III

Tout janvier, un froid terrible souffla du nord. Les feuilles tombées

craquaient sous les pas, dans le parc; la neige et le givre formaient

des fourrés de silence et dressaient, sous le ciel, des clartés mortes.

Les routes, les sentiers s’effaçaient; la misère occupait le pays où le

vent s’étouffait en des solitudes infinies. Les laboureurs des domaines

d’Argé ne payaient que difficilement les redevances, et, chaque jour,

des mendiants se pressaient dans la cour d’honneur. Claude leur faisait

donner quelque monnaie, des fagots, du pain, mais il semblait que l’on

jetât tout secours dans un abîme. Sylvie avait amassé des monceaux de

toiles et de laines, qu’elle distribuait sans compter. La plainte de la

faim l’avait touchée et, souvent, elle recevait elle-même ces pauvres

que Dieu envoyait en si grand nombre. Elle les faisait entrer à la

cuisine où, dans la cheminée, flambaient des troncs d’arbre, dont les

reflets brûlaient sur la batterie de cuivre. Les garçons et les filles

de table maugréaient de voir partout des traces de neige fondue et

montraient leur crainte de la vermine.

Elle aurait voulu réchauffer et assouvir tous ces malheureux. Des mères

survenaient, couvertes de haillons, un petit enfant dans les bras, qui

s’attachait au sein tari. Elle avait envie de crier:

--Prenez tout, emportez tout, mais cachez-moi tant de souffrance!

Un jour, ne sachant plus que donner, elle mit dans la main tendue d’un

vieil homme un pot de confitures et le congédia avec la plus charmante

bonté. Hésitant à s’en aller, il se tenait sur le seuil, comme la figure

du siècle finissant. Une barbe sale le couvrait jusqu’aux yeux, qui

étaient chassieux et rougis. Sylvie fut prise de peur et s’enfuit à

travers les salles du château. Alors, Mme de Flamare parut en gémissant;

elle attesta les cieux que sa fille était pure comme l’agneau tondu; que

cette enfant tentait de loger la mer dans une coquille de noix; qu’il

demeurait vain de laisser trotter son cœur sur des sentiers qui se

perdaient dans le désert des afflictions; que Sylvie perdrait, sous

l’empire de tels soucis, nobles, à la vérité, ce fard dont la nature

avait orné son visage de jeune déesse. Il était bien téméraire à des

mortels de vouloir panser des blessures innombrables. Et elle conta

l’histoire des brebis perdues et affamées; l’une d’elles, ayant mangé

dans la main du berger un morceau de pain rassis, un immense troupeau

accourut des quatre coins de l’horizon, et de ses milliers de têtes

avides étouffa le bonhomme. Quelque temps encore, elle accumula images

et paraboles, en accabla Sylvie, puis courut dissiper les rêves de

Claude qui, en ces heures, poursuivait le dernier vers d’un quatrain

galant.

Peu de jours après, elle fit atteler son carrosse pour aller réveiller

de sa voix fière son hôtel, qui s’élevait à Limoges sur la place

Dauphine. Elle ne put décider Sylvie à la suivre et à quitter pour n’y

revenir qu’au mois des roses, la terrible campagne sanglée dans le

baudrier de l’hiver.

Belle Sylvie · 第 12 / 51 题