XV

Par une journée de janvier 1790, un homme à cheval porta une lettre au

comte d’Argé et repartit à la nuit tombante. Elle était datée d’une

ville des Flandres. Le comte mandait à son fils qu’il avait quitté la

France pour mieux servir le roi. Le temps était proche où il serait

délivré et le pays avec lui. «Songez, monsieur, écrivait-il, en

terminant une longue lettre où il exhalait sa colère et son espoir,

songez, le moment venu, à rallier les fidèles troupes qui vont sauver,

aux regards de l’Europe indignée, l’honneur du royaume.» Ce ton élevé

cédait en s’achevant sur la plainte d’un vieil homme qui n’avait pu

embrasser son petit-fils.

Claude était déchiré par des sentiments contraires: devait-il

abandonner, même un jour, Sylvie et son fils, en ces temps de trouble?

Il avait commandé quelque temps la troupe qui se décorait du titre de

milice et qui obéissait avec impatience. Il la confia aux soins de

Jacques Chabane.

Le 18 janvier, des femmes hardies pénétrèrent dans la cour, et

demandèrent qu’on leur montrât Marie-Gabriel. Sylvie eût volontiers

contenté leur désir où il entrait bien peu d’amour. Mais Jeanne Cabiaud

parut sur le seuil, la coiffe en bataille, et les traita de gourgandines

qui n’étaient pas dignes d’approcher un ange du bon Dieu. Mal lui en

prit. Elle fut troussée en plein air, fouettée avec des baguettes

vertes, et laissée pour morte après avoir crié les injures les plus

sanglantes. Claude, pendant ce temps, était à Bonnal et, revenu au

château, il trembla en pensant que ces folles eussent pu renverser le

berceau de Marie-Gabriel, et malmener Sylvie.

Le curé Broussel trouvait à peine le morceau de pain qui le nourrissait.

Il vint à Argé, après avoir dit la messe de la Chandeleur, où

n’assistaient que peu de fidèles.

Comme il entrait dans la chambre où dormait Marie-Gabriel, Sylvie ne put

retenir un cri. Il était décharné et ressemblait à un agonisant qui se

serait levé pour mourir au lieu qu’il aurait choisi.

--Madame, j’ai cru tomber à l’autel en cette fête de la Chandeleur. Nous

voilà arrivé au temps où le feu ne dispense plus de lumière. Les

réserves de cire sont brûlées, les abeilles sont parties...

Claude fit apporter quelques aliments, qu’il mangea avec avidité, après

les avoir bénits. Un peu ranimé par le feu de bois, il dit:

--L’église est déserte, et je dois m’en aller par les chemins, afin de

rallier les quelques brebis qui reformeront le troupeau, plus tard,

quand elles auront cessé de trembler.

Sylvie pleurait et ne pouvait parler.

--Il ne faut pas pleurer, mon enfant, mais plutôt se réjouir. Peut-être

nous sera-t-il donné de souffrir et de mériter. Je ne veux pas encore

mourir, car, au penchant de mon âge, je vois se lever le soleil des

martyrs dont je désire recevoir quelques rayons sur ma tête, si Dieu

pourtant m’en fait la grâce. Je vous demanderai un peu de ce pain que

les hommes ne me donnent plus, me jugeant inutile et fâcheux. Il

apparaît que les âmes n’ont plus faim.

Claude et Sylvie s’indignaient; il leur imposa silence. Et avant de

partir, il fit avec le pouce le signe de la croix sur le front de

Marie-Gabriel, qui dormait et ne s’éveilla pas.

Belle Sylvie · 第 22 / 51 题