IV

Mme de Flamare, en son hôtel de la place Dauphine, qui était régi par de

fidèles serviteurs, ouvrit son salon avec bruit, et bientôt, il fut

rempli par des dames de son âge, assidues à l’écouter en croquant des

sucreries dont les tables étaient chargées. Elle éprouva vite quelque

langueur d’être éloignée de Sylvie. Elle lui écrivit chaque jour des

lettres rapides. C’était une chronique de tout ce qui arrivait de

marquant dans la ville.

--Toute-Belle, lui manda-t-elle, un soir, en revenant du théâtre que

régissait le sieur Besse, vous ne sauriez imaginer le plaisir que j’ai

eu en voyant de bons comédiens jouer: _la Rosière de Salency_. Cela est

doux, mignon, du plus bel air. Limoges est un petit Paris, il faut bien

l’avouer. La fille qui tenait le rôle de la rosière avait un œil un peu

trop assassin pour jouer la vertu même aimable, mais, enfin, tous les

garçons qui assistaient à ce spectacle lui pardonnaient, les monstres,

de faire pirouetter sa jupe rayée de rose et de vert, car elle montrait

des jambes faites au tour et comme il n’y en a pas chez le marchand. Le

comte, l’homme sérieux, a beaucoup ri et il a daigné applaudir. Il

aurait dû vous enlever de cette tanière d’Argé et, de force, vous mettre

en croupe sur son cheval. Tous les yeux se fussent détournés de la

sémillante rosière; vous eussiez rallié tous les regards. On a joué une

autre pièce où l’on voyait un mendiant magnifique, qui portait une barbe

aussi large qu’une pelle de boulanger. Il a dit des choses ravissantes,

mais il aimait mieux les baisers que les liards, car, à tous moments, on

venait l’embrasser. Ce mendiant se nourrissait de baisers, c’est pour

cela qu’il était si beau. Il avait un nez aussi noble que celui du

comte. Je dis: il avait, car un mouvement un peu brusque, dans une

embrassade, le fit tomber et découvrit le naturel, qui n’était guère

plus gros qu’un haricot de forte taille. Il le ramassa et le rajusta

avec beaucoup de grâce, en chantant d’une voix si mélodieuse que peu de

spectateurs s’aperçurent de cette chute. Tel est le pouvoir de la

musique! Mais moi j’ai de bons yeux; et il y a longtemps que j’ai vu

qu’il n’était au monde plus belle enfant que ma Toute-Belle. Hé, là-bas!

Hé, là-bas! Arrivez vite, ou je cours vous chercher, dussé-je en perdre

mes pantoufles de soie!

C’était là un brimborion de billet, qu’elle avait tracé après minuit, en

buvant deux doigts de vin d’Espagne. Les lettres qu’elle écrivait chaque

jour montraient plus d’ampleur.

Elle revint sans crier gare au château d’Argé, dans la semaine de la

Chandeleur. Elle apportait trois caisses de robes et de chapeaux,

qu’elle avait achetés chez la meilleure marchande de modes. Sous les

regards de Sylvie, elle déploya deux robes de satin à raies vertes et

violettes, une pelisse de satin parée de queues de renard, un manchon de

loup de Sibérie adouci par des rubans frivoles et un immense chapeau à

l’espagnole.

--Quand vous échangerez des baisers par un temps chagrin, il ne pleuvra

pas dessus. Pour vous, monsieur, dit-elle à Claude, j’apporte une paire

de lunettes, afin de vous apprendre à me mieux voir et connaître. Vous

avez été méchant de me priver de Sylvie. Elle a fort mauvaise mine; un

mois de mon absence a suffi pour que ses roses pâlissent. Que

n’entendiez-vous mon appel et ne veniez à Limoges? Un peu plus, et cette

enfant se mourait!

Claude se garda bien de répondre; il était trop heureux du plaisir de

Sylvie.

* * * * *

L’hiver céda et de grandes pluies couvrirent la campagne. Mme de Flamare

obtint que l’abbé Broussel jouât au piquet avec elle, au moins une fois

la semaine. Elle lui donnait quelques louis pour les pauvres de Bonnal,

et l’abbé essuyait patiemment ses discours, qui se chevauchaient sans

cesse. Ils s’asseyaient au coin du feu et le singe Ko-Ko les imitait

imparfaitement, balançant la tête d’avant en arrière, comme le faisait

Mme de Flamare en examinant son jeu. Sylvie déchiffrait les œuvres

nouvelles des musiciens; elle accompagnait au clavecin les mélodies que

Claude éveillait dans sa flûte d’ébène; mais la voix de Mme de Flamare

contrariait le chant et le dominait.

Ce soir, elle était de belle humeur. Elle considérait son partenaire

avec un secret dédain. Il était petit et maigre, parlait peu et bas;

dans son visage desséché brillaient de grands yeux timides. D’un geste

machinal, il assurait de temps à autre son rabat.

--Vous ne pouvez me vaincre au piquet, s’écria-t-elle en triant ses

cartes. Je gagnerais une fortune, s’il me plaisait. Continuez de jouer

cet air, mes chers anges, vous ne me dérangez pas... A vous, l’abbé.

J’ai connu un homme de qualité qui ne fut jamais heureux... Ko-Ko,

demeurez en paix un moment... Son livre de raison était admirable, car

il avait de l’ordre. Par l’inventaire des articles, on voyait qu’il

devait: deux mille pains de Gonesse au boulanger; deux cents côtelettes

de mouton sur le gril à la gargote; quatre cents poulardes et six mille

alouettes au rôtisseur; cent quatre-vingt mille douzaines d’huîtres à

l’écailler... Laissez-moi compter les points, l’abbé... trois mille

pintes de vin au marchand; deux mille six cent quatre-vingt-six

carterons de fromage au boutiquier... Pourquoi vous arrêtez-vous de

jouer, Sylvie Toute-Belle, c’était bien joli ce qui sortait de la

flûte...?

Elle reprit d’une voix très forte:

--Six mille seaux au porteur... autant que je me souvienne. L’écriture

était d’une extraordinaire netteté. Onze mille salades au jardinier;

deux millions six cent soixante mille pommes au fruitier; huit mille

tasses de café au cafetier...

Elle tira de la main gauche un papier qui était plié sur son sein, pour

feindre d’aider sa mémoire, tandis que de la droite elle ouvrait ses

cartes en bouquet.

--Trois mille barbes au barbier... Jouez ces airs, j’aime de parler au

son du clavecin... quatre mille accommodages au perruquier... L’abbé,

vous avez gagné; ce n’est pas le Pérou... Treize mille blanchissages de

chemises à la blanchisseuse; vingt mille neuf cents décrottages de

souliers au Savoyard; quarante visites au médecin; soixante saignées au

chirurgien, et dix-sept cents pilules à l’apothicaire... Je vous avais

bien dit, l’abbé, que cet homme avait de l’ordre. Quand il mourut, on

savait ce qu’il devait; c’était toujours cela. Pour qu’il eût un si long

crédit, il fallait qu’il fût un plus grand comédien que ceux que nous

voyons d’habitude aux chandelles.

--Je vous crois, madame, dit l’abbé sur un ton plaintif.

--Son appartement, mes chers anges, était singulier; les murs étaient

tendus d’enveloppes de jeux de cartes. Il assurait que cette tenture lui

coûtait plus d’argent que la tapisserie des Gobelins qui est chez le

roi. Il dormait sur deux mille jeux de piquet très poussiéreux; à qui

s’en étonnait, il répondait que c’était pour charmer les as.

On frappa à la porte et Jacques Chabane parut, hors d’haleine.

--On vient de forcer le grenier à blé de la Rebeyre!

Mme de Flamare se leva:

Une bonne nouvelle!... De quoi faire pendre par les pieds quelques

brigands.

--Il faut les poursuivre dès ce soir. J’ai rassemblé de bons garçons qui

sont munis de lanternes et de gourdins.

--Si nos métayers ont la goutte, tu ne l’as pas, mon enfant, dit Mme de

Flamare. Sylvie, trouvez-vous pas qu’il a l’étoffe d’un joli sergent?

Vous, monsieur, cria-t-elle à Claude, laissez votre flûte et prenez

votre épée. L’abbé, s’il y a des morts, vous les bénirez.

La douce voix de Sylvie s’éleva:

--Ils avaient faim, sans doute... Si les mères ne mangent pas, les

petits n’auront pas de lait.

--Ah, madame! Il y a tant de misère, dit le curé Broussel... Retire-toi,

mon enfant.

Jacques Chabane sortit en cachant une grande déception. Il avait cru

remarquer que Claude affectait de ne pas le regarder. Mme de Flamare

continua quelque temps de jouer au piquet avec l’abbé Broussel mais, son

indignation étant tombée, elle se taisait et cachait une secrète

angoisse.

V

On ne donna pas suite au pillage du grenier à blé de la Rebeyre. Des

nouvelles étranges couraient; une sorte de peur en brouillards

tournants; une puissance obscure qui soufflait dans les cheminées

paysannes où l’on se serrait autour du feu en mangeant de mauvais pain.

Le comte vint au château d’Argé. Il était soucieux et n’accabla pas son

fils de conseils et d’objurgations. Depuis que, par un édit du roi, les

États généraux avaient été convoqués, il ne cessait de s’agiter. Le 11

mars s’étaient réunis les députés de la sénéchaussée qui devaient nommer

les électeurs qui désigneraient à leur tour les députés aux États de

Versailles. Le cahier des doléances rédigé, l’espérance et la justice,

la chicane et la révolte s’y mêlaient.

--Je crois, monsieur, dit le comte à son fils, que l’heure est grave.

Peut-être avez-vous bien fait de ne pas songer aux affaires sérieuses.

Vous serez plus dispos quand le roi aura besoin de vous. Je vais à Paris

et ne reviendrai pas vite à Villemonteil. Je serai l’hôte de votre

beau-frère, M. Félicité de Flamare. Je ne veux pas redire quels affronts

j’ai dû essuyer cette année. Il faut tailler et recoudre.

Il baisa aux joues Sylvie, garda un moment les mains de Claude dans les

siennes et embrassa solennellement Mme de Flamare, qui avait le souffle

coupé par l’émotion. Puis, tournant les talons, il s’en alla et remonta

à cheval.

Belle Sylvie · 第 13 / 51 题