XXIX

Le 26 novembre, la municipalité de Bonnal posa la première affiche qui

proclamait la confiscation des biens des émigrés. A partir de ce jour,

les citoyens étaient avertis que tout créancier d’émigré devait faire sa

déclaration entre les mains du secrétaire du district et y déposer ses

titres, à peine d’être déchu de sa créance. Les biens-fonds appartenant

à Jean et Claude d’Argé et situés dans la commune étaient séquestrés

entre les mains de la citoyenne Sylvie d’Argé: réserve consistant en

jardins, granges, prés, pacages, terres labourables, bois châtaigniers,

bois semis, quatre poulains et une jument, deux bœufs, cinq vaches avec

leurs suites, deux brettes et quatre petits cochons, un moulin et six

domaines dont suivait l’énumération.

Les élections eurent lieu le 3 décembre. Pierre Forclos fut réélu. Il

parlait bien, savait lire et écrire à merveille; au milieu de ses

officiers municipaux, qui pouvaient à peine tracer les lettres de leur

nom, il pérorait comme un homme éloquent qui prend à témoin des hommes

parfaitement sourds. Il ne redoutait que Jacques Chabane et il le

comblait de menues flatteries dont il ne lui était pas rendu monnaie. Le

nouveau curé qui avait prêté le serment, Anselme Fanlac, ancien

religieux, disait-on, se plaignit au maire que l’abbé Broussel lui

enlevait un nombre important de fidèles.

Pierre Forclos fit mander Jacques Chabane:

--Je ne veux pas sévir contre cet homme qui a l’insigne folie de

mépriser la loi. Son culte ne vaut rien, puisqu’il n’est pas approuvé

par la nation. Je sais qu’il n’est pas un méchant homme; aussi

l’avertirai-je de cesser ses prières, qui ne sont pas légales, et c’est

toi que je charge de ce soin.

Jacques Chabane, qui gardait à l’abbé Broussel une grande amitié cachée,

accepta cette mission en pensant qu’il pourrait écarter le péril qui le

menaçait. Il vint à cheval à La Fourcade; comme il mettait pied à terre,

il entendit du bruit sous les combles de la métairie. Il entra et

s’écria:

--Je ne viens pas en ennemi!

Il monta d’un pas rapide au grenier. Des femmes poussèrent des cris

étouffés, mais il se mit à genoux, comme l’abbé Broussel achevait de

dire la messe. Cette attitude apaisa les fidèles. Quand le curé eut

enlevé l’aube et la chasuble, il récita les prières d’action de grâces.

Bientôt, il resta seul avec Jacques Chabane, qui s’approcha de lui avec

respect, car il n’était pas un homme commun celui qui s’offrait

tranquillement au glaive de la loi. Il l’avertit de prendre garde et de

ne plus célébrer la messe sur le territoire de la commune.

--Tu me demandes ce que je ne peux accorder à personne; et je tremble de

te voir devant mes yeux en ces jours de deuil, car je lis le désarroi de

ton âme. L’instruction que je t’ai donnée, tu la détournes de son cours.

Pauvre enfant, tu es emporté!

Jacques Chabane repartit:

--Non, je suis libre.

--Libre comme le vent; mais qu’est-ce donc que cette liberté?

Alors, Jacques Chabane s’en alla précipitamment; et il pensait que cet

homme était bon, mais faible d’esprit; il en pâtirait.

* * * * *

En ce temps de Noël le ciel s’éclaira. Les jours étaient d’un bleu

glacé, la nuit haute et pure, brillante d’étoiles. Jacques Chabane

allait souvent veiller au château d’Argé. Sylvie lui montrait une

ardente amitié. Elle s’appuyait à ce garçon qui, dans sa solitude, sans

défense, l’avait secourue. Il écoutait avec respect ses moindres

paroles, et il se mouvait doucement dans sa vie, attendant l’heure...

Cette force qu’elle devinait, elle l’aimait comme un gage de sécurité.

Elle ne lui parlait pas de Claude d’Argé, car elle savait qu’il blâmait

son départ. Il prenait sur ses genoux Marie-Gabriel à présent guéri, et

il l’amusait en riant. Mais Sylvie, il faudrait bien qu’elle lui

appartienne un jour. Il s’unirait, ayant franchi tous les obstacles, à

cette femme qui portait en elle la grâce et la gloire de plusieurs

siècles.

Un soir, il fut mis à une grande épreuve. Elle avait reçu des nouvelles

de Claude et il le devina. D’une voix calme, il lui demanda:

--Avez-vous reçu des lettres de M. d’Argé? Vous l’aimez beaucoup!

--Comment ne l’aimerais-je pas! s’écria-t-elle, le visage en feu;

l’éloignement, le danger grandissent encore mon amour!

Longtemps, elle dit pourquoi elle admirait Claude et l’aimait, sans

voir, emportée par sa passion, la figure contractée de celui qui

l’écoutait. Si elle avait pu prêter attention au regard de Jacques

tandis qu’elle parlait, elle se fût arrêtée soudain. Quand elle se tut,

il repoussa l’enfant, comme s’il le brûlait tout à coup, et il baissait

les yeux. Puis il se mit à sourire, murant sa colère, et il changea

doucement le cours de la conversation. Ce soir, elle accepta de chanter

un air de Rameau, au clavecin si longtemps fermé.

* * * * *

Triste fête de Noël que celle de 1792! Les fidèles que rassemblait

l’abbé Broussel entendirent la messe de minuit dans le grenier de La

Fourcade, tout paré de branches de sapin et de houx. Les cloches

sonnaient au fond du ciel et ne descendaient plus sur la terre. En ce

temps où l’Enfant divin apporte la puissance et la paix, le pays était

plein de guerre. Les anges s’enfuyaient dans les hauteurs. On égorgea

quelques volailles; on bourra de leur sang les petits boyaux des

cochons, le cidre coula dans les gobelets, mais on ne voyait pas le rire

de l’étoile au sommet des airs. Et la chair est triste, abandonnée à son

poids et sans lumière.

Jacques Chabane veilla cette nuit. Il n’entendait pas son père qui

chantait des refrains gaulois au coin du feu, tandis que la mère contait

à Hubert et Jean de vieilles légendes limousines. Il lut, comme

autrefois, l’Évangile, quelques pages du _Contrat social_. Puis il

songea. Il devait être mécontent de soi-même. Sylvie était une femme

adorable, mais lui, il avait montré trop de faiblesse; elle aimait son

mari, elle osait l’aimer quand il perçait le sein de la patrie! Mais

elle n’était pas coupable, ignorant les vertus de la révolution. Bonne

et pure, elle ne voyait pas le crime de Claude d’Argé... Cet homme qui

ne craignait pas d’abandonner un ange et un fable enfant! Ah! Sylvie,

qui la délivrerait? Son amour était misérable. Il vaudrait mieux qu’elle

mourût ou qu’elle brisât ces liens... Elle ne le pouvait et, pourtant,

il le fallait.

Elle avait reçu des nouvelles de Claude; malgré la distance, il exerçait

sur elle une influence coupable. Peut-être même rôdait-il dans la

province pour conspirer contre la nation et perdre Sylvie avec lui. Et

la vrille du soupçon tournait.

Belle Sylvie · 第 39 / 51 题