Jacques Chabane voyait venir le temps où il pourrait montrer quelque
héroïsme, mais les jours lui semblaient d’une monotonie odieuse. Ah! la
nation allait-elle crier au secours? Aurait-on fini d’ergoter, de payer
en paroles? Avec des grappes d’hommes, ferait-on le vin des dieux? Ils
se tairaient, les fous, quand on leur enfoncerait un poing de bronze
dans la bouche. Le sang du peuple, enfin versé, brûlerait la pourpre des
rois. Les étendards de la mort et de la liberté arrivaient, penchés à
l’horizon, sortes de grands feux couchés au souffle furieux qui sortait
de poitrines si nombreuses qu’on ne les pouvait compter.
Dans la salle commune, Jacques Chabane, en qualité de secrétaire,
recopiait les lettres que les administrateurs du directoire de Bellac
adressaient à MM. les officiers municipaux de Bonnal, qui cultivaient
leurs champs. C’étaient des mandements de l’imposition foncière que
devait supporter la paroisse et de l’imposition mobilière de ladite, un
état à remplir pour les charges locales de la municipalité. «Ne perdez
pas de temps, citoyens, pour vous occuper de toutes les opérations
préliminaires et indispensables!» La missive demandait de la vigilance
et de l’exactitude. Il s’agissait de patriotisme et de zèle pour la
chose publique.
Jacques Chabane grondait de colère en remuant tant de papier. On parlait
donc encore d’impôts? Un bon sabre remplacerait parfaitement la plume
que l’on arrache à l’aile des oies domestiques qui ne voleront jamais
dans le ciel.
Pierre Forclos venait à son aide et blâmait ce qu’il appelait sa
pétulance. Il s’asseyait gravement, chaussait ses besicles; il aimait le
murmure du bec de la plume taillée. Sur la table s’amassaient des
pétitions qui demandaient des dégrèvements d’impôts, ou des suppliques
pour des indemnités, quand une vache, un cochon avaient péri de mort
accidentelle ou de maladie. Forclos, ayant travaillé quelque temps,
repoussait les liasses de papier et faisait à Jacques Chabane des
discours qu’il bouclait avec art. Il trouvait qu’on ne prêtait pas assez
souvent le serment d’égalité et de liberté. Il aimait les serments
répétés; trop rares, ils perdaient leur pouvoir.
--A la façon dont un homme lève le bras ou présente la main, plus ou
moins ouverte, je juge de la sincérité de son civisme. J’ai écrit,
jadis, en des temps d’esclavage, quelques poèmes qui valaient bien ceux
de Jean-Baptiste Rousseau. L’académie de Choufise, une admirable ville
de trois mille feux, les a couronnés. Je les envoyai à M. de Voltaire,
qui ne me répondit pas; et j’ai connu dans la suite que le génie de ce
prétendu grand homme était plus fait de carton que d’or pur. Le propre
du génie est de rester ignoré; dès qu’il est connu, il faut s’en méfier.
Ainsi la lumière pâlit les beaux coquillages. C’est pourquoi j’ai voulu
demeurer dans l’ombre. Mais j’ai écrit pour moi-même un poème sur la
beauté que le bras donne au serment. Si Corneille vivait, il en serait
jaloux.
Pendant qu’il parlait de la sorte, Jacques Chabane pensait:
«Qu’arriverait-il si je baillais une chiquenaude sur le nez petit de cet
homme?» Et, plein de mépris, il souriait d’un sourire que Pierre Forclos
prenait pour une marque d’admiration.
* * * * *
Il s’asseyait, le soir venu, près de la cheminée, dans la salle enfumée
et basse où sa mère préparait de pauvres repas et vaquait aux besognes
domestiques. Il contait à ses petits frères l’histoire des grands
capitaines, qu’il arrangeait en forme de légende. Son père le regardait
avec orgueil; mais sa mère regrettait les beaux contes où les fées
filent leurs quenouillées dans les landes et où les galants soupirent en
rêvant à la bonne amie. Le règne de la liberté était venu; le pot de la
soupe bouillait toujours avec une noisette de lard et sans poule. La
mère n’osait s’en plaindre à haute voix. Son fils, qui l’aimait,
n’aurait pas craint de lui imposer silence au nom de la nation.