donnent à qui les cultive; sa haute raison comprenait l'importance de
leur rôle comme véhicule des idées et mobile de civilisation. De ce côté
encore il pressentait les brillantes destinées de la France et il avait
à coeur de les préparer. Il ne lui avait pas échappé que la langue
française était appelée plus que toute autre par sa clarté et sa
précision à vulgariser les créations de l'esprit humain, à servir de
lien entre les peuples, et à favoriser les progrès de la véritable
sociabilité. Mais pour atteindre ce but élevé la langue française avait
besoin d'être contrôlée avec soin, dégagée de beaucoup d'alliage,
ramenée à des principes fixes et toujours défendue contre des nouveautés
qui en dénatureraient le génie et en amoindriraient les services.
Quelques hommes de lettres avaient eu la pensée de s'assembler pour
exercer, dans leur sphère d'action, cet utile contrôle sur les écrits de
l'époque et sur la langue en général. Richelieu s'empara de cette idée
pour l'agrandir, et l'Académie française fut fondée par lettres patentes
de janvier 1635.
Au nombre des poëtes dont il recherchait le commerce et les suffrages et
qu'il associait même à la composition de ses oeuvres dramatiques, se
trouvait un jeune auteur de Rouen, déjà connu par quelques comédies; il
s'appelait Pierre Corneille. Richelieu prisait son talent et le faisait
participer à ses largesses; mais il lui trouvait l'humeur trop
indépendante. Le jeune poëte, de son côté, qui sentait son génie,
faisait à regret plier sa fierté devant les habitudes impérieuses que le
cardinal-ministre transportait du terrain des affaires dans le domaine
des lettres. Leur association dura peu. Quand Corneille peu après se
révéla tout entier, quand le _Cid_ parut, le premier sentiment de
Richelieu, il faut bien le dire, ne fut pas de se joindre à l'élan
d'enthousiasme qui salua ce chef-d'oeuvre, honneur de notre théâtre
naissant. Oubliant que la politique avait fait assez large sa part
personnelle de gloire, il eut la faiblesse de jalouser les lauriers de
Corneille. Il se mêla aux querelles que beaucoup de médiocrités
envieuses suscitaient au grand poëte, et déféra le _Cid_ à l'Académie
française, comme à un tribunal, afin que cette oeuvre, tant applaudie du
public, encourût du moins la critique d'un aréopage littéraire qu'il
patronait et dominait absolument. L'Académie, de son côté, redoutait
l'opinion publique; elle parut hésiter à accepter le rôle qu'on lui
destinait. Le cardinal parla en maître; il dit à un des officiers de sa
maison: «Faites savoir à ces messieurs que je le désire, et que je les
aimerai comme ils m'aimeront.» Il fut obéi, et le _Cid_ condamné. Mais
le juge suprême, le public, en continuant de couvrir de ses
applaudissements le chef-d'oeuvre qui venait d'éclore, cassa l'arrêt de
l'Académie et vengea Corneille.
Au reste, malgré ces faiblesses d'un amour-propre jaloux, Richelieu n'en
demeura pas moins le protecteur du grand poëte; il s'occupait même de
ses intérêts domestiques, et lui vint puissamment en aide dans une
circonstance décisive et d'une manière qui mérite d'être rapportée.
Corneille était devenu passionnément amoureux d'une jeune fille, Mlle de
Lampérière. Le père de celle-ci, lieutenant général aux Andelys, était
peu soucieux de donner sa fille à un poëte qui n'avait pour toute
fortune que son talent. Il visait à un _meilleur parti_, et il
accueillit mal les premières démarches de Corneille. Fontenelle, neveu
du grand poëte, et qui nous a conservé cette anecdote, raconte qu'un
jour, à cette époque de la vie de Corneille, Richelieu, l'observant,
crut lui voir l'air plus rêveur et plus sombre que de coutume. Il lui
demanda s'il travaillait à quelque tragédie. Corneille lui avoua «qu'il
était loin de la tranquillité d'esprit nécessaire pour la composition,
et qu'il avait la tête renversée par l'amour.» Richelieu se fit
raconter cette grande passion et congédia Corneille. Mais immédiatement
le lieutenant général des Andelys reçut un ordre qui lui enjoignait de
se rendre auprès du redoutable ministre. «Il y arriva, dit Fontenelle,
tout tremblant d'un ordre si imprévu, et s'en retourna bien content d'en
être quitte pour avoir donné sa fille à un homme qui avait tant de
crédit.»
XLIV.
Urbain Grandier.
Le procès d'Urbain Grandier, suivi à outrance par les ordres de
Richelieu, est une triste page d'histoire qu'il est utile de reproduire,
car elle met en relief la barbarie des moeurs dans ces siècles passés,
trop souvent et bien injustement vantés, au détriment de notre époque.
Grandier, prêtre d'un esprit hautain, frondeur, de moeurs relâchées,
avait excité un certain scandale dans le clergé de son diocèse, et
s'était attiré beaucoup d'ennemis. Il s'était attaqué, dit-on, à
Richelieu lui-même, alors que celui-ci était évêque de Luçon, et on le
soupçonnait d'être l'auteur d'un pamphlet satirique dirigé contre le
cardinal. Un jour le confesseur d'un couvent d'ursulines, à Loudun,
accuse Grandier d'employer la magie pour inspirer aux religieuses de
mauvaises pensées, et lui impute d'avoir envoyé des démons dans le corps
de plusieurs d'entre elles, en se servant, pour ses maléfices, d'une
branche de rosier fleuri qui avait ensorcelé toutes celles qui en
avaient respiré l'odeur. Laubardemont, envoyé par hasard à Loudun pour y
veiller à la démolition d'un château fort, recueille tous les bruits qui
circulent à ce sujet; il en instruit le cardinal, en ayant soin de
grossir et d'envenimer l'affaire. Il sollicite la permission d'en faire
l'objet d'une instruction criminelle qu'il serait chargé de diriger.
Richelieu lui donne à cet égard les pouvoirs les plus étendus; et alors
commence un procès où l'horrible se mêle à l'absurde et au burlesque.
Les démons eux-mêmes sont partie au procès et figurent dans
l'instruction, parlant par la bouche des ursulines ensorcelées. Grandier
est soumis à d'affreuses tortures; des chirurgiens commis par les juges
ont ordre de lui raser les cheveux, de lui arracher les sourcils et même
les ongles, pour voir s'il n'a pas quelque secrète marque du diable; ils
lui enfoncent aussi des aiguilles dans les chairs pour chercher sur son
corps des endroits frappés d'insensibilité, ce qui passait alors pour un
signe certain d'un pacte avec l'enfer. Les juges, choisis parmi les
ennemis mêmes du malheureux Grandier, et qui n'avaient rien à refuser à
Laubardemont, le reconnurent coupable de magie, maléfice et possession,
et le condamnèrent au bûcher. Son supplice fut horrible: avant de le
livrer aux flammes, on l'appliqua de nouveau à la torture avec tant de
violence que ses jambes en furent rompues et que la moelle de ses os en
sortit à la vue des spectateurs. Il persista néanmoins à protester de
son innocence, confessant d'ailleurs qu'il avait commis des fautes
provenant de la fragilité humaine, et dont il se repentait. D'ordinaire
on autorisait le bourreau à étrangler le patient au moment où il
l'attachait au poteau placé au sommet du bûcher. Cette triste faveur
avait été promise au malheureux Grandier; mais, par un raffinement de
cruauté, il se trouva que la corde avait été nouée à l'avance de telle
façon qu'il fut impossible, au moment fatal, de la serrer. La victime,
alors environnée de flammes, s'adressant à son plus fanatique
persécuteur, lui cria: «Père Lactance, ce n'est pas là ce qu'on m'avait
promis, mais il y a un Dieu au ciel qui sera le juge de toi et de moi.»
XLV.
Le père Joseph.
Plusieurs historiens se plaisent à représenter Richelieu, ce génie
absolu et dominateur, comme subjugué à son tour par un conseiller intime
qui aurait eu une grande part dans ses résolutions, et aurait exercé un
ascendant capital sur la direction de sa politique. La vérité est que
Richelieu accorda de bonne heure sa confiance à Leclerc du Tremblay,
plus connu sous le nom de _père Joseph_, qui, après avoir servi comme
militaire avec distinction, se fit capucin, puis rechercha les occasions
de se mêler aux affaires des grands et de l'État. Le cardinal reconnut
en lui un singulier esprit de ruse et de persévérance, et un dévouement
sans bornes à la main qui l'employait; il se l'attacha, et souvent se
trouva bien, même dans les affaires les plus difficiles, d'avoir pris
l'avis du père Joseph. Les courtisans appelaient ce singulier favori
l'_Éminence grise_, en raison de l'humble habit de religieux qu'il garda
toujours à la cour même et jusque dans les camps.
XLVI.
Paroles et traits caractéristiques.
Quelques mots profonds sortis de la bouche de Richelieu achèvent de le
faire connaître:
Richelieu partait avec l'armée qui allait en Languedoc pour étouffer la
rébellion du malheureux duc de Montmorency. La princesse de Guéménée le
rencontre dans l'appartement du roi. Elle l'implore en faveur du duc
qui l'avait éperdument aimée. «Monsieur, lui dit-elle tout émue, vous
allez en Languedoc, souvenez-vous des grandes marques d'affection que le
duc de Montmorency vous a données il n'y a pas longtemps; vous ne
sauriez les oublier sans ingratitude.--Madame, lui répondit Richelieu
d'un air sombre qui fit frémir la princesse, je n'ai pas rompu le
premier.»
Le cardinal avait attiré Charles Ier, roi d'Angleterre, dans l'alliance
française; il l'avait marié avec la princesse Henriette, soeur de Louis
XIII; plus tard, il eut sujet d'être mécontent de ce roi qui ne le
secondait plus franchement dans ses entreprises contre les possessions
espagnoles dans les Pays-Bas. Il écrivit alors à l'ambassadeur de France
à Londres ces mots de sinistre augure: «Le roi d'Angleterre, avant qu'il
ne soit un an, verra qu'il ne faut pas me mépriser.» Et, en effet, en
favorisant sous main le fanatisme protestant et l'esprit de révolte en
Écosse et en Angleterre, il prépara l'échafaud sur lequel tomba la tête
de Charles Ier.
Enfin les historiens rapportent ces paroles par lesquelles le terrible
cardinal caractérisait si énergiquement lui-même son génie politique:
«Je n'entreprends jamais rien sans y avoir bien pensé. Mais quand une
fois j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but; je renverse tout,
je fauche tout, et je couvre tout de ma soutane rouge.»
Richelieu a laissé, sous le titre de _Testament politique_, un
remarquable résumé des grandes pensées qui inspiraient sa politique et
le dirigeaient dans la conduite des affaires de l'État. Au milieu des
préoccupations de sa vie publique si tourmentée, il favorisa puissamment
le progrès des arts. Il les aimait comme toute chose ayant de la
grandeur. Sous lui, la poésie, la peinture, la sculpture prirent en
France un essor inconnu jusque-là. Fondateur de l'Académie française, il
le fut aussi de l'imprimerie nationale. Il construisit le
Palais-Cardinal dont il fit don en mourant à Louis XIII. Il éleva le
collége Du Plessis, réédifia sur un plan plus vaste la Sorbonne et en
bâtit l'église, où l'on voit son mausolée, oeuvre remarquable due au
ciseau d'un célèbre sculpteur de ce temps, Girardon.
Louis XIII ne survécut pas longtemps à son ministre: retiré au château
de Saint-Germain, sentant ses forces décliner et la mort venir, par une
belle journée du mois de mai il se fit ouvrir les croisées de sa
chambre, d'où l'on découvrait, au fond d'un magnifique paysage, la
flèche de l'église de Saint-Denis, ce tombeau des rois de France. «Je
viens contempler, dit-il, ma dernière demeure.» Il lutta quelque temps
encore contre une pénible agonie, entendant dans son antichambre, et
jusqu'au pied de son lit, les premiers bruits des cabales qui se
disputaient déjà le pouvoir prêt à s'échapper de ses mains; tristes
préludes de l'orageuse minorité de son fils!
Le 14 mai 1643, Louis XIII, à l'âge de 42 ans, rendait l'âme. Il n'avait
survécu que cinq mois au puissant ministre qui l'avait si longtemps
maîtrisé, et entraîné à sa suite dans des voies pleines de grandeur.
XLVII.
Jugements sur Richelieu.
Richelieu avait d'un trop ferme courage attaqué et comprimé des intérêts
et des passions hostiles au bien public, humilié et forcé au silence des
vanités envieuses, pour que, lui mort, il n'y eût pas contre sa mémoire
une furieuse réaction. Ce fut alors un incroyable débordement de haine
et d'injures sur un tombeau. Une foule de gens de lettres prodiguèrent
sous toutes les formes l'insulte à celui qui plus qu'aucun des puissants
du monde avait compris et rehaussé la valeur de l'homme de lettres, et
avait comblé les poëtes de ses dons. Plus de deux cents pièces de vers
nous sont parvenues, où le caractère, les moeurs, la vie privée du
cardinal étaient voués à l'infamie. L'Académie française cependant lui
resta fidèle. Quant au peuple, qui méconnaît si facilement ceux qui
l'ont vraiment servi et honoré, il prit plaisir pendant quelque temps à
poursuivre de ses clameurs le nom du grand homme. Toutefois Richelieu,
parmi ses contemporains, trouva des voix impartiales. Nous en laisserons
ici parler deux qui sont de nature à bien faire apprécier ce que
pensaient dès lors de cet homme d'État, amis et ennemis, quand ils
savaient surmonter leurs passions du moment.
«Je considère le cardinal, écrivait Voiture, un des littérateurs les
plus renommés de cette époque, avec un jugement que la passion ne fait
pencher ni d'un côté ni d'un autre, et je le vois des mêmes yeux dont la
postérité le verra. Lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront
après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a
démoli la Rochelle et abattu l'hérésie, et que par un seul traité, comme
par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ces villes pour une
fois; lorsqu'ils apprendront que du temps de son ministère les Anglais
ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la
Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise
sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillanne et à Avein, et
qu'ils verront que tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a
pas eu un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des
batailles, s'ils ont quelques gouttes de sang français dans les veines,
et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces
choses sans s'affectionner à lui; et, à votre avis, l'aimeraient-ils ou
l'estimeraient-ils moins, à cause que de son temps les rentes de l'hôtel
de ville se sont payées un peu plus tard, ou que l'on aura mis quelques
nouveaux officiers dans la chambre des comptes?»
Et Mme de Motteville, cette femme d'une haute raison, confidente d'Anne
d'Autriche, comment juge-t-elle le redoutable cardinal dont sa reine et
sa protectrice avait été l'irréconciliable ennemie? Voici ses paroles:
«La reine et quelques particuliers qui avaient senti les rudes effets
des cruelles maximes de ce ministre, avaient sujet d'avoir de la haine
pour lui. Mais, outre qu'il était aimé de ses amis, parce qu'il les
considérait beaucoup, l'envie certainement était la seule qui pût avoir
part à la haine publique, puisque en effet il ne la méritait pas; et
malgré ses défauts et la raisonnable aversion de la reine, on doit dire
de lui qu'il a été le premier homme de son temps, et que les siècles
passés n'ont rien pour le surpasser. Il avait la maxime des illustres
tyrans, il réglait ses desseins, ses pensées et ses résolutions sur la
raison d'État et sur le bien public, qu'il ne considérait qu'autant que
ce même bien public augmentait l'autorité du roi et ses trésors. La vie
et la mort des hommes ne le touchaient que selon les intérêts de sa
grandeur et de sa fortune, dont il croyait que celle de l'État dépendait
entièrement. Sous ce prétexte de conserver l'un par l'autre, il ne
faisait pas difficulté de sacrifier toutes choses pour sa conservation
particulière, et quoiqu'il ait écrit la _Vie du Chrétien_, il était
néanmoins bien éloigné des maximes évangéliques. Ses ennemis se sont mal
trouvés de ce qu'il ne les a pas suivies, et la France en a beaucoup
profité, pareille en cela à ces enfants heureux qui jouissent ici-bas
d'une bonne fortune, où leurs pères ont travaillé, en se procurant
peut-être à eux-mêmes un malheur éternel. Ce n'est pas que je veuille
faire un mauvais jugement de ce grand homme; il faut avouer qu'il a
augmenté les bornes de la France, et, par la paix de la Rochelle,
diminué les forces de l'hérésie, qui ne laissaient pas d'être encore
considérables dans toutes les provinces où les restes des guerres
passées les faisaient subsister. Sa grande attention à découvrir les
cabales qui se faisaient dans la cour, et sa diligence à les étouffer
dans le commencement, lui a fait maintenir le royaume. C'est enfin le
premier favori qui a eu le courage d'abaisser la puissance des princes
et des grands, si dommageable à celle de nos rois, et qui, peut-être
dans le désir de gouverner seul, a toujours détruit ce qui pouvait être
contraire à l'autorité royale, et perdu ceux qui pouvaient l'éloigner de
la faveur par leurs mauvais offices.»
De nos jours quelques voix chagrines s'élèvent encore, de loin en loin,
pour protester contre une admiration de deux siècles, et remettre en
question ce grand nom de Richelieu. «Cet homme, disent-elles, façonna
son pays au plus dur despotisme, et il masqua du voile de l'intérêt
public les passions d'une âme vindicative et cruelle.» Faire un crime à
Richelieu de sa dictature, c'est ne tenir compte ni des temps ni des
situations. Richelieu n'était pas le citoyen d'une république, mais bien
le ministre d'une monarchie absolue. En gouvernant d'une main vigoureuse
et qui brisait toute résistance, il ne faussait pas les lois
fondamentales du pays; il les raffermissait au contraire. Sans doute
l'idée ne lui vint pas de donner au peuple la liberté; le peuple n'y
aspirait pas encore, et il n'en aurait su que faire; mais, plus qu'aucun
homme d'État avant et depuis son époque, il voulut l'égalité dans
l'obéissance, l'égalité devant le souverain. À aucun prix, il ne toléra
qu'au-dessus du niveau commun, il y eût des gentilshommes et des grands
seigneurs libres d'agiter le pays et de ruiner à leur fantaisie la
puissance et la fortune publiques. Mettre dans l'État l'unité de pouvoir
à la place de l'anarchie féodale, et faire passer dans les moeurs, au
lieu de l'impunité privilégiée de quelques-uns, la soumission de tous à
la loi, ce n'était pas certes fonder le despotisme; c'était l'oeuvre d'un
beau génie et d'un grand citoyen, c'était préparer l'avénement du droit
national dont la liberté est inséparable; c'était, devant une démocratie
au berceau, déblayer courageusement les voies de l'avenir.
Qu'on aille au fond des choses, et l'on verra que Richelieu ne fut pas
cruel par instinct, mais inflexible par raison d'État. Ce coeur
impitoyable qu'on lui reproche ne lui venait pas d'un certain goût du
sang, mais de sa rigueur inexorable de grand justicier. Sa mémoire n'est
tachée d'aucuns meurtres commandés par les misères de l'ambition. Même
dans l'horreur des guerres civiles il se montre, pour les vaincus,
humain et quelquefois clément. Dans ses plus grandes sévérités que
voit-on dominer? L'idée d'un devoir public, le besoin d'intimider des
hommes d'audace et de révolte et d'affermir l'autorité, en un mot, comme
il le dit lui-même, avec une si noble simplicité, à son lit de mort: «Le
bien de l'État.» Voilà pour les grands traits de son caractère. On peut
relever, sans doute, dans cette vie si pleine, si tourmentée, des
faiblesses, des mouvements de colère et de haine; sans doute il y eut
parfois de terribles passions mises en jeu chez cet homme, condamné à ne
poursuivre ses grands desseins qu'à travers les menaces, les outrages,
les complots. Avons-nous le droit de nous en étonner beaucoup? Il
appartenait à l'humanité. Mais, malgré cet alliage, Richelieu n'en reste
pas moins un des types de génie et de vigueur politiques dont
l'humanité s'honore le plus. Et la France, fière de son unité, de sa
force compacte, de son esprit national, la France prête pour toutes les
conquêtes de l'intelligence et de la liberté, n'oubliera jamais que
Richelieu a été, dans ce gigantesque travail, l'ouvrier de la première
heure.
NOTES:
[1: A. Bazin, _Histoire de France sous Louis XIII et sous le ministère
du cardinal Mazarin_.]
[2: Henri Martin, _Histoire de France_.]
[3: Henri Martin, _Histoire de France_.]
[4: Auberi, _Histoire du cardinal duc de Richelieu_, 1660.]
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