Par quels moyens on les peut recouvrer.
Or, Monseigneur, après avoir monstré par ces trois premiers poincts la
façon qu’il faut suivre pour s’instruire à dresser une Bibliothèque, de
combien de Livres il est à propos qu’elle soit fournie, et de quelle
qualité il les convient prendre et choisir; celuy qui suit maintenant
doit rechercher par quels moyens on les peut avoir, et ce qu’il faut
faire pour le progrez et l’augmentation d’iceux. Sur quoy je diray
véritablement que le premier précepte qu’on peut donner sur ce poinct,
est de conserver soigneusement ceux qui sont acquis et que l’on acquiert
tous les jours, sans permettre qu’aucun se perde ou dépérisse en aucune
façon. _Tolerabilius enim est, faciliusque_, dit Sénèque, _non acquirere
quam amittere, ideoque lætiores videbis quos nunquam fortuna respexit
quam quos deseruit_. Joint que ce ne seroit pas le moyen de beaucoup
augmenter si ce qui s’amasse avec peine et diligence venoit à se perdre
et dépérir faute d’en avoir le soin: suivant quoy Ovide et les plus
sages ont eu raison de dire que ce n’estoit pas une moindre vertu de
bien conserver que d’acquérir,
_Nec minor est virtus quam quærere, parta tueri._
Le second est de ne rien négliger de tout ce qui peut entrer en ligne de
compte et avoir quelque usage, soit à l’esgard de vous ou des autres:
comme sont les Libelles, Placarts, Thèses, fragments, espreuves, et
autres choses semblables, que l’on doit estre soigneux de joindre et
assembler suivant les diverses sortes et matières qu’ils traictent,
parce que c’est le moyen de les mettre en considération, et faire en
sorte,
_Ut quæ non prosunt singula, multa juvent_:
Autrement il arrive d’ordinaire que pour avoir mesprisé ces petits
livres qui ne semblent que bagatelles et pièces de nulle conséquence, on
vient à perdre une infinité de beaux recueils qui sont quelquefois des
plus curieuses pièces d’une Bibliothèque.
Le troisiesme se peut tirer des moyens qui furent pratiquez par Richard
de Bury, Evesque de Dunelme et grand Chancelier et Thrésorier
d’Angleterre, qui consistent à publier et faire cognoistre à un chacun
l’affection que l’on porte aux Livres, et le grand désir que l’on a de
dresser une Bibliothèque: car cette chose estant commune et divulguée,
il est indubitable que si celuy qui a ce dessein est en assez grand
crédit et auctorité pour faire plaisir à ses amis, il n’y aura aucun
d’iceux qui ne tienne à faveur de luy faire présent des plus curieux
livres qui tomberont entre ses mains, qui ne luy donne très-volontiers
entrée dans sa Bibliothèque, ou en celles de ses amis, bref qui n’ayde
et ne contribue à son dessein tout ce qui luy sera possible: comme il
est fort bien remarqué par ledit Richard de Bury en ces propres termes,
que je transcris d’autant plus volontiers que son livre est fort rare,
et du nombre de ceux qui se perdent par nostre négligence.
_Succedentibus_, dit-il, _prosperis, Regiæ majestatis consecuti
notitiam, et in ipsius acceptati familia, facultatem suscepimus
ampliorem, ubilibet visitandi pro libitu et venandi quasi saltus quosdam
delicatissimos, tum privatas, tum communes, tum regularium, tum
sæcularium Bibliothecas_[29]: et un peu après, _Præstabatur nobis aditus
facilis, regalis favoris intuitu, ad librorum latebras libere
perscrutandas; amoris quippe nostri fama volatilis jam ubique
percrebuit, tantumque librorum et maxime veterum ferebamur cupiditate
languescere, posse vero quemlibet per quaternos facilius quam per
pecuniam adipisci favorem. Quamobrem cum supradicti Principis
auctoritate suffulti possemus obesse et prodesse, proficere et officere
vehementer tam majoribus quam pusillis, affluxerunt loco encæniorum et
munerum, locoque donorum et jocalium, cœnulenti quaterni, ac decrepiti
Codices nostris tam aspectibus quam affectibus pretiosi; tunc
nobilissimorum Monasteriorum aperiebantur armaria, reserabantur scrinia,
et cistulæ solvebantur_, etc. A quoy il adjouste encore les divers
voyages qu’il fit en qualité d’Ambassadeur, et le grand nombre de
personnes doctes et curieuses, du labeur et de l’industrie, desquelles
il se servoit en cette recherche. Et ce qui m’induit encore davantage à
croire que ces pratiques auroient quelque efficace, c’est que je cognois
un homme, lequel estant curieux de Médailles, Peintures, Statues,
Camayeux, et autres pièces et jolivetez de Cabinet, en amassa par cette
seule industrie pour plus de douze mille livres, sans en avoir jamais
desboursé quatre. Et à la vérité, je tiens pour maxime, que toute
personne courtoise et de bon naturel doit tousjours seconder les
intentions louables de ses amis, pourveu qu’elles ne préjudicient point
aux siennes. De sorte que celuy qui a des Livres, Médailles ou Peintures
qui luy sont plustost venues par hazard que non pas qu’il en affectionne
la jouyssance, ne fera point de difficulté d’en accommoder celuy de ses
amis qu’il cognoistra les désirer et en estre curieux. Je rapporterois
volontiers à ce troisiesme précepte la ruse que pourroient pratiquer et
exercer les Magistrats et personnes auctorisées par le moyen de leurs
charges: mais je ne veux point l’expliquer plus ouvertement que par le
simple narré du stratagème duquel se servirent les Vénitiens pour avoir
les meilleurs Manuscripts de Pinellus incontinent après qu’il fut
décédé; car sur l’advis qu’ils eurent que l’on estoit après pour
transporter sa Bibliothèque de Padoue à Naples, ils envoyèrent soudain
un de leurs Magistrats qui saisit cent balles de Livres, entre
lesquelles il y en avoit quatorze qui contenoient les Manuscripts, et
deux d’icelles plus de trois cens Commentaires sur toutes les affaires
d’Italie, alléguant pour leurs raisons qu’encore bien qu’on eust permis
au défunct Seigneur Pinelli, eu esgard à sa condition, son dessein, sa
vie louable et sans reproche, et principalement à l’amitié qu’il avoit
tousjours tesmoignée à la République, de faire copier les Archives et
Registres de leurs affaires, il n’estoit pas néantmoins à propos ny
expédient pour eux que telles pièces vinssent à estre divulguées,
descouvertes et communiquées après sa mort. Sur quoy les héritiers et
exécuteurs testamentaires qui estoient puissants et auctorisez, ayans
fait instance, on retint seulement deux cens de ces Commentaires, qui
furent mis dans une chambre particulière, avec cette inscription,
_Decerpta hæc imperio Senatus e Bibliotheca Pinelliana_.
[29] _Philobiblion_, cap. 8.
Le quatriesme est de retrancher la despense superflue que beaucoup
prodiguent mal à propos à la relieure et à l’ornement de leurs volumes,
pour l’employer à l’achapt de ceux qui manquent, afin de n’estre point
sujets à la censure de Sénèque, qui se moque plaisamment de ceux-là,
_quibus voluminum suorum frontes maxime placent titulique_[30]; et ce,
d’autant plus volontiers que la relieure n’est rien qu’un accident et
manière de paroistre sans laquelle, au moins si belle et somptueuse, les
livres ne laissent pas d’estre utiles, commodes et recherchez, n’estant
jamais arrivé qu’à des ignorans de faire cas d’un livre à cause de sa
couverture, parce qu’il n’est pas des volumes comme des hommes, qui ne
sont cognus et respectez que par leur robe et vestement: de manière
qu’il est bien plus utile et nécessaire d’avoir, par exemple, grande
quantité de livres fort bien reliez à l’ordinaire, que d’en avoir
seulement plein quelque petite chambre ou cabinet de lavez, dorez,
réglez, et enrichis avec toute sorte de mignardise, de luxe et de
superfluité.
[30] _De tranquill._
Le cinquiesme concerne l’achapt que l’on doit faire d’iceux, et se peut
diviser en quatre ou cinq articles, suivant les divers moyens que l’on
peut tenir pour le pratiquer. Or entre iceux je mettrois volontiers pour
le premier, le plus prompt, facile et avantageux de tous les autres,
celuy qui se fait par l’acquisition de quelque autre Bibliothèque
entière et non dissipée. Je l’appelle prompt, parce qu’en moins d’un
jour vous pouvez avoir un grand nombre de livres doctes et curieux, qui
ne se pourroient pas quelque fois ramasser pendant la vie d’un homme. Je
le dis facile, parce que l’on espargne toute la peine et le temps qu’il
faudroit consommer à les achepter séparément. Je le nomme en fin
avantageux, parce que si les Bibliothèques qu’on achepte sont bonnes et
curieuses, elles servent à augmenter le crédit et la réputation de
celles qui en sont enrichies. D’où nous voyons que Possevin fait
beaucoup d’estat de celle du Cardinal de Joyeuse, parce qu’elle estoit
composée de trois autres, l’une desquelles avoit esté à M. Pithou, et
que toutes les plus renommées Bibliothèques ont pris leur accroissement
de cette sorte, comme par exemple, celle de S. Marc à Venise par le don
qu’y fit le Cardinal Bessarion de la sienne; celle de Lescurial par la
grande qu’avoit amassée Hurtado de Mendoze; l’Ambroisienne de Milan par
nonante balles qui y ont esté mises pour une seule fois du naufrage et
de la ruine de celle de Pinelli; celle de Leyde par plus de deux cens
Manuscripts ès Langues Orientales que Scaliger y laissa par son
testament; et finalement celle d’Ascagne Colomne par la très-belle qu’a
laissée le Cardinal Sirlette. D’où je conjecture, Monseigneur, que la
vostre ne peut manquer d’estre un jour très-fameuse et renommée entre
les plus grandes, à l’occasion de celle de Monsieur vostre Père,
laquelle est des-jà si célèbre et cognue par le récit qu’en ont fait à
la postérité La Croix, Fauchet, Marsille, Turnèbe, Passerat, Lambin, et
presque tous les galands hommes de cette volée, qui n’ont point esté
mescognoissans du plaisir et de l’instruction qu’ils en ont receu.
Après quoy il me semble que le moyen qui approche le plus de ce premier,
est de fouiller et revisiter souvent toutes les boutiques des Libraires
frippiers et les vieux fonds et magazins, tant de livres reliez que de
ceux qui ont tousjours esté réservez en blanc depuis une si longue
suitte d’années, que beaucoup de personnes peu entendues et versées en
cette recherche ne jugent pas qu’ils puissent avoir d’autre usage que
d’empescher,
_Ne toga cordyllis, ne pænula desit olivis_:
combien qu’il s’y rencontre ordinairement de très-bons livres, et que
leur emploitte estant bien mesnagée, il y ait moyen d’en avoir plus pour
dix escus que l’on n’en pourroit acheter pour quarante ou cinquante si
on les prenoit en divers endroits et pièces après autres; pourveu
néantmoins que l’on se vueille garnir de soin et de patience, et
considérer que l’on ne peut pas dire d’une Bibliothèque ce que certains
Poëtes flatteurs ont dit de nostre ville,
_Quo primum nata est tempore, magna fuit_:
estant impossible de pouvoir venir à bout si promptement d’une chose où
Salomon dit qu’il n’y aura jamais de fin, _libros faciendi non erit
finis_; et à l’accomplissement de laquelle, combien que M. de Thou ait
travaillé vingt ans, Pinelli cinquante, et beaucoup d’autres tout le
temps de leur vie; il ne faut pas croire toutesfois qu’ils soient venus
à la dernière perfection, que l’on peut bien souhaitter sans la pouvoir
atteindre en fait de Bibliothèque.
Mais parce qu’il est encore nécessaire pour l’accroissement et
augmentation d’une telle pièce, de la fournir soigneusement de tous les
livres nouveaux de quelque mérite et considération qui s’impriment en
toutes les parties de l’Europe, et que Pinellus et les autres ont
entretenu pour ce faire des correspondances avec une infinité d’amis
estrangers et marchands forains; il seroit bien à propos de pratiquer le
mesme, ou au moins de choisir et faire élection de deux ou trois
marchands riches, sçachans et pratiquez en leur vacation, qui par leur
diverses intelligences et voyages pourroient fournir toutes sortes de
nouveautez, et faire diligente recherche et perquisition de ceux qu’on
leur demanderoit par catalogues. Ce qu’il n’est pas nécessaire de
pratiquer pour les vieux livres, d’autant que le plus seur moyen d’en
recouvrer beaucoup et à bon compte c’est de les rechercher
indifféremment chez tous les Libraires, où la longueur du temps et les
diverses occasions ont coustume de les disperser et respandre.
Je ne veux toutesfois inférer par tout le bon mesnage proposé cy-dessus,
qu’il ne soit quelquefois nécessaire de franchir les bornes de cette
œconomie pour acheter à prix extraordinaire certains livres qui sont si
rares, qu’à peine les peut-on tirer d’entre les mains de ceux qui les
cognoissent que par cette seule invention. Mais le tempérament qu’il
convient apporter à cette difficulté est de considérer que les
Bibliothèques ne sont dressées ny estimées qu’en considération du
service et de l’utilité que l’on en peut recevoir, et que par conséquent
il faut négliger tous ces livres et Manuscripts qui ne sont prisez que
pour le respect de leur antiquité, figures, peintures, relieures, et
autres foibles considérations, comme sont le _Froissard_ que certains
marchands vouloient vendre il n’y a pas long-temps trois cens escus, le
_Bocace_ des _Nobles malheureux_ qui en estoit estimé cent, le _Missel_
et la _Bible_ de Guinart, les _Heures_ que l’on dit bien souvent n’avoir
point de prix à cause de leurs figures et vignettes, les _Tite-Live_ et
autres Historiens, manuscripts et enluminez, les livres de la Chine et
du Japon, ceux qui sont tirez en parchemin, papier de couleur, de coton
extrêmement fin, et avec de grandes marges, et plusieurs autres de
pareille estoffe, pour employer ces grandes sommes qu’ils cousteroient à
des volumes qui soient plus utiles dans une Bibliothèque que non pas
tous ces précédens ou ceux qui leur ressemblent, qui ne feront jamais
tant estimer ceux qui se passionnent à les recouvrer, comme l’ont esté
Ptolomée Philadelphe pour avoir donné quinze talents des œuvres
d’Euripide, Tarquin qui acheta les trois livres de la Sibylle autant
qu’il eust fait tous les neuf ensemble, Aristote qui donna soixante et
douze mille sesterces des œuvres de Speusippe, Platon qui employa mille
deniers pour celles de Philolaus, Bessarion qui acheta pour trente mille
escus de livres Grecs, Hurtado de Mendoze qui en fit venir de Levant la
charge d’un grand navire, Pic de la Mirande qui despensa sept mille
escus en Manuscripts Hébreux, Chaldaïques et autres, et bref ce Roy de
France qui mit en dépost sa vaisselle d’or et d’argent pour avoir la
copie d’un livre qui estoit dans la Bibliothèque des Médecins de cette
ville, comme il est amplement tesmoigné par les vieilles pancartes et
registres de leur Faculté.
J’adjouste qu’il seroit aussi besoin de sçavoir des parens et héritiers
de beaucoup de galands hommes s’ils n’ont point laissé quelques
Manuscripts desquels ils se veulent deffaire, parce qu’il arrive souvent
que la pluspart d’iceux ne font pas imprimer la moitié de leurs œuvres,
soit qu’ils soient prévenus par la mort, ou empeschez de ce faire par la
despence, l’appréhension des diverses censures et jugemens, la crainte
de n’avoir pas bien rencontré; la liberté de leurs discours, le peu
d’envie de paroistre, et autres raisons semblables qui nous ont privé
d’avoir beaucoup de livres de Postel, Bodin, Marsille, Passerat,
Maldonat, etc., les Manuscripts desquels se rencontrent assez souvent
dans les Estudes des particuliers, ou en la boutique des Libraires. De
mesme, aussi faudroit-il avoir le soin de sçavoir d’années en autres
quels Traictez les plus doctes Régens des Universitez prochaines doivent
lire tant en leurs Classes publiques que particulières, pour estre
soigneux d’en faire escrire des copies, et avoir par ce moyen facile un
grand nombre de pièces aussi bonnes et autant estimées que beaucoup de
Manuscripts que l’on achète bien cher pour estre vieux et antiques,
tesmoin le _Traicté des Druides_ de M. Marsille, l’_Histoire_ et le
_Traicté des Magistrats François_ de M. Grangier, la _Géographie_ de M.
Belurgey, les divers Escrits de Messieurs Dautruy, Isambert, Seguin, du
Val, d’Artis, et en un mot des plus renommez Professeurs de toute la
France.
Finalement celuy qui auroit autant d’affection envers les Livres
qu’avoit le Sieur Vincent Pinelli, pourroit aussi bien que luy faire
visiter les boutiques de ceux qui achètent souvent des vieux papiers ou
parchemins, pour voir s’il ne leur tombe rien par mesgarde ou autrement
entre les mains qui soit digne d’estre recueilli pour une Bibliothèque.
Et à la vérité, nous devrions bien estre excitez à cette recherche par
l’exemple de Pogius, qui trouva le _Quintilian_ sur le comptoir d’un
Charcutier pendant qu’il estoit au Concile de Constance, comme aussi par
celuy de Papire Masson qui rencontra l’_Agobardus_ chez un Relieur qui
en vouloit endosser ses livres, et de l’_Asconius_ qui nous a esté donné
par semblable rencontre. Mais d’autant néantmoins que ce moyen est aussi
extraordinaire que l’affection de ceux qui s’en servent, j’ayme mieux le
laisser à la discrétion de ceux qui en voudront user, que non pas de le
prescrire comme une règle générale et nécessaire.