divers. Il conquit le docteur par son habileté et le reste de la
société par un prestige d'homme supérieur. M. Durosay était anxieux de
connaître la nature des liens qui l'unissaient à l'illustre musicien
Saint-Saëns et à Sa Majesté le roi de Sparte. M. Lureau-Vélin le
séduisit beaucoup plus que s'il avait dit: «Ce sont mes cousins», en
avouant avec une adorable simplicité qu'il les connaissait par le
pétrole. En toutes choses, il agissait avec une semblable bonhomie et
cependant vous déconcertait.
M. Lureau-Vélin craignit pour sa machine les côtes par trop dures; on
prit un break et l'on partit à la nuit noire.
Septime, gagné lui-même par certaines attentions particulières qu'ont
rarement les hommes pour les très jeunes gens et par une façon que ce
monsieur avait de vous prendre au sérieux, blottissait cependant avec
plus de plaisir qu'à la conversation de M. Lureau-Vélin, contre la
hanche et le bras de madame Durosay, l'exaspération de son amour,
croissante depuis ces derniers jours.
Ils s'accordaient, à présent, tout ce qui, des caresses, n'en a pas la
figure bien consacrée, tout ce qu'on s'imagine que l'on pourrait à la
rigueur, se permettre sans s'aimer, tout ce qui peut encore dérouter une
interprétation un peu douée de complaisance. Ils s'asseyaient
infailliblement l'un contre l'autre et toléraient le contact immédiat et
chaud de leurs personnes; ils se prenaient la main en toute occasion, en
principe; et à défaut, se les laissaient errer voisines: une occasion
était, par exemple, de proposer brusquement de jouer à la main chaude en
en donnant aussitôt l'exemple, d'ailleurs jamais suivi; ou bien de lire
les lignes de la main; le défaut d'une occasion, c'était de se
rencontrer par hasard sous les châles et de demeurer ainsi, un doigt
contre un doigt, immobiles et sans oser plus.
Mais, ce soir, une fièvre extraordinaire, ardente jusqu'à la douleur,
animait l'âme et la chair de Septime. L'introduction, dans le petit
groupe si formé à une consistance immuable, de cet homme important et
nouveau, sans encore éveiller en lui la jalousie, qu'il ignorait, lui
communiquait une sorte de hâte brûlante, de disposition à se jeter tête
baissée dans le flot d'instincts qui l'assourdissait et enfin le voulait
rouler dans son tourbillon plus fort que tout. Et sa nature, fortement
ouverte au monde extérieur, recevait de ce nouveau personnage une force
d'imitation confuse, mais qui le servait. La hardiesse contenue de ce
monsieur; ce qu'on savait et devinait de sa vie galante, de sa puissance
séductrice, et la belle politesse sous laquelle il habillait de simple
bon ton toutes ses réserves précieuses, enfin, l'aise avec laquelle il
se mouvait, en élégance, parmi les femmes et les hommes, causaient au
jeune homme le mirage de sa propre personnalité qu'il eût désirée telle,
et il s'augmentait véritablement de la vertu de ce reflet.
On mit pied à terre quand la lune parut. La côte était extrêmement
rapide et les chevaux allaient au pas.
Mais le spectacle fut tout à coup inouï. La route serpentait dans la
gorge que des pics feuillus, exagérés par l'ombre, dominaient, étranges
et terribles. Les regards se perdaient, par une complaisance naturelle
aux effets romantiques, parmi les déchiquetures des cimes sombres
découpées sur une nuit de lumière. Une silhouette d'arbre, parfois,
apportait sa familiarité reposante en ce beau jeu d'ombres du ciel et de
la terre; et c'était subitement une percée immense où les yeux erraient
dans la brume d'argent vaporeuse apparue comme un rideau divin pour une
féerie nouvelle. En effet, d'autres monts surgissaient, d'assemblage
fantastique, d'apparence irréelle, à cause de leur splendeur diverse et
renouvelée à plaisir et à cause des jeux étonnants de la clarté lunaire
sur les plans échelonnés, pour un résultat de séduction et d'angoisses
et d'effarements.
Madame Durosay et Septime, un peu lents, marchaient en arrière, et la
jeune femme, à chaque tournant de la route, ne pouvait retenir son petit
cri. M. Lureau-Vélin parlait, de sa mâle voix mélodieuse, et il se plut
à diriger les impressions qui eussent pu demeurer en la puérilité
coutumière qu'ont les femmes au clair de lune. Il savait, par de justes
comparaisons pittoresques, rendre sensible et élargir le spectacle, et
surtout, après les expressions appropriées, garder de ces habiles
silences qui prolongent l'écho des paroles. Il dit même des vers, car
cet homme possédait tout; et la musique en demeurait durant qu'on
avançait dans l'enchantement.
La jeune femme, prise au milieu de sa crise de sens, subissait un charme
impersonnel; sa sensualité attendrie et les environs habituels de sa
tendresse en profitaient, et à mesure que sa tête s'échauffait de
visions, elle se désaltérait du doux visage muet de Septime qui, lui, ne
voyait rien qu'à travers elle ou qu'elle à travers tout.
M. Lureau-Vélin éveillait le souvenir d'épisodes romanesques où se
trouvaient justement mêlées des somptuosités de paysages; il évoquait de
grands poètes, depuis Chateaubriand jusqu'à Loti. Et les aventures
connues d'un René ou d'une petite Rarahu, se retraçaient dans
l'imagination des amants simples, soutenues et avivées par le
déroulement continu d'un décor harmonieux, et les pénétraient doucement
et profondément, comme une nourriture idéalement appropriée à leurs
appétits et à leur moment. Un tel penchant à l'abandon naturel, à la
caresse instinctive, naissait de ces histoires, en cet extraordinaire
milieu! Le coeur de Septime battait jusqu'à le contraindre de s'arrêter,
par instants, en la montée. Elle souriait à tout, voulait baiser les
feuillages et boire la jolie vapeur de lune. Un tronc d'arbre penché
leur fit peur, parmi des roches obscures; ils se saisirent la main, et
dans le prétexte du léger effroi, affolés tout à coup de la fraîche
moiteur de leur visage, se donnèrent leur premier baiser. Sans un mot.
Ils voulurent même, aussitôt après, faire entre eux comme si rien ne
s'était passé, et, riant de leur peur, ils allèrent toucher l'arbre.
Pourtant, dans l'instant de cet enfantillage, la face du monde et le
sens de la vie étaient changés pour eux.
Brusquement, la lune haussée dans le ciel éclaira la profondeur de la
gorge au-dessous du niveau de la route. Des brises momentanées y
faisaient frissonner de petites feuilles d'argent pareilles à des
miroirs aux alouettes sur les bords des gouffres. On découvrait les
arbres par la cime et le trou noir immense semblait sans fond. C'était
toute la féerie fantastique retournée. On relevait les yeux: non, les
mêmes scènes grandioses se jouaient encore en haut. Et l'on restait
suspendu sur ce ruban étroit et serpentant, entre ces deux emphases
pittoresques où M. Lureau-Vélin jetait des vers d'Hugo répercutés de
ciel en abîme.
Ce soir-là, les amants eussent accompli l'invraisemblable.
M. Lureau-Vélin décrivit par avance à madame Durosay la façon dont elle
serait logée à l'hôtellerie des Dames. Il dit la qualité du lit, les
images de piété appendues, le prie-Dieu; il eut même un tour charmant et
discret pour annoncer les objets d'un plus familier usage. C'était à
croire qu'il y eût couché lui-même. Il ne dit point quelle dame il y
avait hospitalisée; mais il frappa lui-même à la porte et la soeur
tourière eut, pour toute sa personne si comme il faut, un signe de
reconnaissance.
À la Chartreuse même, en face, où l'on frappa après avoir dit adieu à
madame Durosay, il s'informa près du frère portier de la santé du R. P.
supérieur qu'il avait eu l'honneur d'approcher. Un religieux, muni d'une
planchette de bois crasseux percée de petits trous numérotés, indiqua à
ces messieurs leurs cellules et planta de petites fiches dans les trous
correspondants.
Éveillerait-on ces messieurs pour l'office de nuit? Préféraient-ils
attendre en se promenant dans la cour?
À peine avait-on fait dix pas dans cette cour de couvent, désormais
inoubliable, que M. Lureau-Vélin, décidément en verve, aborda des sujets
auxquels on était le plus éloigné de s'attendre. Les toits d'ardoise
brillaient sous la lune, et le pignon du porche d'entrée piquait
durement le ciel de ses arêtes de zinc. Le grand Som, dressé au delà des
portes, recevait de Phoebé des caresses ambiguës. Cette nuit claire,
improvisée après cette montée romanesque, et dans ce monastère célèbre
et isolé, disposait les âmes à la méditation ou, du moins, les tournait
à des impressions insolites. M. Durosay, lui-même, s'apprêtait à exalter
la magnificence de la vie des pieux solitaires. Septime mêlait de la
religiosité à sa passion. Grandier, qu'intriguait le nouveau compagnon,
s'attendait à l'entendre encore débiter ici quelque intelligent
à-propos.
--Pour moi, dit M. Lureau-Vélin, je vous avouerai, messieurs, que ce
couvent si scrupuleusement masculin, accroupi vis-à-vis de ce mystérieux
dépôt de dames, m'engagea toujours à des pensées érotiques.
Et, comme on souriait de l'image un peu paradoxale, il se hâta de
l'éclaircir.
--Je ne sais si cette impression est personnelle et causée chez moi par
une certaine analogie. Je fus élevé en un collège qui n'était séparé que
par une étroite impasse d'un pensionnat de jeunes filles. Durant les
études, nous entendions parfois chanter ces demoiselles, et il arrivait
qu'aux récréations nous puissions confondre nos cris. Cette
particularité même devint un jeu pour quelques-uns et, pour d'autres,
une étrange volupté. Au milieu du jeu de balles ou d'une course de
chars, on entendait un cri isolé auquel une voix plus aiguë, dehors les
murs, répondait comme par hasard. Notre adolescence s'écoula dans cette
atmosphère échauffée. Nous ne voyions nos petites voisines qu'en nos
rêves, mais nous les y voyions extrêmement. Il y eut des nôtres qui en
moururent; ce ne fut pas ceux qui escaladèrent les murailles et
parvinrent à toucher les chères mignonnes d'à côté.
M. Durosay, choqué du ton de la conversation en un séjour qui lui
semblait si respectable, eût donné quelque chose pour que le beau
parleur au moins baissât la voix. La présence de sa femme à ce «dépôt de
dames», l'eût même averti du propos un peu malencontreux, si l'auteur
n'eût été M. Lureau-Vélin. Le docteur souriait. Le mot d'érotisme
blessait Septime en son naissant amour.
M. Lureau-Vélin poursuivait, parmi des groupes d'étrangers, et dominant
le délicat murmure de l'eau jaillissante d'un bassin:
--J'ai connu beaucoup une dame avec qui j'eus l'occasion d'échanger de
l'enthousiasme au sujet de la Grande-Chartreuse dont elle paraissait
raffoler. Je sus plus tard qu'elle y venait dix fois par an, passant
deux et trois nuits à l'Hôtellerie des pieuses soeurs dont vous
aperçûtes tout à l'heure la cornette. Je m'entêtai à savoir son secret,
je le soupçonnai et l'obtins par une fausse confidence. Tous les moyens
sont bons au psychologue! Messieurs, elle y goûtait, en des journées
terribles et délicieuses, la présence enclose de tous ces hommes
continents!
--Oh! fit M. Durosay.
--Cas amusant d'érotomanie mondaine, dit Grandier. Songez-vous,
appuya-t-il, qu'il n'y a pas une réunion de personnes ayant dîné
convenablement, et partant enclines à des passe-temps aimables, pas un
cabinet garni de soupeurs un peu propres et de noceuses mal agrafées,
pas un lieu où jouisse l'animal humain, qui ne soit pourvu du certain
délice qui vient d'ici et qui, moralement, est l'oeuvre de ces sévères
pénitents... Ah! quel bon tour ce serait à toute la luxure du monde, de
venir en belle ébriété, brandir ici les flacons jaunes, et dansant
autour des cellules une sarabande effrénée! Je vois d'ici de roses
fillettes pour qui le goût de la liqueur se confond avec celui du
premier baiser, des femmes qui reçurent du flacon marqué au signe de la
croix, la grâce efficace à l'étourdissement qu'il fallait; et tous les
yeux des débauchés qui gardent la mémoire du beau reflet d'or
inséparable de celle d'une épaule ou d'un sein qui s'étale!... «Grâces
vous soient rendues, révérends Pères! Hosanna! au divin élixir!»
»Ah! je voudrais pénétrer dans l'esprit de celui de ces hommes chastes
et réfléchis qui sait que, par lui, de la volupté se répand par le
monde, et qui orne de cette idée sa solitude et son silence!...
--Le docteur Grandier, dit M. Durosay, a, de naissance, l'esprit
pervers...
Grandier s'exclamait et M. Lureau-Vélin en même temps entamait le
prélude d'une aventure scandaleuse, quand on vint avertir ces messieurs
que l'office allait commencer.
On s'enfonça dans des couloirs indéfinis que la lueur de veilleuses, de
loin en loin, éclairait d'un jour louche. La chapelle était complètement
obscure; le jubé cachait la lampe du choeur; un prêtre, dans la tribune
du public, avait allumé une petite bougie et lisait son bréviaire.
Quelques personnes se soupçonnaient dans la pénombre.
Une cloche tinta. Une à une, à intervalles irréguliers, de lentes formes
blanches apparurent au-dessous de la tribune, munies d'une petite
lanterne. Elles disparaissaient derrière le jubé, et la double rangée
des stalles dans le choeur se piquait alors d'une lumière encore
aussitôt voilée par un écran de bois.
Après des minutes de silence, l'ensemble des voix s'élevait et les
versets des psaumes s'égrenaient, monotones et singulièrement
impressionnants, dans la nuit religieuse.
Septime tomba sur le prie-Dieu, harassé d'une fatigue morale et
physique. Que de choses, mon Dieu! Et comme la vie se précipitait! À
quoi songer? À son baiser? Il en avait le coeur encore tout disloqué. Ou
à ceux qui allaient venir, à tout ce qui allait venir après, et qui
l'effrayait en l'anéantissant de désirs? Ou bien à cet étrange nouveau
venu dont la personne l'emplissait à la fois d'admiration et de
répugnance, mais, en tout cas, le captivait jusqu'à ne pouvoir penser à
quoi que ce fût que sa figure n'y fût mêlée? Il l'admirait homme fait,
fort et beau, tel que lui-même souhaitait, espérait être. Ses
connaissances, sa prodigieuse facilité le subjuguaient. Et en même
temps, il subissait de ces connaissances et de cette facilité une sorte
d'effarouchement mal expliqué. Il se rappelait le _Faust_ de Goethe à
cet endroit adorable et délicat que Gounod a passé, et où Marguerite
entrant dans la chambre après le départ de Méphistophélès, qu'elle
ignore, ne peut se retenir d'ouvrir la fenêtre, et chante comme pour
purifier l'atmosphère. Il éprouvait au fond même de son instinct, un
contact pénible de cette expérience si complète des hommes et des
choses, et de cet esprit et de cette chair si parfaitement entretenus et
dispos. Toute sa jeune fébrilité passionnée s'en indignait en quelque
sorte. Et de plus, des nausées lui venaient de cette désinvolture à
parler d'amour. Il se souvint de petits camarades qui mêlaient ce mot à
des expressions ordurières. Ce monsieur, lui, le faisait sauter comme
des osselets sur la main. N'était-ce pas une chose sainte et sacrée? M.
Grandier lui-même, avait eu à ce propos une attitude qui ne concordait
guère avec ses idées coutumières. Et il semblait au pauvre enfant que
l'on avait, ce soir, piétiné son aimée, profané son culte. Il se prenait
la tête à deux mains, courbé sur le prie-Dieu. L'aspect du lieu et la
sévérité des prières influaient; les ressouvenirs de sa vie dévote
remontaient à son âme en un tumulte confus. Il crut qu'il éprouvait le
besoin d'expier la profanation du cher objet. Il s'enfonçait la paume
des mains sur les yeux, se provoquait à une douleur rédemptrice, eût
voulu sentir les larmes jaillir et l'inonder et laver autour de lui le
sol, les gens et les choses.
Il releva ses yeux attristés, et, dans la pénombre qui paraissait moins
obscure, les laissa reposer sur le jubé où des peintures se devinaient,
sans qu'on en pût distinguer les formes. Pourquoi ces toiles
indiscernables l'intriguaient-elles? Il n'en avait aucune conscience.
Était-ce la pénitence singulière qu'il s'était imposée? Demeurer là,
immobile et sans pensée, devant cette oeuvre inconnue, jusqu'à ce qu'il
en eût recréé le sujet? C'était absurde et tyrannique. Cependant, il
recréait malgré lui. Mais infailliblement des formes naissaient de
l'ombre; des lignes s'incurvaient, se joignaient, s'harmonisaient;
quelque chose de vivant, d'extraordinairement vivant allait sortir de ce
demi-songe. Quand la figure s'anima, il faillit s'écrier; se boucha les
yeux; ramena ses mains sur les paupières. C'était sa figure, à elle, à
la chérie, à l'aimée; mais sa figure transformée, remaniée et comme
modelée à nouveau par quelque artiste sceptique et aimablement
terrifiant, à la façon des conversations de ces messieurs. Elle était
souriante et jolie, mais ses yeux étincelaient d'un éclat inaccoutumé;
et le comble était qu'elle laissait voir son corps et l'indiquait
presque, de son petit air mutin. Et c'était lui qui venait de faire
surgir cela, petit à petit, de son regard lentement promené sur la toile
sombre!
Cette figure, ainsi, était contenue en lui, avec ses traits amusants et
toute cette chair découverte! Il l'ignorait totalement, ne l'avait
jamais imaginée. Cela était nouveau, absolument nouveau après les phases
de son amour. Il en eut un grand tressaillement, une forte surprise
douloureuse hérissée de petits aiguillons voluptueux. Il trouvait cette
image horrible et était par elle irrésistiblement attiré. Il crut tout à
coup avoir découvert qu'il la détestait, qu'il la haïssait à lui cracher
à la face, et était porté vers elle par le goût pressenti de petites
morsures, de petites absorptions goulues de tout elle. Il ne pouvait
plus s'abstraire de cette image, il appelait toutes les mains sur ses
yeux, et en même temps les écartait d'un geste brutal. Il retourna au
panneau du triptyque. Rien ne s'effaçait, et il commençait d'être
suspendu et haletant, dans la crainte que cela s'effaçât. Oui, oui, là,
c'était bien sa tête avec ses cheveux noirs, qu'elle relevait d'un bras,
défaisant l'ordre de ses bandeaux reposés. Il voulait lui dire:
«Pourquoi défaites-vous ces bandeaux avec quoi nous avons coutume de
vous trouver si belle, d'une beauté retenue, de la beauté d'une lumière
que l'on contient, que l'on tamise au travers du charme discret d'une
étoffe légère?...» Et il disait malgré lui: «Je sais, je sais pourquoi
tu défais ces bandeaux; il faut que tu sois ainsi, désordonnée et de la
folie plein toi! moi-même je te veux ainsi, il ne me déplairait pas même
que tu fusses un peu laide; que ta voix se fît tout à coup vulgaire à
m'écorcher, et que je vinsse à remarquer quelque chose de répugnant en
tes gestes! J'aime ça! j'aime ça! je te mords ainsi! Continue, va, n'aie
pas peur de devenir cette autre qui naît de toi, que je sens tout à fait
toi cependant!» Il suivait le bras relevé. «Son bras! son bras!»
répétait-il. Il ne l'avait jamais découvert au delà du coude; il
ignorait son épaule et s'étonnait de l'imaginer d'un coup, si nettement.
Son attrait passionné l'avait jusque-là aveuglé sur les détails de la
chair. La vue de ce bras ombré et de cette épaule l'étouffait. Il
comprenait le regard étrange que prenait la figure et ce sourire
familier et ennemi, semblait-il, où une singulière expression d'égoïsme
se lisait, que sa morale religieuse lui faisait juger atroce, en ce
moment de fanatisme. Mais le reste du corps demeurait invisible. Un
voile insoulevable le couvrait jusqu'à la gorge, et l'autre bras en
tenait le bord en un signe de promesse continue de l'écarter, sans
l'écarter jamais. Et l'on eût juré que les yeux et la bouche
racontassent tout ce corps. C'était un murmure confidentiel et effronté
qu'il écoutait comme la révélation d'un oracle ou d'un Dieu. Des mots
qu'il ne prononçait jamais, dont l'articulation ne sonnait même pas en
la part auditive de ses plus libres songeries, lui étaient soufflés à
l'oreille et lui évoquaient ce corps, presque inconnu, de la femme, cet
objet de la plus inqualifiable épouvante à l'imagination forte des
hommes sensuels et vierges. Il répétait les mots qui désignaient. Il
regardait le geste immobile de la main au bord du voile. C'était l'offre
incessante d'une seconde de ciel, avec la mort et l'enfer. Il acceptait
avec ivresse. «Si je vois, pensait-il, assurément je ne pourrai le
supporter; je sens que ça va être trop fort...» Les mots, toujours,
vibraient avec une précision hallucinante; et l'affolement venait de ce
qu'ils sortaient des lèvres de l'image cynique qui se promettait en se
décrivant peu à peu.
La récitation monotone des psaumes tomba; des instants de silence
succédèrent: tous les Chartreux, à genoux, méditaient sans doute ou
adoraient.
Septime releva les yeux, secoua la tête; et, comme au sortir d'un
cauchemar, voulut en reconstruire les diverses péripéties. Il écarquilla
les yeux vers le triptyque, s'efforça de distinguer décidément.
Aberration! On ne voyait rien absolument, que le cadre et de l'ombre.
Mais alors, brusquement, s'établit en sa pensée la confrontation de la
véritable image de l'aimée avec l'apparition récente qui l'avait, tout
le temps de sa durée, dévoré au point de ne pas laisser persister l'idée
qu'elle subsistait peut-être encore quelque part, toujours suave,
inviolée, tendrement enchanteresse. Oh! il était temps de faire cesser
le malentendu, la monstrueuse confusion. Il avait indignement prêté les
traits adorés à cette hallucination luxurieuse que les conversations
légères de ces messieurs avaient probablement provoquée. Mais il
demeurait là-bas, parmi la pure nuit étoilée, dans la cellule blanche,
le cher être d'amour dont le délice était d'effleurer l'épaule,
seulement des cheveux, en penchant la tête, comme l'apôtre Jean à Jésus,
et de sentir le souffle reposant. Il dirigea sa pensée vers cette
cellule; et il s'amusait d'abord d'en frôler la porte avec des baisers;
et il rougit, fut presque honteux d'en forcer l'entrée même
imaginairement; il osait à peine lever les yeux vers la couche, souriant
enfantinement de son pieux sacrilège.
Dans la candeur totale de la cellule et du lit, ce fut l'image impudique
encore qui parut. Il eut peur de revoir la figure; mais il se vautra sur
ce corps étalé parmi les draps purs.