Nous avons plus haut montré Richelieu appliquant son génie et sa

puissante volonté à relever la marine française; il ne fit pas moins

pour l'armée de terre. Là, aussi, une autorité intermédiaire, inamovible

et presque indépendante, venait se placer entre le souverain et les

troupes qui doivent si directement recevoir ses ordres. La connétablie

investissait le chef militaire, revêtu de cette dignité, de priviléges

exorbitants; et si elle n'effaçait le roi lui-même aux yeux de l'armée,

elle détruisait du moins en grande partie l'autorité et la

responsabilité ministérielles dans les choses de la guerre. Richelieu

abolit à toujours la dignité de connétable, et, en resserrant les liens

de la hiérarchie militaire, rendit à la royauté le maniement de l'armée

plus facile et plus sûr. Une des causes principales d'indiscipline et

d'affaiblissement de la force militaire du pays, c'était le manque

ordinaire de ressources pour servir régulièrement la solde. Richelieu y

donna tous ses soins. Comme l'épargne était vide trop souvent, et qu'il

n'y fallait pas compter, il pourvut à l'entretien des troupes par des

taxes spéciales qui ne pouvaient être détournées de cet emploi, et dont

l'application aux besoins de l'armée fut faite par les mains mêmes des

délégués des provinces; d'une autre part, il avait à coeur de protéger

les campagnes contre la violence et le pillage, et il institua des

commissaires spéciaux chargés de faire bonne justice aux habitants qui

auraient à se plaindre des exactions des gens de guerre. Au siége de la

Rochelle, et dans la double expédition qu'il dirigea lui-même contre la

Savoie, il montra dans l'intérêt du soldat la sollicitude et les talents

d'un administrateur consommé. Sous son oeil vigilant, l'armée ne vit

plus dévorer sa subsistance et sa solde par les rapines et les

concussions; et elle jouit d'un bien-être inconnu jusque-là, sans que le

trésor public en fût moins ménagé.

XXX.

Louis XIII et son ministre.

Jamais souverain, plus que Louis XIII, ne subordonna la politique de son

règne aux vues de son ministre. On se ferait cependant une bien fausse

idée de ce prince, si on se le représentait comme un monarque indolent,

incapable de volonté, et abandonnant sans lutte et sans regrets à son

conseiller les rênes du gouvernement. Louis ne manquait pas d'une

certaine énergie. Il aimait la guerre; dans son expédition contre la

ligue protestante, et dans ses campagnes en Savoie, il avait montré de

l'habileté militaire et une bravoure brillante qui rappelait le grand

Henri. Son caractère, loin d'être facile, était morose, défiant, et

très-jaloux de ne paraître déléguer à personne l'autorité royale. Il

n'aimait pas d'ailleurs Richelieu, et cette absence de sympathie, dans

les dernières années de sa vie, devint presque de l'aversion. Mais, d'un

autre côté, une certaine droiture de sens lui faisait apprécier son

insuffisance pour les grandes affaires, dont l'éloignait encore plus sa

santé inégale et mauvaise. Il était frappé du génie ferme, vaste, fécond

en expédients et en ressources, du grand homme d'État que la Providence

lui avait donné pour ministre. Le cardinal, d'ailleurs, se gardait bien

de lui montrer les affaires sous un jour facile; on l'accusait même d'en

multiplier le nombre et les complications de manière à ne pas cesser un

seul jour de paraître nécessaire à l'esprit timoré d'un souverain qui

toujours se défiait de lui-même. Enfin il y avait alors à l'intérieur

tant de résistances à briser; à l'extérieur, des intérêts si gravement

engagés dans la lutte avec de formidables puissances, que ce n'était pas

trop, pour maîtriser les événements, de la main vigoureuse et de l'âme

inflexible de Richelieu. L'exercice du pouvoir était pour lui semé

d'ennuis et de déboires qui lui venaient de l'humeur variable, chagrine

et soupçonneuse de Louis. Il les ressentait parfois très-vivement, et ne

se faisait pas faute alors de récriminations amères. Louis allait

toujours le premier vers la réconciliation. Richelieu le forçait, en

définitive, à subir sa supériorité, et à lui laisser conduire les

destinées du royaume; son but était atteint et sa haute ambition

satisfaite.

Le cardinal n'aimait pas seulement les réalités du pouvoir; il en aimait

aussi les signes extérieurs et la pompe. Tandis que Louis XIII se

faisait servir avec une extrême simplicité, le cardinal-ministre

s'entourait d'un grand faste; il précédait dans les cérémonies publiques

même les princes du sang. Après la conspiration du comte de Chalais,

nous l'ayons vu se faire donner une compagnie des gardes. Après les

intrigues de cour qui se dénouèrent par la chute des Marillac et la

fuite de la reine mère, il fit ériger sa terre de Richelieu en

duché-pairie, et prit le titre étrange et sans précédents de

cardinal-duc. Il obtint le gouvernement de Bretagne, et eut en outre à

lui bon nombre de citadelles et de villes fortifiées, ce que l'on

appelait alors des places de sûreté.

Connaître les hommes, bien juger de leurs mérites divers, s'attacher

ceux qu'une remarquable spécialité recommande et les faire servir à ses

desseins, ce fut toujours un des traits caractéristiques du génie

politique. Richelieu posséda dans un haut degré ces qualités de l'homme

d'État. Si, dans les mauvais jours, il sortit à son honneur des crises

les plus redoutables, s'il obtint en tout temps de la fortune tout ce

qu'elle pouvait lui donner, c'est qu'il fut toujours bien servi. Le

premier il devina Mazarin, l'habile ministre qui devait gouverner la

France après lui, dans un jeune Italien, abbé-diplomate au service de la

cour de Rome. Lors des négociations que le pape ouvrit à plusieurs

reprises pour se porter médiateur entre la France d'une part, l'Espagne

et la Savoie de l'autre, Richelieu fut singulièrement frappé de

l'intelligence pleine de finesse et de pénétration de cet étranger. «Il

ne connaissait personne, dit-il, qui eût un plus beau génie pour les

affaires.»

Ce jugement une fois porté, il chercha à s'attacher ce jeune Italien. Il

l'employa, depuis, maintes fois et avec succès dans des négociations

difficiles, lui fit obtenir le chapeau de cardinal, et, à son lit de

mort, le recommanda à Louis XIII, comme l'homme le plus initié à sa

politique et le plus capable de la continuer.

XXXI.

Discrédit des deux reines.

La reine mère était dans l'exil, errant de Bruxelles à Londres, de

l'Angleterre aux bords du Rhin, partout malheureuse et délaissée. Ses

biens, et jusqu'à son douaire, avaient été confisqués; elle manquait

quelquefois même du nécessaire. En vain écrivait-elle au roi son fils:

«Je ne veux point vous attribuer la saisie de mon bien et l'inventaire

qui en a été fait, comme si j'étais morte. Il n'est pas croyable que

vous ôtiez les aliments à celle qui vous a donné la vie.» Ses plaintes,

souvent réitérées, n'arrivaient pas jusqu'au coeur de son fils; son exil

ne devait finir qu'avec sa vie; et cette veuve d'Henri IV, cette mère de

roi, mourut quelque temps avant le cardinal, à Cologne, dans un état

d'abandon et de misère à exciter la compassion de tous.

Anne d'Autriche, qui, dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté,

n'avait pu obtenir ni empire sur l'esprit du roi, ni crédit à la cour,

n'avait pas été plus heureuse dans les intrigues auxquelles elle s'était

associée pour ruiner la puissance du cardinal. Vaincue dans cette lutte

et délaissée, elle vivait tristement dans la compagnie de quelques

femmes avec lesquelles elle se vengeait de son redoutable ennemi par des

moqueries et des sarcasmes. Lui, de son côté, la surveillait et ne

l'épargnait pas. Anne d'Autriche n'avait pas cessé d'entretenir un

commerce de lettres avec son amie, la duchesse de Chevreuse, qui,

obligée de fuir hors de France, cabalait à l'étranger. La politique

n'était pas étrangère à cette correspondance. La reine, dans sa haine

contre le cardinal, alla jusqu'à nouer elle-même des relations avec les

cours rivales de la France, pour entraver les plans de la politique du

ministre. Des dépêches interceptées livrèrent à Richelieu le secret de

ces intrigues. L'appartement de la reine au couvent du Val-de-Grâce, où

elle se retirait volontiers, fut fouillé, ses papiers furent saisis;

elle subit un interrogatoire devant le chancelier Séguier; on la menaça

de répudiation, et elle fut obligée de recourir à l'entremise du

cardinal pour obtenir du roi qu'il l'embrassât en signe de pardon; il

fallut, en outre, qu'elle promît de ne retourner jamais à de pareilles

fautes, et qu'elle consentît que le roi fût désormais averti par ses

femmes de toutes les lettres qu'elle écrirait (août 1637).

Après vingt-deux ans de mariage, Anne d'Autriche devint mère; elle mit

au monde un fils qui fut depuis Louis XIV (5 septembre 1638). Ce fut une

grande joie en France, et la mère de cet héritier du trône si longtemps

désiré, espéra que cet heureux événement, en éveillant de nouvelles

affections chez le roi, lui donnerait à elle-même plus d'empire sur son

esprit. Il n'en fut rien. Louis XIII, comme son ministre, s'était

habitué à ne voir dans la reine qu'une princesse du sang espagnol, tout

entière par ses sympathies et par ses voeux avec les ennemis du royaume.

Obsédé d'ailleurs à son égard de soupçons plus injurieux encore, il ne

cessa de la traiter avec une extrême froideur. Rien n'était plus triste

que l'existence de cette pauvre reine; elle était de la part du premier

ministre en butte à des persécutions mesquines, qui portaient jusque sur

le choix de ses serviteurs et de ses femmes de chambre.

XXXII.

Mariage de Gaston cassé par la volonté de Richelieu.

S'il humiliait à ce point la reine, Richelieu n'avait aucune raison pour

ménager Gaston, le frère du roi, ce fauteur éternel de complots contre

l'État et contre sa personne. L'échafaud du brave duc de Montmorency

était à peine refroidi, que Gaston renouait de nouvelles trames; tous

ses projets avortèrent; mais plusieurs gentilshommes payèrent encore de

leur tête le malheur d'avoir reçu ses confidences. Le commandeur de

Jars, impliqué dans cette affaire, n'eut sa grâce que sur l'échafaud.

Gaston était alors à l'étranger: Richelieu le poursuivit dans la

personne de tous ceux qui paraissaient entrer dans ses intérêts. Il

avait épousé secrètement, et sans la volonté du roi, la soeur, du duc de

Lorraine. Ce mariage blessait les anciens principes de la monarchie. On

punit le duc de Lorraine, en envoyant contre lui une armée qui s'empara

de Nancy, sa capitale. Quant au mariage, en vain les théologiens et la

cour de Rome le regardaient-ils comme régulier, et indissoluble, il fut

solennellement cassé par un édit du conseil que Richelieu se chargea de

faire enregistrer au parlement de Paris, et sanctionner par l'assemblée

générale du clergé de France (1635).

XXXIII.

Favoris et confesseurs du roi.

Le cardinal concédait à l'humeur triste et ennuyée du roi des confidents

ou favoris qui cherchaient à le distraire, et avec qui il épanchait ses

secrets chagrins. Mais sitôt qu'ils cessaient de marcher selon les vues

de l'impérieux ministre, ils tombaient bientôt en disgrâce. C'est ainsi

que le duc de Saint-Simon qui avait possédé à un haut degré la confiance

de Louis XIII, et celui-là même qui avait sauvé Richelieu, à la fameuse

journée des Dupes, en l'introduisant à Versailles dans le cabinet du

roi, fut, au gré du cardinal, éloigné de la cour et relégué dans la

citadelle de Blayes.

Le roi s'attacha alors à une des filles d'honneur de la reine, Mlle de

La Fayette. La beauté et l'esprit de cette personne captivaient le roi

au plus haut point, et cet attachement d'un prince dévot et peu

voluptueux se continua, même après que Mlle de La Fayette eut été

chercher dans le couvent de la Visitation un abri contre les dangers de

sa position à la cour. Richelieu en conçut d'autant plus d'ombrage qu'il

supposait avec raison que Mlle de La Fayette servait les intérêts d'Anne

d'Autriche, et travaillait de concert avec elle à ménager le rappel de

Marie de Médicis; il prit alors le parti d'écrire au roi pour lui

manifester son vif désir de déposer le fardeau des affaires, et d'aller

chercher dans la retraite le repos et la santé. Louis XIII, alarmé, le

pressa de garder le pouvoir, et pour mieux l'y décider, rompit ses

relations avec la femme qu'il aimait (1637).

Les confesseurs des rois ont souvent exercé une grande influence sur les

souverains dont ils dirigeaient la conscience. Louis XIII subit aussi

cet ascendant. Le père Caussin, jésuite, qui devint son confesseur,

jouit d'abord à la cour d'un assez grand crédit. Bientôt les deux

reines, qui l'avaient attiré dans leur parti, se servirent de lui pour

miner la faveur du cardinal de Richelieu, et notamment pour éveiller les

scrupules du roi à l'égard des subsides que le cardinal-ministre donnait

aux protestants de Hollande et d'Allemagne. Le père Caussin ne fut pas

étranger non plus au plan habile qui devait faire servir l'amour du roi

pour Mlle de La Fayette à obtenir le rappel de l'exil de Marie de

Médicis, et à la rétablir dans son crédit. Richelieu ne tarda pas à

saisir les fils de cette intrigue, et le père Caussin, disgracié, reçut

l'ordre de partir sur-le-champ pour la basse Bretagne, où il demeura

confiné. On donna pour confesseur au roi le père Sirmond, vieillard de

quatre-vingt-huit ans, étranger aux intrigues de cour, et tout absorbé

dans des recherches scientifiques.

XXXIV.

Révolte du comte de Soissons.--Sa victoire et sa mort.

Mais si le cardinal était infatigable pour rompre les trames ourdies

contre l'État ou contre lui-même, ses ennemis ne l'étaient pas moins

pour se jeter sans cesse dans les hasards de nouvelles entreprises.

Depuis plusieurs années le duc de Bouillon donnait asile dans sa

principauté de Sedan à plusieurs seigneurs ennemis du cardinal, et qui

avaient été forcés, pour se soustraire à ses rigueurs, de quitter la

cour. À leur tête était un prince du sang, le comte de Soissons, homme

fier, énergique, constamment préoccupé de saisir l'occasion de

renverser, même par les armes, l'homme d'État qui le tenait dans

l'abaissement et dans l'exil. Il se sentait appuyé d'ailleurs par les

sympathies d'une grande partie de la noblesse, qui ne pardonnait pas au

terrible cardinal tant de coups qui l'avaient mutilée; enfin les

intrigues de l'étranger le poussaient à une résolution hardie, et lui

faisaient espérer les forces nécessaires pour en assurer le succès.

Richelieu avait l'oeil ouvert sur les conciliabules qui se tenaient à

Sedan. Au mois de juin 1641, il fit signifier au duc de Bouillon qu'il

ne donnât pas plus longtemps l'hospitalité au comte de Soissons. Le

refus était facile à prévoir, et une petite armée, sous les ordres du

maréchal de Châtillon, se trouva prête à marcher vers la frontière pour

observer et intimider Sedan.

Cette initiative du cardinal mit fin aux indécisions du comte et des

autres seigneurs qui partageaient sa fortune. Un jeune abbé, célèbre

depuis sous le nom de cardinal de Retz, et qui semblait s'essayer à ce

rôle d'agitateur qui a rempli toute sa vie, vint trouver secrètement les

princes à Sedan, et en repartit chargé de préparer dans Paris même un

mouvement qui éclaterait au premier bruit d'un succès remporté par les

armes des conjurés. L'empire et la cour d'Espagne s'engagèrent à fournir

de l'argent et des troupes. De tous côtés les princes appelèrent à eux

les exilés et les aventuriers disposés à se ranger sous leur bannière.

Quand ils eurent ainsi composé une petite armée d'environ douze mille

hommes, ils ouvrirent les hostilités par un manifeste où le

cardinal-ministre et la direction qu'il imprimait à la politique de

Louis XIII étaient attaqués avec la dernière violence.

Le roi et son ministre donnèrent une sérieuse attention à cette prise

d'armes, et le maréchal de Châtillon eut ordre de tenir ferme jusqu'à ce

que Louis XIII en personne fût arrivé avec des renforts qu'on dirigeait

en toute hâte vers la Champagne; mais le maréchal, ayant appris le

passage de la Meuse par les coalisés, crut l'occasion favorable pour

leur livrer bataille, et il les joignit dans une plaine, près du bois de

la Marfée. Les forces étaient à peu près égales des deux côtés; l'action

fut d'abord vivement engagée par les troupes royales; mais à l'une des

ailes la cavalerie fit mal son devoir. Il y avait dans ses rangs

beaucoup de nobles qui secrètement faisaient des voeux pour le succès des

rebelles; ils soutinrent à peine le choc de l'ennemi, et se rejetèrent

en désordre sur l'infanterie. Celle-ci, ébranlée par ce mouvement et se

sentant privée d'appui, lâcha pied à son tour. Ce fut bientôt une

déroute générale, dans laquelle le maréchal de Châtillon lui-même se

trouva entraîné. La victoire des coalisés fut complète, et l'armée

royale, battue et dispersée, laissa entre leurs mains un grand nombre de

prisonniers.

Épouvantés de ce désastre, le roi et le cardinal tremblaient de voir

Paris se soulever, et prenaient les plus grandes précautions pour

couvrir la Champagne, lorsqu'une nouvelle inattendue leur montra le

danger bien moindre qu'ils ne l'avaient redouté. Le chef de

l'entreprise, le seul des coalisés qui fût vraiment à craindre, le comte

de Soissons, avait péri dans sa victoire. Cette mort, ignorée d'abord

des deux armées, et qui est restée couverte d'un certain mystère, ne fut

connue que lorsqu'après l'action on releva les corps de ceux qui

étaient tombés sur le champ de bataille. Parmi ces cadavres on reconnut

celui du comte, frappé en plein front d'une balle qui lui avait brisé la

tête. Avec lui tombait toute la force de la coalition. Elle ne fut pas

longtemps à se dissoudre; le duc de Bouillon entra en pourparlers avec

le gouvernement français pour faire séparément sa paix aux meilleures

conditions; l'étranger rappela ses troupes; et les conjurés les plus

compromis s'en allèrent en Artois guerroyer avec l'armée espagnole

contre les troupes royales (août 1641).

XXXV.

Faveur de Cinq-Mars.--Sa conspiration.

Dans ce même temps, Richelieu, que rien ne rassurait contre la crainte

de se voir supplanté dans la confiance du roi, avait pris ombrage de

l'affection de Louis XIII pour Mme d'Hautefort, une des dames d'atour

d'Anne d'Autriche; afin de l'en détacher, il entraîna le roi dans un

voyage sur les frontières, et mit le temps à profit pour placer auprès

de lui et pousser assez avant dans la faveur royale une de ses

créatures, le fils du marquis d'Effiat. Cinq-Mars, jeune homme de

dix-neuf ans, qu'il avait distingué pour son extérieur agréable, son

humeur enjouée et un grand charme de conversation et de manières. Ce

jeune courtisan, guidé par les conseils de Richelieu, s'insinua si bien

dans l'affection du roi, que celui-ci, de retour de son voyage,

non-seulement ne renoua point avec Mme d'Hautefort, mais même la bannit

de la cour et de Paris. L'alliance entre le favori et le ministre parut

quelque temps sincère. Cinq-Mars secondait les vues du cardinal en

inspirant de plus en plus à Louis XIII de l'éloignement pour la reine;

il avait soin, selon ses instructions, de lui rapporter chaque jour ce

que le roi avait pu dire de lui dans ses boutades de mauvaise humeur qui

n'étaient que trop fréquentes; de son côté Richelieu s'entremit

plusieurs fois pour faire cesser des brouilleries survenues entre le roi

et son favori; Louis XIII s'irritait surtout des mauvaises moeurs de

Cinq-Mars et de ses amours avec une célèbre courtisane, Marion de Lorme.

Cependant son attachement pour ce jeune homme était si vif, qu'il lui

pardonnait même d'étranges inconvenances; il ne pouvait se passer de sa

conversation, l'accablait de ses libéralités, et ne l'appelait plus que

_cher ami_.

Cinq-Mars, d'un caractère vain et léger, ne fut pas longtemps sans

croire sa faveur assez affermie pour n'être plus obligé de ménager le

cardinal. Les ennemis de celui-ci ne manquèrent pas de l'entourer, de

l'aigrir contre son protecteur, de flatter ses rêves d'ambition, et de

lui persuader qu'après avoir conquis la faveur, il pouvait atteindre à

la puissance. Le roi l'avait élevé à la dignité de grand écuyer de

France; il eut la prétention d'avoir accès au conseil des ministres; il

aspira à la qualité de duc et pair. Richelieu, offusqué d'une ambition

si peu justifiée, montra clairement au favori, par ses paroles et par

ses actes, qu'il était décidé à lui barrer le chemin. Dès ce moment, il

y eut entre eux une haine irréconciliable; Cinq-Mars, avec l'emportement

irréfléchi de son naturel, vint bientôt se livrer à son terrible ennemi:

il conspira.

On assure que ce qui enhardit le plus ce favori à se mettre à la tête

d'un complot contre Richelieu, ce fut l'humeur chagrine avec laquelle le

roi, dont la santé était profondément altérée, semblait depuis quelque

temps supporter le joug de son premier ministre. Dans des conversations

intimes avec son confident, il se plaignait d'un ton plein d'aigreur de

la hauteur et du faste du cardinal, à tel point que le jeune courtisan

fut amené plus d'une fois à parler des moyens de l'en débarrasser. Le

roi laissa tomber ces propos; mais Cinq-Mars, plein d'espoir d'être

amnistié de ce côté, s'il venait à réussir, et excité par les ennemis du

cardinal, se résolut enfin à avoir des conférences secrètes avec les

chefs du parti qui ne cessait de comploter la perte de Richelieu.

Il vit le duc de Bouillon, avec qui la cour avait composé depuis la

bataille de la Marfée et la mort du comte de Soissons, et qui, sous les

apparences d'une réconciliation, nourrissait contre le cardinal une

haine profonde. Ensemble, ils n'eurent pas de peine à décider Gaston,

duc d'Orléans, à se joindre à eux pour se venger enfin de son ennemi,

jusque-là toujours victorieux. Le plan de la conspiration fut dressé. La

mort de Richelieu en était le but principal; un traité secret fut

négocié avec l'Espagne au nom du duc d'Orléans. Cette puissance

s'engageait à fournir aux conjurés une armée et des subsides. Un

conseiller d'État, de Thou, fils de l'illustre magistrat et historien de

ce nom, eut le malheur d'apprendre, par une indiscrétion, l'existence du

traité et la conspiration. On assure qu'ami de plusieurs des conjurés,

et particulièrement de Cinq-Mars, il ne leur épargna pas les

observations sur la voie pleine de périls où ils s'engageaient; mais il

était au nombre des ennemis les plus ardents du cardinal, et il laissa

trop voir que c'était moins le but du complot que l'incertitude de la

réussite qui causait son déplaisir.

XXXVI.

Voyage de Narbonne.--Déclin de la faveur de Richelieu.

Cependant Richelieu soupçonnait, à de certains indices, qu'un complot

s'ourdissait contre lui; mais il n'en pouvait saisir les fils, et ne

savait le moment où il était menacé de le voir éclater. Il était inquiet

et dans des dispositions d'esprit d'autant plus tristes, qu'il était

visible pour tous que la confiance et l'amitié du roi se retiraient de

lui. Louis XIII partait alors pour Narbonne, d'où il comptait diriger

l'expédition contre le Roussillon, sur la frontière d'Espagne. Le

cardinal, malgré le délabrement de sa santé, ne voulut pas le quitter

dans de pareilles conjonctures.

«Il résolut, dit l'abbé Siri, de ne point perdre de vue ce monarque

pendant tout le voyage, et de loger toujours avec lui dans les mêmes

lieux où il s'arrêterait le long de la route, quoiqu'il pût en être

incommodé, et que ce fût contre sa coutume ordinaire et l'usage qu'il

avait pratiqué jusque-là; il se fit même un plan de le voir

régulièrement deux fois par jour, le soir et le matin, afin d'être à

portée de détruire les mauvaises impressions qu'on pouvait lui donner à

tous moments de sa conduite, et les cabales qui se faisaient contre sa

personne...

«Tombé grièvement malade à Narbonne, le cardinal n'avait pu suivre le

roi, qui était allé mettre le siége devant Perpignan. Outre l'affliction

du corps que sa maladie lui causait, son âme s'abandonnait encore à de

tristes réflexions qui le plongeaient dans un noir chagrin; il

craignait que le jeune Cinq-Mars ne se prévalût de son absence pour

achever de le ruiner entièrement dans l'esprit de Sa Majesté; c'est

pourquoi il faisait tout son possible pour engager ce monarque à revenir

à Narbonne, lui mandant tous les jours qu'il avait des affaires

très-importantes au bien de son royaume à lui communiquer... Mais ce

prince, qui ne pouvait plus souffrir la vue de son premier ministre, et

qui voulait lui seul, et sans son assistance, faire une glorieuse

conquête, était demeuré sourd à toutes ses instances, et témoignait même

peu de curiosité de s'informer de l'état de sa santé; ce qui le mit dans

une telle défiance et appréhension que, se croyant abandonné de son

souverain et livré à la merci de ses ennemis, il prit le parti de

s'éloigner d'un lieu où il était environné de périls de tous côtés.»

XXXVII.

Découverte de la conspiration.

Le Cardinal de Richelieu · 第 5 / 7 段