craintes. Un abcès intérieur qui creva sauva les jours du roi; il fut en
quelques heures hors de danger. Mais, pendant sa maladie, les deux
reines n'avaient cessé d'être auprès de son lit; Anne d'Autriche, par
les soins qu'elle lui avait donnés, avait réveillé pour elle son
affection; il prêta l'oreille à ses plaintes, aux accusations de Marie
de Médicis contre le cardinal; il se montra disposé à congédier son
ministre, mais en ajournant cette résolution à l'époque où il serait de
retour à Paris. Richelieu se sentit sérieusement menacé; il fit, pour
apaiser la reine mère, les plus humbles avances à elle-même, et aux deux
Marillac ses favoris. Marie de Médicis, obstinée, implacable, repoussa
toute parole d'accommodement, et ne cessa de poursuivre le roi de ses
obsessions dans le but d'assurer sa vengeance.
XXIV.
Journée des Dupes.
La reine mère avait obtenu de Louis qu'il vînt la voir secrètement à son
palais du Luxembourg, et là, dans un dernier entretien, elle employa
tout, caresses maternelles, supplications, emportements, pour lui
arracher le renvoi du cardinal, par qui, disait-elle, il était trompé et
trahi.
«Comme elle était au plus fort de son discours, rapporte Siri, et
qu'elle pressait vivement son fils de lui accorder ce qu'elle désirait
de lui avec tant d'instance, le cardinal entra brusquement dans sa
chambre: il en avait trouvé à la vérité la porte fermée, avec défenses
très-expresses à l'huissier de l'ouvrir à personne et surtout à lui,
s'il s'y présentait; mais comme il connaissait toutes les issues de ce
palais, il s'en fut à la garde-robe de cette princesse, et se fit
introduire par là dans la chambre, ayant gagné, pour cet effet, une de
ses femmes nommée Zuccole, qui, étant dans la confidence de sa
maîtresse, était restée seule de garde en cet endroit-là.
«L'arrivée imprévue du cardinal surprit et rendit la reine tout
interdite. Toutefois elle reprit bientôt ses esprits, et la présence du
cardinal ne servit qu'à redoubler sa colère, tant par le souvenir
qu'elle lui renouvela de toutes les offenses qu'il lui avait faites, que
parce qu'elle se voyait interrompue dans l'accomplissement de ses
desseins, de manière que, pleine de furie et de ressentiment, elle
s'emporta contre lui avec violence, l'appelant devant son fils: _âme
double, insolent, effronté, traître_, et lui donnant beaucoup d'autres
injurieuses épithètes auxquelles il ne s'attendait pas. Elle redit au
roi, en sa présence, tout ce qu'elle lui avait déjà dit sur son
chapitre, avant qu'il fût arrivé, et n'oublia rien de tout ce qui était
capable de le noircir davantage dans son esprit.
«Le cardinal, étonné et confus de l'extrême emportement de cette
princesse, ne répliqua pas un seul mot à toutes les injures qu'elle lui
dit: il tâcha seulement d'adoucir l'aigreur de son esprit et de modérer
sa colère. C'est pourquoi, avec une contenance respectueuse et dans les
termes les plus humbles et les plus soumis qu'il pût trouver,
accompagnés même de larmes, qu'il avait à son commandement, il lui
parla de la manière du monde la plus touchante et la plus propre à la
fléchir... Mais sa haine et sa colère contre lui étaient montées à un si
haut point, que ses soumissions, ses prières, ni ses larmes ne purent
jamais l'émouvoir; bien au contraire, elle cria à haute voix: _qu'il
était un fourbe qui savait bien jouer la comédie, et que tout ce qu'il
faisait n'était que pure momerie et un vrai manége pour la tromper
encore une fois_.
«Le cardinal, voyant cela, se tourna du côté du roi, et le supplia de
vouloir bien lui permettre de se retirer quelque part pour y passer le
reste de ses jours en repos, n'étant pas juste que Sa Majesté se servît
de lui, et le continuât dans le ministère contre les volontés de la
reine. À ces paroles, ce monarque, témoignant avoir envie de déférer aux
désirs de sa mère, lui accorda sa demande et lui ordonna de sortir.»
Sans perdre de temps, Marie de Médicis voulut constater sa victoire en
faisant élever aux premières dignités les deux frères de Marillac. Le
garde des sceaux reçut le titre de premier ministre, et le maréchal eut
le commandement en chef de l'armée. Puis, les portes du Luxembourg, ce
palais qu'elle avait bâti avec grande magnificence, s'ouvrirent pour la
foule empressée des courtisans qui venaient féliciter la reine d'un
succès dû à son habileté et à son énergie. Les salons étaient
encombrés; c'était comme une ivresse générale, et Marie de Médicis
elle-même savourait doucement la joie de son triomphe.
De son côté Richelieu se croyait perdu. Cet homme, d'une rare fermeté en
face des dangers qui pouvaient menacer sa vie, se troublait profondément
à la pensée de perdre la faveur du roi et tous les fruits que son
ambition en retirait. Un de ses conseillers intimes, le cardinal de
Lavalette, lui vint heureusement en aide dans cette occasion.
Le roi, en quittant le Luxembourg, était allé à son château de
Versailles; un homme de cour bien avisé conseillait à Marie de Médicis
de l'y suivre et de mettre la dernière main à son ouvrage. Trop sûre de
son triomphe, elle négligea cet avis. Richelieu, plus habile, écouta
Lavalette, qui lui rappelait le vieux proverbe français: «Qui quitte la
partie la perd,» et le pressait de tenter sa dernière chance de salut.
Il courut à Versailles, et parvint, à l'aide d'un de ses affidés, à être
reçu du roi en audience particulière dans son cabinet. Ce qui fut dit
dans cet entretien, on l'ignore; mais, au moment où le garde des sceaux
de Marillac arrivait pour prendre possession de sa dignité de premier
ministre, Louis XIII, recevant dans sa chambre les adieux de Richelieu,
lui dit devant tout le monde: qu'il lui ordonnait _au contraire_ de
demeurer et de continuer à le bien servir dans l'exercice de son
emploi, ajoutant: «qu'il trouverait bien le moyen d'apaiser sa mère, et
de la faire consentir à ce qu'il faisait, en ôtant d'auprès d'elle les
personnes qui lui donnaient de pernicieux conseils.» Le garde des sceaux
de Marillac fut immédiatement arrêté.
La nouvelle de ce brusque retour de fortune tomba comme un coup de
foudre au milieu de la nouvelle cour qui s'était formée autour de Marie
de Médicis. En un clin d'oeil le Luxembourg fut désert, et la malheureuse
reine resta à la discrétion d'un ennemi implacable et qu'elle avait fait
un instant trembler. Ce jour a conservé dans l'histoire le nom de
_Journée des Dupes_ (11 novembre 1630).
Le maréchal de Marillac avait reçu de la reine mère un courrier qui lui
apportait, avec la nouvelle de la disgrâce de Richelieu, le brevet de
commandant en chef de l'armée. Tout joyeux, il avait envoyé prier à
dîner ce jour-là ses collègues, les maréchaux de Laforce et de
Schomberg. Ils se rendirent auprès de lui, mais ce fut pour lui exhiber
un ordre reçu à l'instant même, ordre signé du roi, afin de l'arrêter et
le retenir prisonnier.
XXV.
Procès et supplice du maréchal de Marillac.
Ce dernier complot n'avait pas seulement mis en péril la fortune
politique de Richelieu; la haine acharnée de Gaston et de Marie de
Médicis lui avait donné des ramifications profondes. Déjà l'on avait
tenté, au nom de Monsieur, la fidélité du maréchal de Montmorency,
gouverneur du Languedoc; il était mécontent de la cour, et se croyait
mal récompensé de ses services; il se laissa aller à écouter des
propositions de révolte à main armée. Marie de Médicis, de son côté,
négociait avec l'Espagne, et entretenait de coupables intelligences dans
l'armée et dans la flotte. Sans avoir pénétré toute cette trame,
Richelieu, qui sortait à peine d'un danger personnel, sentait aussi le
danger qui menaçait l'État; il fut sans pitié à l'égard de l'ennemi
qu'il tenait dans ses mains. Les deux frères Marillac avaient depuis
longtemps largement participé aux intrigues, dont la petite cour de la
reine mère et de Monsieur était le foyer. Le garde des sceaux fut exilé;
il n'y avait pas contre lui de motif d'accusation capitale. Le maréchal,
au contraire, dans un commandement qu'il avait exercé en Champagne, et
dans la construction de la citadelle de Verdun, passait pour avoir
commis de grosses exactions. Il fut accusé de péculat, crime qui, aux
termes des lois, entraînait la peine de mort, mais crime tellement
commun, aux temps de désordre d'où l'on sortait à peine, qu'il était
sans exemple de le voir poursuivi avec une pareille rigueur: aussi cet
homme de guerre, couvert de blessures, et qui comptait quarante années
de services, au milieu des lenteurs de ce procès qui dura deux ans,
disait-il: «C'est une chose bien étrange qu'on me poursuive comme on
fait. Il n'est question dans mon procès que de foin et de paille, de
bois, de pierre et de chaux. Il n'y a pas de quoi fouetter un laquais.»
Les commissaires choisis par Richelieu n'en jugèrent pas ainsi; des
lettres menaçantes que Monsieur et Marie de Médicis écrivirent aux juges
de Marillac ne firent que rendre plus inévitable sa condamnation. Ce
vieux général, condamné à mort pour concussion, eut la tête tranchée en
place de Grève (1632). Son frère, assure-t-on, ne lui survécut pas, et
mourut de douleur dans la prison où on le détenait encore.
S'il est une chose qui doit peser sur la mémoire de Richelieu, c'est la
hauteur dictatoriale avec laquelle il brisait à sa fantaisie les formes
de la justice, cette unique sauve-garde du faible contre le fort qui le
poursuit. Il enlevait volontiers les accusés à leurs juges naturels pour
les livrer à des commissions extraordinaires, instituées en vue du
procès, et composées trop souvent de ces hommes qui ne savent rien
refuser aux puissants, et servent à tout prix, même leurs plus mauvaises
passions. Dans le procès de Marillac, ce mépris de la justice régulière
fut poussé jusqu'à ses dernières limites. La première commission
instituée parut au cardinal ne pas procéder assez sommairement et
accorder trop de latitude aux défenses de l'accusé; elle fut dissoute.
On en institua une autre où de nouveaux juges furent adjoints aux
anciens. On n'eut aucun égard aux réclamations du maréchal, qui récusait
la plupart de ses juges comme étant notoirement ses ennemis ou ceux de
sa famille. Enfin, le procès commencé à Verdun vint s'achever plus près
du gouvernement, et, chose à peine croyable, à Ruel, dans la propre
maison du cardinal, transformée en prison et en tribunal pour le
malheureux accusé.
Richelieu, dans toute sa carrière politique, eut à lutter contre les
parlements. Ces grands corps judiciaires, gardiens des vieilles
traditions, attachés à la routine, toujours en éveil pour agrandir leurs
prérogatives et leur importance, étaient les ennemis nés de ce hardi
novateur, qui marchait si résolûment dans des voies nouvelles de progrès
et de régénération. Ils ne lui pardonnaient pas cette énergique
initiative, qui ramenait toute chose, toute institution à son principe,
à sa règle, et qui prétendait à bon droit affranchir la royauté de la
tutelle des parlements, tutelle usurpée dans les mauvais jours sur
l'autorité monarchique comme sur la souveraineté nationale. De là une
opposition constante, tantôt sourde, tantôt déclarée, à toute réforme
qu'il entreprenait d'apporter, soit dans la législation civile, soit
dans l'organisation administrative et financière. Dans cette guerre de
formes et de chicanes, Richelieu avait dû céder quelquefois.
D'ordinaire, il avait marché droit à son but, renversant avec hauteur
l'opposition routinière et rancunière des parlements. Le mauvais côté de
ces luttes entre lui et cette haute magistrature, c'est qu'il
s'habituait à tenir peu de compte du pouvoir judiciaire, même dans
l'exercice de ses plus pures attributions, même quand il protestait, au
nom du droit, contre un arbitraire injustifiable: on le vit bien dans le
procès de l'infortuné Marillac. Deux fois le parlement de Paris,
déclarant l'illégalité de la commission extraordinaire, lui avait fait
défense de continuer l'information, et avait rendu l'accusé à ses juges
naturels; deux fois les arrêts du parlement sur ce point furent cassés
par le conseil du roi. À la suite de la Journée des Dupes, le parlement
de Paris, ayant refusé d'enregistrer une déclaration royale qui, sans
forme de procès, traitait en coupables de lèse-majesté plusieurs ducs
et pairs du parti de Monsieur, toute la compagnie fut mandée au Louvre
et reçue avec dureté. L'arrêt fut lacéré en présence des magistrats; et
le garde des sceaux leur signifia «qu'ils étaient faits pour rendre
justice aux particuliers, et non pour se mêler des affaires d'État.»
XXVI.
Exil de Marie de Médicis.
Gaston n'avait pas tardé à prendre l'alarme, et s'était réfugié de
nouveau dans le duché de Lorraine. Marie de Médicis, exaspérée, refusait
de se retirer à Moulins, sorte d'exil qu'on lui destinait. Elle ne
voulait pas quitter le château de Compiègne, où elle s'était réfugiée,
et avait déclaré «qu'elle n'irait point à Moulins, à moins qu'on ne l'y
traînât par les cheveux.» Elle vit ses amis, ses créatures, son médecin
même jetés à la Bastille. Elle-même se crut bientôt prisonnière dans
l'asile qu'elle avait choisi; elle en sortit pour se mettre sous la
protection du gouverneur de la Capelle, avec qui elle avait des
intelligences; mais Richelieu, au courant de cette intrigue, l'avait
déjouée. Les portes de la Capelle lui furent fermées, et cette
malheureuse reine, maudissant son fils et le terrible cardinal qui
l'emportait sur elle, quitta la France, qu'elle ne devait plus revoir
(19 juillet 1631). Elle se réfugia d'abord en Belgique.
XXVII.
Révolte et mort du maréchal de Montmorency.
La terreur était grande parmi toute la noblesse de France, mais la haine
aussi; bien des coeurs brûlaient du désir d'abattre enfin ce ministre,
qui faisait si bon marché du sang des gentilshommes. Le plus illustre
des généraux de ce temps, le duc de Montmorency, maréchal de France et
gouverneur du Languedoc, sollicité secrètement par Gaston de se placer à
la tête des mécontents, et de mettre fin par les armes à la tyrannie du
cardinal, accepta ce rôle dangereux. Il rassembla à grand'peine une
petite armée; les secours promis par l'étranger lui manquèrent. Gaston,
qui traversa le royaume pour le venir joindre, n'excita en sa faveur
aucune sympathie, et n'amena au maréchal qu'une poignée d'hommes.
Celui-ci, néanmoins, dominé par le point d'honneur, ne crut pouvoir ni
déserter la conspiration, ni refuser le combat que l'armée royale lui
offrit auprès de Castelnaudary; mais plus brave qu'habile dans cette
journée, il fut battu; et, couvert de blessures, il tomba aux mains du
cardinal.
Gaston vaincu s'humilia et ne pensa qu'à obtenir sa grâce. Il s'engagea,
assure-t-on, par une des clauses du traité qui lui accordait amnistie,
_à aimer tous les ministres du roi, et particulièrement le cardinal de
Richelieu_. Peu rassuré cependant sur les dispositions amicales de
Richelieu à son égard, il s'empressa de se mettre hors de sa portée, et
sortit de nouveau du royaume pour aller à Bruxelles partager l'exil de
la reine mère.
Quant au malheureux duc de Montmorency, Richelieu le réservait pour un
terrible exemple. Son procès s'instruisit devant le parlement de
Toulouse, où le roi et le cardinal s'étaient transportés à cet effet. La
condamnation était inévitable; le parlement prononça un arrêt de mort
contre le maréchal.
Les sollicitations les plus pressantes, et partant des plus hauts
personnages, furent en vain mises en oeuvre auprès du roi; soutenu par le
génie inflexible de Richelieu, il ne céda point. Le peuple de Toulouse,
entraîné par un mouvement de compassion, s'était rassemblé sous les
fenêtres du palais, criant tout d'une voix: «Grâce! grâce!» Ce bruit
frappa les oreilles du roi; il en demanda la cause: «Sire, lui dit le
maréchal de Châtillon, si Votre Majesté veut mettre la tête à la
fenêtre, elle aura compassion de ce pauvre peuple qui implore sa
clémence en faveur du duc de Montmorency.--Si je suivais les
inclinations du peuple, répondit-il froidement, je n'agirais pas en
roi.» Le maréchal porta sa tête sur l'échafaud (30 octobre 1632). On
rapporte de lui, à ses derniers moments, un trait qui contraste
singulièrement avec l'esprit de cette époque, et dans lequel il faut
voir sans doute l'effort de l'héroïsme chrétien. Avant d'aller à la
mort, le maréchal de Montmorency légua au cardinal de Richelieu un
célèbre tableau qu'il possédait.
XXVIII.
Génie politique de Richelieu.
Mais il est temps de reposer nos yeux de tant de sanglantes exécutions,
et de suivre Richelieu sur un théâtre où son génie se montre plus dégagé
de passions personnelles, et voué plus dignement à la grandeur de son
pays.
Dans la première période de son ministère, Richelieu, comprenant combien
la France, déchirée par les guerres de religion et affaiblie par les
incessantes révoltes des grands seigneurs, était mal préparée pour
entrer en lutte ouverte avec ses deux redoutables rivales, l'Espagne et
l'Autriche, s'était bien gardé de provoquer un conflit général, qui
aurait fait descendre à la fois dans la lice ces deux puissances
coalisées. Il s'attacha seulement à contrarier partout leur politique; à
les affaiblir l'une et l'autre séparément par des voies indirectes,
tantôt en fournissant appui et secours à leurs ennemis, tantôt en
amoindrissant leurs alliés. Ce fut ainsi qu'il soutint contre la maison
d'Espagne les Provinces-Unies (la Hollande), qu'elle voulait faire
rentrer sous sa domination, et qui, à leur tour, menaçaient de lui
enlever les provinces belges. Ce fut la même politique qu'il suivit en
Italie, en prenant, comme nous l'avons vu, fait et cause pour le duc de
Mantoue contre l'Espagne, et en écrasant le duc de Savoie, allié de
cette puissance, et qui tenait dans ses forteresses des Alpes les clefs
de l'Italie.
L'Allemagne surtout fut le théâtre où se déploya le génie politique de
Richelieu. Dans cette vaste contrée, divisée à peu près également entre
les deux religions catholique et protestante, la maison d'Autriche, à la
tête du parti catholique et maîtresse de l'empire, menaçait sérieusement
la liberté politique et religieuse d'une foule de petits princes qui
avaient embrassé la religion réformée. De toutes parts on courut aux
armes, et on vit alors, au centre de l'Europe, éclater une guerre
terrible, la guerre de Trente ans.
Au milieu des péripéties de cette guerre, Richelieu, arrivant au suprême
pouvoir, songea à faire tourner les divisions de l'Allemagne au profit
de la France; c'était une vieille ennemie qui, se déchirant elle-même,
permettait à ses voisins de grandir et de se fortifier. Richelieu mit
en oeuvre toutes les ressources d'une diplomatie active et habile pour
alimenter et ranimer sans cesse la guerre, inégale d'abord, que les
princes protestants soutenaient contre l'empereur. Partout on retrouve
sa main; partout il répand les encouragements, les promesses; il donne
peu d'argent, mais à propos. Il relève, par ses négociations, par le nom
de la France sans cesse mis en avant, le moral des princes fatigués de
la lutte. Quand ils sont près de succomber sous les coups de deux grands
capitaines, de Tilly et Wallenstein, qui commandent les armées
impériales, c'est encore Richelieu qui appelle à la tête de la ligue
protestante le roi de Suède, Gustave-Adolphe, le plus grand homme de
guerre de cette époque. Gustave ébranle par ses victoires le trône de
l'empereur Ferdinand II, et tombe sur le champ de bataille de Lutzen, au
milieu de son triomphe. Mais ce maître dans l'art de vaincre a formé des
élèves dignes de lui; Richelieu sait les gagner et les faire servir
d'instrument à ses desseins (1634).
Cependant les forces de la France s'accroissent chaque jour. Richelieu a
rétabli la discipline dans l'armée, la régularité dans l'administration,
l'unité dans le pouvoir; il voit au dehors ses alliances avec la
Hollande, avec la Suède, avec les princes protestants d'Allemagne
solidement cimentées; il juge que le moment est venu pour la France
d'entrer elle-même en lice et de frapper les grands coups (1635). La
fortune déjoue d'abord ses plans et trahit la valeur de nos soldats. Nos
frontières sont envahies; les impériaux pénètrent en France par la
Bourgogne; les Espagnols, maîtres des Pays-Bas, par la Picardie. À
Paris, l'alarme est vive; Richelieu ne se déconcerte pas. Bernard de
Saxe-Weimar, qu'il soudoie, gagne pour lui des batailles en Allemagne;
et tandis que l'Espagnol prend Corbie auprès d'Amiens, et se voit à
trente-cinq lieues de la capitale de la France, Richelieu lui jette sur
les bras une révolte sérieuse en Catalogne, et en Portugal une
révolution qui arrache à l'Espagne tout un royaume et y fonde une
dynastie nouvelle dont Jean de Bragance est le chef (1638). Partout les
Français reprennent le dessus; ils se battent glorieusement en Flandre,
en Lorraine, sur le Rhin, aux Pyrénées; l'empire est humilié, la branche
espagnole décline pour ne plus se relever à son antique grandeur; et
quand viendront plus tard les glorieux traités de Westphalie et des
Pyrénées, dont le génie de Richelieu aura préparé les résultats, la
France pourra dire avec raison qu'elle doit à ce grand homme trois
provinces, l'Alsace, l'Artois et le Roussillon, et cette prépondérance
de la politique et des armes que, pendant tout le XVIIe siècle, elle
fera sentir à l'Europe.
En armant les protestants de Hollande et d'Allemagne contre des
souverains catholiques, mais ennemis de la France, Richelieu ne faisait
que suivre la politique de François Ier et celle d'Henri IV; toutefois
on ne manqua pas de jeter les hauts cris contre ce prince de l'Église
catholique qui donnait des secours à des hérétiques. L'ambassadeur
d'Espagne s'emporta jusqu'à lui dire, assure-t-on: «Comme auteur d'une
guerre détestable, vous laisserez le souvenir d'un cardinal d'enfer.--Je
suis prêtre, lui répondit Richelieu, cardinal, et bon catholique, né en
France, royaume qui ne produit pas de mécréants; mais je suis aussi
ministre du souverain de cet État, et comme tel je ne dois ni ne puis me
proposer d'autre but que sa grandeur, et non celle du roi d'Espagne,
dont on connaît les vues pour la domination universelle.»
XXIX.
Administration intérieure.
Porté par sa nature aux grandes combinaisons de la politique plutôt
qu'aux détails des affaires, Richelieu, d'ailleurs, ne fut pas maître
assez paisible du pouvoir pour être en mesure d'accomplir de profondes
réformes dans l'administration intérieure du pays. On lui doit néanmoins
en ce genre d'utiles améliorations dans toutes les branches principales
des services publics; il créa, au lieu de magistrats élus par des
corporations privilégiées, ou propriétaires de leurs offices, des
intendants qui ne relevaient que de l'autorité ministérielle, et qui
imprimèrent à l'administration une action plus énergique et plus
prompte. Quant aux finances, toujours aux prises avec les difficultés
les plus graves, il fut souvent réduit à de fâcheuses extrémités, comme
d'imaginer de nouveaux impôts, de créer des offices de judicature en vue
seulement du produit que la vente de ces offices devait rapporter; mais
on lui doit d'avoir ramené, autant que l'esprit de ce temps le
permettait, l'égalité en matière d'impôt, en forçant le clergé lui-même,
exempt des taxes ordinaires, à payer, par des subventions dites
volontaires, sa part des sacrifices que la guerre imposait au pays. Il
ne voulut entendre à cet égard à aucune doléance, et répondit avec
autant de bon sens que de fermeté: «qu'il fallait bien que le clergé
contribuât à payer les armées du roi, lesquelles avaient arrêté partout
l'ennemi, qui, s'il avait pénétré dans le royaume, aurait ruiné les
églises et les ecclésiastiques.»