IX

Jacques Chabane, depuis que la Bastille était prise, voyait les plus

pauvres choses d’un regard qui les transformait. Parfois, un élan

mystérieux le traversait. Alors, s’il travaillait, il laissait son

marteau et devinait en lui un remuement sombre, comme en peut faire une

troupe rythmée qui marche en silence dans la nuit. La terre était belle,

il n’y prenait garde; l’homme aussi avait ses saisons. Il s’élèverait,

le mérite devenant la seule échelle. Ce Claude d’Argé proposant un

tonneau de vin au peuple de Bonnal altéré de jeune liberté devrait être

châtié. Sylvie s’était moqué de cette équipée. Et lui, elle l’avait vu,

mortifié, mangeant sa colère.

Ce soir, tandis qu’il empoignait de nouveau son marteau, il s’exaltait.

Qui pourrait l’empêcher de monter? Sa force ne pouvait le tromper.

Des étincelles, qui ne sortaient pas du foyer de la forge, lui sautaient

aux yeux. Cette grâce et ces fiertés que la noblesse détenait, il en

aurait sa part. Il croyait entendre ces roulements de tambour qui

précèdent les assauts dans les batailles historiques.

Il regagnait sa maison élevée sur la terre battue, et il se disait que

la pauvreté éprouve les grandes âmes. Il avait fait d’un réduit qui

servait autrefois de bûcher, une retraite où il lisait et rêvait à

l’aise. Sur l’enduit à la chaux, se détachaient des images d’hommes

fameux arrachées à un vieux _Plutarque_. Une mauvaise table lui

permettait de s’accouder; elle supportait une écritoire d’étain,

quelques livres que lui avait donnés le curé Broussel, un rudiment de

latin, les _Mémoires d’un homme de qualité_ où se trouvait l’_Histoire

de Manon Lescaut_, et les _Études de la nature_ dans le tome qui

contient les _Amours de Paul et Virginie_. Quant aux ouvrages de

Jean-Jacques, il les gardait dans sa table de chevet et les méditait aux

heures d’insomnie.

Lorsque cédait son désir de jouer un rôle, une douceur le touchait.

Sylvie d’Argé était la dame de ses pensées. Depuis qu’il avait faussé

compagnie au curé Broussel, il s’était mêlé davantage aux gens du

château. Il n’oubliait pas la naissance d’un sentiment audacieux.

Parfois il aidait Sylvie à monter en carrosse. Il voyait avec feu se

tendre la jambe dans le bas de soie et se courber la taille de cette

merveilleuse enfant. Un jour, il trébucha maladroitement comme il

ouvrait la portière. Elle avait jeté un cri de compassion en lui tendant

ses mains, comme elle aurait offert des roses. Là, peut-être, était le

secret de sa jeunesse contractée. Cette folie le poussant, il avait

dérobé dans le boudoir une miniature qui représentait Sylvie en corsage

bas d’où sortaient les rondes épaules soutenant la précieuse tête,

éclairée par les yeux, couleur d’un ciel si pur que toute peine s’y

fondait. La disparition de cette peinture mit le château en émoi. Claude

interrogea en vain les gens d’Argé. Puis, il crut se souvenir qu’il

l’avait perdue en l’emportant à Paris pour en faire peindre une copie

que son père désirait. Jacques la cachait dans une poche de sa veste. De

son refuge, il découvrait un horizon de bois et de prairies, et la coupe

de l’étang de Bonnal. Il appelait la nature à l’aide; Sylvie était une

fée des eaux et des herbages; il la mêlait aux contes de son pays, que

les enfants et les vieilles gens écoutent au coin du feu. Longtemps, il

contempla le portrait brillant dans son cadre d’ébène cerclé d’or, sans

oser y appuyer ses lèvres. Pour lui, Sylvie n’était pas une mortelle.

Peu à peu, il la regarda avec d’autres yeux. Le trouble, la nouvelle des

coups de force lui portèrent de l’audace; et maintenant, quand il lisait

des pages de _Manon Lescaut_ ou de _Paul et Virginie_, il achevait sa

lecture en baisant les traits adorés.

Sa tanière, il la peuplait de ses rêves. Sa mère, que le travail et les

privations avaient épuisée; ses deux petits frères, Hubert et Jean,

toujours déguenillés; son père, sorte de colosse fait pour battre le

fer, il les transfigurait, voyait en eux l’image de la vertu. S’il

apprenait que des gens de la ville voisine avaient pillé les convois de

grains ou molesté des hommes riches, il s’en attristait. Voilà qui

entachait cette révolution qu’il voulait pure. Le roi allait établir

l’égalité des rangs, il ne fallait pas le décourager.

Quelquefois, Jacques Chabane regrettait de vivre en ces temps où il

importait de montrer une âme héroïque. La robe de Manon Lescaut

bruissait, changeait en parquet précieux la terre battue. Ah! la maison

écartée, le petit bois, le ruisseau d’eau douce au bout du jardin, une

bibliothèque composée de livres choisis, quelques amis vertueux et de

bon sens, une table frugale et modérée... Ah! les folles agitations des

hommes... Mais ce jardin, il faut le mériter et sa voix où tournent les

feux de la passion, quand elle dit: «Mon amour...»

X

Sylvie, en ces jours de trouble, montra, sans raison apparente, beaucoup

de gaieté. Claude retrouvait dans ses gestes les mouvements de puérilité

et d’insouciance qu’elle avait au temps des premières amours. Elle

s’habillait avec coquetterie, mêlait ses doigts aux satins et aux soies

de ses robes choisies selon la couleur du jour. Au soleil de ce juillet,

elle présentait ses épaules nues que la lumière aimait en s’y mêlant.

Chansons, jeux, espiègleries, elle éparpillait le trésor de son enfance.

Et, peut-être, étouffait-elle un sanglot, comme si elle parait de ses

atours, une dernière fois, une adorable morte que l’on va emporter. A la

cuisine, elle commandait des mets coûteux et faits pour les heures

galantes. Près de Claude, elle mangeait des choses succulentes en

babillant; et ils mordaient au même fruit en buvant un vin doré de

Bergerac. Elle faisait naître des disputes qu’elle dénouait par un

baiser. La harpe et le clavecin s’émouvaient de nouveau sous leurs

doigts et formaient ces chants où deux cœurs amoureux se complaisent. Le

soir venu, on allumait les girandoles et les lustres pour chasser la

mélancolie. On ne savait plus que le petit chien était mort; et l’âme de

Mme de Flamare revenait aux souffles de la fantaisie.

Sylvie devinait le tourment caché de Claude; et touchant son front de sa

main gracieuse, elle dit un soir, comme le dîner s’achevait, et que les

grenouilles coassaient dans les mares:

--Claude, mon amour, n’ayez pas de méchant souci. Nous nous aimons et

cela suffit. Les redevances ne sont plus payées; les gens prennent une

mine du diable, mais le beau temps reviendra.

--Sylvie, le roi est entouré d’ennemis! De toutes parts arrivent de

mauvaises nouvelles. J’ai mesuré l’insolence des gens de Bonnal,

lorsqu’ils ont rempli ma cour de leurs cris.

Les croisées étaient ouvertes; la nuit de juillet faisait sa vapeur où

clignait l’étincelle des étoiles. Sylvie chanta au clavecin l’air si

doux de _Chérubin_ et Claude vint s’asseoir à ses pieds sur un coussin

de soie.

Comme la chanson s’achevait, quelque chose qui était lancé du dehors

tomba dans la salle. Claude bondit et, se penchant, il vit sur le

parquet un pigeon mort, à demi écrasé, les plumes blanches souillées de

terre et de sang. Il pâlit, tira son épée pour punir la folle insulte;

mais sur le seuil, au milieu de ses gens accourus, il ne remarqua rien

d’insolite dans la nuit d’été qui couvrait la campagne endormie.

Belle Sylvie · 第 17 / 51 题