L’ornement et la décoration que l’on y doit apporter.
Je passerois volontiers de ce dernier poinct à celuy qui doit clorre et
fermer cet Advis, si je n’estois adverti par ce dire très-véritable de
Typotius, _Ignota populo est et mortua pene ipsa virtus sine
lenocinio_[33], de dire quelques mots en passant de la monstre
extérieure et de l’ornement que l’on doit apporter à une Bibliothèque,
puis que ce fard et cette décoration semblent nécessaires, veu que
suivant le dire du mesme Autheur, _Omnis apparatus bellicus, omnes
machinæ forenses, omnis denique suppellex domestica, ad ostentationem
comparata sunt_. Et dire vray, ce qui me fait plus facilement excuser la
passion de ceux qui recherchent aujourd’huy cette pompe avec beaucoup de
frais et despences inutiles; c’est que les anciens y ont encore esté
moins retenus que nous: car si nous voulons en premier lieu considérer
quelle estoit la structure et le bastiment de leurs Bibliothèques,
Isidore nous apprendra[34] qu’elles estoient toutes quarrelées de marbre
verd, et couvertes d’or par les lambris, Boèce que les murailles
estoient revestues de verre et d’yvoire, Sénèque que les armoires et
pulpitres estoient d’ébène et de cèdre. Si nous recherchons quelles
pièces rares et exquises ils y mettoient, les deux Plines, Suétone,
Martial et Vopiscus tesmoignent par toutes leurs œuvres qu’ils
n’espargnoient ny or ny argent pour y mettre les images et statues
représentées au vif de tous les galands hommes. Et finalement s’il est
question de sçavoir quel estoit l’ornement de leurs volumes, Sénèque ne
fait autre chose que reprendre le luxe et la trop grande despense qu’ils
faisoient à les peindre, dorer, enluminer, et faire couvrir et relier
avec toute sorte de bombance, mignardise et superfluité. Mais pour tirer
quelque instruction de ces désordres, il nous faut eslire et trier de
ces extrémitez ce qui est tellement requis à une Bibliothèque, qu’on ne
puisse en aucune façon le négliger sans avarice, ou l’excéder sans
prodigalité.
[33] Lib. _De fama_.
[34] Apud Lipsum, _Syntag. de Biblioth._ cap. 9. et 10.
Je dis, premièrement, qu’il n’est point besoin pour ce qui est des
livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus
à propos de réserver l’argent qu’on y despenseroit pour les avoir tous
du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra trouver;
si ce n’est qu’on vueille pour contenter de quelque apparence les yeux
des spectateurs, faire couvrir tous les dos de ceux qui seront reliez
tant en bazane qu’en veau ou marroquin, de filets d’or et de quelques
fleurons, avec le nom des Autheurs: pourquoy faire on aura recours au
Doreur qui aura coustume de travailler pour la Bibliothèque, comme aussi
au Relieur pour refaire les dos et couvertures escorchées, reprendre les
transchefils, accommoder les transpositions, recoler les cartes et
figures, nettoyer les fueilles gastées, et bref entretenir tout en
l’estat nécessaire à l’ornement du lieu et à la conservation des
volumes.
Il n’est point aussi question de rechercher et entasser dans une
Bibliothèque toutes ces pièces et fragments des vieilles statues,
_Et Curios jam dimidios, humeroque minorem
Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem_;
nous estant assez d’avoir des copies bien faictes et tirées de ceux qui
ont esté les plus célèbres en la profession des Lettres, pour juger en
un mesme temps de l’esprit des Autheurs par leurs livres, et de leur
corps, figure et physiognomie par ces tableaux et images, lesquelles
jointes aux discours que plusieurs ont fait de leur vie, servent à mon
advis d’un puissant esguillon pour exciter une âme généreuse et bien-née
à suivre leurs pistes, et à demeurer ferme et stable dans les airs et
sentiers battus de quelque belle entreprise et résolution.
Encore moins faut-il employer l’or à ses lambris, l’yvoire et le verre à
ses parois, le cèdre à ses tablettes, et le marbre à ses fonds et
planchers, puis que telle façon de paroistre n’est plus en usage, que
les livres ne se mettent plus sur des pulpitres à la mode ancienne, mais
sur des tablettes qui cachent toutes les murailles; et qu’au lieu de
telle dorure et paremens l’on peut faire vicarier les instruments de
Mathématiques, Globes, Mappemonde, Sphères, Peintures, animaux, pierres,
et autres curiositez tant de l’Art que de la Nature, qui s’amassent pour
l’ordinaire de temps en temps et quasi sans rien mettre et desbourser.
Finalement ce seroit une grande oubliance, si après avoir fourny une
Bibliothèque de toutes ces choses, elle n’avoit point ses tablettes
garnies de quelque petite serge, bougran ou canevas accommodé à
l’ordinaire avec des cloux dorez ou argentez, tant pour conserver les
livres de la poudre, que pour donner une grâce nompareille à tout le
lieu; et aussi si elle venoit à manquer et estre despourveuë de tables,
tapis, siéges, espousettes, boules jaspées, conserves, horloges, plumes,
papier, ancre, canif, pouldre, Almanach, et autres petits meubles et
instruments semblables, qui sont de si petite valleur et tellement
nécessaires, qu’il n’y a point d’excuse capable de mettre à couvert ceux
qui négligent d’en faire provision.