CHAPITRE VIII

L’ornement et la décoration que l’on y doit apporter.

Je passerois volontiers de ce dernier poinct à celuy qui doit clorre et

fermer cet Advis, si je n’estois adverti par ce dire très-véritable de

Typotius, _Ignota populo est et mortua pene ipsa virtus sine

lenocinio_[33], de dire quelques mots en passant de la monstre

extérieure et de l’ornement que l’on doit apporter à une Bibliothèque,

puis que ce fard et cette décoration semblent nécessaires, veu que

suivant le dire du mesme Autheur, _Omnis apparatus bellicus, omnes

machinæ forenses, omnis denique suppellex domestica, ad ostentationem

comparata sunt_. Et dire vray, ce qui me fait plus facilement excuser la

passion de ceux qui recherchent aujourd’huy cette pompe avec beaucoup de

frais et despences inutiles; c’est que les anciens y ont encore esté

moins retenus que nous: car si nous voulons en premier lieu considérer

quelle estoit la structure et le bastiment de leurs Bibliothèques,

Isidore nous apprendra[34] qu’elles estoient toutes quarrelées de marbre

verd, et couvertes d’or par les lambris, Boèce que les murailles

estoient revestues de verre et d’yvoire, Sénèque que les armoires et

pulpitres estoient d’ébène et de cèdre. Si nous recherchons quelles

pièces rares et exquises ils y mettoient, les deux Plines, Suétone,

Martial et Vopiscus tesmoignent par toutes leurs œuvres qu’ils

n’espargnoient ny or ny argent pour y mettre les images et statues

représentées au vif de tous les galands hommes. Et finalement s’il est

question de sçavoir quel estoit l’ornement de leurs volumes, Sénèque ne

fait autre chose que reprendre le luxe et la trop grande despense qu’ils

faisoient à les peindre, dorer, enluminer, et faire couvrir et relier

avec toute sorte de bombance, mignardise et superfluité. Mais pour tirer

quelque instruction de ces désordres, il nous faut eslire et trier de

ces extrémitez ce qui est tellement requis à une Bibliothèque, qu’on ne

puisse en aucune façon le négliger sans avarice, ou l’excéder sans

prodigalité.

[33] Lib. _De fama_.

[34] Apud Lipsum, _Syntag. de Biblioth._ cap. 9. et 10.

Je dis, premièrement, qu’il n’est point besoin pour ce qui est des

livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus

à propos de réserver l’argent qu’on y despenseroit pour les avoir tous

du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra trouver;

si ce n’est qu’on vueille pour contenter de quelque apparence les yeux

des spectateurs, faire couvrir tous les dos de ceux qui seront reliez

tant en bazane qu’en veau ou marroquin, de filets d’or et de quelques

fleurons, avec le nom des Autheurs: pourquoy faire on aura recours au

Doreur qui aura coustume de travailler pour la Bibliothèque, comme aussi

au Relieur pour refaire les dos et couvertures escorchées, reprendre les

transchefils, accommoder les transpositions, recoler les cartes et

figures, nettoyer les fueilles gastées, et bref entretenir tout en

l’estat nécessaire à l’ornement du lieu et à la conservation des

volumes.

Il n’est point aussi question de rechercher et entasser dans une

Bibliothèque toutes ces pièces et fragments des vieilles statues,

_Et Curios jam dimidios, humeroque minorem

Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem_;

nous estant assez d’avoir des copies bien faictes et tirées de ceux qui

ont esté les plus célèbres en la profession des Lettres, pour juger en

un mesme temps de l’esprit des Autheurs par leurs livres, et de leur

corps, figure et physiognomie par ces tableaux et images, lesquelles

jointes aux discours que plusieurs ont fait de leur vie, servent à mon

advis d’un puissant esguillon pour exciter une âme généreuse et bien-née

à suivre leurs pistes, et à demeurer ferme et stable dans les airs et

sentiers battus de quelque belle entreprise et résolution.

Encore moins faut-il employer l’or à ses lambris, l’yvoire et le verre à

ses parois, le cèdre à ses tablettes, et le marbre à ses fonds et

planchers, puis que telle façon de paroistre n’est plus en usage, que

les livres ne se mettent plus sur des pulpitres à la mode ancienne, mais

sur des tablettes qui cachent toutes les murailles; et qu’au lieu de

telle dorure et paremens l’on peut faire vicarier les instruments de

Mathématiques, Globes, Mappemonde, Sphères, Peintures, animaux, pierres,

et autres curiositez tant de l’Art que de la Nature, qui s’amassent pour

l’ordinaire de temps en temps et quasi sans rien mettre et desbourser.

Finalement ce seroit une grande oubliance, si après avoir fourny une

Bibliothèque de toutes ces choses, elle n’avoit point ses tablettes

garnies de quelque petite serge, bougran ou canevas accommodé à

l’ordinaire avec des cloux dorez ou argentez, tant pour conserver les

livres de la poudre, que pour donner une grâce nompareille à tout le

lieu; et aussi si elle venoit à manquer et estre despourveuë de tables,

tapis, siéges, espousettes, boules jaspées, conserves, horloges, plumes,

papier, ancre, canif, pouldre, Almanach, et autres petits meubles et

instruments semblables, qui sont de si petite valleur et tellement

nécessaires, qu’il n’y a point d’excuse capable de mettre à couvert ceux

qui négligent d’en faire provision.

Advis pour dresser une bibliothèque · 第 14 / 25 题