La disposition du lieu où on les doit garder.
Cette considération du lieu qu’il faut choisir pour dresser et establir
une Bibliothèque, devroit bien estre d’aussi long discours comme les
précédentes, si les préceptes que l’on en peut donner pouvoient estre
aussi facilement exécutez comme ceux que nous avons déduits et expliquez
cy-dessus. Mais d’autant qu’il n’appartient qu’à ceux-là qui veulent
bastir des lieux exprès pour cet effet, d’y observer précisément toutes
les règles et circonstances qui dépendent de l’Architecture, beaucoup de
particuliers estans contraints de se régler sur la diverse façon de
leurs logemens pour placer leurs Bibliothèques au moins mal qu’il leur
est possible, il sembleroit quasi superflu d’en prescrire aucuns: et à
dire vray je croy que c’est la seule occasion qui a meu tous les
Architectes à ne rien adjouster à ce qu’en avoit dit Vitruve. Toutesfois
pour ne donner cet advis manque et imparfait, j’en dirai briefvement mon
opinion, afin qu’un chacun s’en puisse servir suivant qu’il en aura le
pouvoir, ou qu’il la jugera véritable et conforme à sa volonté.
Pour ce qui est donc de la situation et de la place où l’on doit bastir
ou choisir un lieu propre pour une Bibliothèque, il semble que ce commun
dire,
_Carmina secessum scribentis et otia quærunt_,
nous doive obliger à le prendre dans une partie de la maison plus
reculée du bruit et du tracas, non seulement de ceux de dehors, mais
aussi de la famille et des domestiques, en l’éloignant des rues, de la
cuisine, sale du commun, et lieux semblables, pour la mettre s’il est
possible entre quelque grande court et un beau jardin où elle ait son
jour libre, ses veues bien estendues et agréables, son air pur, sans
infection de marets, cloaques, fumiers, et toute la disposition de son
bastiment si bien conduitte et ordonnée, qu’elle ne participe aucune
disgrace ou incommodité manifeste.
Or, pour en venir à bout avec plus de plaisir et moins de peine, il sera
toujours à propos de la placer dans des estages du milieu, afin que la
fraischeur de la terre n’engendre point le remugle, qui est une certaine
pourriture qui s’attache insensiblement aux livres; et que les greniers
et chambres d’enhaut servent pour l’empescher d’estre aussi susceptible
des intempéries de l’air, comme sont celles qui pour avoir leurs
couvertures basses ressentent facilement l’incommodité des pluyes,
neiges et grandes chaleurs. Ce que s’il n’est pas autrement facile
d’observer, au moins faut-il prendre garde qu’elles soient élevées de la
hauteur de quatre ou cinq degrez, comme j’ay remarqué que l’estoit
l’Ambroisienne à Milan, et le plus haut exhaussées que l’on pourra, tant
à raison de la beauté que pour obvier aux incommodités susdites: sinon
le lieu se trouvant humide et mal situé, il faudra avoir recours ou à la
natte, ou aux tapisseries pour garnir les murailles, et au poisle ou
bien à la cheminée, dans laquelle on ne bruslera que du bois qui fume
peu pour l’eschauffer et desseicher pendant l’Hyver et les jours des
autres saisons qui seront plus humides.
Mais il semble que toutes ces difficultez et circonstances ne soient
rien au prix de celles qu’il faut observer pour donner jour et percer
bien à propos une Bibliothèque, tant à cause de l’importance qu’il y a
qu’elle soit bien esclairée jusques à ses coins plus éloignez, qu’aussi
pour la diverse nature des vents qui doivent y souffler d’ordinaire, et
qui produisent des effects aussi différents que le sont leurs qualitez
et les lieux par où ils passent. Sur quoy je dis que deux choses sont à
observer: la première, que les croisées et fenestres de la Bibliothèque
(quand elle sera percée des deux costez) ne se regardent diamétralement,
sinon celles qui donneront jour à quelque table; d’autant que par ce
moyen les jours ne s’esvanoüyssant au dehors, le lieu en demeure
beaucoup mieux esclairé. La seconde, que les principales ouvertures
soient tousjours vers l’Orient, tant à cause du jour que la Bibliothèque
en pourra recevoir de bon matin, qu’à l’occasion des vents qui soufflent
de ce costé, lesquels estans chauds et secs de leur nature rendent l’air
grandement tempéré, fortifient les sens, subtilisent les humeurs,
espurent les esprits, conservent nostre bonne disposition, corrigent la
mauvaise, et pour dire en un mot sont très-sains et salubres: où au
contraire ceux qui soufflent du costé de l’Occident sont plus fascheux
et nuisibles, et les Méridionaux plus dangereux que tous les autres,
parce qu’estans chauds et humides ils disposent toutes choses à
pourriture, grossissent l’air, nourrissent les vers, engendrent la
vermine, fomentent et entretiennent les maladies, et nous disposent à en
recevoir de nouvelles; aussi sont-ils appellez par Hippocrate, _Austri
auditum hebetantes, caliginosi, caput gravantes, pigri, dissolventes_,
parce qu’ils remplissent la teste de certaines vapeurs et humiditez qui
espaississent les esprits, relaschent les nerfs, bouschent les conduits,
offusquent les sens, et nous rendent paresseux et presque inhabiles à
toutes sortes d’actions. C’est pourquoy au défaut des premiers il faudra
avoir recours à ceux qui soufflent du Septentrion, et qui par le moyen
de leurs qualitez froide et seiche n’engendrent aucune humidité, et
conservent assez bien les livres et papiers.