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LE CARDINAL DE RICHELIEU

PAR H. CORNE

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS

1856

LE CARDINAL DE RICHELIEU

TABLE.

I. État de la France avant le XVIIe siècle.

II. Premières années de Richelieu.--Son entrée dans l'épiscopat.

III. États généraux de 1614.

IV. Avénement de Richelieu au ministère.

V. Faveur d'Albert de Luynes.--Assassinat du maréchal d'Ancre.

VI. Procès et supplice de la maréchale d'Ancre.

VII. Exil de Marie de Médicis.

VIII. Disgrâce de Richelieu.

IX. Soupçons et animosité de Louis XIII contre sa mère.

X. Évasion de la reine mère.--Réconciliation.

XI. Siége de Montauban.--Mort du duc de Luynes.

XII. Habile conduite de Richelieu.--Sa rentrée aux affaires.

XIII. Politique nouvelle.--Occupation de la Valteline.

XIV. La reine Anne d'Autriche.

XV. Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche.

XVI. Gaston, duc d'Orléans.--Ses menées ambitieuses.

XVII. Conspiration et mort du comte de Chalais.

XVIII. Ligue protestante.--Siége et prise de la Rochelle.

XIX. Rigueurs de Richelieu contre la noblesse.

XX. Expédition contre la Savoie.--Victoire du Pas de Suze.

XXI. Intrigues de cour.

XXII. Nouvelle campagne contre la Savoie.--Victoire de Vegliana.

XXIII. Maladie de Louis XIII à Lyon.--Ligue contre Richelieu.

XXIV. Journée des Dupes.

XXV. Procès et supplice du maréchal de Marillac.

XXVI. Exil de Marie de Médicis.

XXVII. Révolte et mort du maréchal de Montmorency.

XXVIII. Génie politique de Richelieu.

XXIX. Administration intérieure.

XXX. Louis XIII et son ministre.

XXXI. Discrédit des deux reines.

XXXII. Mariage de Gaston cassé par la volonté de Richelieu.

XXXIII. Favoris et confesseurs du roi.

XXXIV. Révolte du comte de Soissons.--Sa victoire et sa mort.

XXXV. Faveur de Cinq-Mars.--Sa conspiration.

XXXVI. Voyage de Narbonne.--Déclin de la faveur de Richelieu.

XXXVII. Découverte de la conspiration.

XXXVIII. Procès et supplice de Cinq-Mars et de de Thou.

XXXIX. Retour triomphal de Richelieu.

XL. Derniers moments de Richelieu.

XLI. Vie privée de Richelieu.

XLII. Contrastes.

XLIII. Fondation de L'Académie française.--Pierre Corneille.

XLIV. Urbain Grandier.

XLV. Le père Joseph.

XLVI. Paroles et traits caractéristiques.

XLVII. Jugements sur Richelieu.

I.

État de la monarchie française avant Richelieu.

Aucun homme d'État n'a, d'une main aussi forte que Richelieu, travaillé

à fonder en France le pouvoir monarchique et l'unité nationale; aucun

n'a mieux ouvert à notre pays les voies de l'avenir. Voyons, d'un coup

d'oeil rapide, où en était le royaume de France à l'avénement de ce grand

homme.

Au XVe siècle, la France, par un effort suprême, après une guerre de

cent ans, une guerre de vie ou de mort contre l'Anglais, était venue à

bout de rejeter l'étranger de son territoire; mais elle sortait de cette

lutte épuisée et dans un état demi-barbare; ses campagnes dévastées

étaient cultivées à peine par de pauvres paysans asservis au dur régime

de la féodalité; les villes respiraient plus librement et jouissaient

de quelques franchises; un commencement d'industrie et de commerce y

faisait circuler un peu de richesse; le pouvoir royal n'avait lui-même

qu'une force et qu'une existence contestées; entouré de grands vassaux

qui ne cherchaient qu'à s'agrandir à ses dépens, il avait sans cesse à

se défendre contre leurs révoltes à main armée et leurs ligues avec

l'ennemi du dehors.

Louis XI, de sentiments vulgaires, mais d'un sens droit et pénétrant,

qui voulait être roi autrement que de nom, avec cela rusé, patient et

nullement scrupuleux, fit pendant tout son règne bonne guerre à ces

grands vassaux de la couronne. Il en vint à bout autant par intrigues

que par force, se défit des uns, ruina les autres, en définitive

agrandit la royauté de tout ce qu'il leur fit perdre, et posa la

première pierre de l'unité politique en France. Ses successeurs, Charles

VIII, Louis XII, assez bien affermis au dedans, mais se fourvoyant sur

les intérêts de la France au dehors, ne rêvèrent que conquêtes au delà

des monts, sur le sol de la riche Italie, et ils y entraînèrent

facilement la chevalerie française. Leurs armes n'y furent pas toujours

heureuses; mais, en Italie, renaissaient alors avec éclat les lettres et

les arts, et, comme consolation de leurs défaites, les vaincus en

rapportaient toujours quelques notions du beau, quelques instincts de

progrès, en un mot de précieux germes de civilisation.

Le XVIe siècle s'ouvre par le règne de François Ier, roi d'humeur

chevaleresque, ami passionné de la gloire des armes et de l'éclat que

les arts et les lettres ajoutent à la puissance souveraine. La nécessité

d'arrêter les agrandissements démesurés de la maison d'Espagne fournit à

ce roi d'incessantes occasions de guerroyer. S'il prodigua dans des

guerres mal conduites et sur un champ de bataille mal choisi les

ressources et le sang de la France, par son côté brillant et fastueux il

servit du moins les intérêts de son pays et la cause du progrès. Il ne

savait se passer d'artistes, de poëtes, de savants; par sa munificence

il les attirait d'Italie ou les faisait naître sur le sol français. À

leur contact, sous leur vive inspiration, se forma de proche en proche

un peuple intelligent, curieux, et dont l'opinion ne tarda pas à être

d'un grand poids dans les affaires du monde.

Mais voici que cette indépendance et ce mouvement qui sont dans les

esprits se précipitent sur une pente redoutable. Luther, audacieux

novateur en matière de foi, a remué l'Allemagne jusque dans ses

fondements. La France à son tour s'agite; Calvin donne à la réforme

religieuse l'austérité et l'allure démocratiques. Le catholicisme se

sent sérieusement menacé. Il y a alors en présence deux religions, deux

Églises inconciliables, deux peuples animés d'un fanatisme contraire,

mais également exaspéré et furieux; alors éclate la plus affreuse des

guerres, tout à la fois guerre civile et religieuse, raffinée en

perfidies, et souillée par des horreurs inouïes jusque-là. En vain un

sage ministre et grand citoyen, Michel de Lhôpital, oppose sa raison, sa

vertu, son courage à ce débordement; il périt à la peine; et pendant

trente ans la France se débat dans des convulsions sanglantes.

Vient enfin un règne de réparation, celui d'Henri IV. La politique de ce

roi, heureux mélange d'énergie, de finesse et de bonté, use à la longue

les factions, les désarme et leur fait aimer le repos auquel elle les a

réduites. Henri veut que les deux religions sachent vivre en paix sur le

même territoire, et il est obéi. La France respire; elle retrouve peu à

peu ses forces. Au dedans, une paternelle administration travaille à

raviver les vraies sources de la richesse publique; au dehors, une sage

fermeté prépare les moyens de contenir l'inquiétante prépondérance de la

maison d'Autriche. Mais le poignard d'un fanatique tranche, avec les

jours du grand roi, toutes ces espérances d'un meilleur avenir.

Le royaume est replongé dans les faiblesses et les intrigues d'une

minorité. Les grands seigneurs relèvent la tête; ils agitent l'État, ils

arment contre le souverain. La royauté, timide et livrée à d'indignes

favoris, n'échappe aux insolences des grands qu'en leur abandonnant,

comme rançon, le trésor public qu'ils dilapident. Les guerres

religieuses se rallument; tout n'est que trouble et oppression au

dedans; au dehors, affaissement et désertion des intérêts capitaux du

pays. C'est dans de telles conjonctures que Richelieu paraît sur la

scène politique.

La question alors se posait ainsi: La France verrait-elle ses libres

instincts étouffés sous la pression d'une oligarchie qui ne vivait que

de priviléges, ses forces s'énerver dans le tiraillement des factions et

son existence nationale en péril chaque jour d'être mise en lambeaux; ou

bien remettrait-elle son sort aux mains d'un pouvoir monarchique, fort

de son unité, capable de faire plier toutes les volontés sous les mêmes

lois, résumant en lui la vitalité et les droits d'un peuple, assez

puissant pour le sauver, de quelque côté que vînt l'ennemi, et lui

réservant dans l'avenir la grandeur inconnue de ses destinées? Richelieu

vint, jugea la situation, se mit à l'oeuvre; et le monde sait laquelle

des deux solutions la France doit au patriotisme et au génie de cet

homme d'État.

II.

Premières années de Richelieu, son entrée dans l'épiscopat.

François du Plessis, d'une noble famille de la Touraine, seigneur de

Richelieu, capitaine des gardes d'Henri IV, eut trois fils, dont le

dernier, Armand-Jean du Plessis, fut depuis l'illustre cardinal de

Richelieu.

Armand-Jean du Plessis naquit au château de Richelieu, le 5 septembre

1585. Son frère aîné, appelé à soutenir le nom de la famille, prit la

carrière des armes; son frère puîné entra dans les ordres; lui-même fut

élevé pour l'état militaire, et se nomma le marquis de Chillon. Mais une

circonstance imprévue renversa tous ces projets et changea la destinée

de Richelieu.

Celui de ses frères qui était entré dans les ordres, et avait été élevé

à l'évêché de Luçon, renonça tout à coup aux dignités ecclésiastiques

pour se confiner dans un cloître; il se fit chartreux.

Cependant l'évêché de Luçon était conservé depuis longtemps comme un

apanage dans la famille du Plessis. Elle ne voulut point qu'il passât

dans des mains étrangères; et il fut résolu que le jeune marquis de

Chillon quitterait les armes pour l'épiscopat. Armand du Plessis

n'opposa point de résistance à ce voeu de sa famille; il écrivait à son

grand-oncle à cette occasion: «Que la volonté de Dieu soit faite!

j'accepterai tout pour le bien de l'Église et la gloire de notre nom.»

Son but une fois marqué, il y tendit avec cette force de volonté et

cette constance qui sont le cachet des grands caractères. Quoique d'une

complexion frêle et qui demandait de grands ménagements, pendant quatre

années, il consacra huit heures par jour à l'étude de la théologie, ce

qui contribua à ruiner sa santé qui ne cessa pas dès lors d'être

mauvaise. Il fut reçu docteur après des épreuves qui lui valurent

d'unanimes applaudissements; mais pour être investi de son évêché, une

bulle du pape lui était nécessaire, et comme il n'avait pas encore

atteint l'âge de l'épiscopat, il alla solliciter lui-même à Rome son

institution. Son savoir y fut hautement apprécié. Grégoire XV, après une

thèse qu'il soutint devant lui avec beaucoup de succès, le sacra évêque

en 1607. Il avait alors vingt-deux ans.

«On dit même, rapporte l'abbé Siri, historiographe de la reine Anne

d'Autriche, qu'il trompa Sa Sainteté dans le calcul de ses années, et

qu'après sa consécration, il lui demanda l'absolution de son mensonge et

de sa tromperie, ce que ce pontife lui accorda en riant, et en disant à

ceux qui étaient présents à cette action: _Que ce jeune évêque était

doué d'un rare génie, mais qu'il l'avait fin et rusé._»

Pendant sept ans on put croire que l'évêque de Luçon était destiné à

compter parmi les pieux et modestes prélats de l'Église de France. Voué

à l'étude, aux soins de son diocèse, et zélé pour la conversion des

hérétiques, aucune autre pensée ne semblait alors l'occuper. Il avait

seulement acquis une grande réputation comme prédicateur. La

convocation des états généraux, en 1614, vint ouvrir devant lui la

carrière politique.

III.

États généraux de 1614.

On peut se représenter les états généraux, sous la vieille monarchie,

comme une image affaiblie de nos assemblées législatives. La nation

divisée en trois ordres: noblesse, clergé, tiers état, nommait des

députés chargés de concourir avec la royauté au rétablissement de

l'ordre dans l'administration et dans les finances publiques et à la

réforme des lois. Mais la convocation de ces assemblées nationales

n'avait rien de régulier. Elle était subordonnée à la volonté des rois;

aussi n'avait-elle lieu que de loin en loin, aux époques de crise,

lorsque le désordre était à son comble, et le pouvoir royal à bout de

ressources pour faire face aux dépenses publiques et aux dangers de la

monarchie. À mesure que les rois devinrent plus absolus, les assemblées

des états généraux devinrent plus rares. Ceux de 1614 furent les

derniers. Nous n'en verrons le réveil que deux siècles plus tard, en

1789, lorsque le vieux régime et la monarchie elle-même seront près de

s'abîmer dans une immense révolution.

Les états généraux de 1614 furent convoqués dans les malheureux temps de

la régence de Marie de Médicis. En 1610, la mort d'un grand roi, Henri

IV, misérablement assassiné par un fanatique, avait laissé le trône à

son fils, Louis XIII, enfant à peine âgé de neuf ans. La reine mère,

Marie de Médicis, fut déclarée régente du royaume, pendant la minorité

de son fils. Cette princesse d'origine italienne, d'un caractère tout à

la fois absolu et crédule, mélange de fierté et de faiblesse, entourée

de courtisans intrigants et avides, laissa bientôt déchoir la France du

degré de puissance et de prospérité où le règne réparateur d'Henri IV

l'avait élevée. Elle donna toute sa confiance à deux Italiens venus en

France à sa suite, Concini, jeune Florentin, bien fait et spirituel, et

Léonore Galigaï, fille de sa nourrice et sa soeur de lait, placée près

d'elle comme femme de chambre et qui la dominait par son adresse et son

caractère persévérant. Ces deux étrangers avaient allié par un mariage

leurs talents pour l'intrigue et leur fortune. Concini trop ardent pour

la richesse et les honneurs, et qui s'était fait créer marquis d'Ancre

et maréchal de France, quoiqu'il n'eût jamais porté les armes, s'était

rendu généralement odieux. Pour apaiser les mécontents, il mit, pour

ainsi dire, au pillage les trésors amassés par Henri IV et son économe

ministre, Sully, en vue des grandes entreprises qu'ils méditaient dans

l'intérêt de la puissance extérieure du pays. Les seigneurs des plus

hautes familles ne rougirent point de recevoir du favori, à titre de

dons, de grosses sommes d'argent, et quarante millions, valeur énorme

pour ce temps, destinés à abaisser la puissante maison d'Autriche furent

dissipés dans ces honteuses prodigalités. Le fruit en fut d'ailleurs

absolument perdu. Enhardis par la faiblesse d'un semblable gouvernement,

les grands seigneurs affectaient des airs mécontents, se retiraient dans

leurs provinces, rassemblaient leurs hommes d'armes, et semblaient prêts

à jeter le pays dans de nouvelles guerres civiles. Les plus modérés

publiaient des manifestes par lesquels ils mettaient à nu les plaies de

l'État, accusaient la cour et demandaient instamment la convocation des

états généraux.

La régente, après quelques velléités d'armer pour réduire les mécontents

par la force, abaissa devant eux l'autorité royale, chercha à ramener

les plus puissants par de nouvelles largesses dont le trésor public fit

encore les frais, et convoqua les états généraux. Mais, comme cela

arrivait d'ordinaire, cette grande assemblée ne remédia à aucun des maux

du pays. Elle agita beaucoup de questions sans les résoudre; le temps se

passa en plaintes stériles et en vaines disputes; et la cour, qui voyait

toujours avec ombrage ce simulacre de la souveraineté nationale, se

hâta d'en prononcer la clôture. L'antagonisme des trois ordres,

profondément divisés d'intérêts, et qui délibéraient séparément,

contribua surtout à produire cette impuissance pour le bien.

IV.

Avénement de Richelieu au ministère.

Ce fut là, cependant, que celui qui devait être un grand ministre

commença à se révéler. L'évêque de Luçon ne resta pas inaperçu aux états

généraux; l'ordre du clergé le comptait parmi ses membres éminents, et

le choisit même pour son orateur. Chargé de haranguer le roi à la séance

solennelle de clôture, il sut mêler à son discours les plus adroites

flatteries pour Marie de Médicis; et comme il n'avait pas dédaigné

d'ailleurs de s'insinuer dans les bonnes grâces de Galigaï (la maréchale

d'Ancre), il ne tarda pas à être appelé à la cour avec le titre

d'aumônier de la reine mère. Dans cette position, il eut l'art de

montrer assez de bonne volonté pour être jugé un homme utile, sans

laisser soupçonner un mérite assez éminent pour inquiéter ses

protecteurs; aussi, le maréchal d'Ancre n'hésita pas à l'appeler au

ministère, en 1616, comme secrétaire d'État de la guerre et des affaires

étrangères. L'évêque de Luçon n'était pas homme à se faire illusion sur

la mobilité de la faveur qui l'avait élevé au pouvoir, et tandis que le

maréchal d'Ancre disposait au profit d'une de ses créatures de l'évêché

du nouveau ministre, celui-ci avait à coeur de conserver une position

bien plus sûre que son portefeuille, et manoeuvrait pour gagner du temps.

Sur ces entrefaites, une catastrophe qui vint à éclater amena une

solution imprévue.

V.

Faveur d'Albert de Luynes.--Assassinat du maréchal d'Ancre.

Le maréchal d'Ancre, enivré de sa faveur, se plaisait à laisser le jeune

roi complétement étranger aux affaires et livré à des amusements

puérils. Un des rares gentilshommes attachés au service du prince,

Charles Albert de Luynes, excellait dans les diverses manières de faire

la chasse aux petits oiseaux; il les enseignait au jeune roi, et par ce

moyen il était entré fort avant dans sa familiarité. Au fond de sa

pensée, Albert de Luynes méditait de perdre Concini, de ruiner le crédit

de la reine mère, et de gouverner à leur place. Il lui fut aisé

d'irriter l'orgueil du jeune roi. Il lui représenta qu'il avait atteint

sa majorité, fixée pour les rois de France à l'âge de quatorze ans;

qu'elle avait été déclarée par le parlement de Paris; que c'était à lui

de régner; que cependant sa mère et le maréchal le tenaient en tutelle

et presque en prison dans le Louvre; que, par un coup hardi, il

ressaisirait en un instant sa liberté et sa dignité de roi. L'assassinat

du maréchal d'Ancre fut résolu, et pour instrument on fit choix d'un

gentilhomme, le baron de Vitry, capitaine des gardes, dont le service au

Louvre allait prochainement commencer. Celui-ci, à qui l'on promit comme

récompense le bâton de maréchal de France, se montra fort aise qu'on eût

songé à lui, et déclara se charger de l'affaire. On discuta le lieu et

le moment. Après une première occasion manquée, l'exécution resta fixée

au 24 avril (1617).

«Ce matin-là, le roi était de bonne heure levé; il avait annoncé une

partie de chasse pour laquelle on lui tenait un carrosse et des chevaux

prêts, au bout de la galerie qui joint le Louvre et les Tuileries. Son

projet était, dit-on, de s'en servir pour la fuite, si le coup venait à

manquer. Le baron de Vitry avait placé dans la cour du Louvre, en

différents postes, les gens de main qu'il avait choisis, non pas gardes

du corps obéissant régulièrement à un ordre de leur chef, mais bons et

notables gentilshommes faisant service volontaire, comme il était

d'usage aux actions d'éclat; de ce nombre étaient son frère et son

beau-frère. La grande porte du Louvre était fermée; mais l'ordre avait

été donné de l'ouvrir quand le maréchal paraîtrait, et de la pousser

aussitôt derrière lui; quelques hommes sûrs devaient renforcer là les

archers de garde, et l'un d'eux, placé au-dessus du passage, était

chargé d'annoncer par un signal que la victime entrait dans le piége.

Vers dix heures, le maréchal d'Ancre sortit de son logis, et vint au

Louvre, accompagné de cinquante personnes environ qui toutes le

précédaient. Après avoir passé la porte, il se trouvait sur un pont

dormant joignant un pont-levis qui menait à la basse-cour; ce fut là que

le baron de Vitry le rencontra, après avoir traversé sans mot dire

l'escorte qui marchait devant lui, et lui dit brusquement qu'il avait

ordre de l'arrêter. Le maréchal n'eut que le temps de faire un mouvement

de surprise et de s'écrier, dans la langue de son pays: «Moi!» Aussitôt

cinq coups de pistolet partirent; trois seulement l'avaient atteint, et

il était tombé sur ses genoux. Les derniers venus le frappèrent à l'envi

de leurs épées. Le baron de Vitry s'assura de sa mort en l'étendant par

terre d'un coup de pied: aussitôt on le dépouilla de ses habits; un des

meurtriers prit son épée, un autre son anneau, celui-ci son écharpe,

celui-là son manteau, et tous coururent porter au roi ces dépouilles

dont il leur fit don.

«Le roi était enfermé dans son cabinet des armes, assez inquiet de

l'événement, lorsque le colonel des Corses, Jean-Baptiste d'Ornano,

qu'il avait mis du complot et attaché spécialement à la garde de sa

personne, vint lui en apprendre le succès. Alors il se sentit en

merveilleuse envie de guerroyer; il demanda sa grosse carabine, prit son

épée, et entendant les cris de: Vive le roi! qui retentissaient dans la

cour, il fit ouvrir les fenêtres de la grande salle, s'y montra, soulevé

par le colonel corse, et criant:--Grand merci à vous, mes amis;

maintenant je suis roi.--Puis il donna l'ordre qu'on allât lui chercher

les vieux conseillers de son père. Des gentilshommes partirent à cheval

pour les avertir, et pour répandre dans la ville la nouvelle que--le roi

était roi.--Car le mot avait réussi[1].»

VI.

Procès et supplice de la maréchale d'Ancre.

Le parlement fit le procès tout à la fois à la mémoire du maréchal et à

sa malheureuse veuve. Ils furent accusés l'un et l'autre de sacrilége et

de crimes politiques. La maréchale d'Ancre, femme d'une constitution

très-frêle, et sujette aux accès d'une maladie nerveuse que la médecine

ordinaire était impuissante à guérir, avait parfois recherché les

conseils et les remèdes d'empiriques et de charlatans suspects de

sorcellerie; elle avouait elle-même à cet égard des faits qui dénotaient

simplement son vif désir de revenir à la santé et sa crédulité

superstitieuse. Dans le procès, on fonda l'accusation de sacrilége sur

ce que le maréchal et sa femme avaient fait venir d'Italie un prétendu

médecin, lequel «était grand hébreu et vrai juif, ne recevant aucun

salaire le jour du sabbat;» sur ce qu'on avait trouvé chez eux deux

livres écrits en langue hébraïque; sur ce que la maréchale, au dire de

son cocher, aurait été souvent la nuit dans des églises d'où

s'échappaient de grands hurlements, «annonçant qu'elle y sacrifiait un

coq, cérémonie judaïque et même païenne;» enfin sur diverses pratiques

d'astrologie et de sorcellerie pour connaître l'avenir et pour exercer

du pouvoir sur la volonté des grands. On rapporte à ce sujet qu'un

conseiller qui faisait subir à la maréchale un interrogatoire, lui

demanda de quel sortilége elle s'était servie pour charmer et dominer la

reine mère: «D'aucun autre, répondit-elle avec fermeté, que le pouvoir

des âmes fortes sur les faibles.»

Dans tout le cours d'une longue instruction, la maréchale se défendit

avec sang-froid et une grande supériorité de raison; elle expliqua par

la crédulité et les fantaisies bien excusables d'une femme

valétudinaire, quelques pratiques d'où on lui avait fait espérer un

soulagement à ses souffrances; elle déclina la responsabilité des

crimes politiques qu'on imputait à son mari; elle convainquit de son

innocence plusieurs de ses juges, à tel point que, prévoyant trop bien

l'issue du procès, ils refusèrent de prendre part aux délibérations.

Le 8 juillet (1617) l'infortunée maréchale fut amenée dans la chapelle

de la Conciergerie, où elle entendit à genoux l'arrêt du parlement. Cet

arrêt déclarait Concini et sa veuve criminels de lèse-majesté divine et

humaine, condamnait la mémoire du mari à perpétuité, et la veuve «à

avoir la tête tranchée, son corps et tête brûlés et réduits en cendres.»

À la lecture de sa sentence, la maréchale ne put retenir un cri de

surprise et de douleur. Elle pensa d'abord à faire différer son supplice

en alléguant un état de grossesse supposé; mais elle renonça presque

aussitôt à ce moyen de sursis, et se livra aux bourreaux avec beaucoup

de résolution et de courage. Comme elle montait sur la fatale charrette,

ses yeux se portèrent sur la foule immense qui se pressait pour assister

à ses derniers moments, et elle dit d'une voix douce: «Que de peuple

pour voir une pauvre affligée!» Conformément à l'arrêt, sa tête tomba en

place de Grève, et ses restes furent livrés au bûcher.

Louis XIII a reçu de ses contemporains le surnom de _Juste_, et

l'histoire le lui a conservé. Ce qui est pénible à dire, c'est que le

beau nom de _juste_ a été donné à ce souverain pour l'odieux guet-apens

à l'aide duquel il se débarrassa du maréchal d'Ancre. Les flatteurs du

pouvoir à cette époque répétant sur tous les tons que le roi avait «fait

justice,» le peuple s'accoutuma à l'entendre appeler _Louis le Juste_.

VII.

Exil de Marie de Médicis.

Cette révolution de palais, commencée dans le sang du malheureux

Concini, s'acheva par la ruine absolue de la puissance de Marie de

Médicis. Soutenu par de Luynes, le jeune roi retint d'abord sa mère

prisonnière au Louvre, dans son appartement. On mura les issues qui

pouvaient lui permettre de communiquer avec les autres parties du

palais: on abattit le pont qui conduisait à son jardin. Toutes relations

lui furent interdites avec ses plus fidèles serviteurs, et même avec les

princesses ses filles. Aucune avanie ne fut épargnée à cette reine.

Vitry vint chez elle se livrer aux perquisitions les plus injurieuses,

au point de regarder jusque sous son lit, et dans ses coffres, s'il n'y

avait pas quelque baril de poudre, qui aurait pu faire sauter cette aile

du Louvre où était aussi l'appartement du roi; enfin on lui permit de se

retirer dans quelque ville de son apanage. Au moment de son départ, son

fils n'osa lui refuser une dernière entrevue; mais on arrêta par écrit

les paroles qui devaient être échangées entre la mère et le fils. Marie,

en présence du jeune roi, laissa voir une vive émotion, mais lui

n'opposa à ses larmes qu'une contenance froide et des réponses

embarrassées. La reine mère prit immédiatement le chemin de la ville de

Blois qu'elle avait choisie pour lieu de sa retraite (3 mai 1617).

VIII.

Disgrâce de Richelieu.

Richelieu fut entraîné dans la chute de ses protecteurs, mais non sans

avoir fait effort pour maintenir sa fortune politique, en reniant leur

mémoire. Il devait son élévation au maréchal d'Ancre et à sa femme;

appelé par leur crédit au conseil du roi, comme secrétaire d'État, il

exprimait alors dans une lettre à Concini, «sa reconnaissance et son

affection inviolables pour les faveurs qu'il avait reçues de lui et de

madame la maréchale, lesquelles n'avaient eu d'autre fondement que leur

bonté.» Cependant peu d'heures après l'assassinat du maréchal, on le vit

se mêler à la foule des courtisans qui assiégeaient le Louvre pour

féliciter le roi _d'avoir fait justice_; cette foule était si pressée,

que pour n'en être pas étouffé, le jeune Louis fut obligé de monter sur

une table de billard d'où il recevait les compliments. Seul des anciens

ministres, Richelieu se hasarda à venir aussi faire sa cour; le roi lui

fit mauvaise mine. Sans se rebuter, il se rendit dans la salle où

s'assemblait le conseil; mais on refusa de l'y admettre. Dans sa

disgrâce, toutefois, comme il avait su, par des voies indirectes, se

ménager la bienveillance de de Luynes, il fut traité avec certains

égards; ce fut lui qu'on appela à négocier avec la cour sur la substance

des paroles qui seraient échangées entre la reine mère et son fils dans

leur dernière entrevue, et il nous apprend lui-même, dans ses Mémoires,

qu'avant de prendre le parti d'accompagner Marie de Médicis dans sa

retraite, il en avait sollicité et obtenu du roi la permission.

Louis XIII et son favori, après le premier enivrement du triomphe, ne

tardèrent pas à être effrayés eux-mêmes de la hardiesse de la position

prise par eux vis-à-vis de la reine mère. Ils craignaient sans cesse un

retour de l'opinion publique en sa faveur; ils craignaient les intrigues

et les menées des mécontents, qui ne manqueraient pas de se rallier

autour de cette reine en butte à la persécution. Ils prenaient ombrage

des hommes de valeur qui pouvaient l'éclairer de leurs conseils et la

diriger. À ce titre, on se défiait de l'évêque de Luçon. Malgré sa

résignation apparente et les lettres rassurantes qu'il écrivait de Blois

pour protester que la reine mère vivait paisible dans sa retraite, sans

garder aucun souvenir fâcheux des choses passées, il reçut l'ordre de

s'éloigner de Marie de Médicis; et il se retira dans un prieuré qui lui

appartenait près de Mirebeau, en Poitou, «voulant, disait-il, se

renfermer avec ses livres, et s'occuper, suivant sa profession, de

combattre l'hérésie.» Il fit, en effet, bientôt paraître un livre où il

paraissait tout absorbé dans la controverse théologique. Ce livre, où il

traitait «de la défense des principaux points de la foi de l'Église

catholique,» était par lui dédié au roi, fils aîné de l'Église. Il

édifiait vers le même temps les âmes pieuses, en publiant un ouvrage de

haute dévotion: _la Perfection du chrétien_.

IX.

Soupçons et animosité de Louis XIII contre sa mère.

Une anecdote racontée par Bassompierre, dans ses Mémoires, prouve tout à

la fois la frivole éducation du jeune roi qui, à seize ans, gouvernait

la France en maître absolu, et les funestes impressions que son

entourage lui avait données relativement à sa mère: «Un jour, dit

Bassompierre, je le louais de ce qu'il était fort propre à tout ce qu'il

voulait entreprendre, et que n'ayant jamais été montré à battre du

tambour, il y réussissait mieux que les autres; il me dit: «Il faut que

je me remette à jouer du cor de chasse, ce que je fais fort bien, et

veux être tout un jour à sonner.» Et comme Bassompierre l'en dissuadait,

en lui citant l'exemple de Charles IX, qui, par un semblable exercice,

avait délabré sa poitrine et hâté sa mort: «Vous vous trompez, répliqua

le roi, ce n'est pas cela qui le fit mourir; c'est qu'il se mit mal avec

la reine Catherine, sa mère, et que, l'ayant quittée, il consentit à se

rapprocher d'elle; s'il ne l'eût pas fait, il ne serait pas mort sitôt.»

Sous l'influence de semblables pensées, la cour multiplia les rigueurs

contre Marie de Médicis. On jugea que l'évêque de Luçon, à Mirebeau,

était encore trop à portée de lui donner ses avis; il lui fut enjoint de

se retirer à Avignon, qui faisait partie des États du pape. Le château

de Blois qu'habitait la reine mère devint pour elle une véritable

prison. On éloigna d'elle ses serviteurs dévoués; on l'environna

d'espions qui livraient au sieur de Luynes le secret de tous ses actes

et de ses pensées. Quelques-uns de ses amis, enfermés à la Bastille,

eurent toutes facilités pour lui écrire; mais leurs lettres, ainsi que

les réponses de la reine où il était question de voeux et d'espoir de

délivrance, étaient mises sous les yeux du favori, et devinrent le

fondement d'un procès criminel qui amena la condamnation de quelques

gentilshommes au bannissement ou à la détention perpétuelle. Impliqués

dans ce prétendu complot pour des pamphlets en faveur de Marie de

Médicis, deux malheureux écrivains furent rompus vifs et brûlés en place

de Grève. En vain la reine mère s'était-elle adressée directement à son

fils pour l'émouvoir par le tableau des mauvais traitements et des

avanies auxquels elle était en butte; on exigea d'elle des soumissions

et des promesses blessantes pour son honneur, qu'elle dut remettre par

écrit au confesseur du roi; elle n'obtint en retour aucun adoucissement

à son sort. Les choses furent poussées à ce point, que le prince de

Piémont ayant demandé la main d'une de ses filles, la princesse

Christine, le mariage fut résolu, sans que la reine mère eût même été

consultée.

X.

Évasion de la reine mère.--Réconciliation.

Tant d'affronts et de rigueurs essuyés pendant dix-huit mois avaient

fini par exciter la compassion du peuple en faveur de cette femme si

malheureuse, et comme reine et comme mère. D'un autre côté, les grands

seigneurs commençaient à supporter impatiemment la faveur du sieur de

Luynes, et voyaient avec jalousie les plus hautes charges et les

honneurs de tout genre accumulés dans cette famille. Le favori

recherchait alors pour lui-même, et obtint bientôt l'épée de

connétable, la première de toutes les dignités militaires. Une ligue se

forma pour renverser de Luynes et rendre à Marie de Médicis sa liberté

et son ancien pouvoir. Le duc d'Épernon, puissant seigneur, investi des

plus hauts commandements, qui traitait d'égal à égal avec le roi, et

qui, par son caractère fier et résolu, entraînait une grande partie de

la turbulente noblesse de cette époque, se mit à la tête de

l'entreprise. Elle fut conduite avec beaucoup de prudence et de mystère.

Dans la soirée du 22 février 1619, des échelles furent dressées contre

les hautes murailles du château de Blois. La reine se confia à celle

qui, de sa fenêtre, descendait sur la terrasse du château, mais là, elle

fut prise d'un vertige, et il fallut, pour lui faire atteindre le bas du

rempart, l'envelopper dans un manteau et la faire glisser comme un

paquet. Un carrosse l'attendait dans un faubourg voisin; en quelques

heures la reine mère fut à Loches, sous la protection du duc d'Épernon

et de la petite armée qu'il avait rassemblée.

La cour, alarmée de cette évasion, arma et négocia tout à la fois. Elle

songea à tirer de son exil l'évêque de Luçon, afin que, de retour auprès

de la reine mère, il opposât du moins sa prudence à la politique

aventureuse du parti à qui cette reine devait sa délivrance. Il

travailla en effet avec ardeur à un accommodement entre le fils et la

mère. L'entrevue préparée par ses soins eut lieu dans un château près

de Tours. Il y eut de part et d'autre beaucoup d'attendrissement; on

raconta que la reine mère s'était écriée: «Mon Dieu! mon fils, que je

vous trouve grandi!» Le roi lui répondit: «Ma mère, j'ai crû pour votre

service.» Mais ce rapprochement fut de courte durée. Marie de Médicis,

qui n'avait pas suivi le roi à Paris, et s'était retirée dans son

gouvernement d'Anjou, eut bientôt à se plaindre de nouvelles rigueurs

exercées contre ses plus fidèles amis, et d'allusions blessantes, dans

des déclarations officielles du roi, aux événements passés pour lesquels

elle avait été traitée en criminelle d'État. D'un autre côté, la cour

était agitée par mille intrigues; de plus en plus irrités contre le

favori, les grands seigneurs se retiraient dans leurs terres et

prenaient une attitude menaçante; le parti protestant armait aussi pour

se tenir en garde contre une attaque qu'il redoutait de la part du jeune

roi. Le duc d'Épernon, se déclarant hautement pour Marie de Médicis, et

secondé par les chefs protestants, les ducs de Rohan et de La

Trémouille, se mit en pleine révolte; mais le sort des armes ne lui fut

pas favorable. Louis marcha en personne contre les rebelles, et força

facilement le passage de la Loire, qu'ils essayèrent de lui disputer au

pont de Cé. Il ne voulut pas pousser trop loin ses avantages contre sa

mère; et l'évêque de Luçon, entrant avec habileté dans les dispositions

conciliantes du roi, contribua puissamment à un accommodement définitif

qui fut accepté de la reine et de tous ceux de son parti. Le roi, pour

mieux cimenter cette réconciliation, fit publier une déclaration par

laquelle il reconnaissait «que tout ce qu'avaient fait sa mère et ceux

qui s'étaient joints à elle, n'avait eu d'autre but que le bien de son

État.» Une entrevue eut lieu à Brissac entre la mère et le fils, et tous

deux s'y donnèrent avec effusion les marques de la plus vive tendresse.

Le duc de Luynes avait conservé toute la faveur du roi: Richelieu, plus

que jamais, possédait celle de la reine mère; il n'en usait que pour

diriger cette princesse dans une ligne de conduite d'accord avec la

politique et les intérêts du souverain. Il avait marié une de ses nièces

avec un neveu du duc de Luynes; entre ce favori et l'évêque de Luçon le

rapprochement paraissait intime. Au fond, cependant, de Luynes se

défiait de cet homme dont le génie était au-dessus de l'ordinaire; il

eût craint de trop l'élever. Richelieu en eut bien la preuve dans la

recherche qu'il fit alors du chapeau de cardinal. Il s'appuyait sur ses

services comme conseiller de la reine mère et négociateur de la paix; il

avait pour lui les instantes demandes de cette princesse, et l'appui

même du roi qui avait ostensiblement envoyé des instructions à cet égard

à son ambassadeur à Rome. Cependant le pape résistait toujours.

L'ambassadeur eut le mot de l'énigme, lorsque enfin, trop vivement

pressé, le pape lui montra une lettre de la main même du roi qui mettait

opposition à ce que l'évêque de Luçon fût nommé cardinal. Celui-ci était

obligé de dissimuler son ressentiment, «car la puissance du duc de

Luynes, comme il le dit lui-même, était alors si grande qu'elle ne

permettait pas une défense ouverte.»

XI.

Siége de Montauban.--Mort du duc de Luynes.

Louis XIII, qui avait hérité quelque chose de l'ardeur martiale de son

père, et le duc de Luynes, impatient de prouver qu'il pouvait porter

dignement l'épée de connétable, s'empressèrent de saisir l'occasion de

quelques troubles survenus dans le Midi pour entrer en campagne contre

les protestants. Cette guerre, signalée d'abord par le succès des armes

royales et par de cruelles exécutions contre plusieurs villes du

Languedoc, obligées de se rendre à merci, aboutit, en novembre 1621, à

un grave échec sous les murs de Montauban. Cette place importante, l'un

des principaux boulevards de la ligue protestante, se défendit avec

toute l'énergie du désespoir. L'armée royale, outre les pertes

sensibles qu'elle faisait chaque jour par le feu de l'ennemi,

s'affaiblissait encore par les maladies, et il fallut enfin lever le

siége. Pendant que le connétable cherchait à rétablir sa réputation

militaire par la prise d'une petite place du voisinage, Monheurt, il fut

atteint d'une fièvre qui l'emporta en quelques jours. Cette mort fut un

grand événement. Elle laissait sans direction un roi de vingt ans, né

pour subir la domination d'un habile favori ou d'un sage conseiller;

elle ouvrait la lice à quiconque se sentait l'ambition et la force de

s'imposer au souverain, et de gouverner en son nom l'État.

XII.

Habile conduite de Richelieu.--Sa rentrée aux affaires.

Tout se passa d'abord en obscures intrigues, qui firent successivement

arriver au conseil quelques hommes médiocres, et dont l'histoire nous a

conservé à peine les noms; ce qu'il y avait de plus saillant dans leur

politique, c'était l'attention soutenue à écarter autant que possible de

la direction des affaires la reine mère, et surtout son conseiller,

l'évêque de Luçon. Marie de Médicis, à cette époque, docile aux avis de

Richelieu, se conduisait avec une grande prudence, et s'appliquait à

maintenir entre elle et son fils une harmonie parfaite. Elle se tenait

habilement en dehors de toutes les cabales et savait éconduire les

ambitions particulières qui auraient voulu se fortifier de son appui.

Richelieu, de son côté, dissimulait avec art le plus ardent de ses voeux;

il ne paraissait pas s'apercevoir des ombrages qu'il donnait, et mettait

ostensiblement toute son ambition à se pousser par le crédit de la reine

mère aux dignités ecclésiastiques. Il savait bien qu'à cette époque

elles aplanissaient singulièrement la route du pouvoir aux esprits d'une

certaine portée. En 1622, il obtint enfin le chapeau de cardinal. Louis,

qui l'avait aidé franchement cette fois à devenir prince de l'Église,

n'avait aucunement le goût de lui ouvrir l'entrée du conseil; il

manifestait même pour lui un éloignement prononcé. «Cet homme, disait-il

un jour à la reine mère, je le connais mieux que vous, madame; il est

d'une ambition démesurée.»

Cependant l'habileté et la patience du cardinal usèrent enfin tous les

obstacles. Il vint un jour où le surintendant des finances, le marquis

de La Vieuville, qui jouissait alors de la confiance du roi, après avoir

renversé plusieurs de ses collègues, et ne se sentant pas de force à

lutter seul contre les nombreux ennemis qu'il s'était faits, songea à se

donner l'appui de la reine mère, en offrant à son conseiller intime une

place de secrétaire d'État.

Après avoir été tenu pendant sept ans éloigné du pouvoir, Richelieu

allait donc le ressaisir, à l'âge de trente-neuf ans, quand son

expérience était formée aux difficiles affaires, et son esprit dans

toute sa force. Mais loin de laisser percer sa joie, il la dissimula

avec trop d'affectation peut-être; il se plaignait de trouver le marquis

de La Vieuville bien pressant; il lui objectait son goût pour la

retraite, pour les études paisibles; il alléguait sa santé qui lui

rendait nécessaire l'air de la campagne, qui ne saurait s'accommoder de

la multitude des visites à recevoir, et qui ne lui permettrait pas de se

tenir longtemps debout, suivant l'étiquette, dans la chambre du roi. Il

se rendit enfin pourtant, mais comme un homme qui donnait une grande

marque de renoncement à ses propres intérêts, et se sacrifiait

véritablement au service du roi (26 avril 1624).

XIII.

Politique nouvelle.--Occupation de la Valteline.

Richelieu n'eut d'abord qu'une portion du ministère des affaires

étrangères, et il soutint encore quelque temps dans le conseil le rôle

de modestie qu'il s'était imposé; néanmoins sa dignité de prince de

l'Église dont il ne négligea pas de réclamer les priviléges, et bien

plus encore sa vaste et forte intelligence en firent bientôt le

personnage le plus considérable du cabinet. Le marquis de La Vieuville,

homme sans valeur, d'un caractère violent et tracassier et qui ne

ménageait pas même le roi dans ses propos inconvenants, ruinait à

plaisir son crédit. Richelieu n'eut garde de lui venir en aide: au

contraire, il s'entendit avec le roi pour amener la chute, de ce

ministre, qui fut immédiatement arrêté et enfermé au château d'Amboise,

sous le poids d'une accusation vague de malversations (12 août 1624).

Le crédit de Richelieu grandissait chaque jour; les courtisans, ou s'en

indignaient, ou s'accommodaient de manière à en tirer parti. On raconte

que le duc d'Épernon, descendant un jour le grand escalier du Louvre,

rencontra un des seigneurs dévoués à la fortune du cardinal, qui lui

demanda familièrement s'il ne savait pas quelque nouvelle: «Oui, lui

répondit d'Épernon: vous montez et je descends.»

Dès qu'il sentit le pouvoir s'affermir dans ses mains, Richelieu porta

son regard profond sur l'état de l'Europe et sur les périls qui

pouvaient en sortir pour la France. À cette époque, la puissante maison

d'Autriche avait par des accroissements successifs rompu l'équilibre

européen: par l'une de ses branches, elle tenait l'Espagne, le Portugal,

Naples et le Milanais, les Pays-Bas, l'Amérique enfin qui l'alimentait

des riches produits de ses mines; par son autre branche elle possédait

l'Autriche, la Bohême, la Hongrie et l'empire d'Allemagne. Depuis un

siècle, la France luttait péniblement pour contenir cette puissance

colossale, et n'en être pas écrasée. Quand Richelieu arriva aux

affaires, l'empereur d'Allemagne Ferdinand, à la suite d'éclatantes

victoires remportées sur les princes protestants d'Allemagne ligués

contre lui, était en mesure de dominer tout le nord de l'Europe. De son

côté, le roi d'Espagne, Philippe IV, cherchait à donner la main à la

puissance autrichienne, en s'étendant au pied des Alpes vers le Tyrol;

pour cela, comme possesseur du Milanais, il élevait des prétentions sur

la Valteline, grande et riche vallée dépendante des ligues suisses. Ce

fut la première affaire de haute importance que Richelieu eut à

résoudre. La cour de Madrid avait suscité dans la Valteline des troubles

à la suite desquels le parti catholique victorieux avait appelé les

Espagnols à son aide. La France et la Savoie avaient fait entendre à ce

sujet de pressantes réclamations. Le pape Urbain VIII s'était porté

médiateur, mais tenait une conduite ambiguë. En dernier lieu,

l'ambassadeur de France, dans une longue dépêche, énumérait toutes les

difficultés de cette affaire. Le cardinal ne lui répondit que ces mots:

«Le roi a changé de conseil, et le ministère de maxime. On enverra une

armée dans la Valteline, qui rendra le pape moins incertain, et les

Espagnols plus traitables.» En effet, une armée, commandée par le

marquis de Coeuvres, pénètre rapidement dans la Valteline, s'empare en

quelques jours des forteresses occupées par les troupes du saint-siége,

et arrête les Espagnols tout étonnés de se heurter contre une politique

désormais si ferme et si résolue. Richelieu chargea les envoyés de

France de faire comprendre au pape: «Que tout avait été fait pour le

bien de la chrétienté et celui du saint-père lui-même.»

L'attention que le ministre donnait d'une façon si remarquable aux

affaires extérieures était à chaque instant péniblement ramenée vers les

choses de l'intérieur, où se montraient à découvert deux causes

profondes de faiblesse et de malheurs publics, les cabales des grands

seigneurs, et les révoltes incessantes du parti protestant.

À la cour du jeune roi, le trouble et la résistance aux vues de la

politique procédaient d'une part du défaut d'harmonie dans le ménage

royal, et de l'autre d'une opposition factieuse qui s'organisait

visiblement autour du frère même du roi, Gaston, alors duc d'Anjou.

XIV.

La reine Anne d'Autriche.

Louis XIII n'avait encore que quatorze ans, lorsqu'il épousa, en 1615,

l'infante d'Espagne, fille de Philippe III, Anne-Marie d'Autriche.

Cette princesse, du même âge que Louis, réunissait tous les charmes

propres à captiver un jeune époux. Mme de Motteville, qui passa toute sa

vie attachée à la maison et dans l'intimité d'Anne d'Autriche, a tracé

ainsi le portrait de cette reine, à l'époque de sa maturité:

«Elle est grande et bien faite; elle a une mine douce et majestueuse qui

ne manque jamais d'inspirer dans l'âme de ceux qui la voient l'amour et

le respect; elle a été l'une des plus grandes beautés de son siècle, et

présentement il lui en reste assez pour en effacer des jeunes qui

prétendent avoir des attraits. Ses yeux sont parfaitement beaux; le doux

et le grave s'y mêlent agréablement. Sa bouche est petite et vermeille,

et la nature lui a été libérale de toutes les grâces dont elle avoit

besoin pour être parfaite... Toute sa peau est d'une égale blancheur et

d'une délicatesse qui ne se sauroit jamais assez louer; son teint n'est

pas de même, il n'est pas si beau, et la négligence qu'elle a pour sa

conservation, ne mettant jamais de masque, ne contribue pas à

l'embellir. Son nez n'est pas si parfait que les autres traits de son

visage: il est gros; mais cette grosseur ne sied pas mal avec de grands

yeux, et il me semble que s'il diminue sa beauté, il contribue du moins

à lui rendre le visage plus grave. Toute sa personne pouvoit enfin

mériter de grandes louanges; mais je crains d'offenser sa modestie et

la mienne, si j'en parlois davantage; c'est pourquoi je n'ose pas

seulement dire qu'elle a le pied fort beau, petit et fort bien fait.»

Malgré tant d'attraits, il est avéré qu'Anne d'Autriche, dans les

premières années de son mariage, ne rencontra chez le jeune roi qu'une

complète indifférence; et quand plus tard l'intimité conjugale se fut

établie entre eux, elle fut souvent troublée par des querelles

d'intérieur dont la jalousie de l'époux fut le principal motif.

Le Cardinal de Richelieu · 第 1 / 7 段