XXV

Ce que fut la retraite de Monsieur Brossard, seuls Astaroth, Asmodée,

Athanaël et quelques autres démons, patrons de la colère, de l’ivresse

et de la luxure eussent pu le dire. En lui se livraient les derniers

combats. Il semblait que Satan après l’avoir déchiré de ses ongles

brûlants le jetât, boule sanglante, aux pieds du Seigneur.

Il n’y demeurait guère; une soif ardente de plaisir et d’insatiables

appétits lui labouraient la chair. Il attendait le cœur battant que

Bathilde fût couchée, la maison silencieuse et, sursautant au moindre

bruit, les nerfs tendus, il s’échappait, fuyant vers d’inavouables

déroutes dont les suites étaient douloureuses.

Le jour, il somnolait, ne se levant d’un fauteuil que pour tomber dans

un autre et, soudain, sans raison, l’ennui le saisissait; il détestait

le monde et s’en voulait à lui-même. Parfois, plus calme, il cherchait à

passer les heures et, vêtu de sa robe de moine, il se retrouvait, comme

autrefois, devant sa glace, exerçant son éloquence. Son imagination

malade lui suggérait des blasphèmes, mais il enflait la voix et se

trouvait beau, car dans l’effondrement de toutes ses facultés, sa vanité

subsistait tout entière.

La nuit, lorsque la fatigue l’empêchait de sortir, il se retirait dans

la chambre de la morte qu’il insultait de ses désirs, de son sommeil et

de ses râles.

Bathilde ne l’approchait plus qu’en tremblant, l’agitation continuelle

de ses mains incertaines, ses brusques colères causaient à cette fille

de mortelles terreurs. Parfois, les yeux pleins de larmes, redoutant sa

folie, elle implorait le ciel et elle priait pour lui, à genoux sur le

carrelage jaune de sa cuisine.

Enfin, l’âme en détresse, elle alla trouver le Père Autrand. Elle essaya

de lui décrire les crises que traversait son maître, mais inhabile et

simple, elle ne sut lui faire partager son angoisse.

--Tous les saints, lui répondit le religieux, ont connu à l’approche de

leur profession des moments d’exaltation dont le vulgaire s’étonne, mais

qui les élève vers la divinité! Les plus vifs transports succèdent dans

leur âme aux abattements les plus profonds et nous ne devons pas les

juger car nous ne sommes que bassesse et incompréhension. Votre maître

peut connaître de pénibles traverses, car les voies de la Providence

sont singulières, mais il est dirigé par de secrètes influences et ce

serait douter de la toute-puissance divine que de nous tourmenter.

Puis, sans plus se préoccuper de Monsieur Brossard, il demanda à

Bathilde ce qu’il était dans ses intentions de faire lorsque son maître

serait au couvent et s’il lui déplairait d’entrer à son service.

L’extase se peignit sur le visage de la vieille fille, elle soupira:

--Oh! Monseigneur!

Déjà son maître l’occupait moins. Elle se voyait servante du Dominicain;

elle ne concevait pas autrement le bonheur en ce monde et le Père

Autrand eut de la peine à lui faire accepter les gages, d’ailleurs

modestes, qu’il lui proposait.

Il la renvoya, cependant, et elle l’entendit qui murmurait, en se

frottant les mains:

--Cette bonne Madame de Birette sera bien attrapée!

De ce jour, Bathilde ne pria plus dans sa cuisine. Elle travaillait

gaiement et elle comptait les heures.

Enfin, la date fixée par le Père Autrand approcha...

Et ce fut le dernier jour!

Monsieur Brossard paraissait résigné. Il se leva de bonne heure et il

observa une dignité triste, édifiante. Il brûla des papiers, vida des

tiroirs, rangea divers documents, déchira des agendas. Il faisait tout

cela machinalement, sans faiblesse et sans passion. De temps à autre, il

s’arrêtait, le regard vague, et semblait réfléchir, puis, comme s’il eût

renoncé à découvrir les raisons de ses actes, il se remettait à sa

tâche.

Vers quatre heures, il appela Bathilde, la remercia des soins qu’elle

avait eus pour lui, régla les dépenses et lui demanda ce qu’elle

comptait faire désormais.

--J’entre au service de Monseigneur, Monsieur sait?

Un sourire déforma sa vieille figure recuite. Monsieur Brossard la

regarda d’un air indéfinissable.

Il était à son bureau, dans sa pose coutumière, assis de côté sur sa

chaise, le coupe-papier d’ivoire à la main, mais son visage était

changé; il ressemblait à un Gréco, beaucoup plus qu’à un Largillière; sa

robe de moine accusait la différence.

Bathilde, un peu honteuse, tournait entre ses gros doigts rouges, le

bout relevé de son tablier bleu; elle attendait un éclat.

Il parla, elle fut étonnée; sa voix était tranquille, un peu basse,

presque douce:

--C’est juste, dit-il; j’allais vous faire d’inutiles remontrances et

vous reprocher votre ingratitude; j’avais tort et je vous en demande

pardon! Il serait comique, en effet, qu’au moment où nous nous faisons

gloire de nous être détachés du monde, nous exigions que le monde nous

restât attaché; il n’en est rien et je le constate sans amertume, encore

que l’expérience que j’en fais soit cruelle; vous n’y pouvez rien, ma

bonne Bathilde; je ne vous en veux point.

Bathilde ne savait que répondre; elle bredouilla:

--Monsieur sait que je l’aime bien; Monsieur est un saint!

Monsieur Brossard ne l’entendit pas; il baissa la tête et, se parlant à

lui-même:

--Je n’ai pas encore dénoué mon manteau que déjà mes amis se partagent

mes dépouilles: mon confesseur me prend ma bonne; Lamorille s’est

installé dans ma place; le petit Deslandes que, pour diverses raisons,

je déteste, occupera mon appartement; Israël fera de moi le sujet d’un

prospectus et gagnera davantage avec mes livres; seuls le docteur et Mme

de Birette sont désintéressés; ils se moqueront de moi!

Il se leva, s’approcha de Bathilde et, d’un ton qu’elle ne lui

connaissait pas:

--Voyez-vous, ma bonne Bathilde, il semble que je sois déjà mort!

Il lui tendit la main; elle hésita l’espace d’une seconde, car jamais il

n’avait fait ce geste puis, brusquement, elle se pencha, prit la main de

son maître entre les siennes, la baisa et, s’étant relevée, elle éclata

en sanglots.

Monsieur Brossard fut ému:

--Allez, dit-il, il faut m’envier, non me plaindre; Dieu a posé sur mon

front la lumière, elle resplendira demain, et les hommes, devant moi,

s’inclineront.

Puis, changeant de ton, il ajouta:

--Vous servirez le dîner de bonne heure, et vous irez vous coucher; je

veux passer la nuit à prier dans la chambre de Madame; allez!

--Pauvre Monsieur! soupira Bathilde.

Et elle partit, pleurant très fort.

Il dîna lentement, mangea beaucoup. Il avait fait placer sur sa table

les six dernières bouteilles de ses grands crus et il se forçait pour

boire, ne voulant rien laisser.

Dans la chambre de la morte, il trouva trois flacons d’eau-de-vie, qu’il

y avait portés à l’insu de Bathilde.

Il délia sa cravate, s’enveloppa dans sa robe, alluma un cigare. Une

étrange angoisse lui vidait le cœur; il ne pouvait joindre ses pensées,

sa tête était lourde, il étouffait! D’un geste las, il se passa la main

sur le front, puis, il se mit à boire: sans envie, sans plaisir, par

devoir!

De temps à autre, il entendait, lointaine, la vieille pendule du salon

qui sonnait les heures, puis à nouveau, le silence l’accablait.

Vers minuit, la bouche amère, il se versa un grand verre d’eau-de-vie et

l’avala d’un seul trait. Il sentit dans sa poitrine une brûlure atroce,

une douleur aiguë, déchirante, intolérable! Alors, frappé de folie, il

but, coup sur coup, deux ou trois verres encore, jusqu’à vider la

bouteille. Ses yeux se voilèrent, sa tête brûlante éclatait, la chambre

toute entière tourna d’un mouvement irréel et rapide. Une frayeur

étrange, une frayeur de noyé le saisit, il voulut gagner le lit.

Il se dressa, fit un pas, chancela et battit l’air de ses bras écartés.

Il avait perdu le sens, et cherchait instinctivement un appui; sa main

tâtonnante rencontra le crucifix sur la table; il le saisit, l’entraîna,

tournoya, et tomba comme une masse en travers du prie-Dieu, serrant le

Christ entre ses doigts.

L'envers d'un homme de bien · 第 33 / 35 题