La mort de Mme de Flamare frappa cruellement Sylvie. Cette femme, qui
agitait l’air de ses paroles et de ses gestes, cachait un bon cœur. Par
son testament, elle laissait mille louis aux pauvres de Bonnal et deux
mille livres au curé Broussel. Elle avait voulu reposer dans le petit
cimetière où dormirait à son tour sa fille chérie, dans la sépulture de
la maison d’Argé.
Il semblait que sa disparition marquât la naissance d’un autre temps. En
vain, Claude interrogea ses gens, poursuivit de longues recherches pour
découvrir comment elle était tombée de sa mule. Comme elle était de
forte complexion, on pensa qu’elle avait été prise de vertige.
Sylvie se sentait trop solitaire dans le grand château. Au dehors, les
chaumières aux toits bas semblaient des bêtes accroupies et menaçantes.
Des rumeurs d’alarme arrivaient, plus nombreuses de jour en jour. Le
comte écrivait de Paris des lettres où il ne cachait pas son inquiétude.
Claude ne cessait de veiller sur sa chère Sylvie, qui montrait les
promesses d’un enfant; sa taille s’alourdissait et son beau visage
devenait plus sérieux. Parfois, comme aux temps paisibles, il s’asseyait
au clavecin et elle jouait de la harpe. Courte trêve. Quand elle
s’arrêtait d’émouvoir les cordes, attristée soudain, il prenait place à
ses pieds, levait vers elle un regard d’amour.
Il souriait, bien qu’il fût plein de trouble.
Ko-Ko, depuis la mort de Mme de Flamare, boudait dans un coin et se
grattait le museau en battant de l’œil. Un soir, Claude le découvrit,
inerte et glacé, étendu sur la première marche de l’escalier. Ses mains
étaient repliées autour de son cou velu; il faisait penser à quelque
étrange enfant trop laid, que ses parents auraient abandonné. Claude le
fit enterrer dans le parc sans en avertir Sylvie.
Jacques Chabane fréquentait le château d’Argé. Claude lui permettait de
lire dans la bibliothèque. Il en avait une grande reconnaissance.
Les événements, qu’il voyait venir de ses yeux intelligents, lui
donnaient une assurance nouvelle.
--Madame, dit-il un jour à Sylvie, n’ayez aucune crainte. Rien ne
disparaîtra, si ce n’est la haine et l’injustice. Le bonheur va
descendre sur la terre. Il n’y aura plus d’envie.
Parfois, il lui lisait des pages de l’_Essai sur l’inégalité des
hommes_. Peu à peu, il haussait le ton et s’embrasait lui-même au style
de l’homme passionné. Comprenant enfin qu’il soufflait un malaise, au
milieu de ce logis paré de meubles mesurés, il se taisait, et ses
regards pleins de volupté cachée se tournaient vers Sylvie.
Elle pensait que ce garçon au naturel bouillant lui était tout dévoué.
En ce temps, ses épaules larges et son esprit décidé pouvaient être bien
utiles. Elle avait le sentiment de sa faiblesse, près de Claude qui
était de complexion délicate, d’âme généreuse, mais souvent incertaine.