L’ordre qu’il convient leur donner.
Le septiesme poinct qui semble absolument devoir estre traicté après les
précédens, est celuy de l’ordre et de la disposition que doivent garder
les livres dans une Bibliothèque: car il n’y a point de doute que sans
icelle toute nostre recherche seroit vaine et nostre labeur sans fruict,
puis que les livres ne sont mis et réservez en cet endroit que pour en
tirer service aux occasions qui se présentent. Ce que toutesfois il est
impossible de faire s’ils ne sont rangez et disposez suivant leurs
diverses matières, ou en telle autre façon qu’on les puisse trouver
facilement et à point nommé. Je dis davantage, que sans cet ordre et
disposition tel amas de livre que ce peut estre, fust-il de cinquante
mille volumes, ne mériteroit pas le nom de Bibliothèque, non plus qu’une
assemblée de trente mille hommes le nom d’armée, s’ils n’estoient rangez
en divers quartiers sous la conduitte de leurs Chefs et Capitaines, ou
une grande quantité de pierres et matériaux celui de Palais ou Maison,
s’ils n’estoient mis et posez suivant qu’il est requis pour en faire un
bastiment parfait et accomply. Et tout ainsi que nous voyons la Nature,
_quæ nihil unquam sine ordine meditata est vel effecit_[31], gouverner,
entretenir et conserver par cette unique voye une si grande diversité de
choses, sans l’usage desquelles nous ne pourrions pas sustenter et
maintenir nostre corps; aussi faut-il croire que pour entretenir nostre
esprit il est besoin que ses objets et les choses desquelles il se sert
soient disposées de telle sorte, qu’il puisse toutes fois et quand il
luy plaira les discerner les uns d’avec les autres, et les trier et
séparer à sa fantaisie, sans labeur, sans peine et sans confusion. Ce
que néantmoins il ne feroit jamais en fait de livres si on les vouloit
ranger suivant le dessein de cent Bufets que propose la Croix du Maine
sur la fin de sa _Bibliothèque Françoise_, ou les caprices que Jules
Camille expose en l’idée de son Théâtre, et beaucoup moins encore si on
vouloit suivre la triple division que Jean Mabun tire de ces mots du
Psalmiste, _Disciplinam, bonitatem et scientiam doce me_, pour
distribuer tous les livres en trois classes et chefs principaux, de la
Morale, des Sciences, et de la Dévotion. Car tout ainsi que pour trop
presser l’anguille elle eschappe, que la Mémoire artificielle gaste et
pervertit la naturelle, et que l’on manque souvent de venir à bout de
beaucoup d’affaires pour y avoir trop apporté de circonstances et
précautions; aussi est-il certain qu’il seroit grandement difficile à un
esprit de se pouvoir régler et accoustumer à cet ordre, lequel semble
n’avoir autre but que de gesner et crucifier éternellement la Mémoire
sous les espines de ces vaines poinctilleries et subtilitez chymériques,
tant s’en faut qu’il la puisse soulager en aucune façon, et vérifier ce
dire de Cicéron, _Ordo est maxime qui memoriæ lumen affert_[32]. C’est
pourquoy ne faisant autre estime d’un ordre qui ne peut estre suivi que
d’un Autheur qui ne veut estre entendu, je croy que le meilleur est
toujours celuy qui est le plus facile, le moins intrigué, le plus
naturel, usité, et qui suit les Facultez de Théologie, Médecine,
Jurisprudence, Histoire, Philosophie, Mathématiques, Humanitez, et
autres, lesquelles il faut subdiviser chacune en particulier, suivant
leurs diverses parties qui doivent pour cet effet être médiocrement
connues par celui qui a la charge de la Bibliothèque: comme en
Théologie, par exemple, il faut mettre toutes les Bibles les premières
suivant l’ordre des langues, par après les Conciles, Synodes, Décrets,
Canons, et tout ce qui est des Constitutions de l’Église, d’autant
qu’elles tiennent le second lieu d’auctorité parmy nous: en suitte les
Pères Grecs et Latins, et après eux les Commentateurs, Scholastiques,
Docteurs meslez, Historiens; et finalement les Hérétiques. En
Philosophie, commencer par celle de Trismégiste qui est la plus
ancienne, poursuivre par celle de Platon, d’Aristote, de Raymond Lulle,
Ramus, et achever par les Novateurs Telesius, Patrice, Campanella,
Verulam, Gilbert, Jordan Brun, Gassand, Basson, Gomesius, Charpentier,
Gorlée, qui sont les principaux d’entre une milliace d’autres; et faire
ainsi de toutes les Facultez: avec ces cautions qu’il faut observer
soigneusement, la première que les plus universels et anciens marchent
tousjours en teste, la seconde que les Interprètes et Commentateurs
soient mis à part et rangez suivant l’ordre des livres qu’ils
expliquent, la troisiesme que les Traictez particuliers suivent le rang
et la disposition que doivent tenir leur matière et sujets dans les Arts
et Sciences, et la quatriesme et dernière que tous les livres de pareil
sujet et mesme matière soient précisément réduits et placez au lieu qui
leur est destiné, parce qu’en ce faisant la mémoire est tellement
soulagée, qu’il seroit facile en un moment de trouver dans une
Bibliothèque plus grande que n’estoit celle de Ptolomée, tel livre que
l’on en pourroit choisir ou désirer. Ce que pour faire encore avec moins
de peine et plus de contentement, il faut bien prendre garde que les
livres qui sont trop menus pour estre reliez seuls ne soient mis et
conjoints qu’avec ceux qui ont traicté de tout pareil et mesme sujet,
estant plus à propos en tout cas de les faire relier seuls que
d’apporter une confusion extrême en une Bibliothèque, les joignant avec
d’autres d’un sujet si extravagant et si éloigné, que l’on ne
s’adviseroit jamais de les chercher en telles compagnies. Je sçay bien
que l’on me pourra représenter deux incommoditez assez notables qui
accompagnent cet ordre, sçavoir la difficulté de pouvoir bien réduire et
placer certains livres meslez à quelque classe et Faculté principale, et
le travail continuel qu’il y a de tousjours remuer une Bibliothèque
quand il faut placer une trentaine de volumes en divers endroits
d’icelle. Mais je responds pour le premier, qu’il n’y a guères de livres
qui ne se puissent réduire à quelque ordre, principalement quand on en a
beaucoup, que lors qu’ils sont une fois placez il n’est besoin que d’un
peu de mémoire pour se souvenir où on les aura mis; et qu’au pis aller
il ne gist qu’à destiner un certain endroit pour les réduire tous
ensemble. Et quant à ce qui est du second, il est bien vray que l’on
pourroit éviter un peu de peine en ne pressant point les livres, ou en
laissant quelque peu de place à l’extrémité des tablettes ou des lieux
où finit chaque Faculté: mais néantmoins il seroit plus à propos, ce me
semble, de choisir quelque lieu pour mettre tous les livres que l’on
achèteroit pendant six mois, au bout desquels on les rangeroit avec les
autres chacun en leurs places; d’autant que par ce moyen ils s’en
porteroient tous beaucoup mieux estans espoudrez et maniez deux fois
l’an. Et en tout cas je croy que cet ordre qui est le plus usité sera
tousjours pareillement estimé plus beau et plus facile que celuy de la
Bibliothèque Ambroisienne, et de quelques autres, où tous les livres
sont peslemeslez et indifféremment rangez suivant l’ordre des volumes et
des chiffres, et distinguez seulement dans un catalogue où chaque pièce
se trouve sous le nom de son Autheur: d’autant que pour éviter les
incommoditez précédentes il en traisne après soy une Iliade d’autres, à
beaucoup desquelles on pourroit toutesfois remédier par un catalogue
fidèlement dressé suivant toutes les Classes et Facultez subdivisées
jusques aux plus précises et particulières de leurs parties.
[31] Aristot. 8. _Politic._
[32] 2. _De Orat._
Maintenant il ne reste plus qu’à parler des Manuscripts, qui ne peuvent
estre mieux ny plus à propos placez qu’en quelque endroit de la
Bibliothèque, n’y ayant nulle apparence de les séparer et séquestrer
d’icelle, puis qu’ils en font la meilleure partie et la plus curieuse et
estimée: joint que plusieurs se persuadent facilement quand ils ne les
voyent point parmy les autres livres, que toutes les chambres où l’on a
coustume de dire qu’ils sont enfermez ne sont qu’imaginaires, et
destinées seulement pour servir d’excuse à ceux qui n’en ont point.
Aussi voyons-nous qu’il y a un costé tout entier de la Bibliothèque
Ambroisienne rempli de neuf mille Manuscripts qui ont esté assemblez par
le soin et la diligence du Sieur Jean Antoine Olgiati, et que dans celle
de M. le Président de Thou il y a une chambre de pareil pied et d’aussi
facile entrée que les autres destinée pour cet effet. C’est pourquoy en
prescrivant l’ordre que l’on y peut observer, il faut prendre garde
qu’il y a deux sortes de Manuscripts, et que pour ce qui est de ceux qui
sont de juste volume et grosseur ils peuvent estre rangez comme les
autres livres, avec cette précaution néantmoins, que s’il y en a
quelqu’un de grande conséquence, ou prohibitez et défendus, ils soient
mis aux tablettes plus hautes, et sans aucun titre extérieur, pour estre
plus éloignez tant de la main que de la veuë, afin qu’on ne les puisse
connoistre ny manier que suivant la volonté et à la discrétion de celuy
qui en aura la charge. Ce qu’il faut aussi pratiquer pour l’autre sorte
de Manuscripts qui consistent en cahiers et petites pièces séparées,
lesquelles il faut assembler par liaces et pacquets suivant les
matières, et les placer encore plus haut que les précédentes, d’autant
qu’à cause de leur petitesse et du peu de temps qu’il faudroit à les
transcrire elles seroient tous les jours sujettes à estre prises ou
empruntées si on venoit à les mettre en un endroit où elles peussent
estre veuës et maniées d’un chacun, comme il arrive souvent aux livres
arrangez sur des pulpitres dans les vieilles Bibliothèques. Ce qui doit
suffire pour ce poinct, sur lequel il n’est pas besoin de s’estendre
davantage, puis que l’ordre de la Nature qui est tousjours égal et
semblable à soy-mesme n’y pouvant estre observé, à cause de
l’extravagance et de la diversité des livres, il ne reste que celuy de
l’art, lequel un chacun d’ordinaire veut establir à sa fantaisie,
suivant qu’il le trouve plus à propos par son bon sens et jugement tant
pour satisfaire à soy-mesme, que pour ne vouloir pas suivre la trace et
les opinions des autres.