Les États généraux s’étant tenus à Versailles, les journaux, la voix
publique, les lettres du comte, l’annoncèrent au château d’Argé. Le cri
de Mirabeau avait traversé le pays devenu sonore. La révolte et l’envie
couraient ensemble. Sylvie ne sortait plus que dans le parc. Plus de
réunions, plus de fêtes; elle se parait pour Claude et les beaux arbres
qui la saluaient de leurs branches. Parfois, le sentiment de sa
fragilité était si grand qu’elle étouffait le désir de crier et de
pleurer.
Le 15 juillet, Claude apprit du maître de poste de Bonnal que la
Bastille était prise et que le sang coulait à Paris. A Bonnal, un vieil
homme qui battait du tambour parcourut les campagnes. Des femmes, de
jeunes garçons, des enfants, des vieillards traînant le pied le
suivaient. De moments en moments, ils criaient: «Vive la liberté et le
roi!»
Dans la cour d’Argé, ils poussèrent cette clameur. Un valet, qui voulait
fermer les portes, fut frappé à coups de poing, plongé dans une vasque
pleine d’eau et renvoyé au milieu des huées.
Claude parut sur le seuil. Jacques Chabane avait pris la tête du cortège
à côté de son père.
--Monsieur, prononça-t-il, nous annonçons la naissance de la Liberté;
nous venons à vous le cœur plein d’amour. Brutus a rejeté son poignard,
car il n’en est pas besoin; le roi nous aime et si le peuple s’est livré
à quelque violence, c’est la faute d’une poignée de mauvais conseillers.
Nous vous assurons, monsieur, de notre respect et de notre affection.
M. d’Argé, la main sur la garde de son épée, se sentait humilié par la
force que montrait ce garçon qui, pour la première fois, le regardait
aux yeux. Il répondit avec une hauteur qu’il tempéra de bonhomie et de
prudence. Il eut la bonté de feindre qu’il ne voyait dans cette troupe
hardie que des hommes emportés par la vertu. Le père Chabane caressait
les muscles de ses bras velus et riait doucement dans sa barbe.
Ayant salué les gens de Bonnal avec d’autant plus de noblesse qu’ils
étaient plus familiers, Claude appela à son aide le vin. Par ses ordres,
un tonneau fut roulé dans la cour et dressé: grosse borne qui marquait
la fin des discours. Un des fonds enlevé, le vin brilla sous le soleil.
Claude y plongea un gobelet d’argent et but à la santé du peuple. Il fut
acclamé et plus encore, lorsque des pots et des tasses d’étain apportés
en hâte permirent à tous de boire et de s’échauffer.
Mais Jacques remarqua:
--Vous avez oublié le pain, monsieur.
Claude contint sa fureur et en demanda. Il s’apaisa en considérant le
spectacle que formait la troupe vite enivrée. Autour du tonneau, on se
donnait des bourrades; c’était à qui boirait le plus. Peu songeaient à
se couper une tranche de pain.
Jacques Chabane souffrait d’assister à cette beuverie. Il s’approcha de
Claude et sur un ton bien contenu, il lui dit:
--Aimant le peuple, vous le ravalez...
Claude tourna le dos à l’audacieux, et il se promettait en d’autres
jours de le ramener dans le chemin qu’il n’eût pas dû quitter. Des
chansons grasses naquirent; gros refrains, boutades paillardes. Jacques
Chabane se tenait à l’écart, les bras croisés, près de son père qui
n’avait pas voulu boire plus que de raison.
Claude s’écria:
--Qu’il ne reste plus de ce bon vin!
Il se divertissait de voir ces gens, qui étaient si résolus, osciller,
maintenant et s’amollir ridiculement. Sylvie parut à la fenêtre; on la
salua de bravos et un vieux homme, Thomas Jacquier, lui envoya des
baisers en se balançant sur des jambes faibles. Jacques Chabane menaça
de le battre:
--Elle est si mignonne qu’un petit pigeon, répétait l’homme.
Il continua de plus belle, car Sylvie riait. Il y eut soudain une
bataille autour du tonneau à moitié vide. Thomas Jacquier y plongea son
chapeau crasseux; du feutre percé, le vin pleuvait comme de la pomme
d’un arrosoir. On frappa le vilain qui ne sentait pas les coups, tant il
était ivre. Jacques Chabane dut le protéger et, plein de dégoût, il
renversa du pied le tonneau dont le vin roula sur le pavé de la cour. A
son tour, il fut assailli, mais son père vint à son aide. Un luron
chanta à tue-tête un air de route qui poussait au départ.
Alors, Claude d’Argé dit à Jacques Chabane:
--C’est donc ce peuple que vous appelez à se gouverner?
Sans attendre une réponse, il fouilla dans sa poche et répandit une
poignée de louis; à ce tintement, la troupe revint en courant. On se
battit sauvagement. Un homme qui s’était couché à plat ventre sur
quelques monnaies, fut frappé avec furie. Un autre, dont on agrippait
les pieds et les mains, avait happé entre ses dents une pièce d’or et
seule la mort eût pu la lui arracher.