CHAPITRE IV

De quelle qualité et condition ils doivent estre.

Je diray néantmoins, pour ne point obmettre ce qui nous doit servir de

guide et de phanal en cette recherche, que la première règle que l’on y

doit observer est de fournir premièrement une Bibliothèque de tous les

premiers et principaux Autheurs vieux et modernes, choisis des

meilleures éditions, en corps ou en parcelles, et accompagnez de leurs

plus doctes et meilleurs Interprètes et Commentateurs qui se trouvent en

chaque Faculté, sans oublier celles qui sont le moins communes, et par

conséquent plus curieuses, comme par exemple des diverses Bibles, des

Pères et des Conciles, pour le gros de la Théologie, de Lyra, Hugo,

Tostat, Salmeron, pour la Positive; de sainct Thomas, Occham, Durand,

Pierre Lombart, Henry de Gand, Alexandre de Ales, Gilles de Rome, Albert

le Grand, Aureolus, Burlée, Capreolus, Major, Vasquez, Suarez, pour la

Scholastique; des Cours Civil et Canon; Balde, Barthole, Cujas, Alciat,

du Moulin, pour le Droict; d’Hipocrate, Galien, Paul Éginète, Oribase,

Æce, Traillian, Avicenne, Avenzoar, Fernel, pour la Médecine; Ptolomée,

Firmicus, Haly, Cardan, Stofler, Gauric, Junctin, pour l’Astrologie;

Halhazen, Vitellio, Baccon, Aguillonius, pour l’Optique; Diophante,

Boece, Jordan, Tartaglia, Siliseus, Luc de Burgo, Villefranche, pour

l’Arithmétique; Artémidore, Apomazar, Synésius, Cardan, pour les Songes:

et ainsi de tous les autres qu’il seroit trop long et ennuyeux de

spécifier et nommer précisément.

Secondement, d’y mettre tous les vieux et nouveaux Autheurs dignes de

considération, en leur propre langue et en l’idiome duquel ils se sont

servis, les Bibles et Rabias en Hébrieu, les Pères en Grec et en Latin,

Avicenne en Arabe, Bocace, Dante, Pétrarque, en Italien; et aussi leurs

meilleures versions Latines, Françoises, ou telles qu’on les pourra

trouver: ce dernier pour l’usage de plusieurs qui n’ont pas la

cognoissance des langues estrangères, et le premier d’autant qu’il est

bien à propos d’avoir les sources d’où tant de ruisseaux coulent en leur

propre nature sans art ny desguisement, et que, de plus, certaine

efficace et richesse de conceptions se rencontre d’ordinaire en iceux

qui ne peut retenir et conserver son lustre que dans sa propre langue,

comme les peintures en leur propre jour: pour ne rien dire de la

nécessité que l’on en peut avoir à la vérification des textes et

passages, qui sont ordinairement controversez ou révoquez en doute.

Tiercement, ceux qui ont le mieux traicté les parties de quelque Science

ou Faculté telle qu’elle soit, comme Bellarmin les Controverses, Tolète

et Navarre les cas de conscience, Vesale l’Anatomie, Mathiole l’histoire

des plantes, Gesner et Aldroandus celle des animaux, Rondelet et

Salvianus celles des poissons, Vicomercat les Météores, etc.

En quatriesme lieu, tous ceux qui ont mieux commenté ou expliqué quelque

Autheur ou Livre particulier, comme Pérerius la Genèse, Villalpandus

Ézéchiel, Maldonat les Évangiles, Monlorius et Zabarella les

Analytiques, Scaliger l’histoire des plantes de Théophraste, Proclus et

Marsile Ficin le Platon, Alexandre et Themistius l’Aristote, Flurance

Rivault l’Archimède, Théon et Campanus l’Euclide, Cardan Ptolomée: ce

qui se doit observer en toutes sortes de Livres et Traictez vieux ou

modernes qui auront rencontré des Interprètes et Commentateurs.

Puis après, tous ceux qui ont escrit et fait des Livres et Traictez sur

quelque sujet particulier, soit qu’il concerne l’espèce ou l’individu,

comme Sanchez qui a traicté amplement _de Matrimonio_, de Sainctes et du

Perron de l’Eucharistie, Gilbert de l’aimant, Maier _de volucri

arborea_, Scortia, Vendelinus, Nugarola, du Nil: ce qui se doit entendre

de toutes sortes de Traictez particuliers en matière de Droict,

Théologie, Histoire, Médecine, ou quelque autre que ce puisse être, avec

cette discrétion néantmoins que celle qui approche le plus de la

profession que l’on suit soit préférée aux autres.

En suitte tous ceux qui ont escrit le plus heureusement contre quelque

Science, ou qui se sont opposez avec plus de doctrine et d’animosité

(sans toutesfois rien innover ou changer des principes) aux Livres de

quelques Autheurs des plus célèbres et renommez. C’est pourquoy on ne

doit pas négliger Sextus Empiricus, Sanchez, et Agrippa, qui ont fait

profession de renverser toutes les Sciences, Pic de la Mirande qui a si

doctement réfuté les Astrologues, Eugubinus qui a foudroyé l’impiété des

Salmonées et irréligieux, Morisotus qui a renversé l’abus des Chymistes,

Scaliger qui a si bien rencontré contre Cardan qu’il est aujourd’huy

plus suivy en quelques endroits d’Allemagne qu’Aristote, Casaubon qui a

bien osé attaquer les Annales de ce grand Cardinal Baronius, Argentier

qui a pris Galien à tasche, Thomas Éraste qui a pertinemment réfuté

Paracelse, Charpentier qui s’est vigoureusement opposé à Ramus; et

finalement tous ceux qui se sont exercez en pareille escrime, et qui

sont tellement enchaisnez les uns avec les autres, qu’il y auroit autant

de faute à les lire séparément, comme à juger et entendre une partie

sans l’autre, ou un contraire sans celuy qui luy est opposé.

Il ne faut aussi obmettre tous ceux qui ont innové ou changé quelque

chose ès Sciences, car c’est proprement flatter l’esclavage et la

foiblesse de nostre esprit, que de couvrir le peu de connoissance que

nous avons de ces Autheurs sous le mespris qu’il en faut faire, à cause

qu’ils se sont opposez aux Anciens, et qu’ils ont doctement examiné ce

que les autres avoient coustume de recevoir comme par tradition. C’est

pourquoy, veu que depuis peu plus de trente ou quarante Autheurs de nom

se sont déclarez contre Aristote, que Coopernic, Kepler et Galilæus ont

tout changé l’Astronomie; Paracelse, Severin le Danois, du Chesne et

Crollius la Médecine; et que plusieurs autres ont introduit de nouveaux

principes, et basty sur iceux des ratiocinations estranges, inouyes et

non jamais préveues: je dis que tous ces Autheurs sont très-nécessaires

dans une Bibliothèque, puis que, suivant le dire commun,

_Est quoque cunctarum novitas gratissima rerum_:

et que, pour n’en demeurer à cette raison si foible, il est certain que

la cognoissance de ces livres est tellement utile et fructueuse à celuy

qui sçait faire réflexion et tirer profit de tout ce qu’il voit, qu’elle

luy fournit une milliace d’ouvertures et de nouvelles conceptions,

lesquelles estans receues dans un esprit docile, universel et desgagé de

tous intérests,

_Nullius addictus jurare in verba magistri_,

elles le font parler à propos de toutes choses, luy ostent l’admiration,

qui est le vray signe de nostre foiblesse, et le façonnent à raisonner

sur tout ce qui se présente, avec beaucoup plus de jugement, prévoyance

et résolution, que ne fait pas le commun des autres personnes de lettres

et de mérite.

On doit pareillement avoir cette considération au choix des Livres, de

regarder s’ils sont les premiers qui ayent esté composez sur la matière

de laquelle ils traictent, parce qu’il est de la doctrine des hommes

comme de l’eau, qui n’est jamais plus belle, plus claire et plus nette

qu’à sa source, toute l’invention venant des premiers, et l’imitation,

avec les redites, des autres: comme l’on voit par effet que Reuchlin qui

a le premier escrit de la langue Hébraïque et de la Cabale, Budée de la

Grecque et des Monnoyes, Bodin de la République, Coclès de la

Physiognomie, Pierre Lombart et S. Thomas de la Théologie Scholastique,

ont mieux rencontré que beaucoup d’autres qui se sont meslez d’en

escrire depuis eux.

De plus, il faut aussi prendre garde si les matières qu’ils traictent

sont triviales ou peu communes, curieuses ou négligées, espineuses ou

faciles, d’autant que l’on peut bien appliquer aux livres curieux et

nouveaux, ce que l’on dit de toutes les choses non vulgaires,

_Rara juvant, primis sic major gratia pomis,

Hybernæ pretium sic meruere rosæ._

Sous l’adveu doncques de ce précepte on doit ouvrir les Bibliothèques,

et recevoir en icelles ceux-là, premièrement, qui ont escrit sur des

matières peu cognues, et qui n’avoient esté traictées auparavant sinon

par fragments et à bastons rompus, comme Licetus qui a escrit de

_spontaneo viventium ortu, de lucernis antiquorum_, Tagliacotius de la

façon de refaire les nez coupez, Libavius et Goclin de l’onguent

Magnétique. Secondement, tous les curieux et non vulgaires, comme sont

les livres de Cardan, Pomponace, Brunus, et tous ceux qui traictent de

la Cabale, Mémoire artificielle, Art de Lulle, Pierre Philosophale,

Divinations, et autres matières semblables. Car encore bien que la

plus-part d’icelles n’enseignent rien que des choses vaines et inutiles,

et que je les tienne pour des pierres d’achopement à tous ceux qui s’y

amusent; si est-ce néantmoins que pour avoir de quoy contenter les

foibles esprits aussi bien que les forts, et satisfaire au moins à ceux

qui les veulent voir pour les réfuter, il faut recueillir ceux qui en

traictent, deussent-ils estre parmy les autres livres d’une

Bibliothèque, comme les serpens et vipères entre les autres animaux,

comme l’ivroye dans le bon bled, comme les espines entre les roses; et

ce à l’exemple du monde où ces choses inutiles et dangereuses

accomplissent le chef-d’œuvre et la fabrique de sa composition.

Cette maxime nous doit faire passer à une autre de pareille conséquence,

qui est de ne point négliger toutes les œuvres des principaux

Hérésiarques ou fauteurs de Religions nouvelles et différentes de la

nostre plus commune et révérée, comme plus juste et véritable. Car il y

a bien de l’apparence, puis que les premiers d’iceux (pour ne parler que

des nouveaux) ont esté choisis et tirez d’entre les plus doctes

personnages du siècle précédent, qui, par je ne sçay quelle fantaisie et

trop grand amour de la nouveauté, quittoient leur froc et la bannière de

l’Église Romaine pour s’enroller sous celle de Luther et Calvin, et que

ceux d’aujourd’huy ne sont admis à l’exercice de leur Ministère qu’après

un long et rude examen sur les trois langues de la saincte Escriture, et

les principaux poincts de la Philosophie et Théologie: il y a bien de

l’apparence, dy-je, qu’excepté les passages controversez ils peuvent

quelquefois bien rencontrer sur les autres, comme en beaucoup de

traictez indifférents sur lesquels ils travaillent souvent avec beaucoup

d’industrie et de félicité. C’est pourquoy, puis qu’il est nécessaire

que nos Docteurs les trouvent en quelques lieux pour les réfuter, que M.

de T. n’a point fait difficulté de les recueillir, que les anciens Pères

et Docteurs les avoient chez eux, que beaucoup de Religieux les gardent

en leurs Bibliothèques, qu’on ne fait point scrupule d’avoir un

_Thalmud_ ou un _Alcoran_ qui vomissent mille blasphèmes contre

Jésus-Christ et nostre Religion, beaucoup plus dangereux que ceux des

Hérétiques, que Dieu nous permet de tirer profit de nos ennemis, suivant

ce qui est dit par le Psalmiste, _Salutem ex inimicis nostris, et de

manu omnium qui oderunt nos_, qu’ils ne peuvent estre préjudiciables

qu’à ceux qui estans destituez d’une bonne conduitte se laissent

emporter au premier vent qui souffle, et s’ombragent de chènevotes; et

pour conclure en un mot, puis que l’intention qui détermine toutes nos

actions au bien ou mal n’est point vicieuse ny cautérisée: je croy qu’il

n’y a point d’extravagances ou de danger d’avoir dans une Bibliothèque

(sous la caution néantmoins d’une licence et permission prise de qui il

appartiendra) toutes les œuvres des plus doctes et fameux Hérétiques,

tels qu’ont esté Luther, Mélancthon, Pomeran, Bucer, Calvin, Bèze,

Daneau, Gaultier, Hospinian, Paré, Bulenger, Marlorat, Chemnitius,

Bernard Occhim, Pierre Martyr, Illiricus, Osiander, Musculus, les

Centuriateurs, du Jong, Mornay, du Moulin, voire mesmes plusieurs autres

de moindre conséquence, _quos fama obscura recondit_.

Il faut pareillement tenir pour maxime, que tous les corps et

assemblages des divers Autheurs qui ont escrit sur un mesme sujet, tels

que sont le _Thalmud_, les Conciles, la Bibliothèque des Pères,

_Thesaurus Criticus_, _Scriptores Germanici_, _Turcici_, _Hispanici_,

_Gallici_, _Catalogus testium veritatis_, _Monarchia Imperii_, _Opus

magnum de balneis_, _Authores Gyneciorum_, _De morbo Neapolitano_,

_Rhetores antiqui_, _Grammatici veteres_, _Oratores Græciæ_, _Flores

Doctorum_, _Corpus Poetarum_, tous ceux qui contiennent de semblables

recueils, doivent nécessairement estre mis dans les Bibliothèques:

d’autant qu’ils nous sauvent, en premier lieu, la peine de rechercher

une infinité de livres grandement rares et curieux; secondement, parce

qu’ils font place à beaucoup d’autres, et soulagent une Bibliothèque;

tiercement, parce qu’ils nous ramassent en un volume et commodément ce

qu’il nous faudroit chercher avec beaucoup de peine en plusieurs lieux;

et finalement, pource qu’ils tirent après eux une grande espargne,

estant certain qu’il ne faut pas tant de testons pour les acheter, qu’il

faudroit d’escus si on vouloit avoir séparément tous ceux qu’ils

contiennent.

Je tiens encore pour un précepte autant nécessaire que les précédents,

qu’il faut trier et choisir d’entre le grand nombre de ceux qui ont

escrit et escrivent journellement, ceux qui paroissent comme un Aigle

dans les nuées, ou comme un Astre brillant et lumineux parmy les

ténèbres, j’entends ces Esprits qui ne sont pas du commun,

... _quorumque ex ore profuso,

Omnis posteritas latices in dogmata ducit_,

et desquels on se peut servir comme de Maistres très-parfaicts en la

cognoissance de toutes choses, et de leurs œuvres comme d’une pépinière

de toute sorte de suffisance, pour enrichir une Bibliothèque non

seulement de tous leurs livres, mais mesme de leurs moindres fragments,

papiers descousus, et mots qui leur eschappent. Car tout ainsi que ce

seroit mal employer le lieu et l’argent que de vouloir ramasser toutes

les œuvres, et je ne sçay quel fatras de certains Autheurs vulgaires et

mesprisez: aussi seroit-ce une oubliance manifeste et une faute

inexcusable à ceux qui font profession d’avoir tous les meilleurs

livres, d’en négliger aucun, par exemple d’Érasme, Chiaconus, Onuphre,

Turnèbe, Lipse, Genébrard, Antonius Augustinus, Casaubon, Saumaise,

Bodin, Cardan, Patrice, Scaliger, Mercurial, et autres, les œuvres

desquels il faut prendre à yeux clos et sans aucun choix, le réservant

pour ne point nous tromper ès livres rampans de ces Autheurs qui sont

beaucoup plus rudes et grossiers: d’autant que tout ainsi que l’on ne

peut trop avoir de ce qui est bon et choisi à l’eslite, de mesme aussi

ne sçauroit-on avoir trop peu de ce qui est mauvais, et de quoy l’on ne

doit espérer aucune utilité ou profit manifeste.

Il ne faut aussi oublier toutes sortes de lieux communs, Dictionaires,

Meslanges, diverses Leçons, Recueils de sentences, et telles autres

sortes de Répertoires, parce que c’est autant de chemin fait et de

matière préparée pour ceux qui ont l’industrie d’en user avec advantage,

estant certain qu’il y en a beaucoup qui font merveille de parler et

d’escrire sans qu’ils ayent guère veu d’autres volumes que ces

mentionnés; d’où vient que l’on dit communément que le Calepin, qui se

prend pour toutes sortes de Dictionaires, est le gaignepain des Régens,

et quand je diray de beaucoup d’entre les plus fameux personnages, ce ne

sera pas sans raison, puis qu’un des plus célèbres entre les derniers en

avoit plus d’une cinquantaine où il estudioit perpétuellement, et que le

mesme ayant trouvé un mot difficile à l’ouverture du livre des

Équivoques, comme il luy fut présenté, il eut incontinent recours à l’un

de ces Dictionaires, et transcrivit d’iceluy plus d’une page d’escriture

sur la marge dudit livre, et ce, en présence de l’un de mes amis et des

siens, auquel il ne se peut garder de dire que ceux qui verroient cette

remarque croiroient facilement qu’il auroit esté plus de deux jours à la

faire, combien qu’il n’eust eu que la peine de la descrire. Et pour moy

je tiens ces collections grandement utiles et nécessaires, eu esgard que

la briefveté de nostre vie et la multitude des choses qu’il faut

aujourd’huy sçavoir pour être mis au rang des hommes doctes ne nous

permettent pas de pouvoir tout faire de nous mesme: joint que n’estant

permis à un chacun ny en tous siècles de pouvoir travailler à ses

propres frais et despens, et sans rien emprunter d’autruy, quel mal y

a-il si ceux qui ont l’industrie d’imiter la nature et de tellement

diversifier et approprier à leur sujet ce qu’ils tirent des autres, _ut

etiam si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen esse quam unde sumptum

est appareat_[15], empruntent de ceux qui semblent n’estre faicts que

pour prester, et puisent dans les réservoirs et magasins destinez à cet

effet, puis que nous voyons d’ordinaire que les Peintres et les

Architectes font des ouvrages excellens et admirables par le moyen des

couleurs et matériaux que les autres leur broyent et leur préparent.

[15] Seneca, epist. 8.

Finalement, il faut pratiquer en cette occasion l’aphorisme

d’Hipocrate[16], qui nous advertit de donner quelque chose au temps, au

lieu et à la coustume, c’est à dire, que certaine sorte de livres ayant

quelque fois le bruit et la vogue en un pays qui ne l’a pas en d’autres,

et au siècle présent qui ne l’avoit pas au passé, il est bien à propos

de faire plus grande provision d’iceux que non pas des autres, ou au

moins d’en avoir une telle quantité, qu’elle puisse tesmoigner que l’on

s’accommode au temps, et que l’on n’est pas ignorant de la mode et de

l’inclination des hommes. Et de là vient que l’on trouve ordinairement

dans les Bibliothèques de Rome, Naples et Florance beaucoup de Positive,

dans celles de Milan et Pavie beaucoup de Jurisprudence, dans celles

d’Espagne et les vieilles de Cambrige et Oxfort en Angleterre beaucoup

de Scholastique, et dans celles de France beaucoup d’Histoires et

Controverses. Pareille diversité s’estant fait aussi remarquer en la

suitte des siècles, à raison de la vogue qu’ont eu consécutivement la

Philosophie de Platon, celle d’Aristote, la Scholastique, les Langues et

la Controverse, qui ont toutes chacunes à leur tour dominé en divers

temps, comme nous voyons que l’estude des Morales et Politiques occupe

maintenant la pluspart des meilleurs et plus forts esprits de celuy-cy,

pendant que les plus foibles s’amusent après les fictions et Romans,

desquels je ne diray rien autre chose, sinon ce qui fut dit autrefois

par Symmaque de semblables narrations, _Sine argumento rerum loquacitas

morosa displicet_[17].

[16] 17. aphorism. sect. 1.

[17] Lib. 10. epist. 51.

Ces préceptes et maximes communes estans si amplement expliquées, il ne

reste plus pour accomplir ce Titre de la qualité des Livres, que d’en

proposer deux ou trois autres, lesquelles seront indubitablement receues

comme extravagantes et très-propres à heurter l’opinion commune et

invétérée dans les esprits de beaucoup, qui n’estiment les Autheurs que

par le nombre ou la grosseur de leurs volumes, et ne jugent de leur

mérite et valeur que par ce qui a coustume de nous faire mespriser

toutes les autres choses, sçavoir leur grande vieillesse et caducité,

semblables en cela au vieillard d’Horace, lequel nous est représenté

dans ses œuvres,

... _laudator temporis acti,

Præsentis censor, castigatorque futuri_[18]:

la nature de ces esprits dominez estant pour l’ordinaire si esprise et

amoureuse de ces images et pièces antiques, qu’ils ne voudroient pas

regarder de bien loing quelque livre que ce puisse estre si son Autheur

n’est beaucoup plus vieil que la mère d’Évandre, ou que les ayeuls de

Carpentra, ny croire que le temps puisse estre bien employé à la lecture

des modernes, parce que suivant leur dire ils ne sont que des

Rapsodeurs, Copistes ou Plagiaires, et n’approchent en rien de

l’esloquence, de la doctrine et des belles conceptions des anciens,

ausquels pour cette cause ils se tiennent aussi fermement attachez comme

le poulpe fait à la roche, sans se partir en aucune façon de leurs

livres ou de leur doctrine, qu’ils n’estiment jamais comprendre qu’après

l’avoir remaschée tout le temps de leur vie: d’où ce n’est point chose

extraordinaire si au bout du compte et après avoir bien sué et travaillé

ils ressemblent à cet ignorant Marcellus qui se vantoit partout d’avoir

leu huict fois Thucidide, ou à ce Nonnus duquel parle Suidas qui avoit

leu dix fois tout son Démosthène, sans avoir jamais sceu plaider ou

discourir de chose quelconque. Et à vray dire il n’y a rien si propre à

faire devenir un homme pédant et l’esloigner du sens commun, que de

mespriser tous les Autheurs modernes, pour courtiser seulement

quelques-uns des anciens, comme s’ils estoient seuls paisibles gardiens

des plus grandes faveurs que peut espérer l’esprit de l’homme, ou que la

Nature, jalouse de l’honneur et du crédit de ses fils aisnez, eust voulu

pousser sa puissance jusques à l’extrémité pour les combler de ses

graces et libéralitez à nostre préjudice: certes, je ne croy pas

qu’autres que ces Messieurs les Antiquaires se puissent arrester à

telles opinions, ou se repaistre de telles fables, veu que tant de

nouvelles inventions, tant de nouveaux dogmes et principes, tant de

changemens divers et inopinez, tant de livres doctes, de fameux

personnages, de nouvelles conceptions, et finalement tant de merveilles

que nous voyons tous les jours naistre, tesmoignent assez que les

esprits sont plus forts, polis et déliez qu’ils ne furent jamais, et que

l’on peut dire aujourd’huy avec toute asseurance et vérité,

_Sumpserunt artes hac tempestate decorem,

Nullaque non melior quam prius ipsa fuit_:

ou faire le mesme jugement de nostre siècle que Symmaque faisoit du

sien, _Habemus sæculum virtuti amicum, quo nisi optimus quisque gloriam

parit, hominis est culpa, non temporis_. D’où l’on peut inférer que ce

seroit une grande faute à celuy qui fait profession d’assembler une

Bibliothèque, de ne point mettre en icelle Piccolomini, Zabarelle,

Achillin, Niphus, Pomponace, Licetus, Cremonin, auprès des vieux

Interprètes d’Aristote; Alciat, Tiraqueau, Cujas, du Moulin, auprès le

Code et le Digeste; la Somme d’Alexandre de Ales et de Henry de Gandavo,

auprès de celle de S. Thomas; Clavius, Maurolic et Viette, auprès

d’Euclide et Archimède; Montagne, Charon, Vérulam, auprès de Sénèque et

Plutarque; Fernel, Sylvius, Fusth, Cardan, auprès de Galien et

d’Avicenne; Érasme, Casaubon, Scaliger, Saumaise, auprès de Varron;

Commines, Guicciardin, Sleidan, auprès de Tite-Live; et Corneille,

Tacite, l’Arioste, Tasso, du Bartas, auprès Homère et Virgile, et ainsi

consécutivement de tous les modernes plus fameux et renommez: veu que si

le capricieux Boccalini avoit entrepris de les balancer avec les

anciens, peut-estre en trouveroit-il beaucoup de plus foibles, et fort

peu qui les surpassent.

[18] _In arte Poet._

La seconde maxime, qui ne semblera, peut-estre, moins tenir du paradoxe

que cette première, est directement contre l’opinion de ceux qui

n’estiment les livres qu’au prix et à la grosseur, et qui sont bien

aises, et se croyent bien honorez d’avoir un Tostat dans leurs

Bibliothèques, parce qu’il y quatorze volumes, ou un Salmeron, parce

qu’il y en a huict, négligeans de recueillir et ramasser une infinité de

petits livrets parmy lesquels il s’en trouve souvent de si bien faicts

et doctement composez, qu’il y a plus de profit et de contentement à les

lire, que non pas beaucoup d’autres de ces rudes et pesantes masses

indigestes et mal polies, au moins pour la plus-part; le dire de Sénèque

estant très-véritable, _Non est facile inter magna non desipere_[19], et

ce que Pline disoit d’une des Oraisons de Cicéron, _M. Tullii oratio

fertur optima quæ maxima_, ne pouvant estre appliqué à ces livres

monstrueux et Gigantins: comme en effet il est presque impossible que

l’esprit demeure tousjours tendu à ces grands labeurs, et que le ramas

et la grande confusion des choses que l’on veut dire n’estouffent la

fantaisie et n’embrouillent trop la raciocination; ou au contraire ce

qui nous doit faire estimer les petits livres, qui traictent néantmoins

de choses sérieuses ou de quelque beau point relevé, c’est que l’Autheur

d’iceux domine entièrement à son sujet, comme l’ouvrier et l’artisan

fait à sa matière, et qu’il peut mieux le remascher, cuire, digérer,

polir et former à sa fantaisie, que non pas les vastes collections de

ces grands et prodigieux volumes, qui pour cette cause sont le plus

souvent des Panspermies, des cahos et abysmes de confusion,

... _rudis indigestaque moles,

Nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem,

Non bene junctarum discordia semina rerum_[20].

Et de là vient un succez si inégal qui se fait remarquer entre les uns

et les autres, comme par exemple entre les Satyres de Perse et de

Philelphe, l’Examen des esprits de Huarto et celuy de Zara,

l’Arithmétique de Ramus et celle de Forcadel, le Prince de Machiavel et

celuy de plus de cinquante Pédants, la Logique de du Moulin et celle de

Vallius, les Annales de Volusius et l’Histoire de Saluste, le Manuel

d’Épictète et les Secrets Moraux de Loriot, les œuvres de Fracastor et

celles d’une infinité de Philosophes et Médecins; tant est véritable ce

qu’a fort bien dit S. Thomas, _Nusquam ars magis quam in minimis tota

est_, et ce que Cornelius Gallus avoit aussi coustume de se promettre de

ses petites Elégies,

_Nec minus est nobis per pauca volumina famæ,

Quam quos nulla satis Bibliotheca capit._

[19] 6. Quæstion. nat. cap. 18.

[20] Ovid. 1. _Metamorph._

Mais ce qui me fait le plus estonner en cette rencontre, c’est que tel

négligera les œuvres et Opuscules de quelque Autheur, pendant qu’elles

sont esparses et séparées, qui brusle par après du désir de les avoir

quand elles sont recueillies et ramassées en un volume: et tel

négligera, par exemple, les Oraisons de Jacques Criton, parce qu’elles

ne se trouvent qu’imprimées séparément, qui aura dans sa Bibliothèque

celles de Raymond, Gallutius, Nigronius, Bencius, Perpinian, et de

beaucoup d’autres Autheurs, non pas qu’elles soient meilleures ou plus

disertes et esloquentes que celles de ce docte Escossois, mais parce

qu’elles se trouvent reserrées et contenues dans de certains volumes.

Certes, si tous les petits livres devoient estre négligez, il ne

faudroit tenir compte des Opuscules de S. Augustin, des Morales de

Plutarque, des livres de Galien, ny de la pluspart de ceux d’Érasme, de

Lipse, Turnèbe, Mizault, Sylvius, Calcagnin, François Pic, et de

beaucoup d’Autheurs semblables, non plus que de trente ou quarante

petits Autheurs en Médecine et Philosophie des meilleurs et plus anciens

d’entre les Grecs, et de beaucoup d’avantage d’entre les Théologiens,

parce qu’ils ont tous esté divulguez à part et séparément les uns après

les autres, et en si petit volume, que les plus grands d’iceux

n’excèdent pas souvent un demy alphabet. C’est pourquoy, puis que l’on

peut assembler par la relieure ce qui ne l’a point esté par

l’impression, conjoindre avec d’autres ce qui se perdroit s’il estoit

seul, et qu’il se rencontre en effet une infinité de matières qui n’ont

esté traictées que dans ces petits livres, desquels on peut dire à bon

droict comme Virgile des abeilles,

_Ingentes animos angusto in corpore versant_[21]:

il me semble qu’il est très à propos de les tirer des estalages, des

vieux magazins, et de tous les lieux où ils se rencontrent, pour les

faire relier avec ceux qui sont ou de mesme Autheur, ou de pareille

matière, et puis après, les mettre dans une Bibliothèque, où je

m’asseure qu’ils feront admirer l’industrie et la diligence des

Esculapes qui ont si bien sceu rejoindre et rassembler les membres

désunis et séparez de ces pauvres Hippolytes.

[21] _Georgic._

La troisiesme, que l’on jugeroit de prime face estre contraire à la

première, combat particulièrement l’opinion de ceux qui sont tellement

coiffez et embéguinez de tous les nouveaux livres, qu’ils négligent et

ne tiennent compte non de tous les anciens, mais des Autheurs qui ont eu

la vogue et qui ont paru fleurissans et renommez depuis six ou sept cens

ans, c’est à dire depuis le siècle de Boece, Symmaque, Sydonius et

Cassiodore, jusques à celuy de Picus, Politian, Hermolaus, Gaza,

Philelphe, Poge et Trapezonce, comme sont beaucoup de Philosophes,

Théologiens, Jurisconsultes, Médecins, et Astrologues, que leur seule

impression noire et Gothique met dans le dégoust des plus délicats

Estudians de ce siècle, et ne permet pas qu’ils les puissent regarder

qu’à la honte et au mespris de ceux qui les ont composez. Ce qui vient

proprement de ce que les siècles ou les esprits qui paroissent en iceux

ont des Génies divers et des inclinations du tout différentes, ne

demeurans guères dans un mesme ton de pareille estude ou affection aux

Sciences, et n’ayans rien si asseuré que leur vicissitude ou changement.

Comme en effet nous voyons qu’incontinent après la naissance de la

Religion Chrestienne (pour ne prendre les choses de plus haut) la

philosophie de Platon estoit universellement suivie dans les Escholes,

et que la plupart des Pères estoient Platoniciens: ce qui dura jusques à

ce qu’Alexandre Aphrodisée luy donna puissamment du coulde pour

installer celle des Péripatéticiens, et tracer le chemin aux Interprètes

Grecs et Latins, qui demeurèrent tellement attachez à l’explication du

texte d’Aristote, que l’on y croiroit encore sans beaucoup de fruict, si

les Questionnaires et Scholastiques, induits par Abélard, ne se fussent

mis sur les rangs pour dominer par tout, avec une approbation la plus

grande et la plus universelle qui ait jamais esté donnée à chose

quelconque, et ce, par l’espace d’environ cinq ou six siècles, après

lesquels les Hérétiques nous rappellèrent à l’interprétation des

sainctes Lettres, et furent occasion de nous faire lire la Bible et les

saincts Pères, qui avoient tousjours esté négligez parmy ces ergotismes:

en suitte de quoy la Controverse a maintenant lieu pour ce qui est de la

Théologie, et les Questionnaires avec les Novateurs, qui bastissent sur

de nouveaux principes, ou restablissent ceux des anciens, Empédocle,

Épicure, Philolaus, Pithagore, et Démocrite, pour la Philosophie; les

autres Facultez n’ayans esté exemptes de pareils changemens, parmy

lesquels c’est tousjours l’ordinaire des esprits qui suivent ces fougues

et changements, comme le poisson fait la marée, de ne se plus soucier de

ce qu’ils ont une fois quitté, et de dire témérairement avec le Poëte

Calphurne,

_Vilia sunt nobis quæcumque prioribus annis

Vidimus, et sordet quicquid Spectavimus olim_[22].

De façon que la plupart des bons Autheurs demeurent par ce moyen sur la

grève abandonnez et négligez d’un chacun, pendant que de nouveaux

Censeurs ou Plagiaires s’introduisent en leur place et s’enrichissent de

leurs despouilles. Et à la vérité c’est une chose estrange et peu

raisonnable, que nous suivions et approuvions, par exemple, le Collége

des Conimbres et Suarez en ce qui est de la Philosophie, et que nous

venions à négliger les œuvres d’Albert le Grand, Niphus, Ægidius,

Saxonia, Pomponace, Achillin, Hervié, Durand, Zimare, Buccaferre, et

d’un grand nombre de semblables, desquels tous ces gros livres que nous

suivons maintenant sont compilez et transcrits mot pour mot: que nous

faisions une estime nompareille d’Amatus, Thrivier, Capivacce, Montanus,

Valescus, et de presque tous les Médecins modernes, et que nous ayons

honte de fournir une Bibliothèque des livres de Hugo Senensis, Jacobus

de Forlivio, Jacques des Parts, Valescus, Gordon, Thomas, Dinus, et de

tous les Avicennistes, qui ont véritablement suivy le Génie de leur

siècle, rude et grossier en ce qui estoit de la barbarie de la langue

Latine, mais qui ont tellement pénétré le fonds de la Médecine, au récit

mesme de Cardan, que beaucoup de nos Modernes n’ayans pas assez de

résolution, de constance et d’assiduité pour les suivre et imiter, sont

contraints de prendre quelques de leurs raisons pour les revestir à la

mode, et en faire parade et jactance, demeurans tousjours sur la

superficie des fleurs et du langage, où sans pénétrer plus avant,

_Decerpunt flores, et summa cacumina captant_[23].

Quoy doncques, sera-il dit que Scaliger et Cardan, les deux plus grands

personnages du dernier siècle, s’accordent en un seul poinct, qui

concerne les louanges de Richard Suisset, autrement nommé Calculator,

qui vivoit il n’y a que trois cens ans, pour le mettre au rang des dix

plus grands esprits qui ayent jamais esté, sans que nous puissions

trouver ses œuvres dans toutes les plus fameuses Bibliothèques? Et

quelle apparence y a-t-il que les sectateurs d’Occham, Prince des

Nominaux, soient éternellement privez de voir ses œuvres, aussi bien que

tous les Philosophes celles de ce grand et renommé Avicenne? Certes, il

me semble que c’est apporter peu de jugement au choix et à la

cognoissance des livres, que de négliger tous ces Autheurs qui devroient

estre tant plus recherchez que plus ils sont rares, et qu’ils pourront

d’oresnavant tenir la place des Manuscripts, puis que l’espérance est

comme perdue qu’on les remette jamais sous la presse.

[22] Eclog. 7.

[23] Lib. 16. _de Subtil._ Exercitat. 324. 340.

Finalement, la quatriesme et dernière de ces maximes n’a pour but que le

choix et triage que l’on doit faire des Manuscripts, pour s’opposer à

cette façon introduitte et receue de beaucoup par la grande vogue qu’ont

maintenant les Critiques, qui nous ont appris et accoustumez à faire

plus d’estat de quelques Manuscripts de Virgile, Suétone, Perse,

Térence, ou quelques autres d’entre les vieux Autheurs, que non pas de

ceux des galands hommes qui n’ont jamais esté veus ny imprimez: comme

s’il y avoit quelque apparence de suivre tousjours le caprice ou les

imaginations et tromperies de ces nouveaux Censeurs et Grammairiens, qui

employent inutilement le meilleur de leur âge à forger des conjectures

et mandier les corrections du Vatican, pour changer, corriger ou

suppléer le texte de quelque Autheur qui aura, peut-estre, des-jà

consommé le labeur de dix ou douze hommes, quoy qu’on s’en peut passer

facilement à un besoin: ou que ce ne fust pas une chose misérable et

digne de commisération de laisser perdre et pourrir entre les mains de

quelques possesseurs ignorans les veilles et les labeurs d’une infinité

de grands personnages qui ont sué et travaillé, peut-estre, tout le

temps de leur vie pour nous donner la cognoissance de ce qui estoit

auparavant incognu, ou esclaircir quelque matière utile et nécessaire.

Et ce néantmoins l’exemple de ces Censeurs a esté telle, et leur

auctorité si forte et puissante, que nonobstant le dégoust que nous ont

donné Robortel et quelques autres d’entre eux, mesme de ces

Manuscripts[24], ils ont tellement néantmoins ensorcelé le monde à leur

recherche, qu’il n’y a qu’eux aujourd’huy qui soient en vogue et jugez

dignes d’estre mis dans les Bibliothèques,

... _tanta est penuria mentis ubique,

In nugas tam prona via est!_[25]

C’est pourquoy, puis qu’il est de l’essence d’une Bibliothèque d’avoir

grand nombre de Manuscripts, parce qu’ils sont maintenant les plus

estimez et les moins communs; j’estime, Monseigneur, sous le respect de

vostre meilleur advis, qu’il seroit très à propos de poursuivre comme

vous avez commencé, en fournissant la vostre de ceux qui ont esté

composez à pur et à plein sur quelque belle matière, pareils à ceux-là

que vous avez des-jà fait rechercher non-seulement icy, mais à

Constantinople, et tous ceux que l’on peut avoir de beaucoup d’Autheurs

anciens et nouveaux, spécifiez par Neander[26], Cardan[27], Gesner, et

par tous les Catalogues des meilleures Bibliothèques; que non pas de

toutes ces copies de livres qui ont des-jà esté imprimez, et qui ne

peuvent tout au plus nous soulager que de quelques et vaines légères

conjectures. Combien toutesfois que ce ne soit pas mon intention de

mettre dans le mespris et faire négliger totalement cette sorte de

livres, sçachant bien par l’exemple de Ptolomée quelle estime on doit

tousjours faire des Autographes; ou de ces deux sortes de Manuscripts

que Robortel[28], pour ce qui est de la Critique, préfère à tous les

autres.

[24] Lib. _de ratione corrigendi veteres auct._

[25] _Palingen._ lib. 3. _Zodiaci_.

[26] In Præfat. _Gram. Græc._

[27] L. 17. _de variet. in Bibliot._

[28] Lib. _de ratione corrigendi veteres autores_.

J’adjouste en fin, pour clorre et fermer ce poinct de la qualité des

Livres, que pour ce qui est tant de cette sorte que des imprimez, il ne

faut pas seulement observer les circonstances susdites, et les choisir

suivant icelle, comme par exemple, s’il est question de la _République_

de Bodin, inférer qu’on la doit prendre, parce que l’Autheur a esté des

plus fameux et renommez de son siècle, et qui a le premier entre les

modernes traicté de ce sujet, que la matière en est grandement

nécessaire, et recherchée au temps où nous sommes, que le livre est

commun, traduit en plusieurs langues, et imprimé presque tous les cinq

ou six ans. Mais qu’il faut encore observer celle-cy, sçavoir, d’acheter

un livre quand l’Autheur en est bon, quoy que la matière en soit commune

et triviale, ou bien quand la matière en est difficile et peu cognue,

quoy que l’Autheur ne soit pas estimé; et en pratiquer ainsi une

infinité d’autres qui se rencontrent dans les occasions, sans qu’on les

puisse facilement réduire en art ou méthode. Ce qui me fait croire que

celuy-là se peut dignement acquitter de cette charge qui n’a point le

jugement fourbe, téméraire, rempli d’extravagances, et préoccupé de ces

opinions puériles, qui excitent beaucoup de personnes à mespriser et

rebuter promptement tout ce qui n’est pas à leur goust, comme si chacun

se devoit régler suivant les caprices de leurs fantaisies, ou que ce ne

fust pas le devoir d’un homme sage et prudent de parler de toutes choses

avec indifférence, et n’en juger jamais suivant l’estime qu’en font les

uns ou les autres, mais plustost suivant le jugement qu’il en faut faire

eu esgard à leur propre usage et nature.

Advis pour dresser une bibliothèque · 第 10 / 25 题