Mme de Flamare, en son hôtel de la place Dauphine, qui était régi par de
fidèles serviteurs, ouvrit son salon avec bruit, et bientôt, il fut
rempli par des dames de son âge, assidues à l’écouter en croquant des
sucreries dont les tables étaient chargées. Elle éprouva vite quelque
langueur d’être éloignée de Sylvie. Elle lui écrivit chaque jour des
lettres rapides. C’était une chronique de tout ce qui arrivait de
marquant dans la ville.
--Toute-Belle, lui manda-t-elle, un soir, en revenant du théâtre que
régissait le sieur Besse, vous ne sauriez imaginer le plaisir que j’ai
eu en voyant de bons comédiens jouer: _la Rosière de Salency_. Cela est
doux, mignon, du plus bel air. Limoges est un petit Paris, il faut bien
l’avouer. La fille qui tenait le rôle de la rosière avait un œil un peu
trop assassin pour jouer la vertu même aimable, mais, enfin, tous les
garçons qui assistaient à ce spectacle lui pardonnaient, les monstres,
de faire pirouetter sa jupe rayée de rose et de vert, car elle montrait
des jambes faites au tour et comme il n’y en a pas chez le marchand. Le
comte, l’homme sérieux, a beaucoup ri et il a daigné applaudir. Il
aurait dû vous enlever de cette tanière d’Argé et, de force, vous mettre
en croupe sur son cheval. Tous les yeux se fussent détournés de la
sémillante rosière; vous eussiez rallié tous les regards. On a joué une
autre pièce où l’on voyait un mendiant magnifique, qui portait une barbe
aussi large qu’une pelle de boulanger. Il a dit des choses ravissantes,
mais il aimait mieux les baisers que les liards, car, à tous moments, on
venait l’embrasser. Ce mendiant se nourrissait de baisers, c’est pour
cela qu’il était si beau. Il avait un nez aussi noble que celui du
comte. Je dis: il avait, car un mouvement un peu brusque, dans une
embrassade, le fit tomber et découvrit le naturel, qui n’était guère
plus gros qu’un haricot de forte taille. Il le ramassa et le rajusta
avec beaucoup de grâce, en chantant d’une voix si mélodieuse que peu de
spectateurs s’aperçurent de cette chute. Tel est le pouvoir de la
musique! Mais moi j’ai de bons yeux; et il y a longtemps que j’ai vu
qu’il n’était au monde plus belle enfant que ma Toute-Belle. Hé, là-bas!
Hé, là-bas! Arrivez vite, ou je cours vous chercher, dussé-je en perdre
mes pantoufles de soie!
C’était là un brimborion de billet, qu’elle avait tracé après minuit, en
buvant deux doigts de vin d’Espagne. Les lettres qu’elle écrivait chaque
jour montraient plus d’ampleur.
Elle revint sans crier gare au château d’Argé, dans la semaine de la
Chandeleur. Elle apportait trois caisses de robes et de chapeaux,
qu’elle avait achetés chez la meilleure marchande de modes. Sous les
regards de Sylvie, elle déploya deux robes de satin à raies vertes et
violettes, une pelisse de satin parée de queues de renard, un manchon de
loup de Sibérie adouci par des rubans frivoles et un immense chapeau à
l’espagnole.
--Quand vous échangerez des baisers par un temps chagrin, il ne pleuvra
pas dessus. Pour vous, monsieur, dit-elle à Claude, j’apporte une paire
de lunettes, afin de vous apprendre à me mieux voir et connaître. Vous
avez été méchant de me priver de Sylvie. Elle a fort mauvaise mine; un
mois de mon absence a suffi pour que ses roses pâlissent. Que
n’entendiez-vous mon appel et ne veniez à Limoges? Un peu plus, et cette
enfant se mourait!
Claude se garda bien de répondre; il était trop heureux du plaisir de
Sylvie.
* * * * *
L’hiver céda et de grandes pluies couvrirent la campagne. Mme de Flamare
obtint que l’abbé Broussel jouât au piquet avec elle, au moins une fois
la semaine. Elle lui donnait quelques louis pour les pauvres de Bonnal,
et l’abbé essuyait patiemment ses discours, qui se chevauchaient sans
cesse. Ils s’asseyaient au coin du feu et le singe Ko-Ko les imitait
imparfaitement, balançant la tête d’avant en arrière, comme le faisait
Mme de Flamare en examinant son jeu. Sylvie déchiffrait les œuvres
nouvelles des musiciens; elle accompagnait au clavecin les mélodies que
Claude éveillait dans sa flûte d’ébène; mais la voix de Mme de Flamare
contrariait le chant et le dominait.
Ce soir, elle était de belle humeur. Elle considérait son partenaire
avec un secret dédain. Il était petit et maigre, parlait peu et bas;
dans son visage desséché brillaient de grands yeux timides. D’un geste
machinal, il assurait de temps à autre son rabat.
--Vous ne pouvez me vaincre au piquet, s’écria-t-elle en triant ses
cartes. Je gagnerais une fortune, s’il me plaisait. Continuez de jouer
cet air, mes chers anges, vous ne me dérangez pas... A vous, l’abbé.
J’ai connu un homme de qualité qui ne fut jamais heureux... Ko-Ko,
demeurez en paix un moment... Son livre de raison était admirable, car
il avait de l’ordre. Par l’inventaire des articles, on voyait qu’il
devait: deux mille pains de Gonesse au boulanger; deux cents côtelettes
de mouton sur le gril à la gargote; quatre cents poulardes et six mille
alouettes au rôtisseur; cent quatre-vingt mille douzaines d’huîtres à
l’écailler... Laissez-moi compter les points, l’abbé... trois mille
pintes de vin au marchand; deux mille six cent quatre-vingt-six
carterons de fromage au boutiquier... Pourquoi vous arrêtez-vous de
jouer, Sylvie Toute-Belle, c’était bien joli ce qui sortait de la
flûte...?
Elle reprit d’une voix très forte:
--Six mille seaux au porteur... autant que je me souvienne. L’écriture
était d’une extraordinaire netteté. Onze mille salades au jardinier;
deux millions six cent soixante mille pommes au fruitier; huit mille
tasses de café au cafetier...
Elle tira de la main gauche un papier qui était plié sur son sein, pour
feindre d’aider sa mémoire, tandis que de la droite elle ouvrait ses
cartes en bouquet.
--Trois mille barbes au barbier... Jouez ces airs, j’aime de parler au
son du clavecin... quatre mille accommodages au perruquier... L’abbé,
vous avez gagné; ce n’est pas le Pérou... Treize mille blanchissages de
chemises à la blanchisseuse; vingt mille neuf cents décrottages de
souliers au Savoyard; quarante visites au médecin; soixante saignées au
chirurgien, et dix-sept cents pilules à l’apothicaire... Je vous avais
bien dit, l’abbé, que cet homme avait de l’ordre. Quand il mourut, on
savait ce qu’il devait; c’était toujours cela. Pour qu’il eût un si long
crédit, il fallait qu’il fût un plus grand comédien que ceux que nous
voyons d’habitude aux chandelles.
--Je vous crois, madame, dit l’abbé sur un ton plaintif.
--Son appartement, mes chers anges, était singulier; les murs étaient
tendus d’enveloppes de jeux de cartes. Il assurait que cette tenture lui
coûtait plus d’argent que la tapisserie des Gobelins qui est chez le
roi. Il dormait sur deux mille jeux de piquet très poussiéreux; à qui
s’en étonnait, il répondait que c’était pour charmer les as.
On frappa à la porte et Jacques Chabane parut, hors d’haleine.
--On vient de forcer le grenier à blé de la Rebeyre!
Mme de Flamare se leva:
Une bonne nouvelle!... De quoi faire pendre par les pieds quelques
brigands.
--Il faut les poursuivre dès ce soir. J’ai rassemblé de bons garçons qui
sont munis de lanternes et de gourdins.
--Si nos métayers ont la goutte, tu ne l’as pas, mon enfant, dit Mme de
Flamare. Sylvie, trouvez-vous pas qu’il a l’étoffe d’un joli sergent?
Vous, monsieur, cria-t-elle à Claude, laissez votre flûte et prenez
votre épée. L’abbé, s’il y a des morts, vous les bénirez.
La douce voix de Sylvie s’éleva:
--Ils avaient faim, sans doute... Si les mères ne mangent pas, les
petits n’auront pas de lait.
--Ah, madame! Il y a tant de misère, dit le curé Broussel... Retire-toi,
mon enfant.
Jacques Chabane sortit en cachant une grande déception. Il avait cru
remarquer que Claude affectait de ne pas le regarder. Mme de Flamare
continua quelque temps de jouer au piquet avec l’abbé Broussel mais, son
indignation étant tombée, elle se taisait et cachait une secrète
angoisse.
V
On ne donna pas suite au pillage du grenier à blé de la Rebeyre. Des
nouvelles étranges couraient; une sorte de peur en brouillards
tournants; une puissance obscure qui soufflait dans les cheminées
paysannes où l’on se serrait autour du feu en mangeant de mauvais pain.
Le comte vint au château d’Argé. Il était soucieux et n’accabla pas son
fils de conseils et d’objurgations. Depuis que, par un édit du roi, les
États généraux avaient été convoqués, il ne cessait de s’agiter. Le 11
mars s’étaient réunis les députés de la sénéchaussée qui devaient nommer
les électeurs qui désigneraient à leur tour les députés aux États de
Versailles. Le cahier des doléances rédigé, l’espérance et la justice,
la chicane et la révolte s’y mêlaient.
--Je crois, monsieur, dit le comte à son fils, que l’heure est grave.
Peut-être avez-vous bien fait de ne pas songer aux affaires sérieuses.
Vous serez plus dispos quand le roi aura besoin de vous. Je vais à Paris
et ne reviendrai pas vite à Villemonteil. Je serai l’hôte de votre
beau-frère, M. Félicité de Flamare. Je ne veux pas redire quels affronts
j’ai dû essuyer cette année. Il faut tailler et recoudre.
Il baisa aux joues Sylvie, garda un moment les mains de Claude dans les
siennes et embrassa solennellement Mme de Flamare, qui avait le souffle
coupé par l’émotion. Puis, tournant les talons, il s’en alla et remonta
à cheval.