Ce que fut la retraite de Monsieur Brossard, seuls Astaroth, Asmodée,
Athanaël et quelques autres démons, patrons de la colère, de l’ivresse
et de la luxure eussent pu le dire. En lui se livraient les derniers
combats. Il semblait que Satan après l’avoir déchiré de ses ongles
brûlants le jetât, boule sanglante, aux pieds du Seigneur.
Il n’y demeurait guère; une soif ardente de plaisir et d’insatiables
appétits lui labouraient la chair. Il attendait le cœur battant que
Bathilde fût couchée, la maison silencieuse et, sursautant au moindre
bruit, les nerfs tendus, il s’échappait, fuyant vers d’inavouables
déroutes dont les suites étaient douloureuses.
Le jour, il somnolait, ne se levant d’un fauteuil que pour tomber dans
un autre et, soudain, sans raison, l’ennui le saisissait; il détestait
le monde et s’en voulait à lui-même. Parfois, plus calme, il cherchait à
passer les heures et, vêtu de sa robe de moine, il se retrouvait, comme
autrefois, devant sa glace, exerçant son éloquence. Son imagination
malade lui suggérait des blasphèmes, mais il enflait la voix et se
trouvait beau, car dans l’effondrement de toutes ses facultés, sa vanité
subsistait tout entière.
La nuit, lorsque la fatigue l’empêchait de sortir, il se retirait dans
la chambre de la morte qu’il insultait de ses désirs, de son sommeil et
de ses râles.
Bathilde ne l’approchait plus qu’en tremblant, l’agitation continuelle
de ses mains incertaines, ses brusques colères causaient à cette fille
de mortelles terreurs. Parfois, les yeux pleins de larmes, redoutant sa
folie, elle implorait le ciel et elle priait pour lui, à genoux sur le
carrelage jaune de sa cuisine.
Enfin, l’âme en détresse, elle alla trouver le Père Autrand. Elle essaya
de lui décrire les crises que traversait son maître, mais inhabile et
simple, elle ne sut lui faire partager son angoisse.
--Tous les saints, lui répondit le religieux, ont connu à l’approche de
leur profession des moments d’exaltation dont le vulgaire s’étonne, mais
qui les élève vers la divinité! Les plus vifs transports succèdent dans
leur âme aux abattements les plus profonds et nous ne devons pas les
juger car nous ne sommes que bassesse et incompréhension. Votre maître
peut connaître de pénibles traverses, car les voies de la Providence
sont singulières, mais il est dirigé par de secrètes influences et ce
serait douter de la toute-puissance divine que de nous tourmenter.
Puis, sans plus se préoccuper de Monsieur Brossard, il demanda à
Bathilde ce qu’il était dans ses intentions de faire lorsque son maître
serait au couvent et s’il lui déplairait d’entrer à son service.
L’extase se peignit sur le visage de la vieille fille, elle soupira:
--Oh! Monseigneur!
Déjà son maître l’occupait moins. Elle se voyait servante du Dominicain;
elle ne concevait pas autrement le bonheur en ce monde et le Père
Autrand eut de la peine à lui faire accepter les gages, d’ailleurs
modestes, qu’il lui proposait.
Il la renvoya, cependant, et elle l’entendit qui murmurait, en se
frottant les mains:
--Cette bonne Madame de Birette sera bien attrapée!
De ce jour, Bathilde ne pria plus dans sa cuisine. Elle travaillait
gaiement et elle comptait les heures.
Enfin, la date fixée par le Père Autrand approcha...
Et ce fut le dernier jour!
Monsieur Brossard paraissait résigné. Il se leva de bonne heure et il
observa une dignité triste, édifiante. Il brûla des papiers, vida des
tiroirs, rangea divers documents, déchira des agendas. Il faisait tout
cela machinalement, sans faiblesse et sans passion. De temps à autre, il
s’arrêtait, le regard vague, et semblait réfléchir, puis, comme s’il eût
renoncé à découvrir les raisons de ses actes, il se remettait à sa
tâche.
Vers quatre heures, il appela Bathilde, la remercia des soins qu’elle
avait eus pour lui, régla les dépenses et lui demanda ce qu’elle
comptait faire désormais.
--J’entre au service de Monseigneur, Monsieur sait?
Un sourire déforma sa vieille figure recuite. Monsieur Brossard la
regarda d’un air indéfinissable.
Il était à son bureau, dans sa pose coutumière, assis de côté sur sa
chaise, le coupe-papier d’ivoire à la main, mais son visage était
changé; il ressemblait à un Gréco, beaucoup plus qu’à un Largillière; sa
robe de moine accusait la différence.
Bathilde, un peu honteuse, tournait entre ses gros doigts rouges, le
bout relevé de son tablier bleu; elle attendait un éclat.
Il parla, elle fut étonnée; sa voix était tranquille, un peu basse,
presque douce:
--C’est juste, dit-il; j’allais vous faire d’inutiles remontrances et
vous reprocher votre ingratitude; j’avais tort et je vous en demande
pardon! Il serait comique, en effet, qu’au moment où nous nous faisons
gloire de nous être détachés du monde, nous exigions que le monde nous
restât attaché; il n’en est rien et je le constate sans amertume, encore
que l’expérience que j’en fais soit cruelle; vous n’y pouvez rien, ma
bonne Bathilde; je ne vous en veux point.
Bathilde ne savait que répondre; elle bredouilla:
--Monsieur sait que je l’aime bien; Monsieur est un saint!
Monsieur Brossard ne l’entendit pas; il baissa la tête et, se parlant à
lui-même:
--Je n’ai pas encore dénoué mon manteau que déjà mes amis se partagent
mes dépouilles: mon confesseur me prend ma bonne; Lamorille s’est
installé dans ma place; le petit Deslandes que, pour diverses raisons,
je déteste, occupera mon appartement; Israël fera de moi le sujet d’un
prospectus et gagnera davantage avec mes livres; seuls le docteur et Mme
de Birette sont désintéressés; ils se moqueront de moi!
Il se leva, s’approcha de Bathilde et, d’un ton qu’elle ne lui
connaissait pas:
--Voyez-vous, ma bonne Bathilde, il semble que je sois déjà mort!
Il lui tendit la main; elle hésita l’espace d’une seconde, car jamais il
n’avait fait ce geste puis, brusquement, elle se pencha, prit la main de
son maître entre les siennes, la baisa et, s’étant relevée, elle éclata
en sanglots.
Monsieur Brossard fut ému:
--Allez, dit-il, il faut m’envier, non me plaindre; Dieu a posé sur mon
front la lumière, elle resplendira demain, et les hommes, devant moi,
s’inclineront.
Puis, changeant de ton, il ajouta:
--Vous servirez le dîner de bonne heure, et vous irez vous coucher; je
veux passer la nuit à prier dans la chambre de Madame; allez!
--Pauvre Monsieur! soupira Bathilde.
Et elle partit, pleurant très fort.
Il dîna lentement, mangea beaucoup. Il avait fait placer sur sa table
les six dernières bouteilles de ses grands crus et il se forçait pour
boire, ne voulant rien laisser.
Dans la chambre de la morte, il trouva trois flacons d’eau-de-vie, qu’il
y avait portés à l’insu de Bathilde.
Il délia sa cravate, s’enveloppa dans sa robe, alluma un cigare. Une
étrange angoisse lui vidait le cœur; il ne pouvait joindre ses pensées,
sa tête était lourde, il étouffait! D’un geste las, il se passa la main
sur le front, puis, il se mit à boire: sans envie, sans plaisir, par
devoir!
De temps à autre, il entendait, lointaine, la vieille pendule du salon
qui sonnait les heures, puis à nouveau, le silence l’accablait.
Vers minuit, la bouche amère, il se versa un grand verre d’eau-de-vie et
l’avala d’un seul trait. Il sentit dans sa poitrine une brûlure atroce,
une douleur aiguë, déchirante, intolérable! Alors, frappé de folie, il
but, coup sur coup, deux ou trois verres encore, jusqu’à vider la
bouteille. Ses yeux se voilèrent, sa tête brûlante éclatait, la chambre
toute entière tourna d’un mouvement irréel et rapide. Une frayeur
étrange, une frayeur de noyé le saisit, il voulut gagner le lit.
Il se dressa, fit un pas, chancela et battit l’air de ses bras écartés.
Il avait perdu le sens, et cherchait instinctivement un appui; sa main
tâtonnante rencontra le crucifix sur la table; il le saisit, l’entraîna,
tournoya, et tomba comme une masse en travers du prie-Dieu, serrant le
Christ entre ses doigts.