de l'impérieuse Marie de Médicis, qui redoutait de lui voir prendre de
l'ascendant sur son fils, Anne d'Autriche avait pour tout dédommagement
et pour tout plaisir l'amitié et la société habituelle de la duchesse de
Luynes, qui fut depuis, par un second mariage, la duchesse de Chevreuse.
Cette jeune femme, belle, vive, amie du plaisir, égayait la reine par
ses saillies; on la lui avait donnée pour surintendante de sa maison;
elles passaient ensemble le temps en causeries malicieuses et en toutes
sortes de jeux. Il arriva même un jour que la jeune reine, en
poursuivant sa favorite, fit une chute et vit s'évanouir les espérances
de maternité qu'un commencement de grossesse lui donnait alors. Le roi,
dans son mécontentement, retira à la duchesse sa charge de
surintendante, et voulut qu'elle quittât le Louvre. Elle continua
cependant à fréquenter la cour où des mémoires contemporains prétendent
qu'elle jouait double jeu, prodiguant, mais en pure perte, ses agaceries
au jeune roi, et s'efforçant d'inspirer à Anne d'Autriche des désirs de
liberté et le goût du plaisir.
XV.
Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche.
Cependant la beauté de la reine lui attirait les hommages, même
indiscrets, de quelques seigneurs; elle en riait avec sa confidente; le
roi y trouvait des raisons de mauvaise humeur et de jalousie. Parmi les
passions qu'Anne d'Autriche inspira, aucune n'eut plus d'éclat que celle
de George Villiers, duc de Buckingham, favori de Charles Ier, qui était
venu en France comme ambassadeur, à l'occasion du mariage du jeune roi
d'Angleterre avec la princesse Henriette, une des filles de Marie de
Médicis. Buckingham, beau, élégant, magnifique, plein de confiance en
lui-même et de hardiesse auprès des dames, s'éprit d'Anne d'Autriche à
la première vue, et étonna la cour de France par les manifestations
audacieuses de son amour. Dans son pays on l'accusa, non sans raison,
d'avoir subordonné des questions de paix ou de guerre entre les deux
peuples aux plus ou moins grandes facilités que l'une ou l'autre lui
donnerait pour revenir en France comme négociateur, et pour revoir la
reine, objet de sa passion. Un soir, à la promenade, dans un jardin,
auprès d'Amiens où la cour avait accompagné la princesse Henriette,
Buckingham, donnant le bras à la reine, poussa si loin ses témérités,
que celle-ci fut obligée d'appeler près d'elle son écuyer. Quelques
jours après, sur le point de s'embarquer, il prétexte des dépêches
importantes reçues de Londres, revient sur ses pas, fait mine
d'entretenir quelques instants la reine mère d'intérêts politiques, puis
pénètre dans la chambre d'Anne d'Autriche qui était couchée,
s'agenouille au pied de son lit, baise ses draps avec transport, et rend
la reine tout interdite de l'extravagance de ses démonstrations d'amour.
«La comtesse de Launoy, alors dame d'honneur de la reine, sage,
vertueuse et âgée, qui était au chevet de son lit, ne voulant point
souffrir que ce duc demeurât dans cet état, lui dit avec beaucoup de
sévérité que ce n'était point la coutume en France, et voulut le faire
lever; mais lui, sans s'étonner, combattit contre la vieille dame,
disant qu'il n'était pas Français, et qu'il n'était pas obligé
d'observer toutes les lois de l'État.»
La jeune reine, flattée au fond d'inspirer de si vifs sentiments à un si
brillant cavalier, et familiarisée, par son éducation espagnole, avec
les formes d'une galanterie romanesque, souffrait avec trop
d'indulgence toutes ces folies du duc de Buckingham. Mais Louis XIII, à
qui le récit en fut fait avec des commentaires peu favorables à la
reine, prit fort mal la chose, se plaignit amèrement, et chassa
quelques-uns des domestiques qui avaient assisté aux scènes rapportées
plus haut. Le dépit d'Anne d'Autriche, excité par la duchesse de
Chevreuse, ne s'arrêtait pas au roi son époux; elle avait pris aussi en
aversion, de même que sa favorite, le cardinal de Richelieu, comme
créature de la reine mère, et comme fortifiant la résolution du roi dans
les mesures de rigueur qu'il prenait contre elle; toutes deux mettaient
leur plaisir à railler le cardinal et à chercher les occasions de
contrarier ses desseins. Cela allait, de la part de la duchesse de
Chevreuse, «jusqu'à forcer la reine à penser à Buckingham, lui parlant
toujours de lui, et lui ôtant le scrupule qu'elle en avait par la raison
du dépit que cela causait au cardinal de Richelieu.»
Les pamphlets du temps ont beaucoup accusé cet homme d'État d'avoir
lui-même conçu une audacieuse passion pour la reine, et de l'avoir
persécutée ensuite pour venger son amour repoussé avec mépris. Mme de
Motteville, dont on estime la sincérité, se montre peu disposée à croire
à cet amour manifesté par de la haine. «Mais, ajoute-t-elle, la reine
m'a conté un jour qu'il lui parla d'un air trop galant pour un ennemi,
et qu'il lui fit un discours fort passionné; mais qu'ayant voulu lui
répondre avec colère et mépris, le roi dans ce moment était entré dans
le cabinet où elle était, qui par sa présence interrompit sa réponse;
que, depuis cet instant, elle n'avait jamais osé recommencer cette
harangue, craignant de lui faire trop de grâce, en lui témoignant
qu'elle s'en souvenait.»
XVI.
Gaston, duc d'Orléans.--Ses menées ambitieuses.
Une cause plus sérieuse de soucis pour le cardinal était dans le foyer
d'intrigues alimenté autour de Gaston par les grands seigneurs jaloux et
mécontents. Ce jeune prince, malheureusement né, annonçait dès le début
de sa carrière un esprit vaniteux et brouillon qui se transforma bientôt
en une ambition opiniâtre, sans courage dans la lutte, sans dignité dans
la défaite. La petite cour qui l'entourait le flattait de la perspective
du trône qui depuis sept ans n'avait pas encore d'héritier direct; on
l'animait contre Richelieu, comme si ce ministre le dépouillait de la
légitime influence qu'il devait avoir sur la direction des affaires; et
les hommes qui l'associaient ainsi à leurs intérêts ou à leurs rancunes,
étaient les plus grands noms de France: le duc de Vendôme et son frère
le grand prieur, fils naturel d'Henri IV; le comte de Soissons, prince
du sang; le maréchal duc de Montmorency.
Après eux venaient: d'Ornano, ancien colonel des Corses, alors maréchal
de France et qui gouvernait Gaston; le jeune comte de Chalais, un des
grands officiers du palais et fort avant dans les bonnes grâces de Louis
XIII; enfin une foule de gentilshommes, offusqués de la puissance de
Richelieu, et qui ne lui pardonnaient pas les réformes qu'il apportait
dans les finances et la suppression des grosses pensions dont les avait
gratifiés un gouvernement dilapidateur. Toute cette noblesse était
encore animée contre Richelieu par la reine et par de hautes et galantes
dames de la cour, la duchesse de Chevreuse et la princesse de Condé.
Ce ne furent d'abord que des intrigues de ruelle: d'audacieuses
causeries où, sur un ton frivole, on discutait l'opportunité et les
chances des plus graves attentats. Il fallait, à tout prix, se défaire
du ministre qui faisait obstacle à l'ambition et aux convoitises de
chacun; on essayerait de le renverser, en intimidant le faible Louis
XIII, et si l'on n'en venait à bout de cette manière, l'on s'en
débarrasserait par l'assassinat. Dans ces conciliabules, on allait
jusqu'à mettre en question la couronne et la personne même du roi; on
parlait de sa déchéance, de sa reclusion dans un couvent, d'un divorce
entre Anne d'Autriche et lui, parce qu'il semblait impropre à donner au
trône un héritier; et enfin, du mariage de la reine divorcée avec
Gaston.
Le fait qui avait fourni à toutes ces haines, à toutes ces velléités de
troubler la famille royale et l'État l'occasion d'éclater, c'était le
projet de marier Gaston avec Mlle de Montpensier, princesse immensément
riche et alliée à la famille des Guise. Ce projet émanait de Marie de
Médicis; il avait eu l'assentiment du cardinal de Richelieu qui l'avait
fait approuver du roi. Mais Gaston ne voulait pas donner au roi et à ses
conseillers cette marque de sa déférence; et d'ailleurs la petite cour
qui l'entourait, hostile à ce projet qui contrariait à différents points
de vue les intérêts de plusieurs, ne cessait de l'exciter à la
résistance et d'irriter son orgueil. Les choses en vinrent à prendre les
caractères d'une conspiration. On fit des ouvertures, en prévision d'une
révolte déclarée, aux ambassadeurs étrangers; on songea à s'assurer le
secours de l'Espagne, de la Savoie, et même à s'appuyer dans le midi sur
les huguenots, toujours prêts à courir aux armes.
Richelieu voyait se former l'orage; il savait les menées de ses ennemis;
mais il ne tenait pas encore les fils de la conspiration. Cependant
d'Ornano lui parut assez dangereux et assez compromis pour frapper sur
lui le premier coup. D'Ornano devait à Richelieu la dignité de
maréchal, et il travaillait de toutes ses forces à miner la puissance de
son protecteur. Personne plus que lui n'avait d'empire sur Gaston, et il
ne s'en servait que pour exciter son ambition, sa jalousie, que pour le
porter à réclamer un opulent apanage, une place privilégiée dans le
conseil, une large part dans le gouvernement. Louis XIII entra
facilement dans les vues de son ministre à l'égard d'un tel homme; un
soir, la cour étant à Fontainebleau, le maréchal d'Ornano fut tout à
coup, au milieu d'un souper, arrêté par ordre du roi et conduit à
Vincennes.
À cette nouvelle, l'émoi fut grand dans la petite cour de Gaston.
Lui-même, dans son premier mouvement, qui fut celui d'une violente
colère, alla droit à Richelieu, et lui dit d'un ton courroucé: «Est-ce
vous qui avez osé donner cet avis au roi?--C'est moi,» lui répondit
froidement Richelieu. Le prince alors éclata en injures. Quelques jours
étaient à peine écoulés qu'il s'inclinait avec une humilité abjecte
devant le cardinal et souscrivait à tout pour rentrer en grâce auprès de
lui et auprès du roi. Il jura sur l'Évangile: «D'aimer et affectionner
ceux qui aimeront le roi et la reine mère... Et de ne point taire au roi
les moindres discours de ceux qui voudront lui donner des ombrages du
roi et de ses conseils.» Il approuva l'emprisonnement du malheureux
d'Ornano qui s'était perdu à son service; mais il dit quelques paroles
pour le recommander à la clémence du roi.
XVII.
Conspiration et mort du comte de Chalais.
Richelieu, nonobstant cette première victoire, n'était pas sans défiance
sur la solidité de l'appui que Louis lui prêtait, et il voulait de
nouvelles et plus fortes garanties avant de pousser plus loin ses
rigueurs. Il se montra auprès du roi et de la reine mère triste et comme
découragé en présence de tant de haines animées à sa perte. Il manifesta
un vif désir de rentrer dans la retraite, et supplia qu'on lui permît de
laisser là les affaires et les grandeurs. Louis, alarmé de ces
démonstrations, insista vivement pour le retenir; il lui prodigua les
promesses de veiller à sa sûreté, et de le défendre lui-même contre ses
ennemis. Il lui écrivit de sa propre main ces mot: «MONSIEUR et beaucoup
de grands vous en veulent à mon occasion; mais assurez-vous que je vous
protégerai contre qui que ce soit... Assurez-vous que je ne changerai
jamais, et que quiconque vous attaquera, vous m'aurez pour second.»
Richelieu dès lors ne parla plus de retraite, et il eut, par ordre du
roi, pour la garde de sa personne, une compagnie de mousquetaires.
Fort d'une telle solidarité entre le souverain et lui, Richelieu résolut
d'aller frapper les conspirateurs si haut qu'ils fussent placés. Les
frères naturels du roi, le duc de Vendôme et le grand prieur, furent
attirés à la cour et tout à coup saisis et enfermés au château
d'Amboise. Plusieurs personnages considérables furent en outre arrêtés
et jetés en prison, ou contraints de fuir à l'étranger. Après un premier
moment de terreur, de nouvelles intrigues se nouèrent autour de Gaston;
le désir de la vengeance ravivait toutes les haines contre le cardinal.
Une prise d'armes fut résolue, et le comte de Chalais se mit étourdiment
à la tête du complot. Ce jeune seigneur, d'un esprit léger et remuant,
compromis une première fois dans des pourparlers qui pouvaient aboutir à
un attentat contre la vie de Richelieu, était allé, assure-t-on, s'en
accuser auprès du cardinal lui-même et en avait été pardonné. Son
nouveau complot fut bientôt révélé à Richelieu qui cette fois ne se
piqua point de clémence. Le comte de Chalais fut arrêté à Nantes, et une
commission instituée pour lui faire son procès; l'affaire s'instruisit
avec une extrême rigueur. Il fut déclaré coupable du crime de
lèse-majesté et condamné à perdre la tête sur l'échafaud. Son supplice
fut atroce: par une déplorable fatalité, ses amis avaient, à prix
d'argent, fait évader les deux bourreaux en titre; il n'en fut pas moins
livré à un misérable, condamné lui-même à mort, qui, pour se sauver de
la potence, accepta l'office de bourreau. Cet homme ne porta à la
victime que des coups, mal assurés avec une mauvaise épée et un couperet
de tonnelier; ce ne fut qu'au trente-deuxième coup que la tête fut
séparée du tronc; jusqu'au vingtième, le malheureux patient ne cessa de
faire entendre ses gémissements (19 août 1626). Ornano, dont le procès
s'instruisait en même temps, malade au donjon de Vincennes, s'attendait
à un sort semblable. Quand il apprit le supplice affreux de Chalais,
l'émotion qu'il en ressentit détermina sa mort.
Pendant que périssaient ainsi deux hommes qui s'était dévoués à sa
fortune, Gaston qui ne les avait pas épargnés dans ses dépositions
devant le conseil, épousait la princesse de Montpensier, et recevait de
la munificence royale les duchés d'Orléans et de Chartres et le comté de
Blois, en apanage, avec de magnifiques revenus.
Tout pliait devant le redoutable ministre; la reine elle-même fut
obligée de s'avouer vaincue. Dans les dispositions où elle était
vis-à-vis du roi et du cardinal, elle avait facilement pris part à cette
insurrection de palais contre le mariage que la politique imposait au
jeune frère du roi. Elle avait à empêcher ce mariage un intérêt
d'amour-propre comme femme et comme reine, intérêt qu'elle dissimulait
à peine. Elle craignait que la femme de MONSIEUR, venant à être mère, ne
jouît à la cour de plus de considération et de crédit qu'elle-même;
cela, joint aux propos audacieux que des courtisans étourdis répétaient
autour d'elle, accrédita l'opinion qu'elle nourrissait des espérances et
des desseins odieux. On supposa que se fondant sur le dire de certains
astrologues qui prédisaient que le roi ne vivrait pas longtemps, elle
entretenait l'espoir de se remarier avec MONSIEUR, et de conserver ainsi
sa couronne de reine. Ces imputations étaient appuyées, disait-on, sur
des révélations de l'infortuné comte de Chalais qui, en effet, pour
sauver sa tête, avait un instant mêlé le nom de la reine au complot dont
on l'accusait d'être le principal auteur. Sur l'échafaud, il s'était
rétracté; il avait chargé son confesseur de rétablir la vérité des faits
et de déclarer hautement l'innocence de la reine. Cependant les rancunes
de son ombrageux époux ne l'épargnèrent pas. Son amie, la duchesse de
Chevreuse, fut décrétée de prise de corps comme impliquée dans l'affaire
du comte de Chalais dont elle recevait les hommages; elle s'enfuit en
Lorraine. Anne d'Autriche elle-même fut mandée dans la chambre du roi,
et là, en présence de la reine mère et du cardinal, Louis l'apostropha
rudement et lui reprocha, entre autres choses, d'avoir nourri l'espoir
de le voir bientôt mourir et de devenir par un second mariage l'épouse
du duc d'Orléans. Anne d'Autriche indignée se redressa de toute sa
hauteur et répliqua au roi avec dédain: «Que de Louis à Gaston, il y
avait trop peu à gagner au change.» Il s'ensuivit une scène
d'explications très-vive; et ordre fut intimé à la reine «de ne recevoir
désormais chez elle aucun homme qu'en la présence du roi.» Isolée à la
cour, la malheureuse Anne d'Autriche ne put longtemps soutenir une lutte
trop inégale, et elle finit par se prêter à un semblant de
réconciliation avec le roi et son ministre.
Si les courtisans furent terrifiés de la vigueur impitoyable avec
laquelle Richelieu tranchait le noeud de leurs intrigues, les vrais
citoyens ne purent qu'applaudir à l'usage qu'il s'empressa de faire de
sa victoire. Le sol de la France était couvert de petites villes et de
châteaux fortifiés, qui ne pouvaient rien pour la défense du royaume
contre les armées étrangères, mais qui servaient incessamment de points
d'appui à une oligarchie factieuse et de places d'armes à la guerre
civile. Les États de Bretagne avaient demandé la démolition de toutes
ces forteresses et de tous ces donjons dans l'étendue de leur province.
Richelieu saisit l'occasion et fit bien plus; il étendit cette énergique
mesure à tout le pays. Une ordonnance du 31 juillet 1626 prescrivit que
les fortifications des villes et châteaux jugés inutiles à la défense
du royaume fussent rasées. Richelieu, ce grand niveleur, au service de
l'ordre et de la force monarchiques, abattait ainsi la dernière tête de
la féodalité politique. Le peuple en cela le comprit, et ce fut une
grande joie par toute la France que de voir ainsi condamnées à la ruine
ces citadelles du privilége et de l'oppression. L'exécution de cette
grande mesure avait été habilement laissée aux provinces et aux
municipalités. De toutes parts l'élan fut immense; pour faire tomber
sous le marteau ces remparts détestés les bras arrivaient par milliers,
et, comme le dit un historien, «les villes coururent aux citadelles, les
campagnes aux châteaux, chacun à sa haine.»
La constitution de l'unité politique du royaume, cette oeuvre capitale à
laquelle Richelieu appliquait surtout son génie, rencontrait à chaque
pas des obstacles; chaque institution, à cette époque, semblait
organisée en vue du morcellement et de l'énervation de l'autorité
royale. Les gouverneurs des provinces et même ceux d'un grand nombre de
villes s'étaient, en quelque façon, substitués aux anciens ducs et
comtes, et avaient rétabli une sorte de féodalité toujours incommode et
souvent dangereuse pour le pouvoir central. Investis de la plupart des
attributs de la souveraineté, ils avaient souvent marchandé aux rois de
France leur soumission et montré plus d'une fois des arrière-pensées de
scission et d'indépendance. Le cardinal, pendant toute son
administration, s'attacha à ramener les gouverneurs des provinces et des
villes à leur rôle de mandataires directs de la royauté. Le duc de
Vendôme, lors de son arrestation, avait le gouvernement d'une grande et
importante province, la Bretagne; Richelieu ne permit pas qu'elle
rentrât jamais sous son autorité, et il fit donner ce gouvernement à un
vieux capitaine sur l'obéissance duquel le roi pouvait compter. Le
gouvernement de Brest, la propriété de Belle-Île furent rachetés aux
grandes familles qui tenaient ces fortes positions; elles furent dès
lors confiées à de plus modestes, mais plus fidèles serviteurs.
XVIII.
Ligue protestante.--Siége et prise de la Rochelle.
Débarrassé de cette première coalition des grands seigneurs, Richelieu
fut libre de reporter toute son attention sur d'autres ennemis
intérieurs dont il était urgent d'arrêter les entreprises. Les
protestants formaient alors, en France, un grand parti, redoutable à
plus d'un titre. Persécutés et proscrits odieusement par les rois,
prédécesseurs d'Henri IV, ils avaient pris plus d'une sanglante revanche
dans des insurrections et sur les champs de bataille. L'édit de Nantes,
en garantissant le libre exercice de leur culte et leurs droits comme
citoyens, avait quelque peu amorti leur fierté ombrageuse et leur
prosélytisme guerrier; mais à la mort d'Henri IV, ils n'eurent que de
trop justes raisons de craindre le retour des persécutions; dans
plusieurs provinces, ils se virent bientôt en butte à des avanies et à
des violences de la part d'une populace fanatique; ils reprirent à leur
tour des habitudes d'insoumission et de révolte intolérables pour le
pouvoir royal, et menaçantes pour l'unité même de la France. Dans
l'Ouest et dans le Midi, ils avaient à leur tête la plupart des familles
nobles qui composaient la principale force militaire du pays. Par
ambition autant que par zèle religieux, de grands seigneurs, tels que
les Soubise, les La Trémouille, les Rohan donnaient des généraux aux
soldats de la réforme. Le parti protestant formait au milieu de l'État
un gouvernement à part qui avait son organisation, ses assemblées, son
trésor, ses places fortes, et qui ne se faisait faute ni d'accepter les
subsides de l'Espagne, ni d'appeler à son aide les flottes et les armées
de l'Angleterre. Richelieu méditait d'en finir avec cette anarchie.
Dans les premiers temps de sa puissance, lorsqu'après avoir infligé un
grava échec à la politique espagnole en Italie, il préparait une
expédition qui n'allait à rien moins qu'à délivrer ce malheureux pays
des étrangers qui le foulaient depuis trop longtemps, il s'était vu tout
à coup distrait de ses grands desseins, et entravé par une insurrection
des protestants de France. La Rochelle en était le foyer; cette ville,
alors très-importante par son port militaire, par son grand commerce et
ses nombreux vaisseaux, était devenue l'arsenal et la principale
citadelle des réformés en France. Il en sortit une flotte qui, commandée
par Soubise, remporta d'abord d'assez grands avantages sur la marine
royale; mais celle-ci, renforcée par une escadre hollandaise, battit
l'amiral huguenot, dans les eaux de l'île de Ré, et le contraignit à
chercher, avec les débris de sa flotte, un refuge sur les côtes
d'Angleterre.
Cependant, quoique victorieux, Richelieu, sans se laisser arrêter par
les clameurs des gens de cour et des vieux débris de la ligue
catholique, prêta facilement l'oreille aux ouvertures de paix qui lui
vinrent des protestants. Il était bien arrêté dans sa pensée d'homme
d'État que la Rochelle ne resterait pas debout sur la terre de France,
comme siége d'une puissance indépendante qui pouvait et osait lancer des
armées et des flottes contre l'autorité du souverain; mais, ainsi que
toutes les fortes organisations, Richelieu joignait à l'énergie de la
volonté la patience, et il savait attendre son jour. En ce moment, les
embarras se multipliaient autour de lui. La guerre civile, en France,
l'empêchait d'élargir ses vues et ses entreprises pour l'indépendance du
nord de l'Italie; destituée d'une marine vraiment digne de ce nom, la
France ne pouvait encore réduire la Rochelle qu'avec l'appui précaire et
dangereux de l'Angleterre et de la Hollande; enfin les intrigues des
grands seigneurs minaient alors le terrain sous ses pieds, et ne lui
laissaient pas la liberté d'esprit nécessaire pour frapper au coeur la
ligue protestante; il accorda donc la paix aux Églises réformées, à des
conditions qui, tout en amoindrissant l'importance militaire de la
Rochelle, la laissaient subsister formidable encore.
Mais dès qu'il fut quitte un moment de ses ennemis à la cour, par la
terreur dont il les avait frappés, tous ses soins se portèrent vers le
préliminaire indispensable de la chute de la Rochelle, la création d'une
puissante marine. Au reste, le génie de Richelieu n'avait pas besoin de
cette indication, donnée par les circonstances, pour comprendre les
intérêts permanents et les destinées de la France du côté de la mer. Il
voyait de son regard perçant la prépondérance nécessaire de la
nationalité française sur les affaires du monde attachée à sa grandeur
maritime, non moins qu'à sa force continentale. L'inévitable antagonisme
de notre pays, avec un royaume insulaire comme la Grande-Bretagne,
était une de ses grandes préoccupations. Écoutons ce que pensait
là-dessus ce grand homme, il y a deux siècles et plus, ce qu'il nous a
légué comme un monument de sa haute raison et de son patriotisme, dans
un des chapitres de son testament politique:
«L'Angleterre étant située comme elle est, si la France n'était
puissante en vaisseaux, pourrait entreprendre à notre préjudice ce que
bon lui semblerait, sans crainte de retour.
«Elle pourrait empêcher nos pêches, troubler nôtre commerce; et faire,
en gardant l'embouchure de nos grandes rivières, payer tel droit que bon
lui semblerait aux marchands. Elle pourrait descendre impunément dans
nos îles et même sur nos côtes.
«Enfin, la situation du pays natal de cette nation orgueilleuse qui ne
connaît, en cette matière, d'autre équité que la force, lui ôtant tout
lieu de craindre les plus grandes puissances de la terre, l'ancienne
envie qu'elle a contre ce royaume lui donnerait apparemment lieu de tout
oser, lorsque notre faiblesse nous ôterait tout moyen de rien
entreprendre à son préjudice.»