Richelieu, réfugié à Tarascon, sous prétexte d'user des eaux minérales

qui sont dans le voisinage, y attendait dans un morne abattement l'issue

des intrigues et des complots dont il était l'objet. Mais alors la

situation de celui qui avait juré sa perte n'était pas plus brillante

que la sienne. Cinq-Mars, ébloui de sa fortune, emporté par ses

passions, semblait avoir pris à tâche de contrarier toutes les

inclinations du roi, de ne se gêner en rien pour lui plaire, et de

s'éloigner d'autant plus que le roi témoignait plus de désir de l'avoir

auprès de lui. Une conduite aussi extravagante ne tarda pas à porter ses

fruits; le roi se refroidit visiblement pour Cinq-Mars; il l'admettait

plus rarement auprès de sa personne, et le favori comprit enfin, mais

trop tard, que son crédit à la cour ne tenait plus qu'à un fil. Les

courtisans le voyaient bien; et c'était vainement que Cinq-Mars, pour

faire croire au maintien de sa faveur, avait recours à de petites ruses.

On raconte qu'il lui arrivait souvent alors de se cacher dans quelque

réduit, pendant deux ou trois heures, après que le roi était couché,

pour laisser supposer ensuite qu'il sortait d'auprès de ce prince, et

qu'il avait passé tout ce temps-là au chevet de son lit, comme cela lui

arrivait dans les commencements. La marche de la conspiration n'était

pas plus heureusement dirigée. Les lenteurs calculées du duc d'Orléans,

qui tremblait de s'attaquer encore une fois au terrible cardinal, et

divers autres contre-temps, joints aux indiscrétions de Cinq-Mars,

mettaient à chaque instant les conjurés en péril d'être découverts avant

l'exécution de leur dessein. Enfin dans les rangs mêmes de l'armée

Richelieu avait des amis nombreux et dévoués; on les appelait les

_cardinalistes_. Les partisans de Cinq-Mars, et tous les ennemis du

premier ministre, prenaient le nom de _royalistes_. Louis s'adressant un

jour à un capitaine de ses gardes: «Je sais, lui dit-il, que mon armée

est partagée en deux factions, les royalistes et les cardinalistes, pour

qui tenez-vous?--Pour les cardinalistes, sire, répondit fièrement

l'officier, car le parti du cardinal est le vôtre.» Le roi ne releva pas

cette réponse hardie. Celui qui la faisait s'appelait Fabert; issu d'une

famille bourgeoise de Metz, il fut le premier soldat français qui, sans

être noble, parvint à la dignité de maréchal de France.

Les choses en étaient là, lorsqu'un jour Richelieu reçut à Tarascon un

paquet cacheté, d'une origine inconnue. Il l'ouvrit, et y trouva la

copie du traité passé avec l'Espagne au nom du duc d'Orléans, traité qui

lui livrait tout le secret de la conspiration. Le cardinal fut rayonnant

de joie, car il avait en main de quoi perdre ses ennemis et ressaisir

tout son crédit auprès du roi. À l'instant même il envoya un de ses

affidés à Louis XIII, pour lui mettre sous les yeux la preuve des

complots et des trahisons dont il était entouré (1642).

Cette découverte jeta le plus grand trouble dans l'esprit du roi.

Retenu par un reste d'affection, il hésitait à livrer son favori à la

vengeance de Richelieu et aux sévérités de la justice; pour lever ses

scrupules, on eut recours au père Sirmond, son confesseur. Celui-ci

n'eut pas de peine à lui démontrer l'énormité de ce complot qui

s'appuyait sur l'étranger, et la nécessité de punir les coupables; il

donna enfin l'ordre d'arrêter Cinq-Mars, qui, ne pouvant sortir de

Narbonne, se tint d'abord caché chez un marchand de cette ville, dont la

femme lui avait accordé refuge; mais le mari intimidé le livra aux

gardes qui le cherchaient. De Thou fut également arrêté à Narbonne, et

le duc de Bouillon à l'armée d'Italie qu'il commandait. Gaston se tenait

alors loin de la cour, en Auvergne; on le mit tout d'abord dans

l'impossibilité de fuir. Dès qu'il connut l'arrestation de Cinq-Mars, il

s'empressa de jeter au feu l'original du traité avec l'Espagne; puis il

dépêcha vers le cardinal un de ses affidés chargé de présenter en son

nom les plus humbles excuses et les plus indignes supplications.

Richelieu répondit d'un ton froid et sévère à cet envoyé: «Que le duc

d'Orléans avait mérité la mort; que, si par grâce extrême on lui

laissait la vie, c'était à condition qu'il fournît au roi les moyens de

connaître et d'atteindre ses complices, et qu'il livrât le traité avec

l'Espagne.» Ce malheureux prince ne recula devant rien; il se fit le

dénonciateur de ses amis; et pour procurer contre eux des preuves, à

défaut de l'original du traité qu'il avait brûlé, il en livra une copie

restée entre ses mains.

Dans ces jours de crise, Louis sentait le besoin de s'appuyer de nouveau

sur Richelieu. Tout malade qu'il était lui-même, il se fit porter à

Tarascon chez le cardinal. On vit alors un étrange spectacle; un lit fut

dressé pour le roi à côté de celui de son ministre; et ces deux hommes,

dont la vie était prête à s'éteindre, s'entretenaient du sort qu'ils

réservaient à leurs ennemis vaincus et prisonniers. Louis était plein

d'effusion pour le cardinal et semblait lui demander pardon d'avoir un

instant méconnu sa fidélité et ses services. Richelieu se montrait

généreux envers son souverain, implacable envers les malheureux

compromis dans la conjuration. Après cette entrevue, le roi prit congé

de Richelieu et regagna tristement Paris; le cardinal partit pour Lyon,

remontant le Rhône et traînant derrière lui un de ses captifs, de Thou,

dans un bateau attaché au sien (17 août 1642).

XXXVIII.

Procès et supplice de Cinq-Mars et de de Thou.

Cinq-Mars et de Thou furent traduits devant une commission composée de

magistrats et de conseillers d'État. Au nombre de ces derniers figurait

un personnage sinistre, Laubardemont, dont le nom demeuré infâme sert

encore aujourd'hui à caractériser la servilité cruelle qui prend le

masque de la justice. Dans l'instruction de son procès, Cinq-Mars avait

laissé entendre que le roi connaissait et ne désavouait pas ses projets

contre le cardinal, à l'époque de la conjuration. Le faible Louis XIII

descendit jusqu'à se justifier devant son ombrageux ministre, et à

charger lui-même son ancien favori. Il écrivit au chancelier Séguier,

président de la commission, une lettre où il reconnut que Cinq-Mars lui

avait proposé de se défaire du cardinal; mais il affirmait en même temps

qu'il avait repoussé avec horreur «cette mauvaise pensée, quoi qu'en pût

dire ce grand imposteur et calomniateur Cinq-Mars.»

L'accusation d'avoir traité avec les ennemis de l'État était

parfaitement justifiée vis-à-vis des chefs du complot. De Thou,

quoiqu'il y eût peut-être pénétré plus avant que son devoir ne le

permettait, ne pouvait être judiciairement convaincu de complicité; et

le chancelier Séguier, qui espérait le sauver, insistait sur ce point.

Mais Laubardemont rapporta une ancienne ordonnance de Louis XI, ignorée

de tous, qui assimilait les non-révélateurs aux auteurs du crime qu'ils

n'avaient pas dénoncé. En même temps, par une manoeuvre indigne, il dit à

l'oreille de Cinq-Mars que de Thou avait tout confessé; celui-ci dès

lors ne cacha plus rien des circonstances les plus compromettantes pour

son ami. Tous deux furent condamnés à mort, et conduits au supplice le

jour même de leur condamnation. Ils montrèrent à leurs derniers moments

un calme et une résignation religieuse qui achevèrent d'exciter

profondément en leur faveur la compassion du peuple. Tous deux eurent la

tête tranchée à Lyon, sur la place des Terreaux (12 septembre 1642). On

raconte que Louis XIII, instruit du jour et du moment de l'exécution, se

promenant à Saint-Germain, tira froidement sa montre, et regardant

l'heure, dit à ceux qui l'entouraient: «Cher ami doit faire à présent

une laide grimace.»

XXXIX.

Retour triomphal de Richelieu.

Richelieu quitta Lyon après que Cinq-Mars et de Thou eurent été

exécutés. Il s'achemina vers Paris, tantôt sur un bateau qui descendait

la Loire, tantôt porté par ses gardes dans une magnifique litière où se

trouvaient, outre son lit, des siéges pour deux personnes qui

l'accompagnaient dans sa route. Les porteurs ne marchaient que la tête

découverte; sa litière était si vaste et si haute qu'on abattait devant

elle des pans de murailles, les portes des villes et des édifices

s'étant trouvées trop étroites pour lui donner passage; il arriva ainsi

à Paris le 17 octobre, au milieu de la foule étonnée et terrifiée en

présence d'un pareil triomphateur.

Plusieurs des complices de Cinq-Mars étaient parvenus à sortir de

France, ou s'y tenaient cachés. Le duc de Bouillon dut la vie à

Richelieu qui avait moins de goût à faire tomber sa tête qu'à devenir

maître de la forte ville de Sedan que le duc possédait. Il lui fit

comprendre, dans sa prison, à quelle condition il pouvait se sauver de

l'échafaud; et moyennant la cession de cette place au roi, le duc

obtint sa grâce entière. Quant au duc d'Orléans, il avait, comme nous

l'avons vu, acheté la clémence de Richelieu en lui livrant ses amis. Il

en fut quitte pour être condamné à vivre quelque temps éloigné de la

cour. Après la mort de Louis XIII, Fontrailles, gentilhomme compromis

dans la conspiration de Cinq-Mars, celui-là même qui avait négocié, au

nom du duc d'Orléans, le traité avec l'Espagne, et qui n'avait échappé à

la mort qu'en fuyant en Angleterre, tira vengeance de cette manière de

l'égoïsme du prince: Un jour qu'il assistait auprès du duc d'Orléans à

un spectacle public, une planche de l'amphithéâtre s'étant rompue sous

lui, le prince lui tendit la main pour l'aider à se retirer du trou où

il était tombé: «Je suis bien obligé à Votre Altesse, lui dit

Fontrailles en le saluant profondément, je puis me vanter d'être le

premier de ses serviteurs qu'elle ait tiré de l'échafaud.»

Vers ce même temps, les armes du roi étaient victorieuses dans le

Roussillon; mais un grave échec essuyé sur la frontière de Picardie, à

Honnecourt, jeta pour quelque temps en France une alarme exagérée.

L'opinion était si bien établie que le calcul dominant du premier

ministre était de se rendre nécessaire à tout prix, qu'on prétendit

qu'il avait donné l'ordre au marquis de Guiche, une de ses créatures, de

se faire battre par les Espagnols dans cette rencontre, afin que le

roi, alarmé des progrès de l'ennemi au nord de la France, sentît

vivement le besoin de toute l'habileté de son ministre pour écarter ce

danger. Est-il besoin de dire que les ambitions de la trempe de celle de

Richelieu ne s'abaissent pas jusqu'à la trahison?

Le cardinal rentra à Paris plus puissant, plus redouté que jamais, et au

fond dévoré de soucis. Il trouva tous les coeurs épouvantés des scènes

sanglantes qui venaient de se passer à Lyon. Pour faire diversion à ces

lugubres impressions, il eut l'idée de faire représenter, sur le théâtre

qu'il avait lui-même fait bâtir dans son palais, une comédie nouvelle en

musique et à machines, ce que nous appelons aujourd'hui _opéra_, montée

par ses soins. Le public admis à cette représentation eut l'air de se

récréer beaucoup, et combla le cardinal de louanges. Pour lui, on

remarqua qu'il était absorbé dans de sombres pensées dont rien ne

pouvait le distraire. Le souvenir de Cinq-Mars l'obsédait; il voyait

Louis XIII encore entouré des amis et des créatures du grand écuyer qui

était surtout aimé de la maison militaire du roi. Cinq-Mars pouvait y

trouver des vengeurs. Richelieu craignait, s'il allait rejoindre la cour

à Saint-Germain, quelque attentat sur sa personne: il craignait plus

encore, s'il restait loin du roi, que la haine de ses ennemis ne parvînt

à ruiner son crédit et son autorité. Ses exigences comme ses soupçons

devenaient extrêmes: tantôt il pressait le roi, sous prétexte d'avoir à

lui communiquer des choses de haute importance, de lui accorder une

entrevue particulière, en lieu sûr, à Saint-Maur ou au bois de Boulogne;

tantôt il mettait pour condition de la visite qu'il ferait lui-même à

son souverain, que ses gardes l'accompagnassent avec leurs armes jusque

dans l'antichambre royale, et qu'ils fussent en même nombre que ceux du

roi. Enfin il alla jusqu'à exiger de Louis, qu'il renvoyât d'auprès de

sa personne ses officiers les plus dévoués et qu'il aimait le plus, et

cela, en raison de l'attachement qu'ils avaient eu autrefois pour le

grand écuyer. Sur ce dernier point il lui fallut revenir plusieurs fois

à la charge, et pour l'emporter il fit mine, prenant prétexte du triste

état de sa santé, de vouloir absolument passer dans le repos le peu de

temps qui lui restait à vivre; et il cessa, en effet, un moment de

s'occuper d'affaires et de donner audience aux ambassadeurs et autres

envoyés des puissances étrangères. Louis XIII avait reçu d'abord avec

colère l'audacieuse proposition du cardinal, et chassé de sa présence

l'affidé que son ministre avait chargé de la lui porter. Mais à la fin,

la crainte d'être accablé sous le poids des affaires, quand il serait

privé de l'homme qui les menait depuis si longtemps, prévalut sur toute

autre considération, et Louis XIII, le coeur ulcéré contre le ministre

qui l'humiliait à ce point, renvoya bon nombre de ses officiers et

serviteurs, en les comblant toutefois des marques de son estime et de

ses regrets (1er décembre 1642).

XL.

Derniers moments de Richelieu.

Ce fut la dernière victoire de Richelieu, et il n'en jouit pas. Sa santé

minée par les travaux, par les soucis du pouvoir, et en dernier lieu par

le chagrin de ne plus rencontrer chez le roi qu'une secrète aversion,

finit par succomber. «Son état était si pitoyable, dit un auteur

contemporain, qu'il faisait pitié à tous ceux qui le voyaient, même

jusqu'à ses propres ennemis.» Des abcès qu'il avait au bras s'étant

fermés, le mal se porta sur la poitrine; et bientôt le bruit de sa fin

prochaine se répandit. Le roi vint lui rendre visite et essaya de lui

donner quelques consolations. «Sire, lui dit le cardinal, voici le

dernier adieu. En prenant congé de Votre Majesté, j'ai la consolation de

laisser son royaume plus puissant qu'il n'a jamais été et vos ennemis

abattus. Le conseil de Votre Majesté est composé de personnes capables

de la bien servir; elle fera sagement de les conserver auprès d'elle.»

Il recommanda ensuite au roi ses neveux et les autres membres de sa

famille.

Sentant ses forces défaillir de plus en plus, Richelieu demanda à ses

médecins de s'expliquer, et de lui dire combien de temps il pouvait

vivre encore. Ceux-ci, s'efforçant de lui déguiser jusqu'au bout la

vérité, lui répondirent: «Que Dieu qui le voyait si nécessaire au bien

de la France ferait quelque coup de sa main pour le lui conserver.»

Richelieu, qui à ce moment suprême ne voulait plus être flatté, secoua

la tête, et faisant signe à celui des médecins en qui il avait le plus

de confiance: «Parlez-moi, lui dit-il, à coeur ouvert, non en médecin,

mais en ami.--Monseigneur, dans vingt-quatre heures, vous serez mort ou

guéri.--C'est parler, cela, dit Richelieu; je vous entends.» Et il se

recueillit pour mourir.

Quels qu'eussent été pendant sa vie ses passions et ses écarts,

Richelieu, prince de l'Église, voulut mourir en chrétien et donner cet

exemple au monde. Comme son confesseur lui demandait s'il pardonnait à

ses ennemis: «Je n'en ai jamais eu d'autres, répondit-il, que ceux de

l'État.» Lorsqu'on lui apporta le viatique et qu'il vit l'hostie

consacrée s'approcher de son lit, il dit tout haut ces paroles: «Voilà

mon juge, qui doit bientôt prononcer mon arrêt. Je le supplie de me

condamner, si, pendant mon ministère, j'ai eu d'autre objet que le bien

de l'État, le service de mon souverain, la gloire de Dieu et les

avantages de la religion.»

Ceux qui assistaient à cette scène solennelle contemplaient avec effroi

ce terrible cardinal prêt à aller rendre compte à Dieu. En entendant ces

dernières paroles, l'évêque de Lisieux ne put s'empêcher de dire tout

bas: «Voilà une assurance qui m'épouvante.»

Le prêtre qui l'assistait à son lit de mort songeait à lui épargner

certaines formalités qui accompagnent le dernier sacrement, disant

qu'une personne de son rang n'était pas tenue de les observer. Le

cardinal voulut être traité comme le plus humble mourant et se soumit à

tout.

«Le 3 décembre, après midi, le roi vint voir le cardinal une dernière

fois. Les médecins, n'espérant plus rien, avaient abandonné le malade à

des empiriques qui lui procurèrent un peu de soulagement; mais sa

faiblesse croissait: dans la matinée du 4, sentant les approches de la

mort, il fit retirer sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, «la personne

qu'il avait le plus aimée,» selon ses propres paroles: ce fut le seul

moment, non pas de faiblesse, mais d'attendrissement qu'il eut; son

inébranlable fermeté ne s'était pas démentie pendant ses longues

souffrances. Toute l'assistance, ministres, généraux, parents et

domestiques, fondait en larmes; car cet homme terrible était, de l'aveu

des contemporains qui lui sont le moins favorables, «le meilleur maître,

parent et ami qui ait jamais été.» Vers midi, il poussa un profond

soupir, puis un plus faible, puis son corps s'affaissa et demeura

immobile, sa grande âme était partie! (4 décembre 1642.)

«Il avait vécu cinquante-sept ans et trois mois.

«Dieu sait le secret de la confiance avec laquelle cet homme qui avait

été si peu miséricordieux, attendait la miséricorde du souverain juge.

Les mystères des jugements divins sont insondables, mais les hommes ont

absous, autant qu'il leur appartient, le ministre des rigueurs

salutaires, l'héroïque laboureur dont la faux a si bien nettoyé notre

sol et creusé si profondément les sillons où devait germer une société

nouvelle. C'est en vain qu'aux époques de désordre et d'abaissement

national, l'esprit aristocratique et l'esprit anarchique, si souvent

alliés en France, ont cherché à obscurcir la renommée du plus grand

ministre qu'ait enfanté l'ancienne monarchie. Tant qu'il y aura une

France, le souvenir de Richelieu sera glorieux et sacré[3].»

Aux funérailles de ce grand homme, le peuple alluma des feux de joie; la

cour, quelque temps incertaine de savoir si la politique du cardinal ne

lui survivrait pas, dissimula ses impressions. Néanmoins les prisons

d'État s'ouvrirent. Louis XIII respira plus librement, se sentant

allégé d'un joug bien lourd; mais il retomba bientôt dans ses anxiétés,

effrayé d'avoir à diriger sans le secours de cette puissante main les

affaires de son royaume.

XLI.

Vie privée de Richelieu.

Pour achever l'esquisse de cette grande figure historique, il nous reste

à donner quelques détails sur la personne de Richelieu, et à rassembler

plusieurs traits empruntés surtout à sa vie privée.

Richelieu, malgré sa complexion faible, avait une taille élégante et un

extérieur imposant. Sa démarche était fière, son oeil pénétrant, ses

traits sévères et fins tout à la fois. Dans les relations privées il

savait être, quand il le voulait, simple et affable. Nous avons vu qu'il

était aimé de tous ses serviteurs. Son instruction était vaste, sa

conversation spirituelle et semée de vives saillies. Il avait toujours

auprès de lui quelques familiers, gens d'esprit facétieux, avec lesquels

il prenait grand plaisir à se délasser de ses travaux d'homme d'État; il

s'amusait de leurs bons mots et se faisait conter par eux les intrigues

et les histoires qui occupaient la cour et la ville.

On ne lira pas sans intérêt les détails intimes qu'un biographe

contemporain[4] nous a laissés sur les habitudes de travail et de

dévotion du célèbre cardinal:

«Il se couchait ordinairement sur les onze heures, et ne dormait que

trois ou quatre heures. Son premier somme passé, il se faisait apporter

de la lumière et son portefeuille, pour écrire lui-même, ou pour dicter

à une personne qui couchait exprès en sa chambre, puis il se rendormait

sur les six heures, et ne se levait ainsi qu'entre sept et huit.

«La première chose qu'il faisait, après avoir prié Dieu, était de faire

entrer ses secrétaires pour leur donner à transcrire les dépêches qu'il

avait minutées la nuit; et l'on a remarqué que quand c'était quelque

dépêche considérable, ou quelque autre pièce d'importance, il ne leur

donnait que le temps juste pour une seule copie, de crainte que la

curiosité ne les portât à en faire deux, et après avoir en leur présence

collationné la copie sur la minute, il retenait l'une et l'autre

par-devers lui.

«Il s'habillait ensuite, et faisait entrer ses ministres, avec lesquels

il s'enfermait pour travailler jusqu'à dix ou onze heures. Puis, il

entendait la messe, et faisait, avant le dîner, un tour ou deux de

jardin, pour donner audience à ceux qui l'attendaient.

«Après le dîner, il se donnait quelques heures d'entretien, avec ses

familiers ou avec ceux qui avaient dîné à sa table; puis, il employait

le reste de la journée aux affaires d'État et aux audiences pour les

ambassadeurs des princes étrangers, et les autres personnes publiques.

Sur le soir il faisait une seconde promenade, tant pour se délasser

l'esprit que pour donner audience à ceux qui ne l'auraient pu avoir le

matin...

«Il ne manquait pas tous les dimanches de se confesser et de communier,

à moins qu'il ne fût malade; et le faisait avec tant d'humilité, de

ferveur et de tendresse, qu'on lui voyait pour l'ordinaire les yeux tout

mouillés de larmes.

«Ses maladies et ses indispositions ordinaires l'empêchant de célébrer

la messe aussi souvent qu'il l'eût voulu, il ne manquait pas au moins de

la dire toutes les grandes fêtes, et toutes les fêtes de Notre-Dame, à

laquelle il était particulièrement dévot, et dont il croyait la

protection absolument nécessaire pour le gouvernement des États.

«Mais sa piété ayant, sans comparaison, plus de solidité que de montre,

il faisait ordinairement ses dévotions de très-grand matin, sans autres

témoins que son confesseur, son maître de chambre, son aumônier,

quelques officiers de ses gardes et ses valets de chambre; et se levait

pour cet effet à une heure ou deux après minuit, au réveil de son

premier somme; puis se recouchait pour se relever et entendre la messe

aux heures ordinaires.»

XLII.

Contrastes.

La nature humaine est composée d'éléments si divers, que dans la vie des

hommes, même les plus éminents, il faut s'attendre à d'étranges

contrastes. Ainsi nous avons vu Richelieu au gouvernail de l'État, grand

et profond politique. Il s'était d'abord montré à nous comme un pieux

prélat, tout occupé du salut de ses ouailles, de la conversion des

hérétiques, et composant des livres de dévotion. Au siége de la

Rochelle, dans la guerre contre la Savoie, l'histoire nous le présente

sous le harnais militaire, marchant à la tête des troupes, monté sur un

cheval de bataille, ayant un plumet au chapeau, l'épée au côté, la

poitrine couverte d'une cuirasse, et précédé de deux pages portant, l'un

son casque, l'autre son gantelet.

Dans le _Palais-Cardinal_ qu'il avait bâti comme pour un roi, nous le

voyons s'entourant d'hommes de lettres, et se faisant lui-même auteur de

comédies et de tragédies. Pour faire représenter les pièces qu'il

compose en commun avec quelques poëtes à ses gages, il élève à grands

frais, dans son palais, une salle de spectacle. À l'occasion de sa

tragédie de _Mirame_, Fontenelle nous le montre avec toutes les vanités

d'un auteur vulgaire. «J'ai ouï dire, rapporte-t-il, que les

applaudissements que l'on donnait à cette pièce, ou plutôt à celui que

l'on savait y prendre beaucoup d'intérêt, transportaient le cardinal

hors de lui-même; que tantôt il se levait et se tirait à moitié du corps

hors de sa loge pour se montrer à l'assemblée, tantôt il imposait

silence pour faire entendre des morceaux encore plus beaux.»

Auprès des dames, Richelieu est raffiné en galanterie; il parle le

jargon prétentieux des romans de cette époque; il assiste à des thèses

d'amour, et il passe de la salle du conseil du roi dans la ruelle des

beautés célèbres de cette époque.

Enfin c'est le même homme qui croit ou feint de croire à la magie, à la

sorcellerie, et qui, sur de pareilles accusations, envoie au bûcher un

malheureux prêtre, Grandier, curé de Loudun.

XLIII.

Fondation de l'Académie française.--Pierre Corneille.

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