marine à la France. Quand il prit le pouvoir, il n'avait pas trouvé dans
nos ports un seul vaisseau de guerre; et quelques années après, lors de
la première prise d'armes des réformés du Midi et de l'Ouest, la marine
royale avait, nous l'avons vu, une escadre pour reconquérir l'île de Ré
et bloquer le port de la Rochelle. L'administration des affaires
maritimes était déplorable et se ressentait de l'anarchie féodale. Il y
avait des amirautés particulières et presque indépendantes dans
plusieurs grandes provinces du littoral; quant à l'amirauté de France,
elle était en dehors de la hiérarchie ministérielle et, dignité
inamovible, formait comme l'apanage de quelque grand seigneur. Pour
concentrer dans sa main toute l'autorité en matière maritime, Richelieu
acheta la démission du duc de Montmorency, alors grand amiral, et créa,
en se la réservant, une surintendance de la navigation qui fit
reconnaître sa suprématie par les amirautés provinciales. Maître enfin
de réformer les abus, il y porta une main vigoureuse, et donna le
premier l'exemple du désintéressement en renonçant, au profit du trésor,
à une somme de 200 000 livres qui lui revenaient, comme _droit de bris_
sur les épaves d'une flotte portugaise qui, revenant des Indes richement
chargée, s'était perdue dans le golfe de Gascogne. Il fit beaucoup de
règlements utiles, institua des écoles de pilotage, d'artillerie de
marine et publia un code maritime complet. Sous son active impulsion, la
marine de l'État se releva de l'abaissement profond où elle était
tombée: elle fut en mesure de protéger le commerce et de réprimer les
courses des pirates de toutes nations qui désolaient auparavant nos
rivages de la Provence et du Languedoc. Enfin, régénérateur de la marine
française, Richelieu donna en quelques années à son pays une flotte
imposante qui, plusieurs fois, battit les Espagnols dans les eaux de la
Méditerranée et disputa l'Océan aux escadres de l'Angleterre.
La sagesse des prévisions du cardinal ne tarda pas à éclater. Les
passions religieuses de l'Angleterre, l'imprudente politique de Charles
Ier et les rancunes de Buckingham, son favori, contre Richelieu
rompirent la bonne intelligence entre les deux gouvernements. Charles
Ier espérait se racheter, par une guerre de religion contre la France,
des haines profondes qu'il avait suscitées chez les Anglais en brisant
deux fois le parlement et la loi constitutionnelle du pays. Des
intrigues furent nouées, par ses ordres, avec les chefs du parti
protestant de France, et le prétexte de la guerre fut de venir au
secours de la Rochelle contre laquelle, disait-on, la cour de France
faisait des préparatifs menaçants.
La rupture, éclate tout à coup (28 avril 1627). Les biens des négociants
français qui commerçaient en Angleterre sont saisis; Buckingham,
commandant d'une formidable expédition, met à la voile, et cent
vaisseaux paraissent devant la Rochelle portant une armée de dix-sept
mille hommes; les protestants prennent les armes dans tout le Midi. Les
premiers coups de la flotte anglaise sont dirigés contre l'île de Ré;
la garnison française oppose en vain une vigoureuse résistance et l'île
entière, à l'exception d'un petit fort, est au pouvoir des Anglais. En
France, déjà l'alarme se répand. Richelieu ordonne de cacher au roi, qui
vient de tomber malade, ces fâcheux événements; lui-même il se charge de
tout, «au hasard, dit-il, de sa fortune et de sa réputation.» Il
pourvoit à tous les besoins, donne son argent, engage son crédit, amasse
des munitions, dirige de toutes parts des troupes sur le littoral
menacé, réunit avec une surprenante activité tout ce qu'il y a de
bâtiments disponibles depuis le Havre jusqu'à Bayonne. La face des
affaires change; l'île de Ré est ravitaillée; les renforts y affluent de
toutes parts, et dans une série de combats meurtriers les Anglais y sont
écrasés. Le duc de Buckingham n'a que le temps de regagner ses vaisseaux
avec les débris de ses troupes, et il fait voile vers l'Angleterre,
laissant les malheureux habitants de la Rochelle aux prises avec une
vaillante armée, et en butte au redoutable cardinal (novembre 1627).
Mais leur courage est héroïque; mal pourvus de vivres, sans espoir
d'être secourus par le chef de leur parti, le duc de Rohan, qui se
soutient avec peine dans le Languedoc contre les troupes royales, les
assiégés ne pensent qu'à opposer une résistance désespérée. Animés par
la religion et l'amour de la liberté, ces deux grands mobiles des
peuples, ils choisissent pour maire et chef politique le plus déterminé
d'entre eux, Guiton, qui refuse d'abord, et finit par se rendre à leurs
instances; il saisit un poignard, et le tenant à la main: «Vous le
voulez, dit-il; j'accepte: je serai votre maire, mais à une condition,
c'est que j'enfoncerai ce fer dans le coeur du premier qui parlera de se
rendre. Qu'on s'en serve contre moi, si jamais je songe à capituler.» Le
poignard demeura jusqu'à la fin sur la table, dans la salle du conseil,
à l'hôtel de ville de la Rochelle.
Richelieu, de son côté, pousse activement les travaux du siége. La
Rochelle ne peut attendre son salut que du côté de la mer. On sait que
l'Angleterre a promis et prépare de nouveaux armements. Richelieu
commande de jeter dans la mer une digue de quatre mille sept cents pieds
de longueur, destinée à fermer le port de la Rochelle, et à isoler cette
place de l'Océan. Ce travail gigantesque est deux fois renversé par les
flots et les tempêtes; le cardinal ne se rebute pas; la digue est enfin
achevée et mise à l'épreuve des coups de mer comme des entreprises de
l'ennemi.
Cependant l'intrépide Guiton soutient le courage de ses concitoyens. Ils
éprouvent toutes les horreurs de la famine; on représente au maire que
des milliers d'habitants sont déjà morts de faim; il répond: «Quand il
ne restera plus qu'un seul homme, il faudra qu'il ferme les portes.»
Quelques citoyens, malgré ses terribles menaces, parlent
d'accommodement; on les jette en prison: trois ou quatre sont exécutés,
et leurs têtes exposées sur une des portes de la ville annoncent aux
assiégeants à quels hommes ils ont affaire.
Mais tout conspire contre cette malheureuse ville. Le duc de Buckingham,
au moment où il presse l'armement d'une flotte redoutable destinée à
secourir la Rochelle, tombe sous le couteau d'un assassin. Après de
nouveaux retards, cette flotte met à la voile; elle paraît en vue de la
Rochelle, mais elle essaye vainement de percer la digue; l'artillerie
française la force à reprendre le large, et elle se retire emportant la
dernière espérance des assiégés (mai 1628).
Alors il fallut bien capituler. Les armes tombaient des mains de ces
hommes qui n'avaient plus à dévorer, pour se soutenir, que des morceaux
de cuir bouillis avec du suif on de la cassonade. Le siége avait duré un
an, et les habitants, de trente mille, se trouvaient réduits à cinq
mille par les combats et, bien plus encore, par la famine.
Le 28 octobre 1628, le roi fit son entrée solennelle dans la ville, et,
d'après les inspirations de Richelieu, en épargna les tristes restes. Le
cardinal, sortant de la tranchée où il venait de faire le métier de
capitaine et d'ingénieur, célébra, dans l'église de Sainte-Marguerite,
une messe d'actions de grâces.
XIX.
Rigueurs de Richelieu contre la noblesse.
Au siége de la Rochelle, un des chefs les plus distingués de la noblesse
française, le maréchal de Bassompierre, disait: «Nous serons assez fous
pour prendre la Rochelle.» Il voyait juste. Libre en effet des embarras
que la ligue des protestants lui donnait, Richelieu ne pensa plus qu'à
faire plier sous l'autorité royale la noblesse catholique, trop habituée
elle-même au mépris des lois et à l'esprit de révolte. Quant à
Bassompierre, l'auteur de cette prédiction, entraîné peu d'années après
dans la disgrâce de Marie de Médicis, il fut enfermé à la Bastille, et y
resta jusqu'à la mort du cardinal.
Toute la carrière politique de Richelieu n'est pleine que d'actes
rigoureux, souvent terribles, pour abattre l'orgueil et déjouer les
complots des grands seigneurs, de ceux-là même qui entouraient le trône
de plus près. S'il fut toujours sévère, et parfois implacable, à l'égard
de cette turbulente noblesse, il faut reconnaître aussi que les
adversaires qu'il eut à combattre poussaient loin l'audace, soit dans
leurs entreprises contre le pouvoir royal, soit dans leurs dédains
affectés pour les mesures les plus nécessaires au maintien de la paix
publique.
Au temps de Richelieu, la hardiesse des nobles à braver les lois se
montrait surtout par la fréquence et l'éclat scandaleux des duels. Pour
les motifs les plus futiles, ils mettaient l'épée à la main et se
battaient à outrance dans les rues, sur les places publiques, et presque
sous les yeux du souverain. On avait compté, en l'espace de vingt
années, plus de huit mille de ces combats singuliers où des
gentilshommes avaient tué leurs adversaires, et à la suite desquels ils
avaient obtenu des lettres de grâce. C'était en vain qu'Henri IV, par un
édit de 1602, avait défendu les duels sous peine de mort; cette fureur
était arrivée à ses derniers excès et demeurait impunie. Richelieu avait
vu périr son frère aîné dans un duel; il sentait d'ailleurs profondément
l'injure faite à l'autorité royale par ces perpétuelles bravades. En
1626, Louis, à son instigation, renouvela la défense portée sous le
dernier règne. La peine de mort était prononcée contre quiconque aurait
été meurtrier dans un duel, ou serait en récidive comme agresseur; et
cette fois, Richelieu avait résolu que la loi ne fît plus de vaines
menaces. Sans se soucier de l'édit, le duc de Boutteville, qui avait
déjà eu vingt et un duels, vint, ayant pour second le comte des
Chapelles, tirer l'épée en plein jour, sur la place Royale, contre deux
autres gentilshommes dont l'un fut tué dans le combat. Le duc de
Boutteville appartenait à la famille des Montmorency; tout ce qu'il y
avait de plus élevé en France intercéda pour lui. Le cardinal fut sourd
à toutes les supplications: Boutteville et des Chapelles furent
condamnés par le parlement à perdre la tête en place de Grève. La grâce
instamment sollicitée ne vint pas, et l'arrêt reçut son exécution, comme
s'il se fût agi de coupables d'un rang vulgaire.
XX.
Expédition contre la Savoie.--Victoire du Pas de Suze.--Ruine du parti
protestant.
Pendant qu'il était occupé sous les murs de la Rochelle à humilier
l'Angleterre et à abattre le parti protestant, Richelieu suivait d'un
oeil inquiet les mouvements en Italie de deux politiques hostiles à la
France, celles d'Espagne et de Savoie.
La succession du duc de Mantoue et marquis de Montferrat, qui vint à
s'ouvrir, fournit aux cabinets de Madrid et de Turin l'occasion qu'ils
cherchaient de combattre en Italie l'extension de l'influence française.
Cette succession revenait de droit au duc de Nevers, d'une famille
appartenant depuis longtemps à la France par la naturalisation, et
dévouée aux intérêts de cette monarchie. L'Espagne suscita à ce légitime
héritier un concurrent, et ses troupes du Milanais firent une brusque
invasion dans le Mantouan et le Montferrat. Richelieu était encore
retenu devant la Rochelle, et il ne se voyait pas, sans une vive
anxiété, dans l'impuissance de réprimer cette agression et de porter
secours à un de nos alliés. Heureusement il entretenait à l'étranger des
affidés gens d'énergie, et qui entraient pleinement dans ses vues. Un
d'eux, Guzon, à la nouvelle de l'invasion espagnole, se jeta dans Casal,
capitale du Montferrat, avec une poignée de volontaires français. La
défense de ces braves gens fut héroïque, et la place, plusieurs fois
ravitaillée, tenait encore quand la Rochelle fut enfin abattue.
Mais au moment où Richelieu n'avait qu'une pensée, celle de passer les
Alpes et de courir au secours de Casal, un nouvel ennemi se déclarait
contre lui à l'intérieur et venait embarrasser sa marche. Marie de
Médicis, dans le patronage qu'elle avait d'abord accordé à Richelieu,
n'apportait que des idées étroites et une vanité ombrageuse. Incapable
de comprendre les grands desseins du cardinal, elle se persuadait
aisément qu'ils ne servaient qu'à déguiser des manoeuvres contraires à
son influence dans le gouvernement et à son crédit auprès du roi. Même
dans le siége de la Rochelle, dans cette grande entreprise pour étouffer
en son foyer la guerre civile et religieuse, Marie ne voulait voir qu'un
expédient imaginé pour retenir son fils loin d'elle, le refroidir à son
égard et le dominer exclusivement; elle ne parlait plus du cardinal
qu'avec une aigreur mal contenue. Ses dispositions, toutes favorables à
la maison de Savoie, dans laquelle une de ses filles était mariée,
achevaient de la mettre en opposition déclarée avec Richelieu; car la
Savoie faisait contre la politique de ce ministre cause commune avec
l'Espagne, et tandis que les troupes espagnoles pressaient le siége de
Casal, le duc Charles-Emmanuel gardait, du côté de la France, les
passages des Alpes.
Richelieu, à son retour de la Rochelle et quand il n'avait pas de temps
à perdre pour sauver l'influence française en Italie, supporta
impatiemment l'opposition tracassière de Marie de Médicis. Il eut avec
elle et avec le roi, qui semblait hésiter entre sa mère et son ministre,
une explication où il ne craignit pas de prendre le ton de la plus
sévère franchise. À Louis, il reprocha son caractère mobile et
soupçonneux; à Marie de Médicis, ses vaines irritations et les obstacles
qu'elle voulait mettre, pour des motifs futiles, à de grands desseins.
Il lui dit ouvertement: «Qu'elle se blessait pour peu de chose... et que
les considérations d'État requéraient souvent qu'on passât par-dessus la
passion des princes.» Il conclut en demandant au roi avec instance de
lui retirer le fardeau des affaires, devenu désormais trop pesant pour
lui. C'était pour l'habile ministre le moyen infaillible de triompher
de ses ennemis et d'affermir son autorité. Louis, effrayé, se garda bien
de le prendre au mot; Marie de Médicis sortit vaincue de cette lutte, et
Richelieu, plus puissant que jamais, fut libre de se donner tout entier
aux préparatifs de l'expédition qu'il allait lancer sur l'Italie.
Là encore il déploie les qualités du général autant au moins que celles
du grand ministre; il voit tout par lui-même, organise tous les services
avec une infatigable activité, rassemble et fait marcher avec précision
de nombreuses troupes, les anime de son ardeur, trace un habile plan de
campagne, entraîne avec lui le roi et paraît au pied des Alpes. Le duc
de Savoie avait pris toutes ses mesures pour lui en disputer le passage.
Une gorge étroite, tortueuse, commandée par d'énormes rochers, et qu'on
nomme le Pas de Suze, est le défilé où l'armée française doit s'engager.
En vain le duc de Savoie a-t-il multiplié sur ce point les obstacles les
plus formidables, des forts sur les hauteurs, d'épaisses barricades au
fond de la gorge, rien ne résiste à l'impétueuse attaque des Français.
Après quelques heures de combat ils sont maîtres des hauteurs, ils ont
emporté les barricades et le défilé est victorieusement franchi (6 mars
1629). Bientôt la ville de Suze est au pouvoir du roi. Le duc de Savoie,
dégoûté de l'alliance espagnole, s'en détache; Casal est secourue, et
l'armée d'Espagne, obligée d'en lever le siége, est refoulée dans le
Milanais.
À peine libre de l'ennemi extérieur, l'infatigable cardinal profite de
la belle armée qu'il a dans la main pour écraser sans retour les
derniers restes du parti protestant. Rohan, qui les commande, tient
encore dans quelques places du midi, à Nîmes, à Montauban, à Privas.
Mais il se voit abandonné de l'Angleterre, que Richelieu a su amener à
demander la paix; il ne craint pas de négocier un traité d'alliance avec
l'Espagne catholique; elle lui fournit quelque argent; mais avant que
ses troupes aient franchi les Pyrénées, c'en est fait des églises
réformées du midi, comme force militaire et puissance indépendante. Le
fanatisme farouche des protestants ne peut rien contre les troupes
nombreuses et disciplinées qui les assaillent de toutes parts. Privas,
emporté d'assaut, est le théâtre d'affreux massacres. Louis refuse aux
restes de la garnison qui se sont retirés dans un fort la capitulation
qu'ils demandent. Il écrit à sa mère, «qu'il compte bien les faire tous
pendre.» Et, en effet, presque tous ces malheureux périssent sous les
coups des soldats ou par la main du bourreau. Richelieu, malade, ne peut
empêcher cette tuerie. Il intervient à temps, néanmoins, pour sauver la
vie au commandant de la place, que Louis envoyait à la potence. Alais
et Nîmes ouvrent leurs portes; Rohan comprend enfin que sa cause est
perdue. Il fait des ouvertures de soumission, qui sont favorablement
écoutées, et, le 28 juin 1629, une amnistie générale éteint ces
dernières flammes des guerres religieuses. Fidèle à sa pensée politique,
le cardinal ne veut pas qu'il reste pierre sur pierre des remparts
derrière lesquels les réformés ont si longtemps bravé l'autorité royale;
mais il se montre clément envers les vaincus, large dans ses concessions
à la liberté religieuse, et dans Montauban, où il entre en triomphateur,
il reçoit avec égards les ministres de la religion réformée, et leur
déclare que le roi «voit en eux des sujets, et qu'en cette qualité, il
ne fait pas de distinction entre eux et les catholiques.» Enfin il
obtient de Louis XIII, sur les ruines mêmes des forteresses du parti
protestant, une ordonnance qui leur laisse le libre exercice de leur
religion et qui devient pour eux une solennelle confirmation de redit de
Nantes (1629).
XXI.
Intrigues de cour.
Tandis que, radieux de sa double victoire, Richelieu s'acheminait vers
Paris, au milieu de l'élan des populations et des démonstrations les
plus éclatantes de la joie publique, à la cour, de nouveaux orages
s'amassaient contre lui. Marie de Médicis ne lui pardonnait pas les
grandes choses qu'il avait faites, en dépit de son mauvais vouloir et de
sa mesquine opposition; elle s'en prenait à lui du déclin de son crédit,
et comme elle voulait du pouvoir et non pas seulement des prévenances,
les formes respectueuses qu'il affectait d'observer vis-à-vis d'elle ne
la désarmaient pas. Elle ne lui montra, à son arrivée à Fontainebleau,
qu'un visage irrité; elle obséda le roi, jusqu'à le faire pleurer, en
vue d'obtenir de lui la disgrâce du cardinal. Louis tint bon néanmoins;
il finit par forcer lui-même sa mère à une réconciliation apparente avec
Richelieu. Celui-ci, comme d'habitude, sortit de cette nouvelle épreuve
plus affermi et plus comblé des faveurs royales que jamais. Et pour
établir sa suprématie dans le conseil, en droit comme en fait, des
lettres patentes lui conférèrent le titre de «principal ministre
d'État.»
Gaston, de son côté, depuis que le cardinal lui avait fait refuser le
commandement de l'armée chargée de réduire la Rochelle, ne cessait de
remplir la cour de ses plaintes et de fatiguer le roi de ses exigences;
puis il avait feint de croire sa liberté menacée, et s'était retiré
auprès du duc de Lorraine, animant de là les grands seigneurs de son
parti contre le cardinal. Celui-ci, comprenant le danger de laisser
subsister ce signal de ralliement pour les mécontents de l'intérieur, et
ce prétexte d'intervention pour les ennemis du dehors, ne négligea rien
afin de déterminer Gaston à rentrer en France. Il n'en vint à bout,
après de longues négociations, qu'en comblant sa vanité et sa convoitise
de nouveaux titres et de nouvelles dignités auxquels furent attachés de
gros revenus.
«Triste condition des monarchies, dit à ce sujet un éminent
historien[2], que le caprice d'un jeune fat y devienne un intérêt
d'État, et s'y jette à la traverse des plus importantes affaires,
jusqu'à compromettre les destinées d'un peuple! Que ceux qui plaignent
l'homme d'État aux prises avec les difficultés des assemblées
délibérantes, et qui croient la grande administration impossible dans
les gouvernements libres, lisent le journal où Richelieu a consigné les
soucis, les tracas, les complots de chaque jour! Ils y verront quel
était le sort d'un grand ministre sous l'ancien régime; ils verront dans
quelles misères s'est usée cette glorieuse existence, quels obscurs
reptiles embarrassèrent incessamment les pas de ce lion, tandis qu'il
cherchait au loin des adversaires dignes de lui.»
XXII.
Nouvelle campagne contre la Savoie.--Victoire de Vegliana.
Cependant Richelieu ne voulait pas laisser perdre les fruits de la
dernière campagne. La conduite tortueuse du duc de Savoie,
Charles-Emmanuel, toujours prêt à déserter l'alliance française pour
celle de l'Espagne, commandait de prendre de nouvelles sûretés contre
lui ou de le réduire complétement par la force. Il fallut en venir à ce
parti. Richelieu se met en personne à la tête des troupes; la cuirasse
sur le dos, l'épée au côté, il partage comme un simple capitaine les
dangers et les fatigues du soldat, passe à gué des rivières grossies par
la fonte des neiges, manoeuvre si habilement qu'il paralyse les efforts
de Charles-Emmanuel, emporte sous ses yeux la forte place de Pignerol,
et s'empare de Chambéry, la capitale des États de Savoie. De son côté,
le maréchal de Montmorency remportait sur l'armée des Italiens et des
Espagnols la victoire de Vegliana, due principalement à sa brillante
valeur (10 juillet 1630). Charles-Emmanuel succombe au chagrin que lui
causent tant de revers; son successeur, Victor-Amédée, s'empresse
d'ouvrir des négociations pour obtenir une paix acceptable.
XXIII.
Maladie de Louis XIII à Lyon.--Ligue contre Richelieu.
La cour de France était alors à Lyon, et s'agitait de toutes manières
pour entraver la politique du cardinal. Les deux reines avaient fait
taire leurs antipathies mutuelles et unissaient leurs efforts contre le
ministre qu'elles détestaient également. La reine mère surtout,
favorable au duc de Savoie, son gendre, et jalouse des succès d'une
expédition dont le principal honneur revenait au cardinal, mettait tout
en oeuvre pour inspirer au roi de l'éloignement pour cette guerre et des
défiances contre son ministre. Après la prise de Pignerol, Louis avait
rejoint l'armée; mais bientôt des maladies contagieuses s'y déclarèrent,
et il en ressentit les premières atteintes. La cour redoubla d'instances
pour le rappeler à Lyon; il y revint triste et souffrant. Au bout de
quelques jours, il fut saisi d'une fièvre ardente, accompagnée de
dyssenterie, qui le mit bientôt à toute extrémité (30 septembre).
Déjà les courtisans voyaient venir un nouveau règne, la couronne de
France sur la tête de Gaston, Richelieu et son parti abattus. Tout
n'était dans cette cour que trouble, anxiété, douleurs feintes et
espérances cachées. On rapporte que non loin du lit où le roi semblait
prêt à rendre l'âme, les ennemis du cardinal tinrent conseil, et que
chacun émit son avis sur le traitement qu'on ferait subir au ministre
déchu. Les uns furent pour l'exil, les autres pour la prison; il y eut
une voix pour la mort: ce fut, dit-on, celle du maréchal de Marillac. On
ajoute que Richelieu invisible assista à ce conseil, et qu'il en sortit
avec le dessein fermement arrêté de faire tomber sur chacun des
opinants, selon son vote, l'exil, la prison ou la mort. Louis, de son
côté, prévoyait les terribles représailles auxquelles en mourant il
laisserait son conseil exposé. On assure qu'il fit appeler près de lui
le maréchal de Montmorency, dont il connaissait la loyauté
chevaleresque, et qu'il le chargea de prendre le cardinal sous sa
protection; Montmorency, dans sa générosité, avait déjà prévenu cette
démarche, et offert un asile au cardinal dans son gouvernement de
Languedoc.