VI

Mme de Flamare ne voulait plus habiter son hôtel de la place Dauphine,

elle se croyait en meilleure sécurité au château d’Argé. Le printemps ne

ramena pas la tranquillité dans les esprits. Les filles de cuisine et

les garçons d’écurie n’obéissaient plus et agissaient à leur guise. La

douceur de Sylvie ne les désarmait pas et Claude, d’un naturel si calme,

enrageait. Il renvoya la plupart de ses gens; il avait changé de vie,

refermé les livres des poètes. Sylvie s’asseyait moins souvent au

clavecin; les airs chéris, elle les rappelait tout bas, avec crainte;

quand les loups sortaient du bois, pouvait-on chanter les mélodies des

bergeries et de l’amour? Elle passait ses journées à tricoter des laines

pour les pauvres gens. A Bonnal, en simple appareil, elle frappait à la

porte des chaumières; quand elle paraissait, on ne pouvait que l’aimer.

Elle maîtrisait son effroi sous ces toits pleins de misère où l’on

vivait sur la terre battue. Elle laissait sur de méchants meubles un

écu, un louis d’or, et s’en revenait bien triste de ne pouvoir apaiser

toutes les souffrances. Quelquefois, elle s’asseyait sur un banc de

bois, à la porte de la forge où travaillait le père Chabane, aidé par

son fils. Jacques venait la saluer avec respect. Il lui dit un jour:

--Ah! madame, il y a du nouveau! Après les États généraux, tout le monde

connaîtra le bonheur.

Il se mit à rire aux éclats et découvrit de solides dents blanches:

--Les méchants profiteront quelque temps de ces changements. Mais on ne

touchera pas à un cheveu de votre tête.

Sylvie était souvent accompagnée par son petit chien Cabri; il furetait

çà et là dans les ruelles. Un soir, comme elle revenait au château à la

nuit tombante, elle s’aperçut qu’il ne gambadait plus à ses côtés. On le

chercha pendant plusieurs jours, mais Sylvie ne devait plus le revoir.

Il avait été sans doute empoisonné ou assommé à coups de trique.

Mme de Flamare était corpulente. Aussi se rendait-elle à la messe du

dimanche sur une mule ornée de pompons rouges et d’une selle en peau de

Maroc. Elle aurait pu faire atteler son carrosse, mais elle aimait à

cheminer ainsi en croupe au bruit des grelots et tenant les rênes d’une

main ferme. Quand elle entrait dans l’église, l’office était commencé.

Elle prenait place dans le banc de chêne aux armes des maisons de

Flamare et d’Argé. Lorsqu’elle s’agenouillait, on entendait bruire sa

robe de soie. Elle était croyante, mais il ne lui plaisait pas que la

messe se prolongeât, et si le curé Broussel prêchait trop longtemps,

elle toussait ou faisait résonner son chapelet pour l’avertir d’imiter

les Romains dans leur concision.

Le matin de Quasimodo, comme à l’habitude, elle fit harnacher sa mule

et, s’aidant d’un escabeau, elle y monta en se moquant du carrosse où

s’asseyaient Claude et Sylvie. La mule allait au pas et Mme de Flamare

saluait de la main les gens qu’elle rencontrait. Avant d’arriver à

Bonnal, il fallait franchir un fort ruisseau. La mule entrait dans

l’eau, qui lui montait à peine aux genoux, et Mme de Flamare était fière

de cet exploit.

Quand elle arriva près du gué, un homme sortit du bois voisin et la

salua à voix haute. Elle vit qu’il était fait comme un diable, mais elle

répondit:

--Bonjour, mon ami...

Comme elle traversait le flot, l’homme ayant bondi, fit tourner un

gourdin qu’il cachait derrière son dos et l’abattit sur les naseaux de

la mule qui se cabra. Mme de Flamare tomba lourdement et s’évanouit.

Lorsqu’elle reprit connaissance, elle tremblait de peur et de froid. Sa

robe était pesante et souillée. Elle se releva, appela sa mule qui

broutait sur la rive une herbe courte et cria au secours, mais en vain;

la campagne était déserte. Elle eut grand’peine à remonter sur sa bête.

En arrivant au château, elle s’alita. Claude et Sylvie, ne la voyant pas

venir à l’église, avaient fait le chemin qu’elle suivait d’habitude,

sans la rencontrer. On appela en hâte un médecin. Elle ne put jamais

expliquer ce qui était arrivé, car elle ne cessa de délirer. Elle mourut

après cinq jours de fièvre; Sylvie et l’abbé Broussel, qui se penchaient

à son chevet, n’entendirent que des mots de pardon mystérieux, qu’elle

mêlait à ses derniers soupirs.

Belle Sylvie · 第 14 / 51 题