XXIV

Le 15 mars 1791, Sylvie reçut des mains d’un inconnu déguisé en

colporteur une lettre de Claude. Il était à l’armée du duc de Bourbon,

dans le régiment de Conti-infanterie où son père commandait. Il

annonçait à sa femme que l’hiver avait été dur; bientôt le roi serait

délivré et tout le pays avec lui. Le comte, malgré le poids des années,

montrait la plus belle vaillance; mais il avait tellement vieilli que

Sylvie ne pourrait le reconnaître. Quelques mots d’amour éclairaient la

fin de cette lettre. Deux lignes de tendresse fidèle et plus de cent

d’un esprit guerrier. Il avait bien changé. «Mourrait-il pour moi avec

autant de feu que pour le roi?» se demandait Sylvie en se reprochant

vite cette question qu’elle posait à son cœur plein du souvenir d’un

Claude enjoué. Que deviendrait ce page charmant, plus fait pour être

vêtu de satin et de soie que de drap rude?

Sylvie, esseulée dans ce château trop vaste depuis que le tourment

l’habitait, découvrait la dure condition des humains. Le prix du bois

qu’elle faisait couper à ses frais, du pain et des aliments les plus

simples, lui apparaissait cruellement, comme si, étant assise devant une

table chargée des meilleurs mets du monde, un terrible hiver l’avait

surprise, l’entourant d’un brusque désert. Elle avait vendu quelques

bijoux qu’elle aimait, pour payer les dettes de la maison. Ceux qui

travaillaient les terres ne portaient plus argent, volailles et paniers

d’œufs. La plupart des domaines d’où sortait une vie fastueuse et facile

restaient en friche. Elle n’osait rien demander. Elle qui n’avait jamais

été très pieuse, élevée par une mère au cœur délicieux mais léger, elle

se réfugiait dans la prière.

L’abbé Broussel disait chaque dimanche la messe à La Fourcade, sous le

toit des métayers qui l’abritaient. Sylvie lui avait porté un calice

d’argent et l’ornement blanc dont il se parait pour les offices des

semaines de joie, dans la chapelle d’Argé. Elle cheminait par des

sentiers détournés, pleine d’une crainte qu’elle offrait à Dieu en

sacrifice, dans la campagne où elle n’était plus qu’une petite brebis

isolée allant vers le bon Pasteur. On avait nommé à la cure de Bonnal un

homme accommodant, mais le seul prêtre nommé par les âmes, c’était

l’abbé Broussel. Dans le grenier de la maison paysanne qu’une lucarne

éclairait faiblement, des planches qui avaient soutenu des sacs de blé,

portaient à présent le Pain de vie. De vieilles gens et des enfants qui

reformeraient le troupeau désolé, répondaient aux prières. Quand l’abbé,

les mains ouvertes et élevées, se tournait vers les fidèles agenouillés

et les invitait à prier avec lui, Sylvie découvrait sur son visage,

éclairé d’une lumière intérieure, la preuve même de Dieu. Au fond des

livres sacrés, il puisait les paroles où la douleur terrestre monte et

va toucher le Saint des saints. Il gardait les vivants unis aux morts

qui dormaient dans le cimetière de Bonnal. L’office achevé, il

apparaissait vêtu de droguet, comme le plus humble berger; il se rendait

utile à ceux qui le nourrissaient en menant leurs troupeaux dans les

champs.

Belle Sylvie · 第 31 / 51 题