XXX

Le lendemain de Noël, vers les huit heures de relevée, comme Sylvie

couchait Marie-Gabriel dans le lit à l’ange, elle étouffa un cri et

s’appuya à la cheminée pour ne pas tomber de saisissement. Claude avait

paru sur le seuil de la porte; il étreignit Sylvie, puis se pencha sur

Marie-Gabriel, comme un homme que tient une soif terrible et qui ne peut

parler. Enfin, elle regarda Claude; dans le premier trouble, ses yeux

s’étaient comme voilés. A la clarté de la seule bougie qui brûlait, il

lui sembla qu’il avait beaucoup changé; un visage tiré, desséché et,

dans les orbites plus creuses, un regard plus grave. Il dit:

--J’ai été malade. Je vous ai vue, Sylvie, près de notre enfant, et

j’aurai plus de courage. Je vous apporte de méchantes nouvelles. M.

d’Argé, mon père, est mort. Son âge, déjà avancé, ne lui a pas permis de

soutenir la vie des camps. Il est enseveli en terre d’exil. Félicité de

Flamare est arrêté... Il faut prier pour lui.

Il parlait avec une sorte d’humilité, vêtu de pauvres habits, comme en

portent les gens de petit négoce. Ses souliers étaient déformés et ses

bas montraient un tissu grossier. Sylvie le considérait avec étonnement.

Où était celui dont la vivacité s’alliait à tant d’élégance, le page en

veste de soie, et qui aimait à tourner sur un talon en souriant à la

vie? Elle ne voyait plus qu’un homme doublement chéri et elle avait

envie de pleurer, mais elle refoulait ses larmes, de peur de l’attrister

davantage.

Il demanda à manger et la pria de donner des ordres. Il ne savait pas

que la demeure était séquestrée et elle ne parlait pas des épreuves que

Dieu lui avait envoyées.

--Sylvie, il faut allumer d’autres bougies, c’est du soleil que je

voudrais voir sur votre visage bien-aimé.

Il ouvrait vers elle ses mains où tremblait son cœur.

--Je ne suis pas libre, Sylvie; je ne veux point vous dire comment je

suis arrivé jusqu’à vous. Plus tard, je vous conterai cela.

Elle l’attira contre elle et appuya sa tête sur son épaule; elle ne

disait rien, car le passé emportait toute parole. Jeanne Cabiaud prépara

dans la chambre une table qu’elle chargea de mets apprêtés en hâte. Elle

ne savait que dire en servant:

--Ho! notre maître!

La bonne chère, une bouteille de vin de Bourgogne réchauffèrent Claude

et, tout à coup, repoussant avec douceur Sylvie:

--Il faut sauver le roi. Nous avons juré de l’arracher à ses ennemis.

Demain, je serai à Poitiers, où je m’arrêterai une journée pour rallier

quelques garçons de mon étoffe.

Il leva son verre:

--Vive le roi, Sylvie! Vive le roi, Marie-Gabriel!

Et son regard étincela.

--Ah! Claude, plus bas! implora Sylvie, car il lui semblait entendre

parler Jacques Chabane.

Elle descendit à la cuisine et Jeanne Cabiaud, qu’elle interrogea, lui

dit que Jacques était monté jusqu’à la porte de la chambre, mais ne

voulant pas se présenter, il était parti en s’excusant.

Sylvie revint auprès de Claude. Il était assis sur un sopha et goûtait

le délice d’ouïr le vent d’hiver battre les volets, tandis qu’il tenait

sa femme embrassée, dans une chambre paisible. Il lui conta à grands

traits comment il était arrivé au château d’Argé. Sans ressources, il

avait dû gagner quelque argent en donnant des leçons de musique.

--Malade, j’ai voulu regagner mon pays, où, ne pouvant servir

militairement le roi, je le servirai par la ruse... Pour manger du pain,

je jouais à des étrangers les airs que nous chantions ensemble. Parfois,

au milieu des rires, je m’arrêtais; le souvenir m’étouffait. Je disais

que j’étais pris d’un malaise passager.

Sylvie était inquiète. Pourquoi Jacques Chabane n’était-il pas entré

dans la chambre pour saluer Claude? A la réflexion, elle admira sa

délicatesse. Claude éveilla l’enfant et Sylvie lui demanda de faire

quelques gestes qu’elle lui avait appris. Pour envoyer un baiser, il

couvrait d’un doigt sa bouche ronde, écarquillait ses yeux et le lançait

soudain en l’air, en agitant ses petites mains. Claude le reposa sur son

lit, quand il eut dit sa prière à Dieu et aux anges.

Le soir était avancé. Marie et Jeanne Cabiaud allèrent se coucher. Le

silence de la pleine nuit arrivait. Claude regarda Sylvie avec angoisse:

--Mon amour, je n’attendrai pas le matin pour partir. Je vous mets en

danger et je dois accomplir ma mission. Sylvie, j’ai pensé que vous

rempliriez ma ceinture de cet or qui doit être répandu pour le roi.

Elle ne voulut pas dire la pauvreté où elle était elle-même plongée;

mais elle ouvrit une cassette et lui donna douze rouleaux de louis, qui

formaient tout son avoir. Il trouva que c’était bien peu; elle devina sa

déception et le pria d’accepter une bague qui était illuminée par un

gros diamant solitaire que Mme de Flamare portait avec orgueil, une

pierre admirablement taillée et d’une eau bleuâtre.

Claude la prit et dit:

--Sylvie, votre cœur est plus beau que ce diamant.

Le souci barra d’une ride profonde son front. Il considéra avec passion

sa femme, son enfant. Il voulut parler, il ne le put. Sylvie appuyait sa

main sur sa bouche pour refouler un sanglot.

Elle l’accompagna jusqu’à la porte maîtresse. Il murmura:

--Je reviendrai bientôt. Au revoir, Sylvie, amie de mon cœur...

Elle pleurait en silence dans l’ombre, sur le seuil; des gouttes de

pluie se mêlaient à ses larmes. Il sella son cheval; il y monta d’un

bond et gagna la route de Nouic, vers Bussière-Poitevine.

La nuit était sombre; il allait au trot; comme il arrivait à Nouic, il

crut entendre derrière lui, à une bonne distance, le pas d’un cheval,

étouffé par l’herbe du talus. Il s’arrêta, prêta l’oreille et le bruit

cessa. Il repartit, se mit au galop, et il semblait, malgré le souffle

d’Ouest mêlé de pluie, que sa chevauchée éveillait un étrange écho qui

tantôt le précédait, tantôt le suivait. Il s’accusa de folie, prit le

pas pour ménager sa monture, qui devait fournir une longue traite; et il

respirait avec force le vent de son pays.

Belle Sylvie · 第 40 / 51 题