Négligée par Louis, dès son arrivée à la cour, en butte aux tracasseries

de l'impérieuse Marie de Médicis, qui redoutait de lui voir prendre de

l'ascendant sur son fils, Anne d'Autriche avait pour tout dédommagement

et pour tout plaisir l'amitié et la société habituelle de la duchesse de

Luynes, qui fut depuis, par un second mariage, la duchesse de Chevreuse.

Cette jeune femme, belle, vive, amie du plaisir, égayait la reine par

ses saillies; on la lui avait donnée pour surintendante de sa maison;

elles passaient ensemble le temps en causeries malicieuses et en toutes

sortes de jeux. Il arriva même un jour que la jeune reine, en

poursuivant sa favorite, fit une chute et vit s'évanouir les espérances

de maternité qu'un commencement de grossesse lui donnait alors. Le roi,

dans son mécontentement, retira à la duchesse sa charge de

surintendante, et voulut qu'elle quittât le Louvre. Elle continua

cependant à fréquenter la cour où des mémoires contemporains prétendent

qu'elle jouait double jeu, prodiguant, mais en pure perte, ses agaceries

au jeune roi, et s'efforçant d'inspirer à Anne d'Autriche des désirs de

liberté et le goût du plaisir.

XV.

Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche.

Cependant la beauté de la reine lui attirait les hommages, même

indiscrets, de quelques seigneurs; elle en riait avec sa confidente; le

roi y trouvait des raisons de mauvaise humeur et de jalousie. Parmi les

passions qu'Anne d'Autriche inspira, aucune n'eut plus d'éclat que celle

de George Villiers, duc de Buckingham, favori de Charles Ier, qui était

venu en France comme ambassadeur, à l'occasion du mariage du jeune roi

d'Angleterre avec la princesse Henriette, une des filles de Marie de

Médicis. Buckingham, beau, élégant, magnifique, plein de confiance en

lui-même et de hardiesse auprès des dames, s'éprit d'Anne d'Autriche à

la première vue, et étonna la cour de France par les manifestations

audacieuses de son amour. Dans son pays on l'accusa, non sans raison,

d'avoir subordonné des questions de paix ou de guerre entre les deux

peuples aux plus ou moins grandes facilités que l'une ou l'autre lui

donnerait pour revenir en France comme négociateur, et pour revoir la

reine, objet de sa passion. Un soir, à la promenade, dans un jardin,

auprès d'Amiens où la cour avait accompagné la princesse Henriette,

Buckingham, donnant le bras à la reine, poussa si loin ses témérités,

que celle-ci fut obligée d'appeler près d'elle son écuyer. Quelques

jours après, sur le point de s'embarquer, il prétexte des dépêches

importantes reçues de Londres, revient sur ses pas, fait mine

d'entretenir quelques instants la reine mère d'intérêts politiques, puis

pénètre dans la chambre d'Anne d'Autriche qui était couchée,

s'agenouille au pied de son lit, baise ses draps avec transport, et rend

la reine tout interdite de l'extravagance de ses démonstrations d'amour.

«La comtesse de Launoy, alors dame d'honneur de la reine, sage,

vertueuse et âgée, qui était au chevet de son lit, ne voulant point

souffrir que ce duc demeurât dans cet état, lui dit avec beaucoup de

sévérité que ce n'était point la coutume en France, et voulut le faire

lever; mais lui, sans s'étonner, combattit contre la vieille dame,

disant qu'il n'était pas Français, et qu'il n'était pas obligé

d'observer toutes les lois de l'État.»

La jeune reine, flattée au fond d'inspirer de si vifs sentiments à un si

brillant cavalier, et familiarisée, par son éducation espagnole, avec

les formes d'une galanterie romanesque, souffrait avec trop

d'indulgence toutes ces folies du duc de Buckingham. Mais Louis XIII, à

qui le récit en fut fait avec des commentaires peu favorables à la

reine, prit fort mal la chose, se plaignit amèrement, et chassa

quelques-uns des domestiques qui avaient assisté aux scènes rapportées

plus haut. Le dépit d'Anne d'Autriche, excité par la duchesse de

Chevreuse, ne s'arrêtait pas au roi son époux; elle avait pris aussi en

aversion, de même que sa favorite, le cardinal de Richelieu, comme

créature de la reine mère, et comme fortifiant la résolution du roi dans

les mesures de rigueur qu'il prenait contre elle; toutes deux mettaient

leur plaisir à railler le cardinal et à chercher les occasions de

contrarier ses desseins. Cela allait, de la part de la duchesse de

Chevreuse, «jusqu'à forcer la reine à penser à Buckingham, lui parlant

toujours de lui, et lui ôtant le scrupule qu'elle en avait par la raison

du dépit que cela causait au cardinal de Richelieu.»

Les pamphlets du temps ont beaucoup accusé cet homme d'État d'avoir

lui-même conçu une audacieuse passion pour la reine, et de l'avoir

persécutée ensuite pour venger son amour repoussé avec mépris. Mme de

Motteville, dont on estime la sincérité, se montre peu disposée à croire

à cet amour manifesté par de la haine. «Mais, ajoute-t-elle, la reine

m'a conté un jour qu'il lui parla d'un air trop galant pour un ennemi,

et qu'il lui fit un discours fort passionné; mais qu'ayant voulu lui

répondre avec colère et mépris, le roi dans ce moment était entré dans

le cabinet où elle était, qui par sa présence interrompit sa réponse;

que, depuis cet instant, elle n'avait jamais osé recommencer cette

harangue, craignant de lui faire trop de grâce, en lui témoignant

qu'elle s'en souvenait.»

XVI.

Gaston, duc d'Orléans.--Ses menées ambitieuses.

Une cause plus sérieuse de soucis pour le cardinal était dans le foyer

d'intrigues alimenté autour de Gaston par les grands seigneurs jaloux et

mécontents. Ce jeune prince, malheureusement né, annonçait dès le début

de sa carrière un esprit vaniteux et brouillon qui se transforma bientôt

en une ambition opiniâtre, sans courage dans la lutte, sans dignité dans

la défaite. La petite cour qui l'entourait le flattait de la perspective

du trône qui depuis sept ans n'avait pas encore d'héritier direct; on

l'animait contre Richelieu, comme si ce ministre le dépouillait de la

légitime influence qu'il devait avoir sur la direction des affaires; et

les hommes qui l'associaient ainsi à leurs intérêts ou à leurs rancunes,

étaient les plus grands noms de France: le duc de Vendôme et son frère

le grand prieur, fils naturel d'Henri IV; le comte de Soissons, prince

du sang; le maréchal duc de Montmorency.

Après eux venaient: d'Ornano, ancien colonel des Corses, alors maréchal

de France et qui gouvernait Gaston; le jeune comte de Chalais, un des

grands officiers du palais et fort avant dans les bonnes grâces de Louis

XIII; enfin une foule de gentilshommes, offusqués de la puissance de

Richelieu, et qui ne lui pardonnaient pas les réformes qu'il apportait

dans les finances et la suppression des grosses pensions dont les avait

gratifiés un gouvernement dilapidateur. Toute cette noblesse était

encore animée contre Richelieu par la reine et par de hautes et galantes

dames de la cour, la duchesse de Chevreuse et la princesse de Condé.

Ce ne furent d'abord que des intrigues de ruelle: d'audacieuses

causeries où, sur un ton frivole, on discutait l'opportunité et les

chances des plus graves attentats. Il fallait, à tout prix, se défaire

du ministre qui faisait obstacle à l'ambition et aux convoitises de

chacun; on essayerait de le renverser, en intimidant le faible Louis

XIII, et si l'on n'en venait à bout de cette manière, l'on s'en

débarrasserait par l'assassinat. Dans ces conciliabules, on allait

jusqu'à mettre en question la couronne et la personne même du roi; on

parlait de sa déchéance, de sa reclusion dans un couvent, d'un divorce

entre Anne d'Autriche et lui, parce qu'il semblait impropre à donner au

trône un héritier; et enfin, du mariage de la reine divorcée avec

Gaston.

Le fait qui avait fourni à toutes ces haines, à toutes ces velléités de

troubler la famille royale et l'État l'occasion d'éclater, c'était le

projet de marier Gaston avec Mlle de Montpensier, princesse immensément

riche et alliée à la famille des Guise. Ce projet émanait de Marie de

Médicis; il avait eu l'assentiment du cardinal de Richelieu qui l'avait

fait approuver du roi. Mais Gaston ne voulait pas donner au roi et à ses

conseillers cette marque de sa déférence; et d'ailleurs la petite cour

qui l'entourait, hostile à ce projet qui contrariait à différents points

de vue les intérêts de plusieurs, ne cessait de l'exciter à la

résistance et d'irriter son orgueil. Les choses en vinrent à prendre les

caractères d'une conspiration. On fit des ouvertures, en prévision d'une

révolte déclarée, aux ambassadeurs étrangers; on songea à s'assurer le

secours de l'Espagne, de la Savoie, et même à s'appuyer dans le midi sur

les huguenots, toujours prêts à courir aux armes.

Richelieu voyait se former l'orage; il savait les menées de ses ennemis;

mais il ne tenait pas encore les fils de la conspiration. Cependant

d'Ornano lui parut assez dangereux et assez compromis pour frapper sur

lui le premier coup. D'Ornano devait à Richelieu la dignité de

maréchal, et il travaillait de toutes ses forces à miner la puissance de

son protecteur. Personne plus que lui n'avait d'empire sur Gaston, et il

ne s'en servait que pour exciter son ambition, sa jalousie, que pour le

porter à réclamer un opulent apanage, une place privilégiée dans le

conseil, une large part dans le gouvernement. Louis XIII entra

facilement dans les vues de son ministre à l'égard d'un tel homme; un

soir, la cour étant à Fontainebleau, le maréchal d'Ornano fut tout à

coup, au milieu d'un souper, arrêté par ordre du roi et conduit à

Vincennes.

À cette nouvelle, l'émoi fut grand dans la petite cour de Gaston.

Lui-même, dans son premier mouvement, qui fut celui d'une violente

colère, alla droit à Richelieu, et lui dit d'un ton courroucé: «Est-ce

vous qui avez osé donner cet avis au roi?--C'est moi,» lui répondit

froidement Richelieu. Le prince alors éclata en injures. Quelques jours

étaient à peine écoulés qu'il s'inclinait avec une humilité abjecte

devant le cardinal et souscrivait à tout pour rentrer en grâce auprès de

lui et auprès du roi. Il jura sur l'Évangile: «D'aimer et affectionner

ceux qui aimeront le roi et la reine mère... Et de ne point taire au roi

les moindres discours de ceux qui voudront lui donner des ombrages du

roi et de ses conseils.» Il approuva l'emprisonnement du malheureux

d'Ornano qui s'était perdu à son service; mais il dit quelques paroles

pour le recommander à la clémence du roi.

XVII.

Conspiration et mort du comte de Chalais.

Richelieu, nonobstant cette première victoire, n'était pas sans défiance

sur la solidité de l'appui que Louis lui prêtait, et il voulait de

nouvelles et plus fortes garanties avant de pousser plus loin ses

rigueurs. Il se montra auprès du roi et de la reine mère triste et comme

découragé en présence de tant de haines animées à sa perte. Il manifesta

un vif désir de rentrer dans la retraite, et supplia qu'on lui permît de

laisser là les affaires et les grandeurs. Louis, alarmé de ces

démonstrations, insista vivement pour le retenir; il lui prodigua les

promesses de veiller à sa sûreté, et de le défendre lui-même contre ses

ennemis. Il lui écrivit de sa propre main ces mot: «MONSIEUR et beaucoup

de grands vous en veulent à mon occasion; mais assurez-vous que je vous

protégerai contre qui que ce soit... Assurez-vous que je ne changerai

jamais, et que quiconque vous attaquera, vous m'aurez pour second.»

Richelieu dès lors ne parla plus de retraite, et il eut, par ordre du

roi, pour la garde de sa personne, une compagnie de mousquetaires.

Fort d'une telle solidarité entre le souverain et lui, Richelieu résolut

d'aller frapper les conspirateurs si haut qu'ils fussent placés. Les

frères naturels du roi, le duc de Vendôme et le grand prieur, furent

attirés à la cour et tout à coup saisis et enfermés au château

d'Amboise. Plusieurs personnages considérables furent en outre arrêtés

et jetés en prison, ou contraints de fuir à l'étranger. Après un premier

moment de terreur, de nouvelles intrigues se nouèrent autour de Gaston;

le désir de la vengeance ravivait toutes les haines contre le cardinal.

Une prise d'armes fut résolue, et le comte de Chalais se mit étourdiment

à la tête du complot. Ce jeune seigneur, d'un esprit léger et remuant,

compromis une première fois dans des pourparlers qui pouvaient aboutir à

un attentat contre la vie de Richelieu, était allé, assure-t-on, s'en

accuser auprès du cardinal lui-même et en avait été pardonné. Son

nouveau complot fut bientôt révélé à Richelieu qui cette fois ne se

piqua point de clémence. Le comte de Chalais fut arrêté à Nantes, et une

commission instituée pour lui faire son procès; l'affaire s'instruisit

avec une extrême rigueur. Il fut déclaré coupable du crime de

lèse-majesté et condamné à perdre la tête sur l'échafaud. Son supplice

fut atroce: par une déplorable fatalité, ses amis avaient, à prix

d'argent, fait évader les deux bourreaux en titre; il n'en fut pas moins

livré à un misérable, condamné lui-même à mort, qui, pour se sauver de

la potence, accepta l'office de bourreau. Cet homme ne porta à la

victime que des coups, mal assurés avec une mauvaise épée et un couperet

de tonnelier; ce ne fut qu'au trente-deuxième coup que la tête fut

séparée du tronc; jusqu'au vingtième, le malheureux patient ne cessa de

faire entendre ses gémissements (19 août 1626). Ornano, dont le procès

s'instruisait en même temps, malade au donjon de Vincennes, s'attendait

à un sort semblable. Quand il apprit le supplice affreux de Chalais,

l'émotion qu'il en ressentit détermina sa mort.

Pendant que périssaient ainsi deux hommes qui s'était dévoués à sa

fortune, Gaston qui ne les avait pas épargnés dans ses dépositions

devant le conseil, épousait la princesse de Montpensier, et recevait de

la munificence royale les duchés d'Orléans et de Chartres et le comté de

Blois, en apanage, avec de magnifiques revenus.

Tout pliait devant le redoutable ministre; la reine elle-même fut

obligée de s'avouer vaincue. Dans les dispositions où elle était

vis-à-vis du roi et du cardinal, elle avait facilement pris part à cette

insurrection de palais contre le mariage que la politique imposait au

jeune frère du roi. Elle avait à empêcher ce mariage un intérêt

d'amour-propre comme femme et comme reine, intérêt qu'elle dissimulait

à peine. Elle craignait que la femme de MONSIEUR, venant à être mère, ne

jouît à la cour de plus de considération et de crédit qu'elle-même;

cela, joint aux propos audacieux que des courtisans étourdis répétaient

autour d'elle, accrédita l'opinion qu'elle nourrissait des espérances et

des desseins odieux. On supposa que se fondant sur le dire de certains

astrologues qui prédisaient que le roi ne vivrait pas longtemps, elle

entretenait l'espoir de se remarier avec MONSIEUR, et de conserver ainsi

sa couronne de reine. Ces imputations étaient appuyées, disait-on, sur

des révélations de l'infortuné comte de Chalais qui, en effet, pour

sauver sa tête, avait un instant mêlé le nom de la reine au complot dont

on l'accusait d'être le principal auteur. Sur l'échafaud, il s'était

rétracté; il avait chargé son confesseur de rétablir la vérité des faits

et de déclarer hautement l'innocence de la reine. Cependant les rancunes

de son ombrageux époux ne l'épargnèrent pas. Son amie, la duchesse de

Chevreuse, fut décrétée de prise de corps comme impliquée dans l'affaire

du comte de Chalais dont elle recevait les hommages; elle s'enfuit en

Lorraine. Anne d'Autriche elle-même fut mandée dans la chambre du roi,

et là, en présence de la reine mère et du cardinal, Louis l'apostropha

rudement et lui reprocha, entre autres choses, d'avoir nourri l'espoir

de le voir bientôt mourir et de devenir par un second mariage l'épouse

du duc d'Orléans. Anne d'Autriche indignée se redressa de toute sa

hauteur et répliqua au roi avec dédain: «Que de Louis à Gaston, il y

avait trop peu à gagner au change.» Il s'ensuivit une scène

d'explications très-vive; et ordre fut intimé à la reine «de ne recevoir

désormais chez elle aucun homme qu'en la présence du roi.» Isolée à la

cour, la malheureuse Anne d'Autriche ne put longtemps soutenir une lutte

trop inégale, et elle finit par se prêter à un semblant de

réconciliation avec le roi et son ministre.

Si les courtisans furent terrifiés de la vigueur impitoyable avec

laquelle Richelieu tranchait le noeud de leurs intrigues, les vrais

citoyens ne purent qu'applaudir à l'usage qu'il s'empressa de faire de

sa victoire. Le sol de la France était couvert de petites villes et de

châteaux fortifiés, qui ne pouvaient rien pour la défense du royaume

contre les armées étrangères, mais qui servaient incessamment de points

d'appui à une oligarchie factieuse et de places d'armes à la guerre

civile. Les États de Bretagne avaient demandé la démolition de toutes

ces forteresses et de tous ces donjons dans l'étendue de leur province.

Richelieu saisit l'occasion et fit bien plus; il étendit cette énergique

mesure à tout le pays. Une ordonnance du 31 juillet 1626 prescrivit que

les fortifications des villes et châteaux jugés inutiles à la défense

du royaume fussent rasées. Richelieu, ce grand niveleur, au service de

l'ordre et de la force monarchiques, abattait ainsi la dernière tête de

la féodalité politique. Le peuple en cela le comprit, et ce fut une

grande joie par toute la France que de voir ainsi condamnées à la ruine

ces citadelles du privilége et de l'oppression. L'exécution de cette

grande mesure avait été habilement laissée aux provinces et aux

municipalités. De toutes parts l'élan fut immense; pour faire tomber

sous le marteau ces remparts détestés les bras arrivaient par milliers,

et, comme le dit un historien, «les villes coururent aux citadelles, les

campagnes aux châteaux, chacun à sa haine.»

La constitution de l'unité politique du royaume, cette oeuvre capitale à

laquelle Richelieu appliquait surtout son génie, rencontrait à chaque

pas des obstacles; chaque institution, à cette époque, semblait

organisée en vue du morcellement et de l'énervation de l'autorité

royale. Les gouverneurs des provinces et même ceux d'un grand nombre de

villes s'étaient, en quelque façon, substitués aux anciens ducs et

comtes, et avaient rétabli une sorte de féodalité toujours incommode et

souvent dangereuse pour le pouvoir central. Investis de la plupart des

attributs de la souveraineté, ils avaient souvent marchandé aux rois de

France leur soumission et montré plus d'une fois des arrière-pensées de

scission et d'indépendance. Le cardinal, pendant toute son

administration, s'attacha à ramener les gouverneurs des provinces et des

villes à leur rôle de mandataires directs de la royauté. Le duc de

Vendôme, lors de son arrestation, avait le gouvernement d'une grande et

importante province, la Bretagne; Richelieu ne permit pas qu'elle

rentrât jamais sous son autorité, et il fit donner ce gouvernement à un

vieux capitaine sur l'obéissance duquel le roi pouvait compter. Le

gouvernement de Brest, la propriété de Belle-Île furent rachetés aux

grandes familles qui tenaient ces fortes positions; elles furent dès

lors confiées à de plus modestes, mais plus fidèles serviteurs.

XVIII.

Ligue protestante.--Siége et prise de la Rochelle.

Débarrassé de cette première coalition des grands seigneurs, Richelieu

fut libre de reporter toute son attention sur d'autres ennemis

intérieurs dont il était urgent d'arrêter les entreprises. Les

protestants formaient alors, en France, un grand parti, redoutable à

plus d'un titre. Persécutés et proscrits odieusement par les rois,

prédécesseurs d'Henri IV, ils avaient pris plus d'une sanglante revanche

dans des insurrections et sur les champs de bataille. L'édit de Nantes,

en garantissant le libre exercice de leur culte et leurs droits comme

citoyens, avait quelque peu amorti leur fierté ombrageuse et leur

prosélytisme guerrier; mais à la mort d'Henri IV, ils n'eurent que de

trop justes raisons de craindre le retour des persécutions; dans

plusieurs provinces, ils se virent bientôt en butte à des avanies et à

des violences de la part d'une populace fanatique; ils reprirent à leur

tour des habitudes d'insoumission et de révolte intolérables pour le

pouvoir royal, et menaçantes pour l'unité même de la France. Dans

l'Ouest et dans le Midi, ils avaient à leur tête la plupart des familles

nobles qui composaient la principale force militaire du pays. Par

ambition autant que par zèle religieux, de grands seigneurs, tels que

les Soubise, les La Trémouille, les Rohan donnaient des généraux aux

soldats de la réforme. Le parti protestant formait au milieu de l'État

un gouvernement à part qui avait son organisation, ses assemblées, son

trésor, ses places fortes, et qui ne se faisait faute ni d'accepter les

subsides de l'Espagne, ni d'appeler à son aide les flottes et les armées

de l'Angleterre. Richelieu méditait d'en finir avec cette anarchie.

Dans les premiers temps de sa puissance, lorsqu'après avoir infligé un

grava échec à la politique espagnole en Italie, il préparait une

expédition qui n'allait à rien moins qu'à délivrer ce malheureux pays

des étrangers qui le foulaient depuis trop longtemps, il s'était vu tout

à coup distrait de ses grands desseins, et entravé par une insurrection

des protestants de France. La Rochelle en était le foyer; cette ville,

alors très-importante par son port militaire, par son grand commerce et

ses nombreux vaisseaux, était devenue l'arsenal et la principale

citadelle des réformés en France. Il en sortit une flotte qui, commandée

par Soubise, remporta d'abord d'assez grands avantages sur la marine

royale; mais celle-ci, renforcée par une escadre hollandaise, battit

l'amiral huguenot, dans les eaux de l'île de Ré, et le contraignit à

chercher, avec les débris de sa flotte, un refuge sur les côtes

d'Angleterre.

Cependant, quoique victorieux, Richelieu, sans se laisser arrêter par

les clameurs des gens de cour et des vieux débris de la ligue

catholique, prêta facilement l'oreille aux ouvertures de paix qui lui

vinrent des protestants. Il était bien arrêté dans sa pensée d'homme

d'État que la Rochelle ne resterait pas debout sur la terre de France,

comme siége d'une puissance indépendante qui pouvait et osait lancer des

armées et des flottes contre l'autorité du souverain; mais, ainsi que

toutes les fortes organisations, Richelieu joignait à l'énergie de la

volonté la patience, et il savait attendre son jour. En ce moment, les

embarras se multipliaient autour de lui. La guerre civile, en France,

l'empêchait d'élargir ses vues et ses entreprises pour l'indépendance du

nord de l'Italie; destituée d'une marine vraiment digne de ce nom, la

France ne pouvait encore réduire la Rochelle qu'avec l'appui précaire et

dangereux de l'Angleterre et de la Hollande; enfin les intrigues des

grands seigneurs minaient alors le terrain sous ses pieds, et ne lui

laissaient pas la liberté d'esprit nécessaire pour frapper au coeur la

ligue protestante; il accorda donc la paix aux Églises réformées, à des

conditions qui, tout en amoindrissant l'importance militaire de la

Rochelle, la laissaient subsister formidable encore.

Mais dès qu'il fut quitte un moment de ses ennemis à la cour, par la

terreur dont il les avait frappés, tous ses soins se portèrent vers le

préliminaire indispensable de la chute de la Rochelle, la création d'une

puissante marine. Au reste, le génie de Richelieu n'avait pas besoin de

cette indication, donnée par les circonstances, pour comprendre les

intérêts permanents et les destinées de la France du côté de la mer. Il

voyait de son regard perçant la prépondérance nécessaire de la

nationalité française sur les affaires du monde attachée à sa grandeur

maritime, non moins qu'à sa force continentale. L'inévitable antagonisme

de notre pays, avec un royaume insulaire comme la Grande-Bretagne,

était une de ses grandes préoccupations. Écoutons ce que pensait

là-dessus ce grand homme, il y a deux siècles et plus, ce qu'il nous a

légué comme un monument de sa haute raison et de son patriotisme, dans

un des chapitres de son testament politique:

«L'Angleterre étant située comme elle est, si la France n'était

puissante en vaisseaux, pourrait entreprendre à notre préjudice ce que

bon lui semblerait, sans crainte de retour.

«Elle pourrait empêcher nos pêches, troubler nôtre commerce; et faire,

en gardant l'embouchure de nos grandes rivières, payer tel droit que bon

lui semblerait aux marchands. Elle pourrait descendre impunément dans

nos îles et même sur nos côtes.

«Enfin, la situation du pays natal de cette nation orgueilleuse qui ne

connaît, en cette matière, d'autre équité que la force, lui ôtant tout

lieu de craindre les plus grandes puissances de la terre, l'ancienne

envie qu'elle a contre ce royaume lui donnerait apparemment lieu de tout

oser, lorsque notre faiblesse nous ôterait tout moyen de rien

entreprendre à son préjudice.»

Le Cardinal de Richelieu · 第 2 / 7 段