CHAPITRE IX

Quel doit estre le but principal de cette Bibliothèque.

Toutes ces choses estans ainsi disposées, il ne reste plus pour

l’accomplissement de ces discours, qu’à sçavoir quel doit estre leur fin

et usage principal: car de s’imaginer qu’il faille après tant de peine

et de despense cacher toutes ces lumières sous le boisseau, et condamner

tant de braves esprits à un perpétuel silence et solitude, c’est mal

recognoistre le but d’une Bibliothèque, laquelle ne plus ne moins que la

Nature, _perditura est fructum sui, si tam magna, tam præclara, tam

subtiliter dicta, tam nitida, et non uno genere formosa solitudini

ostenderet: scias illam spectari voluisse, non tantum aspici_[35]. C’est

pourquoy je vous diray, Monseigneur, avec autant de liberté comme j’ai

d’affection pour vostre service, qu’en vain celuy-là s’efforce il de

pratiquer aucun des moyens susdits, ou de faire quelque despense notable

après les Livres, qui n’a dessein d’en vouer et consacrer l’usage au

public, et de n’en desnier jamais la communication au moindre des hommes

qui en pourra avoir besoin, le dire du Poëte estant très-véritable,

_Vile latens virtus: quid enim demersa tenebris

Proderit, obscuro veluti sine remige puppis,

Vel lyra quæ reticet, vel qui non tenditur arcus[36]?_

Aussi estoit-ce une des principales maximes des plus somptueux d’entre

les Romains, ou de ceux qui affectionnoient plus le bien du public, que

de faire dresser beaucoup de ces Librairies, pour puis après les vouer

et destiner à l’usage de tous les hommes de Lettres; jusques là mesmes

que suivant le calcul de Pierre Victor il y en avoit vingt-neuf à Rome,

et suivant celuy de Palladius trente-sept, qui estoient des marques si

certaines de la grandeur, magnificence et somptuosité des Romains, que

Pancirol a eu raison d’attribuer à nostre négligence, et de ranger entre

les choses mémorables de l’antiquité qui ne sont venues jusques à nous

ce tesmoignage très-asseuré de la richesse et de la bonne affection des

anciens envers ceux qui faisoient profession des Lettres; et ce avec

d’autant plus de raison qu’il n’y a maintenant, au moins suivant ce que

j’en ay peu sçavoir, que celles du Chevalier Bodleui à Oxfort, du

Cardinal Borromée à Milan, et de la Maison des Augustins à Rome, où l’on

puisse entrer librement et sans difficulté; toutes les autres, comme

celles de Muret, Fulvius Ursinus, Montalte, et du Vatican; des Médicis,

et de Pierre Victor à Florence; de Bessarion à Venise, de S. Anthoine à

Padoue; des Jacobins à Boulogne; des Augustins à Crémone; du Cardinal

Siripand à Naples; du Duc Fédéric à Urbain; de Nunnesius à Barcelonne;

de Ximénès à Complute; de Renzovius à Bradenberk; des Foulcres à

Ausbourg; et finalement du Roy, S. Victor, et de M. de T... à Paris, qui

sont toutes belles et admirables, n’estans si communes, ouvertes à un

chacun, et de facile entrée, comme sont les trois précédentes. Car pour

ne parler que de l’Ambroisienne de Milan, et monstrer par mesme moyen

comme elle surpasse tant en grandeur et magnificence que en obligeant le

public beaucoup de celles d’entre les Romains, n’est-ce pas une chose du

tout extraordinaire qu’un chacun y puisse entrer à toute heure presque

que bon luy semble, y demeurer tant qu’il luy plaist, voir, lire,

extraire tel Autheur qu’il aura agréable, avoir tous les moyens et

commoditez de ce faire, soit en public ou en particulier, et ce sans

autre peine que de s’y transporter ès jours et heures ordinaires, se

placer dans des chaires destinées pour cet effet, et demander les livres

qu’il voudra fueilleter au Bibliothécaire ou à trois de ses serviteurs,

qui sont fort bien stipendiez et entretenus, tant pour servir à la

Bibliothèque qu’à tous ceux qui viennent tous les jours estudier en

icelle.

[35] Seneca _de vita beata_, cap. 32.

[36] Claudian. _de 4. Consul. Honorii_.

Mais pour régler cet usage avec la bienséance et toutes les précautions

requises, j’estime qu’il seroit à propos de faire premièrement choix et

élection de quelque honneste homme docte et bien entendu en faict de

Livres, pour luy donner avec la charge et les appoinctemens requis le

tiltre et la qualité de Bibliothécaire, suivant que nous voyons avoir

esté pratiqué en toutes les plus fameuses Librairies, où beaucoup de

galands hommes se sont tousjours tenus bien honorez d’avoir cette

charge, et l’ont rendue plus illustre et recommandable par leur grande

doctrine et capacité, comme par exemple, Démétrius Phalereus,

Callimachus, Apollonius Alexandrin, Aristoxenus et Zenodotus, qui ont eu

autrefois la charge de celle d’Alexandrie; Varro et Hyginus qui ont

gouverné celle du Mont Palatin à Rome; Leidrat et Agobard celle de

l’Isle Barbe auprès Lyon sous Charlemagne; Petrus Diaconus celle du Mont

Cassin; Platine, Eugubinus et Sirlette celle du Vatican; Sabellius celle

de Venise; Vuolphius de Basle; Gruterus de Heidelberc; Douza et Paulus

Merula de Leide, ausquels le docte Heinsius a succédé; comme après Budé,

Gosselin et Casaubon M. Rigault gouverne aujourd’huy la Royale establie

par le Roy François I, et augmentée de beaucoup par son industrie et la

diligence extrême qu’il y apporte.

Après quoy le plus nécessaire seroit de faire deux Catalogues de tous

les Livres contenus dans la Bibliothèque, en l’un desquels ils fussent

si précisément disposez suivant les diverses matières et Facultez, que

l’on peust voir et sçavoir en un clin d’œil tous les Autheurs qui s’y

rencontrent sur le premier sujet qui viendra en fantaisie; et dans

l’autre ils fussent fidèlement rangez et réduits sous l’ordre alphabétic

de leurs Autheurs, tant afin de n’en point acheter deux fois, que pour

sçavoir ceux qui manquent, et satisfaire à beaucoup de personnes qui

sont quelquefois curieuses de lire particulièrement toutes les œuvres de

certains Autheurs. Ce qu’estant estably de la sorte, l’usage que l’on en

peut tirer est à mon jugement très-advantageux, soit qu’on regarde au

profit particulier qu’en peuvent recevoir le Maistre et le

Bibliothécaire, soit qu’on ait esgard à la renommée qu’il se peut

acquérir par la communication d’iceux à toute sorte de personnes; afin

de ne point ressembler à ces avaricieux qui n’ont jamais de contentement

de leurs richesses, ou à cet envieux serpent qui empeschoit que personne

ne peust aborder et cueillir les fruicts du jardin des Hespérides; veu

principalement que les choses ne se doivent estimer qu’à l’esgal du

profit et de l’usage que l’on en tire: et que pour ce qui est

particulièrement des Livres ils sont semblables à celuy d’Horace, duquel

il disoit en ses Épistres,

_Odisti claves et grata sigilla pudico:

Paucis ostendi gemis, et communia laudas._

Toutesfois, d’autant qu’il ne seroit pas raisonnable de profaner avec

indiscrétion ce qui doit estre mesnagé avec jugement, il faudroit

premièrement observer que toutes les Bibliothèques ne pouvant tousjours

estre ouvertes comme l’Ambroisienne, il fust au moins permis à tous ceux

qui y auroient affaire d’aborder librement le Bibliothécaire pour y

estre introduits par iceluy sans aucune dilation ny difficulté:

secondement que ceux qui seroient totalement incognus, et tous autres

qui n’auroient affaire que de quelques passages, peussent veoir,

chercher et extraire de toutes sortes de livres imprimez ce dont ils

auroient besoin: tiercement que l’on permist aux personnes de mérite et

de cognoissance d’emporter à leurs logis les livres communs et de peu de

volumes; avec ces cautions néantmoins, que ce ne fust que pour quinze

jours ou trois semaines tout au plus, et que le Bibliothécaire fust

soigneux de faire escrire dans un livre choisi pour cet effet et divisé

par les lettres de l’Alphabet tout ce que l’on presteroit aux uns et aux

autres, avec la date du jour, la forme du volume, et le lieu et l’année

de l’impression, le tout souscrit par celuy à qui on aura presté: ce

qu’il faudroit biffer après le livre rendu, et marquer en marge le jour

de la reddition, pour voir combien on les auroit gardé: et ceux qui

auroient mérité par leur diligence et le soin apporté à la conservation

des livres, qu’on leur en prestast d’autres. Vous asseurant,

Monseigneur, que s’il vous plaist poursuivre comme vous avez commancé,

et augmenter vostre Bibliothèque pour vous en servir en cette sorte, ou

en telle autre que vous jugerez meilleure, vous en recevrez des louanges

nompareilles, des remercimens infinis, des avantages non communs, et

bref un contentement indicible, lors que vous recognoistrez en

parcourant ce Catalogue les courtoisies que vous aurez faictes, les

galands hommes que vous aurez obligez, les personnes qui vous auront

veu, les nouveaux amis et serviteurs que vous vous serez acquis, et pour

dire en un mot lors que vous jugerez au doigt et à l’œil combien de

gloire et de recommendation vous aura apporté vostre Bibliothèque. Pour

le progrez et augmentation de laquelle je proteste vouloir tout le temps

de ma vie contribuer tout ce qui me sera possible, comme j’ay pris dès

maintenant la hardiesse de vous en donner quelque tesmoignage par cet

Advis, lequel j’espère bien avec le temps polir et augmenter de telle

sorte, qu’il n’appréhendera point de sortir en lumière pour discourir et

parler amplement d’un sujet lequel n’a point encore esté traicté,

faisant voir sous le titre de _Bibliotheca Memmiana_, ce qu’il y a si

long-temps que l’on souhaite sçavoir, l’histoire très-ample et

particulière des Lettres et des Livres, le jugement et censure des

Autheurs, le nom des meilleurs et plus nécessaires en chaque Faculté, le

fléau des Plagiaires, le progrez des Sciences, la diversité des Sectes,

la révolution des Arts et Disciplines, la décadence des Anciens, les

divers principes des Novateurs, et le bon droict des Pyrrhoniens fondé

sur l’ignorance de tous les hommes: sous le voile de laquelle je vous

supplie très-humblement, Monseigneur, d’excuser la mienne, et de

recevoir ce petit Advis, quoy que grossier et mal tissu, pour des arres

de ma bonne volonté, et de celuy que je vous promets et feray voir un

jour avec plus grande suitte et meilleur équipage.

_Nunc te marmoreum pro tempore fecimus; at tu,

Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto[37]._

[37] Virg. Eclog. 7.

Advis pour dresser une bibliothèque · 第 15 / 25 题