M. Ramond murmura:

--J’ai connu à votre regard que vous étiez un garçon décidé.

Il but une lampée de rhum de la Martinique pour combattre les souffles

du Nord. Jacques Chabane n’avait pas envie de parler. Sylvie se mourait

d’angoisse; elle étendait jusqu’à lui les battements de son cœur à

travers la froide campagne. Que l’enfant mourût, il n’en eût pas été

bien attristé et il refoulait cette amère pensée; mais puisqu’elle

l’avait appelé au secours, il ne pouvait accepter de la voir à genoux et

désespérée près de Marie-Gabriel inanimé.

L’étang de Bonnal parut sous le ciel qui s’éclairait; quelques étoiles

mêlaient une limaille blanche à ses eaux que soulevait le vent.

Bientôt, Jacques Chabane aperçut la faible lueur qui éclairait la

chambre où veillait Sylvie. Il sauta à terre. Attachant près de la porte

son cheval, il entra et s’écria d’une voix claire:

--Courage, madame!

Sylvie accourut en élevant un flambeau. Le médecin grommelait et

demandait une couverture pour en couvrir sa bonne mule. Jeanne Cabiaud

lui en apporta une tout en soie. Il ne craignit pas de l’étendre sur le

poil rêche de sa bête. Alors, il vint dans la chambre où l’on avait

approché le lit de l’enfant, gardé par un paravent, de la cheminée qu’un

feu de bois embrasait. Sylvie implora:

--Sauvez-le, monsieur.

Il examina Marie-Gabriel et dit:

--Il est encore temps, un jour de plus et il était perdu.

Et se tournant vers Jacques:

--Monsieur, je sauverai votre enfant.

Sortant, du coffret qu’il avait apporté, des toiles propres, il demanda

une bouilloire qu’il remplit d’un vinaigre de bon vin. L’ayant approché

des braises, il attendit que le liquide fût assez chaud. Il en imbiba

les linges fumants, dont il emmaillota la poitrine nue de l’enfant.

Sylvie se taisait, mais elle était portée vers Jacques par une

reconnaissance émerveillée. Marie-Gabriel se plaignit quelque temps,

puis sa respiration devint moins précipitée. Le médecin renouvela les

linges et les trempa de nouveau dans le vinaigre bien chaud. Il dit:

--Vous ferez ainsi trois fois par jour et même la nuit, s’il en est

besoin, jusqu’au soulagement marqué du petit. Vous lui donnerez de ce

sirop de violettes qui adoucira la gorge, ainsi que des décoctions

d’orge un peu épaisses. Je ne vous recommande pas l’esprit de soufre,

l’enfant est d’un âge trop tendre. Si vous suivez mes avis, dans une

semaine, il sera guéri. Réjouissez-vous, monsieur, et vous aussi,

madame. Et faites donner, je vous en prie, à ma mule une mesure

d’avoine. Elle couchera dans vos écuries, car elle ne pourrait fournir

sans souffler une pareille traite. Elle et moi, nous repartirons demain

matin, au petit jour.

Sylvie fit préparer une chambre où coucherait M. Ramond. Quand le

médecin fut parti, Sylvie, près du lit de Marie-Gabriel, murmura:

--Jacques, vous m’avez sauvé plus que la vie, puisque vous avez sauvé

celle de mon enfant.

Il lui demanda pardon d’avoir osé dire qu’il s’agissait de son fils,

afin que le médecin fût touché davantage et vînt sans retard; mais elle

le remercia en l’admirant. Avant de revenir à Bonnal, il lui prit les

mains qu’elle lui abandonna et, les baisant, il lui parut qu’il

s’élevait librement jusqu’à son cœur.

Belle Sylvie · 第 38 / 51 题