Le 15 mars 1791, Sylvie reçut des mains d’un inconnu déguisé en
colporteur une lettre de Claude. Il était à l’armée du duc de Bourbon,
dans le régiment de Conti-infanterie où son père commandait. Il
annonçait à sa femme que l’hiver avait été dur; bientôt le roi serait
délivré et tout le pays avec lui. Le comte, malgré le poids des années,
montrait la plus belle vaillance; mais il avait tellement vieilli que
Sylvie ne pourrait le reconnaître. Quelques mots d’amour éclairaient la
fin de cette lettre. Deux lignes de tendresse fidèle et plus de cent
d’un esprit guerrier. Il avait bien changé. «Mourrait-il pour moi avec
autant de feu que pour le roi?» se demandait Sylvie en se reprochant
vite cette question qu’elle posait à son cœur plein du souvenir d’un
Claude enjoué. Que deviendrait ce page charmant, plus fait pour être
vêtu de satin et de soie que de drap rude?
Sylvie, esseulée dans ce château trop vaste depuis que le tourment
l’habitait, découvrait la dure condition des humains. Le prix du bois
qu’elle faisait couper à ses frais, du pain et des aliments les plus
simples, lui apparaissait cruellement, comme si, étant assise devant une
table chargée des meilleurs mets du monde, un terrible hiver l’avait
surprise, l’entourant d’un brusque désert. Elle avait vendu quelques
bijoux qu’elle aimait, pour payer les dettes de la maison. Ceux qui
travaillaient les terres ne portaient plus argent, volailles et paniers
d’œufs. La plupart des domaines d’où sortait une vie fastueuse et facile
restaient en friche. Elle n’osait rien demander. Elle qui n’avait jamais
été très pieuse, élevée par une mère au cœur délicieux mais léger, elle
se réfugiait dans la prière.
L’abbé Broussel disait chaque dimanche la messe à La Fourcade, sous le
toit des métayers qui l’abritaient. Sylvie lui avait porté un calice
d’argent et l’ornement blanc dont il se parait pour les offices des
semaines de joie, dans la chapelle d’Argé. Elle cheminait par des
sentiers détournés, pleine d’une crainte qu’elle offrait à Dieu en
sacrifice, dans la campagne où elle n’était plus qu’une petite brebis
isolée allant vers le bon Pasteur. On avait nommé à la cure de Bonnal un
homme accommodant, mais le seul prêtre nommé par les âmes, c’était
l’abbé Broussel. Dans le grenier de la maison paysanne qu’une lucarne
éclairait faiblement, des planches qui avaient soutenu des sacs de blé,
portaient à présent le Pain de vie. De vieilles gens et des enfants qui
reformeraient le troupeau désolé, répondaient aux prières. Quand l’abbé,
les mains ouvertes et élevées, se tournait vers les fidèles agenouillés
et les invitait à prier avec lui, Sylvie découvrait sur son visage,
éclairé d’une lumière intérieure, la preuve même de Dieu. Au fond des
livres sacrés, il puisait les paroles où la douleur terrestre monte et
va toucher le Saint des saints. Il gardait les vivants unis aux morts
qui dormaient dans le cimetière de Bonnal. L’office achevé, il
apparaissait vêtu de droguet, comme le plus humble berger; il se rendait
utile à ceux qui le nourrissaient en menant leurs troupeaux dans les
champs.