XXIII

Pierre Forclos se présenta au presbytère. L’abbé Broussel le reçut dans

une chambre aux tentures moisies. Il se tenait assis auprès d’un feu de

branches qui fumait. Il ne se leva pas de la chaise où il tremblait de

froid.

--Que voulez-vous, monsieur? dit-il en tournant la tête.

--Citoyen, repartit Forclos, en ôtant à regret son chapeau, je dois vous

rappeler que le jour est proche où vous devez prêter le serment

d’égalité et de liberté. La loi, vous le savez, a été sanctionnée et

acceptée par le roi, en date du 26 décembre 1790. Nous avons eu la bonté

de vous donner le temps de réfléchir. J’ai pensé que ce serment devait

être entouré d’une certaine pompe, dimanche prochain, dans l’église, en

présence de la municipalité.

L’abbé Broussel se leva et considéra Pierre Forclos.

--Monsieur, vous me demandez ce que je ne peux vous accorder. Le

procureur-syndic m’a dicté des ordres, mais j’ai conclu un pacte avec

mon Seigneur en dehors des hommes. Une âme sous l’empire de Dieu, vous

ne pouvez qu’en briser la chaîne misérable qui est mon corps.

--Vous commettez là, citoyen, s’écria Forclos, une insigne folie.

--La folie de la Croix, dont parle l’apôtre Paul. Que pouvais-je donner

quand les temps étaient faciles? Je bénis mon Seigneur qui éprouve son

serviteur très humble.

Forclos haussa les épaules et dit en tournant sur les talons:

--Vous ferez donc connaître votre refus.

Et il gagna la porte d’un pas rapide.

Le soir de ce jour, il reçut la lettre suivante, qu’il lut publiquement

dans la salle commune: «Je soussigné, considérant qu’il m’est impossible

de garder le troupeau confié à mes soins, contraint d’obéir à la Loi, je

déclare à messieurs les officiers municipaux de Bonnal, que je quitterai

ce soir le presbytère, me conformant ainsi aux ordres auxquels je ne

défère que contraint et sans approuver la légitimité de la nomination

qui sera faite à ma cure...»

Il commenta avec sévérité cet acte d’insoumission et l’assemblée, où la

plupart ne savaient ni lire ni écrire, manifesta un violent

mécontentement. Mais Jacques Chabane éleva la voix avec force. Il ne

fallait pas montrer au curé Broussel des sentiments de haine qu’il ne

méritait pas. Il avait été toujours bon et secourable aux pauvres gens.

--Citoyen, cria Forclos, tu déplaces la question. Je devrais te demander

de retirer ces paroles, mais je ne le ferai, car je connais tes

sentiments véritables.

Les regards de Jacques Chabane étincelaient. Il sortit de la salle en

grondant que nul n’avait le droit de lui donner des leçons de civisme.

A la nuit tombante, le curé Broussel quitta le presbytère. Une métayère

de La Fourcade, aidée de son homme, chargea sur une charrette quelques

meubles et une caisse pleine de livres. Le curé suivit l’attelage. Il

allait se réfugier sous le toit de ces bonnes gens. Il marchait en

silence près des vaches maigres, dans le vent froid qui se levait, et il

appuyait un coin de son manteau sur sa bouche.

Comme il arrivait près de l’étang de Bonnal, Jacques Chabane vint le

saluer.

--Ha! mon fils, ne me plains pas... Je vois les larmes de Dieu tomber

sur la foule...

Jacques avait préparé des paroles de respect et d’orgueil. Au bord de la

route, il s’arrêta jusqu’à ce qu’il ne vît plus l’homme courbé qui

portait son âme, comme on cache sous son manteau une lampe qui rallumera

le feu, pour la garder de la colère du vent.

Belle Sylvie · 第 30 / 51 题